‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 3 sur 30 · La mort de M. Sautelet · texte numérisé non relu

La mort de M. Sautelet

20 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

Arago fera à la séance publique l'éloge de Fresnel, dont il s'était chargé pour soulager M. Fourier. Cauchy et Blanchet, qui connaissent les faits physiques, ont fait d'admirables calculs sur la lumière. Arago a mis dans V Annuaire du bureau des longitudes un excellent abrégé de la grande découverte d'Êlie de Beaumont, dont on parle beaucoup ici.

« Fulgence est venu déjeuner chez moi, et nous avons mesuré nos forces aux échecs. Je viens d'entendre sonner minuit. Adieu, cher fils, excellent fils, ton père t'embrasse de toute son âme.

« A. Ampère. »

« Ta tante, ta sœur, Ballanche, Lenoir, etc., etc.,. me chargent de leurs tendresses. »

De Ballanche à J.-J. Ampère.

23 mai 1830.

« Mon très-cher ami, M. Coste, gérant du journal le Temps, est venu exprès chez Mme Récamier pour lui parler de vous. Il désirerait que vous voulussiez bien vous charger de diriger toute la partie littéraire du journal. Tous les articles de ce genre passeraient par vos mains.

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Vous donneriez de l'unité à cette feuille pour la direction des idées et des opinions, pour l'esprit général, pour la tendance des doctrines. Enfin, par vous, le journal aurait une couleur littéraire et philosophique, comme il a déjà une couleur politique qui vous convient sous tous les rapports; cette idée de Coste est excellente. Vous comprenez qu'il a fort à cœur le succès de sa négociation, puisqu'il s'est adressé à Mme Récamier.

« Voici l'état des choses : le Temps est un journal qui paraît bien fondé, et qui a toutes les garanties d'existence. Il a plus de trois mille abonnés, et M. Coste, que vous connaissez, est un homme qui ne s'endort point. Les journaux sont une puissance : vous auriez donc une sorte de ministère qui aurait bien son importance, un traitement fixe, et, en outre, vos propres articles vous seraient payés. Nous vous prions tous de ne pas dédaigner cette offre. Coste désire que vous lui envoyiez ce que vous pourrez écrire sur votre cours de l'Athénée. Vous prendriez ainsi pied dans son journal Je ne sais si vous avez quelque engagement avec le National, mais la malheureuse fin de Sautelet doit vous rendre toute liberté. Vous avez donc trois choses à faire pour le moment : écrire à Mrae Récamier, envoyer au Temps les morceaux que vous pourrez détacher de votre cours, revenir le plus promptement possible pour causer avec M. Coste et pour notre propre satisfaction. '

« Je vous embrasse tendrement. Il est entendu que si

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vous voulez envoyer seulement des articles, ils seront encore les bienvenus , mais on préférerait de beaucoup que vous prissiez la direction.

« Ballanche. ))

D'Albert Stapfer à J.-J. Ampère.

Paris, 4 juin 1 830.

« Vous me demandez, mon cher ami, de vous détailler les causes de l'acte de désespoir auquel s'est porté notre malheureux Sautelet. Hélas! il en est mille. Tout a concouru à amener ce funeste événement. Le peu de secours qu'il avait trouvé dans sa famille, lui fit entreprendre la librairie avec l'argent d'autrui, ce qui rendait nécessaire de sa part une économie dont il ne fut jamais capable. Il s'ensuivit que pendant que les affaires de sa maison prospéraient, les siennes propres allaient de mal en pis. Cette situation critique le devint bien davantage par suite de sa liaison avec Mme B*¥*, liaison qui l'empêcha deux années durant de s'occuper de son industrie, et le jeta dans des dépenses disproportionnées avec ses moyens. Pour se tirer d'embarras, il alla jusqu'à engager sa propriété. Le temps était venu où il ne pouvait plus rien dissimuler à Paulin. Il n'a pas eu la force de

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lui faire cet aveu de son vivant. Ajoutez à cela l'horrible chagrin où Pavait plongé la conduite de Mme B*** à son égard, la perspective d'une détention qui devait lui ôter tout moyen de s'occuper de ses affaires personnelles. Que sais-je encore? Peut-être des motifs plus secondaires, des misères, des riens. Quand la coupe est remplie, une goutte d'eau la fait déborder. Comment se faitil, dites-vous, que nous n'ayons rien deviné? Ah! mon cher ami, son air de franchise le servait si merveilleusement, lorsqu'il voulait cacher ce qu'il éprouvait. Vingt ois Paulin, se doutant de l'état de ses affaires, s'était jeté à ses genoux pour obtenir un aveu, et toujours Sautelet, à force de paraître calme, avait fini par le tranquilliser. Pour son chagrin de cœur, ses propos sur Mme B*** nous avaient convaincus qu'il n'en ressentait

aucun. La misérable femme! Mais nous causerons

de tout cela dans un mois.

« Sachez maintenant que, Dieu merci, on a trouvé moyen de tout arranger. Paulin, grâce à un secours momentané, fera honneur à ses engagements. M. Chignard s'est parfaitement conduit, et la douleur de sa femme va au delà de ce que j'aurais attendu.

« Mes parents étaient partis pour Taley deux jours avant l'affreuse catastrophe. Ma mère est dans une affliction profonde; c'est pour elle, à bien peu de chose près, comme si elle avait perdu un de ses fils.

« Venez, mon cher Ampère, venez combler le vide

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qui s'est fait près de moi; venez parler de cet être excellent, unique. Sa perte est comme un lien de plus qui m'attache à vous. Il était si rare que nous nous vissions sans qu'il fût en tiers dans nos entrevues ! Ou sa personne même était présente, ou nous parlions de lui. « Adieu, je vous embrasse de cœur.

ce Albert. »

D'André -Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Cahors, le 1 5 juillet 1830.

« Cher ami, mon tableau n'est plus bon à rien que comme monument historique de ce que j'ai fait à Bordeaux. Perfectionné pendant mon séjour à Pau, il n'a été complètement arrêté qu'à Toulouse. Les changements ont surtout consisté dans des transpositions d'ordres; j'ai cru devoir mettre les langues, la littérature et les beauxarts avant les sciences historiques et politiques proprement dites. J'ignore si j'ai eu raison, mais cela suit l'ordre naturel, parce qu'on a d'abord l'homme en luimême et avec Dieu; puis l'homme communiquant ses pensées, ses sentiments, ses passions, etc., à ses semblables, par les langues, la littérature et les beaux-arts, qui ne sont tels, suivant moi, que quand ils expriment une

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pensée ou un sentiment. L'architecture, par exemple, appartient aux beaux-arts quand elle réveille en nous une idée élevée, quand elle rappelle la majesté divine, la puissance dans un palais, etc. L'architecture qui fait des ponts, des canaux et des appartements commodément distribués, es.t un art industriel. Les hommes, en se réunissant autour d'Orphée qui remplissait les airs de ses chants, séduits par la musique et la poésie, ont ainsi créé les sociétés qui se partagent la terre, font la guerre, la paix, des conquêtes, des gouvernements, des lois, et voient enfin fleurir chez eux les richesses et l'industrie.

« D'après cet arrangement, je termine mon tableau par la science de premier ordre, que j'appelle la science des richesses et de la félicité publique, qui a pour partie descriptive la statistique, pour partie analytique la plutarchologie, recherche du principe caché de la production des richesses; pour partie comparative la technologie, théorie comparée des arts industriels, qui se trouve ainsi dans la même colonne que la minéralogie et l'agriculture; qui lui fournissent toutes ses matières premières; enfin pour partie étiologique l'économie politique, cela remplace hétercologie, qui prêtait à la critique.

« André-Marie Ampère. »

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D'André-Marie Ampère à Bredin.

Limoges, i^T août 1830.

« Cher ami, tu comprends que les affaires qui me font voyager cessent aujourd'hui, je n'irai pas à Bourges comme je te l'avais annoncé. Tout ce qui arrive n'a pas provoqué dans cette ville un coup de poing, une égratignure; mais mon fils, qui est à Dieppe, voudra-t-il venir me trouver à La Ferté, où je vais courir auprès de ma fille ?

« Quel bonheur pour moi que ce voyage au bord de la mer avec Mme Récamier et Ballanche ! Dans quelles angoisses ne serais-je pas si je n'avais reçu en arrivant à Limoges une lettre de Jean-Jacques me donnant la certitude qu'il restera loin du centre des orages; cependant impossible d'être tranquille tant que je ne saurai pas ce qui se passe, et comment le savoir ici, où l'on n'a pas même l'idée de ce qui se fait à Orléans? Si j'étais mort l'année dernière de ma maladie, je ne serais pas accablé d'inquiétudes insupportables. Ah! si du moins je pouvais captiver mes pensées de manière à continuer ce que j'ai commencé : l'explication de mon tableau! Quelles sont les vues de la Providence dans ces événements?

« Adieu. En grâce, donne-moi de tes nouvelles, rue de Reuille, à La Ferté (Seine-et-Marne).

« A. Ampère. »

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A la première nouvelle de la révolution, Mme Récamier, sous la protection de Jean-Jacques, veut immédiatement partir pour Paris. Arrivée à La Chapelle-Saint- Denis, elle est obligée de quitter sa voiture et de marcher à travers les barricades jusqu'à l'Abbaye-aux-Bois. '

De son. côté, M. de Chateaubriand, la croyant encore à Dieppe, lui adresse un dernier bulletin daté du 29 : « Tout est fini, dit-il, la victoire populaire est complète, le roi cède sur tous les points; M. de Polignac est bien coupable, son incapacité est une mauvaise excuse...

« Ma position est pénible, mais claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la Charte, pas plus le pouvoir légitime que la liberté; je n'ai donc rien à faire, rien à dire. Attendre et pleurer mon pays.1 »

Sous cette douloureuse impression, l'ancien ministre de Louis XVIII allait s'exiler volontairement à Genève...

D'André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Jeudi, 28 octobre 1830.

« Cher ami , quelle joie pour moi ! Hier soir j'ai reçu l'arrêté officiel de ta nomination comme maître de confé-

1. Extrait d'une lettre de M de Chateaubriand, imprimée par Mme Lenormant.

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rence à l'École normale. Je voulais d'abord te l'envoyer, mais j'ai pensé qu'elle était plus en sûreté dans mon tiroir des papiers précieux. D'ailleurs, il te faut venir tout de suite à Paris, car, après des choses flatteuses adressées à nous deux, le ministre te dit : « Je vous in- « vite à vous concerter avec M. le directeur de l'École, « afin qu'il puisse vous installer immédiatement dans « l'exercice de vos nouvelles fonctions. » Ta présence est donc nécessaire le Ier novembre, c'est-à-dire lundi prochain.

« Deux grandes affaires de faites ce matin : j'ai payé le billet de M. Guérin de Foncin, et Ride a signé l'acte que nous avons fait conformément à ce que je désirais. Nous voilà les meilleurs amis du monde. Il ne me manque plus que de te voir en fonctions pour être heureux.

(( Ton père,

« A. Ampère. »

c< Mille et mille choses aux Jussieu. »

Au mois de mai 183 1, Jean-Jacques, au nom de quelques-uns de ses amis comme au sien, avait écrit à M. de Chateaubriand, pour le supplier de ne pas abandonner plus longtemps son pays, de revenir trouver un

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groupe de jeunes gens dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements et ses conseils.

De M. de Chateaubriand à J.-J. Ampère.

Genève, .18 juillet 1831.

« Vous rie sauriez croire, monsieur, combien je suis touché de votre noble lettre. Je serais trop fier d'être choisi par cette jeunesse française que votre caractère et vos talents honorent, pour être, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami. Mais, monsieur, l'âge des illusions est passé pour moi ; je sens que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n'ai jamais fait cas de la vie : ce qui m'en reste me semble ridicule ou pitoyable ; peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant au soleil de la patrie ou de l'exil.

« Pour bien m'expliquer, monsieur, il me faudrait un volume, et peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous décourager. Je crains que la iiberté ne soit pas un fruit du sol de la France; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le reste s'en soucie peu. L'égalité, notre passion naturelle, est magnifique dans les grands cœurs, mais, pour les âmes étroites, c'est tout simplement de l'envie ; et, dans la foule, des u. 2.

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meurtres et des désordres ; et puis l'égalité, comme le cheval de la fable, se laisse brider et seller pour se défaire de son ennemi ; toujours l'égalité s'est perdue dans le despotisme ; cela, monsieur, vous expliqura toutes les désertions qui vous environnent ; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir ; enfin, quelque chose de pis, en ce moment : l'insensibilité de la France à ce qui lui fut toujours si cher : l'honneur de son nom et de ses armes. Dans quelle humiliation sommes-nous plongés ! Quoi ! la Belgique aux Anglais , l'Italie et la Pologne abandonnées ! Il y aurait eu, jadis, mille révolutions dans cette politique antifrançaise. Aujourd'hui, on souffre tout; cela s'appelle de l'ordre et de la paix. Une Chambre vendue applaudira ; un discours royal, embelli de quelques rodomontades de collège, sera trouvé superbe ; peut-être ira- 1- on jusqu'à reconnaître une Pologne quand Varsovie sera prise. Ah ! monsieur, j'ai le malheur d'être un ancien et un nouveau Français ; je me ferais écorcher vif pour l'honneur de la France et pendre pour ses libertés. A quoi serais-je bon dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt à livrer les secondes ? Entre les panégyristes de la Terreur et les amis de la paix à tout prix, où est ma place ? Combattre les uns et les autres ! Où serait mon public ? Y a-t-il en France vingt hommes comme vous ? J'en doute. Vivez, monsieur, pour conserver le feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper , que vous et quelques-uns de

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vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt. La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra périr en un lieu, en un pays, en France, et être errante comme l'Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés. J'espère que vous me faites l'honnenr de me placer au-dessus de cette ambition vulgaire qui ne verrait pour elle dans ce qui est qu'une carrière interrompue et un système trompé. La chute d'une famille dans l'espèce humaine me paraît peser trop peu pour être comptée, si ce n'est dans ses rapports généraux avec les intérêts des peuples. Ensuite, cette chute m'a pris si tard qu'en vérité il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours qu'elle enlève à ma vie publique ; elle me rend même un service en mettant dans l'ombre les années où j'allais radoter; je lui sais gré de m'avoir retranché brusquement du nombre des vivants. Il y a, dans mon voisinage, à l'hospice du mont Saint-Bernard, une chambre où l'on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs qui ont péri dans une tourmente : c'est là que je suis engourdi. A votre âge, monsieur, il faut soigner sa vie ; au mien, il faut soigner sa mort. L'avenir au delà de la tombe est la jeunesse des hommes à cheveux blancs ; je veux user de cette seconde jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la première.

« Je vous le répète en finissant, monsieur, votre lettre m'a profondément touché ; elle est digne de vous et de

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vos sentiments; c'est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse : autrefois, je n'écrivais que des billets ; aujourd'hui, le plus grand papier ne me suffit plus ; c'est une infirmité des perruques. Je ne suis pas Nestor : je n'en ai malheureusement que les longs propos.

« Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie ; et alors, monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Français que nous portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour.

« Je suis, monsieur, avec le plus entier dévouement et la considération la plus distinguée, votre très -humble et très-obéissant serviteur.

« Chateaubriand. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Lagrange, 24 juillet 1831.

« Je croyais ne faire qu'une visite, mais je vois bien qu'on ne me laissera partir que demain, avec mes compagnons de voyage. Le temps est admirable. On attend

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aujourd'hui cette princesse Belgioso, dont tout le monde ici a la tête tournée, aussi bien que M. Fauriel. Je suis curieux de lavoir.

« J'ai eu hier un long entretien politique avec M. de La Fayette; il m'a semblé d'un grand bon sens, parlant très-noblement du roi, déplorant la direction suivie et l'attitude prise vis-à-vis de l'Europe, plaçant tout son espoir dans une chambre qui amènerait un ministère, selon lui, meilleur, point du tout républicain, disant à propos de ce qui est : « Il n'y a point d'autre combinaison « possible, je ne vois rien qui puisse tenir et qui soit en « avant de ceci, ou en arrière ou à côté. La république, « pour les trois quarts et demi de la France, représente « la Convention. Le bonapartisme est ce que je redoute « le plus, car c'est la seule chose qui puisse redonner « faveur au despotisme et à l'aristocratie. » J'espère que ce dernier trait vous gagnera le cœur ; mais le résultat de tout ce bon sens est fort triste, car il me paraît bien difficile que cette combinaison puisse tenir, en ne se fortifiant pas davantage par son union au sentiment national, et alors que deviendrions-nous? En attendant il faut tâcher de vivre doucement, en s'aimant le plus possible, et voir venir la tempête à travers les barreaux d'une petite cellule pleine de fleurs.

« J'espère que Mlle Juliette est remise.

« Mon système sur le langage primitif se confirme. Le petit de Rémusat dit comme elle, oui, oui, de préférence

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à tout autre mot. Voilà, j'espère, ce qui s'appelle des preuves.

« Adieu. Mille'tendres amitiés, adieu.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Palerme, 3 octobre 1831.

(( Enfin me voilà en Sicile. Il y a un mois que je suis parti, et que de choses pendant ce temps ont passé devant mes yeux ! Partout je vous ai retrouvée, madame, ou par mes souvenirs, quand nous avions vu ensemble, ou par mes regrets de voir sans vous! A Pestum, c'était le même ciel un peu couvert, le même temps un peu lourd, et je crois jusqu'aux mêmes gueux qu'il y a six ans. Pourquoi ne connaissez-vous pas cette admirable côte de Sorrente et d'Amalfi ? La Sorrente de votre Tasse était digne de lui. Je me trompe peut-être, mais j'ai la conviction qu'il y a là un petit coin du monde plus beau que tout le reste. Cette mer, ces montagnes, et puis de certains vallons, de certains ravins pleins d'orangers, de vignes, une végétation qui déborde, des portiques, des palais, des dômes comme dans une campagne de l'Orient. C'est un enchantement qui dépasse tout. A Amalfi nous

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avons couché dans un ancien couvent de capucins. Ce cloître, suspendu au-dessus de la mer, vous aurait ravie. Il faudrait voyager ensemble, sans compter avec le temps, rester à loisir sur un de ces points ravissants qu'on rencontre en Italie, et faire des promenades aux environs. Je suis aussi retourné à la Cava; cette fois les religieux y étaient; nous avons été reçus d'une manière charmante par l'un d'eux, homme instruit, gai, aimable, comme le sont en général les prêtres de ce pays. On éprouve toujours dans ces solitudes une incroyable envie de ne plus les quitter.

« Notre traversée de Naples ici a été une promenade sur un lac. J'avais la tête si pleine de la Palerme de M. Lenormant que, de la mer, celle que je voyais ne m'a pas frappé; et puis c'est une circonstance défavorable pour une ville que d'être regardée immédiatement après Naples. « En pénétrant dans l'intérieur de cette capitale, je lui ai rendu justice; les deux grandes rues qui se coupent à angle droit et la divisent en quatre parties, lui donne un aspect de régularité qui n'a rien de monotone, grâce à l'architecture capricieuse des fenêtres, des balcons, et à la physionomie des maisons. Dans les petites rues, c'est un bruit, une vie, un fourmillement encore plus étourdissant peut-être qu'à Naples. Hier, c'était la fête du Rosaire, on tirait un feu d'artifice; les lumières, les fleurs, les cris, la joie du peuple, tout cela ne peut se décrire; et, au milieu de ce désordre apparent, le

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plus grand ordre; tout le monde était là pour son plaisir, et personne ne troublait celui de ses voisins.

c< Nous partons après-demain pour faire une vraie promenade au milieu des magnificences de la nature et des ruines, à travers les souvenirs de toutes les civilisations, qui ont laissé chacune leur trace dans cette île, qu'elles se sont successivement disputée et partagée.

« N'ayez aucune inquiétude sur une émeute de Palerme, terminée il y a un mois, au moment où elle éclatait.

« J'espère trouver une lettre à Messine ; depuis Gênes, je n'ai rien reçu; cela est triste.

« Adieu, madame; soyez mon bon ange pendant la petite tournée que nous allons commencer. Je m'adresse à vous en esprit comme à une madone.

(.< J.-J. Ampère. »

Dans la cellule de l'Abbaye-aux-Bois tous les genres de célébrités étaient venus saluer Mme Récamier. Jean- Jacques Ampère, présenté parla maîtresse de la maison à tant de visiteurs cosmopolites , avait non-seulement formé des relations charmantes , mais commencé des amitiés indissolubles.

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En 1832, MM. de Barante, Sainte-Beuve, Briffaut, Léonce de Lavergne, Louis de Loménie, Mme Amable Tastu, Mme de Boignes, M. Pasquier, M. le duc de Noailles, bientôt la vicomtesse de Noailles sa bellesœur, et enfin M. Alexis de Tocqueville, comptaient au nombre des habitués les plus aimables de ce salon. Jean-Jacques, qui avait rencontré le futur auteur de la Démocratie au château de La Grange, le retrouvait aussi à un dîner périodique chez Bombarda, où venaient s'asseoir en même temps que lui MM. de Corcelles, de Beaumont, de Montalembert, Quinet, l'abbé Lacordaire, Lerminier, Heine, Sainte-Beuve, Carné, etc. Alors les imaginations cherchaient du nouveau. Dans ces réunions de jeunes hommes éminents, où des idées rapides, originales et généreuses se remuaient et s'échangeaient à l'envi, la verve entraînante de Jean-Jacques n'y tarissait pas.

Le billet suivant nous permet de surprendre les premières expressions de la sympathie qu'éprouvait déjà pour lui Alexis de Tocqueville.

4 S André- Marie et Jean-Jacques Ampère.

De A. de Tocquevïlle à J.-J. Ampère.

Ce vendredi matin 1832.

« J'avoue, monsieur, que si j'avais su que vous étiez invité chez M. le duc de Noailles, j'aurais hésité à refuser, et maintenant vous êtes obligé en honneur à m'imiter.

« Au lieu de nous rencontrer chez un duc et pair, nous nous verrons donc lundi prochain au cabaret, ce qui ne m'empêchera pas, je vous jure, d'éprouver un grand plaisir dans votre compagnie. Je ne laisserai jamais échapper volontairement l'occasion d'entretenir avec vous des rapports d'amitié, auxquels j'attache infiniment de prix.

« Alexis DE Tocoueville. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Ce lundi malin 1832.

(( La vie de mon héros a été si longue, madame, qu'il m'a été impossible d'aller finir ma soirée en nous disputant sur son compte. Je vous renvoie l'ouvrage de

André-Marie ci Jean- Jacques Ampère. 39

Beyle, que vous avez promis à Barchou. Si cela vous convient, j'irai vous demander à dîner aujourd'hui; je serai doux et point colère. J'ai donné définitivement ma démission de la politique, et ne veut plus penser qu'à deux personnes, dont peut-être aucune ne se souciera de moi : vous et la postérité. C'est à Rome qu'il faudrait vivre pour toutes deux.

(( J.-J. Ampère. »

Dy André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

■ Marseille, 31 mai 1832.

« Cher ami , le vol de la caisse du collège Royal nous a fait venir ici avant d'aller à Nîmes. On a donné hier à M. Reynard un banquet patriotique; la rue que j'habite était illuminée en son honneur. Le bruit des boîtes assourdissait. J'attends avec une vive impatience ton discours d'ouverture. Depuis l'épouvantable perte de M. Cuvier, les sciences ont encore à regretter M. Serullas; tous deux sont morts du choléra. Juge si ces nouvelles doivent m'inquiéter sur la santé de mes enfants! Je viens de voir M. Cauvière, revenant de l'enterrement de son beau-frère. Je lui ai dit que je prenais bien part à son chagrin, qui ne m'a pas paru violent;

40 André-Marie et Jean-Jacques Amplre.

en revanche, il est très-malheureux de ne pouvoir trouver un autre Jean-Jacques pour son Athénée assez languissant.

« Adieu , cher et excellent fils ; ne m'oublie pas auprès de nos amis, de Mme Récamier, etc.

« Ton père ,

u Ampère. »

D'André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Toulon , jeudi, juin 1832.

« Mon ami, me voici à Toulon , bien tourmenté des événements de Paris et désirant plus que jamais des nouvelles. Tout cela a dû causer de mortelles terreurs à ta sœur. Et toi, mon fils bien-aimé, où étais-tu pendant la fusillade? Comment a-t-on pu commencer la guerre civiie par un soulèvement qui ne pouvait profiter qu'aux Vendéens ? A Aix , le prince * nous a invités avec les autorités et le recteur de l'Académie; en voyant tous ces Français empressés autour de lui, j'étais loin de me douter qu'on se battait pour un autre à Paris.

« J'ai tant prié M. Naudet qu'il a enfin consenti à

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