‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 4 sur 30 · I. Le duc d'Orléans · texte numérisé non relu

I. Le duc d'Orléans

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aller coucher à Hyères. Cette pointe ne nuisait en rien à nos affaires, puisque le jeudi on se repose. Ce matin je l'ai mené voir les salines, le cabinet des coquilles de M. Peillon, le jardin de M. Fil, où se trouvaient le casuarina et des melaleuca en fleurs. J'ai vu MM. Allègre, de C, etc., etc.

« Marion a su que j'étais là ; elle est venue tout en courant , si contente, comme elle disait , de me trouver rajeuni de vingt ans ! Je lui ai glissé cinq francs dans la main, ce dont la bonne fille a paru presque fâchée, répétant : « Je suis bien assez satisfaite de voir monsieur, « sans autre chose. »

« Tous ceux que j'ai rencontrés sur la place m'ont parlé de toi, particulièrement M. Denis, qui m'a comblé d'amitiés. Il réclame ton ouvrage sur les Scandinaves. Cette journée fait une sorte d'époque pour moi, tant elle a été pleine de souvenirs doux, qui me rappelaient les soins si tendres de mon fils. En avançant sur la route d'Hyères , j'ai arrêté mes dernières, mes bien dernières corrections dans le morceau des sciences historiques écrit en vers latins mnémoniques. Un petit incident m'a été aujourd'hui moins agréable que le reste. Hier, M. Naudet n'avait cédé à mes désirs qu'à la condition que nous serions le lendemain de bonne heure à Toulon ; et voilà que ce matin tous les chevaux étaient à Cujes pour le passage du prince. M. Denis, heureusement, a découvert deux mulets, qui nous ont ramenés ici,

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mais à quatre heures et non pas à midi. M. Naudet a boudé, s'en est allé en me disant de dîner seul quand je voudrais, ajoutant que j'étais insupportable en voyage, qu'il ne ferait jamais plus de tournée en ma compagnie. Déjà, à Aix, il s'était impatienté parce que je m'arrêtais comme un enfant à tout ce que je voyais et que j'avais voulu inspecter le collège de cette ville que lui prétendait laisser de côté pour en finir vite et réparer le temps perdu. Note que ce temps perdu tenait à de mauvaises combinaisons inventées par lui et non par moi. A cet inconcevable despotisme près , c'est l'inspecteur avec lequel j'aurais été bien aise de faire toutes mes tournées. (.( Adieu , mon bon ami; en grâce, de tes nouvelles, de celles de ta sœur et d'Élisa. Adieu, cher fils, ton père t'embrasse mille fois de toute son àme.

« A. Ampère. »

D'André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Moulins, juin, vendredi 1832.

u Je suis arrivé ici hier au soir, bon ami ; surtout ne t'inquiète pas de ma santé. Les signes qui la menaçaient par leur singulière alternative rentrent peu à peu dans l'ordre naturel.

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« Nous étions déjà à Clermont^ lorsqu'en lisant dans les journaux la mort de plusieurs membres de l'Institut et du Collège de France, je me persuade que bien certainement, en rentrant à Paris je prendrai le choléra, comme Serullas, Thuniot, Chaptal, etc. Cette idée grandissant, je la confie à M. Naudet, qui m'exhorte à ne point retourner de suite chez moi, et se charge d'expliquer lui-même mon absence à l'Université. J'allais quitter Moulins après les examens, pour retourner à Lyon, quand M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont et professeur du collège, me fit offrir de nouveau l'hospitalité. C'est l'homme et le local- que j'aurais choisis entre mille. J'aurai là une chambre indépendante, avec balcon sur la grande place, au premier, et la jouissance d'un jardin à moitié ombragé d'acacias. Mon séjour à Clermont pourra donc se prolonger jusqu'au moment où les grandes chaleurs seront passées ; ainsi je ne retournerai pas à Paris faire le second tome des Cassini , Serullas, etc. Il faut d'abord que tu voies M. Philibert de Mussy et que Naudet donne les rapports que j'ai déjà terminés. Les autres s'achèveront vite en province où personne ne viendra me distraire. On me dit qu'Élie de Beaumont est en course géologique à Vichy. Qu'il tâche de me voir ici.

« Tout à toi, le meilleur des fils.

« A. Ampère. »

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D'Anârè-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Clermont, août 1832.

« Cher fils, mille fois merci de ta lettre ; toujours un peu les mêmes symptômes et de plus un mal de gorge; tout cela n'a rien d'inquiétant, mais exige le repos. Cette nécessité m'a décidé à écrire à M. de Mussy, pour qu'il me fasse remplacer aux examens de l'École normale, examens que j'aurais tant désiré présider, particulièrement ceux qui étaient sur l'application de l'algèbre à la géométrie. Il me faudra donc rester ici une bonne partie de septembre, il en résultera que je retournerai à Paris avec un volume tout entier contenant un abrégé complet de maihésionomie. C'est le nom que M. Gonod propose de substituer à celui de mathésiologie ; il a bien raison, car ce sont les lois des connaissances humaines et leur classification naturelle, comme la phytonomie, la zoonomie et autres sciences de troisième point de vue, sont les lois de la classification naturelle des végétaux et des animaux. Voulant entreprendre un pareil ouvrage, n'est-ce pas une heureuse chance que d'avoir été d'abord obligé de passer un hiver à Hyères, où j'en ai conçu l'idée, puis d'être forcé de rester seul à Aix, et d'y découvrir les divisions dichotomiques sur lesquelles tout repose? Jusqu'à mon effroi du choléra dont je m'applaudis, car il m'arrête à Cler-

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mont, chez l'homme le plus capable de m'aider à faire passer sur le papier, ce que je n'ai pas la faculté d'exprimer de vive voix quand ma tête s'est montée. Dans tout cela, il n'y a qu'une chose fâcheuse, mais qui l'est beaucoup, c'est de rester si longtemps sans te voir, sans causer avec toi de ce dont je suis tout plein et de ce qui t'occupe aussi. J'ai reçu un véritable coup de poignard en voyant dans un journal que M. Matter a eu le prix sur l'influence réciproque des mœurs.

« J'ai su que ton discours d'ouverture à la Faculté de Paris avait paru dans la Revue des Deux-Mondes ; envoie-m'en un exemplaire à part, je t'en supplie. Voici maintenant ce qui me rendrait le plus heureux des hommes: ce serait de te voir venir ici au mois de septembre. Nous irions ensemble examiner les volcans de l'Auvergne, tu me montrerais et m'expliquerais les traces de ces grandes catastrophes, toi qui as étudié cela autrefois. Ta présence ne me coûterait rien, puisque la poste prend le même prix pour une ou deux personnes. Je retrouverais le bonheur goûté à Hyères, et ne retournerais pas seul à Paris. Écris-moi de suite que je ne me suis pas trop flatté en t'espérant. Dans cette course aux volcans, nous pourrions entraîner quelques géologues ; mais voilà huit jours de passés et je ne reçois rien. Je te supplie, en grâce, d'aller rue de La Harpe demander toimême un bulletin de la santé de Mlle Naudet et de me l'expédier le plus tôt possible.

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« Adieu, cher et excellent fils, ton père t'embrasse du meilleur de son cœur.

« A. Ampère. »

Au mois d'août le cercle de l'Abbaye-aux-Bois venait de se disperser; Mme Récamier avait quitté Paris pour la Suisse, où M. de Chateaubriand l'attendait sur les bords du lac de Constance.

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Ce mardi, 28 ?.oût 1832.

« Je ne vous ai pas écrit ces deux jours-ci, madame, parce que j'étais vraiment honteux de ne pouvoir vous annoncer d'une manière positive le départ du héros farouche que j'envoie à vos pieds, comme les chevaliers qui envoyaient à ceux de leurs dames les géants qu'ils avaient vaincus. Le fort Sigurd était entre les mains des brocheuses, et je ne pouvais l'en tirer; enfin, il va partir pour aller vers vous. Je vous adresse, outre votre exemplaire, ceux de M. de Chateaubriand , de la duchesse de Saint- Leu et de M'1!e Salvage. Comme on ne peut rien écrire sur ce qu'on offre sous bande, je vous prie, ma-

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dame, de faire de vive voix mes dédicaces, qui n'en seront que mieux reçues. Bientôt , au bout de tous mes ennuis universitaires, je profiterai, je l'espère, de ma liberté pour m'acheminer en Suisse. M. Lenormant part pour Dieppe dans les premiers jours du mois de septembre, M. Ballanche ira à Lyon; ainsi il ne restera pas pierre sur pierre dans Jérusalem. Voilà ce que c'est que de nous avoir quittés. L'amélioration de votre santé peut seule nous faire prendre patience ; il nous la faut absolument, cette santé. N'admirez pas trop tard les couchers du soleil au bord du lac!

a Mon Dieu ! qu'à vous deux vous devez mettre de poésie en ce lieu! J'aimerais, madame, à être quelquefois en tiers dans vos belles promenades et à me trouver aussi dans cette petite chambre qu'une baguette de fée fait voyager partout; mais mon père, qui est en Auvergne , se réjouit à l'idée de m'avoir avec lui quelque temps. Comme il est un peu souffrant, et que son imagination paraît s'être montée à ce sujet, je craindrais de le chagriner en n'allant pas le voir. Cela ne serait pas bien : il est si bon et je fais si peu de chose pour lui ! J'irai donc vraisemblablement d'abord à Clermont, mais Clermont me rapproche de Genève ! Ainsi tout pourra se concilier. Adieu, madame, adieu.

« J.-J. Ampère. »

48 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

D'André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Clermonî, 28 août 1832.

« Si cher et si bon fils! que ta lettre m'a causé de joie en me promettant ta visite en Auvergne ! Après ce fastidieux travail du jugement des copies, ma vie est ainsi remplie : pendant que M. Gonod donne ses leçons au collège royal, un jeune sous-bibliothécaire écrit des rapports pour l'Université sous ma dictée; dès que M. Gonod est libre , c'est lui qui reprend la plume , je dicte encore, mais sur la mathésionomie , puis nous relisons ensemble, et je fais les corrections nécessaires; M. Gonod m'en propose souvent d'excellentes. Puisque j'espère ta présence ici , je ne commencerai l'impression qu'après t'avoir soumis l'idée générale de mon livre et la distribution de ses parties. Dès que le numéro de la Revue parut, tout travail fut suspendu : je l'ai lu et relu. Viens vite causer avec moi du plaisir qu'il m'a fait; je pense sans cesse au bonheur que ta présence me promet. M. Gonod aussi s'en réjouit; je n'ai jamais été si bien soigné , si ce n'est quand j'étais à Hyères , par mon fils et la bonne Marion. Enfin, ces jours dont je conserve un si doux souvenir vont renaître. Apprends- moi le moment de ton arrivée, du moins à peu près. N'oublie pas le coussin du banc de la calèche.

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« Ce que M. Cousin a dit de ton cours chez M. Guizot m'enchante. Demande des nouvelles de la sœur de M. Naudet, car encore à présent j'ignore s'il a eu le malheur de la perdre.

« A. Ampère. »

D'André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Dimanche, Limoges, juin 1833.

« Mon cher fils, comme l'idée qui m'occupe sans cesse est l'affaire du Collège de France , j'ai besoin que tu me dises le plus souvent possible ce qui peut, d'un moment à l'autre , te donner quelques nouvelles espérances. Je ne serai malheureusement pas de retour à Paris avant le 1 $ août, car cette année on prescrit aux inspecteurs généraux de visiter sans exception tous les chefs-lieux de département , et de s'entendre avec les préfets relativement à l'instruction primaire. Il s'agit de faire voter les conseils généraux et un certain nombre de conseils municipaux.

« Lacroix, avec lequel j'ai eu une longue conversation à ton sujet, a dit qu'il examinerait impartialement les titres des candidats et se déciderait uniquement d'après cet examen. Frédéric Cuvier est son ami intime et

$o André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

celui de Biot; va le trouver. A la fin de juillet je serai à Pau, puis à Bordeaux. Chevreul pourrait peut-être travailler en ta faveur. Revois Thénard et Le Tronne, dismoi à qui je devrais écrire, ne t'endors pas. Mille choses à Ballanche, Dugas, etc. — Ton père qui t'aime et t'embrasse de toute son âme.

« A. Ampère. »

Lundi 27. — « Je rouvre ma lettre, parce que j'ai imaginé cette nuit une combinaison qui serait profitable à ton élection. Si M. Guizot te favorise, il faudrait obtenir de lui que je n'aille pas à Pau, que M. Matter inspecterait seul. Il y a là peu d'études scientifiques et plus d'études littéraires. Alors, au lieu de revenir à Bordeaux par Pau et Toulouse, j'irais droit dans cette dernière ville, puis à Paris. Du 1 $ au 24, je reviendrais à Bordeaux reprendre ma tâche avec M. Matter. »

La nomination de Jean-Jacques est certaine; déjà il prépare ses leçons pour l'hiver prochain , en travaillant au bord de la mer auprès de sa sœur Albine, malade et

malheureuse en ménage.

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De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Dieppe, 1853

« Vous rappelez-vous, madame, que nous partions d'ici ensemble, il y a plus de trois ans, certain 28 juillet qui sera longtemps célèbre dans la mémoire des hommes ? vous rappelez-vous ce charmant voyage jusqu'à Forges ? ces vallons boisés que nous apercevions fuyants au clair de la lune; notre admiration que venaient troubler des inquiétudes encore bien vagues, bien éloignées de la réalité? Je me suis représenté vivement ces doux et terribles instants en faisant ces jours-ci la même route, plus paisiblement. Ce m'est un grand charme que nous ayons tant d'impressions en commun. Que de pays où j'ai marché à vos côtés 1 II en est des courses de ma pensée comme de mes voyages sur la terre : là aussi je vous rencontre à chaque pas. Telle idée qui revient à mon esprit me rappelle une idée de vous qui m'a frappé autrefois. Que de choses vraies j'ai repoussées, et que maintenant je semble découvrir quand je ne fais que me ressouvenir ! Cela n'est pas très-glorieux, mais, si l'amour-propr e souffre un peu à le confesser, le cœur jouit beaucoup de le sentir. Toutes mes lectures et mes réflexions d'un certain genre, je vous les dédie. Quand le sentiment le plus intime de mon âme s'éveille à Dieu et le cherche,

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je fais tout ce que permet ma faiblesse pour le nourrir et le fortifier, mais par moi seul je ne puis rien; je compte sur la bonté que je sens si vivement être le principe- de tout ; j'espère, mais j'espère avec crainte, u Adieu. Ma sœur a été bien touchée de votre intérêt.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Dieppe, septembre 183?.

« Quelle fatalité que cet accident ! Vous voilà étendue sur une chaise longue, et M. de Chateaubriand fait une petite absence, dit laconiquement M. Ballanche; j'espère qu'elle n'a rien de diplomatique : ce serait encore de nouvelles agitations pour vous.

« Tous vos amis désertent à la fois ; et ce voyage qui m'éloigne de Paris! Il vous reste M. Ballanche, M. Paul, si M. Pasquier est mieux; Mlle Clarke1, dont l'aimable esprit doit vous être d'un grand secours et d'un grand charme. Que lui semble de n'avoir plus personne avec qui disputer? Je ne sais si elle le regrette autant que moi, moi qui vis ici dans une parfaite solitude. Entouré de

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