M™ Mohl , à présent
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. ^ 3
livres édifiants, d'extraits des Pères, de sermons, d'histoire de l'Église, etc. Je cherche à me pénétrer de sentiments chrétiens; je tâche de ne point me faire illusion sur ce que je crois ou ne crois pas, mais à tirer tout le parti pratique de ce que je crois Ceci est une véritable retraite comme on en prescrit à ceux qui veulent se convertir. Puisse cette ère morale, dont l'aurore s'est levée, ne pas s'évanouir au premier souffle.
« Tous les jours je vais me promener sur cette grande pelouse que vous aimiez. Le spectacle de la mer m'est devenu comme nouveau à cause de mes nouvelles pensées : j'entends dans le bruit des flots des choses qu'ils ne m'avaient jamais dites; là où mes rêveries sombres ne voyaient que l'immensité qui écrase, je sens maintenant la puissance infinie d'ordre et de bonté qui se manifeste même à travers le désordre et le mal apparent. L'autre jour, au moment où la tempête se calmait et grondait encore, il y avait dans son agitation et ses murmures comme une voix frémissante et un trouble s'appaisant par degrés à la voix de Dieu, qui me donnait le sentiment d'une prière sublime de l'Océan. A cette prière une invocation plus humble de mon faible cœur se mêlait avec délices.
<( Adieu, adieu.
« J.-J. Ampère. »
54 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
D'André-Marie à Jean-Jacques.
Castelnaudary, 4 août 1834.
« Je suis un grand misérable, mon cher fils, d'être resté si longtemps sans t'écrire ; et me voilà à Castelnaudary, partant demain pour Rodez, où j'espère avoir une lettre de mon Jean-Jacques, s'il ne boude pas son papa autant que ce dernier le mérite, bien malgré lui. Je ne tousse plus, quoique j'aie reçu hier une pluie à verse de vingt minutes qui entrait de tous côtés dans la calèche, pourtant aussi fermée que possible. Aujourd'hui j'ai passé douze heures entières soit au collège, soit en conférences avec les autorités, le bureau d'administration, les commissions d'examen et de surveillance de l'instruction primaire, et je ne m'en porte pas plus mal.
« Je regrette d'autant de ne t'avoir pas écrit d'Avignon ou de Nîmes que j'aurais eu à te communiquer des idées sur mon ouvrage, particulièrement au sujet du grand changement qui m'a fait transporter la pédagogique dans les sciences dialegmatiques, et envisager autrement la manière dont j'avais conçu et placé l'archéologie et l'économie politique. Tu m'aurais donné là-dessus ton opinion, comme sur le morceau ajouté sous le titre : Explication des tableaux. Un récit que me lit M. Gonod,
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à propos d'une lourde bêtise commise par un ancien professeur de physique à Clermont (il y a une douzaine d'années), a tout à coup développé en moi une de ces séries d'idées qui changent, jusqu'à un certain point,
la face des choses Un de mes ennuis, c'est d'avoir
laissé un vers dans le praemium et un autre dans les sciences médicales qui n'expriment pas ce qu'ils devraient dire. Je m'en suis aperçu à Nîmes, mais trop tard.
« J'ai envoyé un exemplaire de mon livre à la bibliothèque de l'École de médecine de Montpellier, ce qui m'a valu un des plus agréables succès que je pusse espérer. Le professeur Lordat l'a dévoré, dit-il, et promis à quelques confrères qui le retiennent d'avance. En arrivant à Paris je désire offrir à M. Guizot, à M. de Châ • teaubriand , à MMmes Cuvier et Récamier, cet ouvrage imprimé sur vélin, relié en maroquin tabis et doré sur tranche. Adieu, le plus chéri et le meilleur des fils.
« Ton père,
« A. Ampère. »
En 1834, M. de Sainte-Beuve désirait vivement occuper la chaire de l'École normale, que J.-J. Ampère, fatigué, ne voulait plus conserver. Le succès de cette combinaison dépendait de M. Guizot, alors ministre. En
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attendant sa décision, le professeur, à l'époque des vacances, reprenait la route d'Italie.
De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Mercredi 3 septembre, rade de Gênes.
« Je vous écris, madame, de cette belle rade de Gênes où nous sommes captifs sur notre bateau pour deux jours ; bienheureux d'en être quittes à si bon marché de la peur d'une quarantaine qui, depuis le choléra, est le fléau des voyages d'Italie. Nous avons dû cette insigne faveur à l'honneur que nous avons de porter avec nous l'infant Don Sébastien et son auguste épouse, sœur de la duchesse de Berry. Réduite à ces deux jours de station dans une des plus belles situations du monde, notre quarantaine n'a rien de fort effrayant; la moitié s'en est déjà écoulée fort bien. Je passe une partie du temps à rassembler mes notes sur Dante, et le reste à contempler Gênes la Superbe, à écouter le bruit de ses cloches, à regarder la mer, le ciel, les montagnes, et à penser à mes amis. Nous n'avons pas vu Gênes ensemble, mais je songe sans cesse à Naples, à ces belles promenades du soir à Chiaia , à cette mer phosphorescente que je retrouve ici, à ces petites voiles blanches ou dorées glis-
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sant sur l'eau. La nuit, la ville s'éclaire, les feux dont elle s'illumine forment un arc de lumière qui dessine dans les ténèbres les sinuosités du golfe; et comme certaines rues montent et descendent, on voit la ligne lumineuse onduler et se suspendre entre deux sommets comme une guirlande. A bord, la scène est moins brillante, mais elle a aussi son intérêt. Cette petite cour qui est là, jetée, pour ainsi dire, dans la diligence, est assez amusante à observer. Rien de moins imposant. Le prince est mesquin, la princesse est une jeune fille de seize ans, grosse comme une tour, et marchant comme Louis XVIII ; du reste, l'air bon enfant, la bouche riante et gracieuse. Tous deux ont l'air de s'ennuyer parfaitement. Ils contemplent tristement la gaieté bruyante et les gambades folles de quelques jeunes artistes qui sont avec nous. Autour d'eux se trouvent des visages assez curieux. L'aumônier a une noble et intelligente figure , il est évidemment l'homme supérieur et influent; mais le médecin, qui a l'air ignoble et assez insolent, pourrait bien être un barbier parvenu. Le soir, il pince de la guitare à faire frémir. Puis une foule d'hommes et de femmes dont le rang est très-difficile à déterminer; les uns évidemment sont des grands seigneurs et des grandes dames, les autres des subalternes. Tout cela a les mêmes tournures, les mêmes allures; tout cela vit, cause et rit ensemble. L'imposant aumônier allumait l'autre jour, le plus tranquillement du monde, à son cigare celui de la femme de
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chambre de la reine. Ce spectacle et la vue de Gênes valent bien deux jours dont j'avais besoin comme repos, ma vie ayant été jusqu'ici bourrée autant qu'à Paris. Je mettrai cette lettre à la poste demain en descendant à terre. Elle vous annoncera ma liberté. Où vous trouverat- elle ? A Clarnart, peut-être, sous vos frais ombrages, songeant quelquefois à celui qui songe sans cesse à vous.
« J.-J. Ampère. »
De Sainte-Beuve à J.-J. Ampère.
Paris, $ septembre 1834.
« Cher Ampère, tout est bien ici, hors que vous n'y êtes pas. Votre père est arrivé; M. Ballanche est allé hier dîner avec lui. Mme Récamier n'est pas retournée à Clarnart. M. Lenormant est brouillé avec Coste, qui lui a ôté vilainement le Théâtre-Italien durant son absence ; il va écrire aux Débats et reprendre la Revue française tant méditée. M. de Chateaubriand, que j'ai vu aujourd'hui même, est inconcevable de jeunesse et pas trop sombre. M. Paul n'a pas eu d'accident. D'Ault, en passant ici, n'a trouvé personne auprès de qui s'orienter pour sen catholicisme, et ce qu'il avait à penser de tout
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ce débat ; il est allé en désespoir de cause questionner M. Mohl, qui lui a donné le conseil philosophique de se tenir coi. Mohl est très-drôle, racontant la consultation de d'Ault au sujet des choses catholiques. Quant à notre affaire de l'École, elle s'est compliquée; voici: J'ai vu M. Guizot auprès de qui Mlne Lenormant a tenté molles adiîus. Il ne veut pas de moi pour l'École, mais pour toute autre chose, chaire de faculté, etc., il veut bien. C'est ainsi qu'il s'est exprimé d'abord avec Cousin, Vil— lemain, Vitet et Mme Lenormant elle-même. Avec moi il a été plus accommodant, très-poli et obligeant. Son plus grand désir est que vous restiez encore un an; on vous allégerait d'une conférence, on vous donnerait une prolongation de vacances, enfin tous les accommodements. « Dans cette année, dit-il, si je faisais un livre qui fût « un témoignage pour lui et une pièce justificative de- « vant son public universitaire, il verrait à me nommer « peut-être, sans doute... » D'ailleurs, on ne nommera personne d'autre définitivement et tout est ajourné jusqu'à la huitaine après la rentrée. Dans le désir qu'il a que vous restiez encore, il entre ceci, que son fils aîné devant suivre le cours de l'École cette année, il ne lui est pas indifférent de procurer à ce fils votre enseignement littéraire. Ne vous inquiétez pas de cette complication, mon cher Ampère, ne prenez aucune détermination actuelle. Jouissez de Florence, de Pistoie et des découvertes que vous y allez faire. Mohl gardera ou déchirera son papier,
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et une demi-journée de délibération , à votre retour, en finira assez tôt, sans qu'il faille en charger votre insouciance de voyageur. Je suis toujours assez heureux passai) , et il me semble que vous n'écrivez guère eu égard à la quantité d'enveloppes que vous avez emportées.
« Bonjour. Bien du bonheur, et un peu de souvenir pour nous qui vous suivons de pensées très-tendres.
« Sainte-Beuve. »
Une communication nouvelle au sujet de Sainte- Beuve venait confirmer ce qu'avait écrit ce dernier au voyageur.
« Si au roman de Volupté, disait-on, M. de Sainte- Beuve fait succéder un travail sérieux et réalise son plan de Y Histoire littéraire de Port-Royal, il établira, aux yeux de tous, ses droits universitaires et autorisera M. Guizot à le faire entrer à l'École normale. Pour le moment, sa nomination est impossible; consentez donc à continuer la conférence pendant une année, et M. le Ministre offre à votre ami la chance de vous remplacer. Il ne peut faire plus et ne doit accepter aucune condition. »
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De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Florence, 21 septembre 1834.
« Je vous envoie ci-jointe, madame, la lettre officielle par laquelle je souscris pleinement à ce que désire M. Guizot. Je conçois qu'un ministre ne peut prendre d'engagement absolu, mais il faudrait pourtant que d'après ce qu'il dira à Mme ou à M. Lenormant, je fusse moralement sûr que Sainte-Beuve sera nommé. La question, posée comme elle l'était dans la lettre que M. Balianche m'a écrite de votre part, rendait l'hésitation impossible, je n'aurais pu, sans manquer à l'amitié, répondre autrement que par l'adhésion complète. Un ami comme Sainte-Beuve mérite bien un sacrifice, mais celui-ci est grand. Rien au monde ne pouvait me contrarier davantage que cette complication. Retomber dans la vie douloureuse, dans la torture physique et morale "dont vous m'avez vu souffrir^ ce n'est point encore ce qui me chagrine le plus (quoique ce soit une épreuve où mon cerveau pourrait bien rester); mais être arrêté dès le premier pas dans l'exécution de mon plan général (si j'ai un autre cours, il n'y a pas à songer à la publication de celui du Collège de France), mais sentir mon enseignement inférieur à ce qu'il pourrait être, et cela non plus dans une année préparatoire, mais quand j'en
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suis arrivé à mon sujet, à mon livre... tout cela après avoir rêvé le contraire, c'est bien dur. Si du moins j'étais parfaitement sûr que ce supplice prolongé mènera à quelque chose. Mais plus tard M. Guizot sera-t-il ministre ? Le livre de Sainte-Beuve sera-t-il fait? L'auteur de l'Histoire du seizième siècle a-t-il besoin d'un titre nouveau? Aura-t-il encore envie de la place? N'importe, les choses sont engagées de telle sorte que je ne pourrais m'y refuser sans un mortel remords. Donnez donc ma lettre, madame, et surtout que Sainte-Beuve, qui est la générosité même, ignore toujours ce qu'elle m'a coûté. Je vous l'ai dit parce que j'avais besoin de m'épancher, et afin que vous preniez toutes les précautions possibles pour que mon temps de purgatoire profite à un ami. J'espère encore un petit mot à Rome. Adieu.
« J.-J. Ampère. »
De Sainte-Beuve à J.-J. Ampère.
Précy-sur Oise, S octobre 1834.
« Mon cher Ampère, je vous écris des champs, d'un joli petit pays, peu comparable à votre pays casentin et morantin, mais où il y a des coteaux, une rivière, des bois qu'on appelle les bois du Lys qui rejoignent ceux
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de Chantilly. J'y suis depuis huit jours et pour huit jours encore. Votre lettre et l'itinéraire que vous me tracez me tentent bien, mais c'est impossible; finances, travail et le reste ne m'accordent rien au delà de huit jours encore. Après quoi le collier sera repris, le collier de Buloz d'abord, et puis cet autre collier dont il est question dans Hernani : les deux bras, etc. Je ne serais même pas venu du tout ici sans une affaire qui s'annonçait d'abord comme plus grave qu'elle n'est devenue. Je vivais de cette vie que vous me savez à Paris, plus seul que jamais, par l'absence de tous mes amis; je projetais d'aller faire une visite à Clamart que je retardais toujours. En un mot, je séchais dans cette poussière de notre aride automne, quand l'article enfin écrit sur le bon M. Ballanche a déchaîné contre moi un orage difficile à prévoir et trop long à raconter. Le numéro de la Revue du ier septembre chez Vieusseux pourra vous indiquer le point de départ de la querelle, qui n'est que trop grotesque. Mais la politique de nos énergiques amis de l'opinion républicaine s'en est mêlée, et j'ai été jugé suspect d'une véhémente ardeur de restauration. Bref, j'ai reçu une lettre que je garde précieusement, signée Raspail et Bastide, écrite de la main de ce dernier, à la sollicitation de M. de Beauterne (je vous parle comme à un homme qui a lu la Revue), qui était passablement provoquante. Mais je deviens sage et je n'ai pas un seul instant hésité. De plus, j'étais menacé, à ce qu'on me
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disait, d'un autre cartel de N. ... qui prenait fait et cause pour les régicides (fils pieux !) que j'avais effleurés, sans m'en douter, à propos de l'Homme sans nom. Je n'ai pas voulu me prêter à cette manière de me faire passer par les armes comme un déserteur, et j'ai quitté Paris un beau matin, la veille même du jour où l'on représentait Moïse à Versailles. Mon absence, le bon sens qui revint après la première folie, les observations de nos anciens amis du National, ont apaisé et, je le crois, terminé l'affaire. Mais l'impression en reste toujours; en somme, j'ai payé à ce sujet l'arriéré de Volupté, et la peine de mon rapprochement avec les doctrinaires, car c'est ainsi que mes meilleurs amis politiques, Leroux, etc., appellent mon désir d'être à l'École normale. Mon impression, à moi, que je garde, est le désir d'être de plus en plus retiré du monde et dans un cloître d'études et d'oubli. Que vous êtes bon, mon cher Ampère, de m'en donner, autant qu'il est en vous, le moyen, et de compromettre encore une fois votre repos de cette année par dévouement à mon projet. Mon cœur vous en remercie en ce moment plus encore qu'à tout autre, et de tout ce qu'il a souffert dans cette dernière épreuve. Je ne sais de détail sur M dise que par les Débats. J'ignore si Mme Récamier est de retour à Paris; un mot de M. Ballanche m'a fait savoir tout son aimable intérêt; quant à lui, il a d'abord été consterné autant que vous pouvez le croire, de cette bataille de Lapithes qui a
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failli se livrer autour et au sujet de son temple de Delphes. Mlle Clarke ne revient guère et n'écrit pas davantage : mais les méchants prétendent que Mohl reçoit maintes lettres qu'il ne dit pas. 0 paupertina philosophia !
{< J'écris à Buioz ce que vous me dites : vous verrez que Fauriel a enfin passé! Adieu, cher ami, pèlerin dantesque, à qui les Béatrix ne manquent pas, et qui avez de plus des amis que vous ne mettez dans aucun enfer.
« A vous de tout cœur.
« Sainte-Beuve. »
« Carrel est revenu d'Angleterre et s'est constitué prisonnier. »
De J.-J. Ampère à Madame Récamicr.
Marseille, 17 novembre 1834.
« En arrivant à Marseille, madame, je trouve que M. Guizot n'est plus ministre et que Cousin a donné sa démission. Mon dernier engagement envers le premier, pris dans l'intérêt de Sainte-Beuve, et mon obligation envers le second, étaient les seuls motifs qui pouvaient me faire supporter un fardeau dont je vous avais peu
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dissimulé la pesanteur. Ces motifs n'existant plus, je n'ai qu'à donner ma démission. Mais au milieu de tout ce gâchis politique, je crains, en venant moi-même l'offrir en personne, de rencontrer quelque difficulté, quelque obstacle, et j'ai résolu de l'envoyer, sans entrer dans aucune explication, en alléguant que mes études et ma santé m'y contraignent, ce qui est vrai. Après une telle démarche, un peu d'absence est convenable; il ne me souciait pas de rester à Marseille ou à Lyon. Je me suis laissé tenter à rentrer dans cette Italie qui est à un jour d'ici. Une fois là, l'invincible magnétisme me ramènera à Rome, où j'avais, avec un grand serrement de cœur, interrompu brusquement des études sur le passage du monde antique au monde chrétien, qui se rattachent immédiatement à mon cours du Collège de F'rance ; l'excellent successeur de l'intraitable Mai' m'avait ouvert les trésors de la bibliothèque vaticane. On appellera cela un coup de tête, vous me défendrez, n'est-ce pas, vous qui avez tant l'intelligence des inconséquences humaines. Pour Sainte-Beuve, si M. Sauzet est nommé, il aura Lamartine s'il veut. Je regrette bien de n'avoir pu, aux dépens de mon repos d'un an, assurer celui de son avenir.
« Adieu, madame, adieu.
De Sainte-Beuve à J.~J. Ampère.
Paris, 18 décembre 834.
« Mon cher Ampère, nous recevons vos lettres au moment où un nouveau revirement ici a replacé le ministère et ses hommes au même point que devant ; mais vous deviez ne rien prévoir de la comédie de cette semaine des dupes, et vous avez bien fait de retourner à cette Rome éternelle et à vos études impartiales et durables, sauf qu'ici nous vous regrettons beaucoup, et qu'il semble que vous vous habituez bien à l'absence.
« Après tout, ce qui s'est passé en politique n'a pas la signification que de loin cela doit paraître avoir : ce n'a été qu'une intrigue, un conflit de personnalités, un effet sans cause ou du moins sans cause dans les idées. Le public a été fort long avant d'y rien comprendre; le calme plat de la masse et l'atonie de l'opinion durent toujours. Le pire effet de tout cela a été de montrer combien on était continuellement, sans s'en douter, à' la merci de l'imprévu, du moindre accident, et que ces hautes, habiletés auxquelles on commençait à croire couvraient d'étranges absences et des manques de discernement peu propres à rassurer ceux qui se fondent sur cet ordre-là.- Notre ami Carrel est en prison; je ne l'ai pas vu, mais je sais de ses nouvelles; il réécrit au
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journal, malgré le serment de n'y plus rien insérer. Les grands caractères, en ce temps-ci, sont portés sans cesse à faire le contraire de ce qu'ils ont juré, sous peine de ne rien faire du tout. D'ailleurs, je vous le répète, tous ces mouvements de loin grossis, et ces armada dans la tempête, sont un peu de près les bâtons flottants, et si la bibliothèque du Vatican était ici, on ne serait guère distrait en y travaillant à loisir.
« L'Abbaye-aux-Bois va à merveille. Mme Lenormant a repris ses soirées du vendredi. M. Ballanche postule à l'Académie, mais Scribe lui sera préféré, bien que sa candidature doive être, j'espère, assez soutenue. M. Fauriel est revenu du Midi et a de la goutte. Magnin commence le cours sous peu. Mohl dévide son Sha- Hamed. Bref, cher ami, tout va son train, et les plus grands orages que je sais sont les ruptures de Lélia et de Rolla, qui ont passé tout ce dernier mois à se maudire, à se retrouver, à se déchirer, à souffrir. Liszt, qui était allé chez l'abbé de Lamennais accompagner de son piano les méditations philosophiques du prêtre poète, en est revenu avec des lettres aimables pour nous tous, et l'a laissé assez bien, calme et travaillant à force. Quant à d'Ault, pas de nouvelles, non plus que de Barchou. Cazalès est revenu d'Allemagne, gros, parlant beaucoup et assez germanisé. Pour moi, cher ami, j'ai tout à fait embrassé l'étude et les saints solitaires de Port- Royal. C'est une Rome à ma portée, et je l'aime déjà
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autant que vous votre Vatican. On va nommer à l'École aujourd'hui ou demain, et je crains presque, si je suis choisi, d'être détourné de cette cellule que je me creusais pour Tannée. Le reste de ma vie, bien qu'assez mal en accord avec une vraie cellule, ne dépare pas trop celle (un peu libre) que je me fais par l'étude et la rêverie. Je suis heureux avec sobriété, dans l'absence souvent, par la pensée qui donne encore le plus grand bonheur, ou du moins qui conserve la plus grande délicatesse pour le sentir. J'ai dîné il y a quelque temps avec votre père, mais j'ai eu le tort de n'y être pas retourné et de n'avoir pas parlé, comme il m'en avait prié, de son livre : les heures manquent aux actions et aux devoirs. Il était assez inquiet de vous, mais vos dernières nouvelles le rassureront. Je vais à l'Abbaye deux ou trois fois par semaine.
«Adieu, cher ami, revenez-nous bientôt, riche de toute cette science si bien analysée, que vous nous distribuerez à nous tranquillement assis, et qui n'aurons qu'à entr'ouvrir la bouche pour nous en nourrir. Adieu, aimez-moi toujours et croyez à mon fidèle attachement.
« Sainte-Beuve. »
70 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
De 1,-J. Ampère à Madame Récamier.
Livourne, 24 décembre 1834.
« J'espère, d'après ce que vient de me dire le consul, madame, que je suis arrivé ici à temps pour rassurer mes amis, si par hasard la nouvelle de notre accident leur était parvenue. Nous avons échoué vendredi soir sur la côte de Toscane, près du Monte-Argentino. Le bâtiment, par un très-beau temps et un magnifique clair de lune, a été se heurter contre un écueil : l'eau est entrée et a rempli les chambres. Heureusement personne n'était couché, on a eu le temps de monter sur le pont. J'y étais déjà au moment du choc. L'impulsion donnée par la vapeur a été assez forte pour nous pousser jusqu'au près de la terre. Il n'y a pas eu un instant de péril réel. Le triste, c'est qu'en débarquant sur les rochers les plus abominables du monde, nous nous sommes trouvés en quarantaine. Il a fallu passer là deux jours et deux nuits avec l'inquiétude de penser à celle de nos amis, sans savoir quand on pourrait écrire, et menacés de rester à cette place indéfiniment. Enfin, le dimanche nous avons été libres d'aller trouver un petit port perdu (Porto- Ercole). Mes compagnons d'infortune ont envoyé chercher des voitures à une ville un peu éloignée (Cyros- Sato), car ce qui est voisin c'est la Marenne, c'est-à-
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dire le désert. Pour moi, persécuté de ridée que, pendant ce temps, la nouvelle marchait sur Paris, peut-être falsifiée, amplifiée, etc., je n'ai pu y tenir et je suis parti seul de ma personne pour faire cinquante lieues à travers ce pays de la Marenne, aussi inhabité que ma Scandinavie. Grâce à Dieu, j'ai trouvé des cabriolets, de bons chevaux, et je débarque à Livourne ce matin, ayant gagné ainsi un courrier sur mes compagnons de voyage. Le consul n'a écrit qu'hier, j'ai donc l'espoir que mon père et vous, lirez cette lettre en même temps que la nouvelle de l'événement.
« Adieu, madame. Si j'ai eu tort de faire ma dernière escapade, un naufrage me paraît une expiation suffisante, et je demande qu'on ne me soit pas trop sévère; les notes de mes trois voyages d'Italie sont terriblement trempées après être restées vingt-quatre heures sous l'eau, dans mon sac de nuit, sur mon lit, où j'ai bien fait de ne pas m'endormir dans le moment de l'accident. Je suis parvenu à sécher votre chère lettre et à la sauver. C'a été pour moi une grande joie. Je reviens par terre.
Adieu, madame.
« J.-J. Ampère. »
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De Vieusseux à J.-J. Ampère.
. Florence, 31 décembre 1834.
« Monsieur et aimabie ami ,
« Je vous croyais à Paris depuis longtemps, ne me doutant pas de l'odyssée dont vous me faites le récit. Capponi ne se console point d'avoir ignoré votre passage à Livourne; d'un autre côté, la certitude de cet embarquement sur V Henri IV nous eût rendus bien malheureux pendant vingt-quatre heures, car les bruits les plus sinistres se répandirent au sujet des naufragés, et Monte-Argentino n'est pas d'un accès facile. Ce Monte- Argentino méritait d'être visité, ainsi que l'ancienne Cossa, qui est dans le voisinage de Topulveria, Rosella et Carperia. Pourquoi n'avez-vous pas profité de la circonstance? De Rosella vous reveniez tout droit ici, à travers la Marenne, et vous arriviez jeudi soir au milieu de nous. Pour le coup, la surprise eût été aussi complète qu'agréable. Mais je conçois fort bien qu'après tant de péripéties vous fussiez très-impatient de rejoindre monsieur votre père et vos élèves, et vos amis de Paris. J'enverrai incessamment, par l'occasion de M. le comte de Montalemberî, qui est à Pise , le livre destiné à M. André Ampère que vous m'avez laissé. Veuillez lui
An: : Jean-J: re. -;
adresser mes remerciments pour cet intéressant volume sur la philosophie des sciences. Les exemplaires deCapponi et Nobele ont été remis. Je donne de vos nouvelles à ces messieurs, ainsi qu'à Capei.
« Pardonnez l'extrême griffonnage causé par la furia de la fin de l'année et par ce froid excessif. L'Arno est gelé, on patine entre les ponts!
« Adieu, cher monsieur, recevez l'expression de mon dévouement.
« Vieusseux. »
Vieusseux, d'origine genevoise, né à Ogneglia, libraire à Florence, avait fondé en 1 819 un cabinet scientifique et littéraire.
Il dirigea plusieurs publications importantes, entre autres V Anthologie italienne, le journal toscan d*. culture, le Guide de l'instruction et enfin les Archives historiques de son pays, recueil d'articles critiques, au succès duquel il faisait concourir non-seulement ses compatriotes distingués, mais les étrangers de talent. Animé d'un double amour, celui des lettres et du bien public, jusqu'au bout de sa longue carrière, Vieusseux ne cessa d'éditer des liv.res utiles, en s'erïorçant de les rendre populaires. Pas un voyageur curieux des choses de l'esprit, ne traversait Florence sans s'arrêter dans son
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modeste salon, attenant au magasin de librairie, où se réunissait l'élite de la société savante de la Toscane. Ce fut là que J.-J. Ampère fit connaissance avec tous les hommes remarquables de l'Italie, et particulièrement avec le marquis Capponi, illustre descendant d'une famille illustre, déjà capable de balancer l'influence des Médicis au commencement du XVe siècle.
Le marquis G. Capponi, linguiste, littérateur, historien et homme d'État, très-aimé de Ferdinand III, puis de son fils Léopold II, avait débuté à la cour en qualité de chambellan. En 1847, à l'époque où le grandduc sembla pencher vers la réaction, il renvoya le brevet et les insignes de sa charge. Quand le mouvement réformiste gagna la Toscane, Capponi, malgré les progrès d'une incurable cécité, accepta un siège au Conseil d'État. Après la proclamation de la Constitution de 1 848, il devint sénateur, ministre et président du conseil. Le triomphe de la démocratie le déplaça un instant; mais le 1 2 avril 1849, il consentit à faire partie de la commission gouvernementale. Au retour de Léopold, il fit d'inutiles efforts pour le maintien de la constitution nouvelle, et rentra dans la vie privée. En 1859, ce grand citoyen, complètement aveugle, sort encore de sa retraite, se fait conduire au palais Pitti, pour essayer d'expliquer une dernière fois au prince l'état des choses, l'imminence de la révolution, et réclamer des concessions qui lui sont obstinément refusées. Le 29 avril, élu député à l'As-
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semblée nationale, on le proclame sénateur du royaume d'Italie.
Tel est le patriote avec lequel J.-J. Ampère eut l'heureuse fortune de se lier intimement, alors que, guidé par lui sur les traces du poète florentin, il parcourait la Toscane en tous sens, méditant son voyage dantesque. Cette liaison, formée dès 1854, entretenue par la correspondance et la communication de travaux réciproques, fortifiée surtout par la conformité de leurs opinions politiques, se ravivait sans cesse, grâce aux retours fréquents de Jean-Jacques en Italie. Ce sentiment prit en vieillissant un caractère sérieux et profond.
Aux jours de la désolation d'Ampère, quand il venait de perdre des amis bien chers, il courut sans hésiter à Varanista1 auprès d'une âme aussi tendre que forte, qui pouvait comprendre et partager sa peine.
Après ce dernier séjour en Italie, délivré du cours de l'École normale, Jean-Jacques se remettait à l'œuvre et offrait aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes plusieurs articles sous le titre de Littérature et Voyages, Rome aux différents âges.