‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 6 sur 30 · Villa des Capponi, près de Florence · texte numérisé non relu

Villa des Capponi, près de Florence

-]G André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

Un peu de liberté d'esprit et de tranquillité lui eussent été bien nécessaires ; mais à cette époque un chagrin de famille grandissait au foyer d'André-Marie : la raison de son gendre s'ébranlait, détruite par des accès de delirium tremens.

Jean-Jacques, voulant signaler, dans le roman de Christian>\es tortures d'une femme livrée à un mari paresseux, joueur, débauché, adonné aux liqueurs fortes, trouvait dans ses propres souvenirs le portrait du comte de Vedel.

Quelques mots écrits à Jean-Jacques pendant qu'il était à Dieppe, révèlent la situation de Gabriel Ride et de sa malheureuse femme. M. Lenoir, que nous connaissons depuis longtemps, doué d'une intelligence pratique remarquable, d'un cœur aussi droit que son esprit, aidait incessamment de ses bons conseils et de son actif dévouement les deux Ampère. Dans cette circonstance difficile, c'est lui qui s'était chargé de faire comprendre à Albine l'impérieuse nécessité d'une séparation.

« J'ai essayé, dit-il, de montrer à votre bonne et intéressante sœur une partie des malheurs qui la menaçaient, si son mari, se livrant à ses fureurs aveugles, venait un jour à porter des coups mortels. J'ai produit des craintes salutaires et des convictions préservatrices. J'ai fait parler toutes les considérations propres à toucher la pauvre Albine, à lui donner l'horreur d'une catastrophe qui affligerait ceux qui la chérissent et détruirait à jamais le bon-

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heur de son père, auquel la vie de sa fille est si nécessaire Elle a écouté et senti toutes ces vérités à merveille, mais Gabriel Ride est calme depuis qu'il est

dans la maison de santé : il parle moins de ses ennemis, écrit avec suite. Je viens de recevoir deux lettres de lui, et personne ne s'exprimerait mieux. De temps en temps reviennent quelques expressions de douleur, mais sans vivacité. On dirait un enfant qui se rend compte des grandes sottises qu'il a faites et trouve qu'on a raison de le mettre en pénitence.

« Cher Jean-Jacques, voici tout ce que je puis écrire aujourd'hui sur ce qui vous occupe tant. Agréez l'expression de ma vive et vieille amitié: vieille, vous savez qu'elle date de loin; vive, vous n'êtes point de ces cœurs qu'on apprécie à demi.

« A vous.

« Lenoir. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Vanteuil, vendredi matin août 1835.

« Après les chères habitudes des mois qui viennent de s'écouler, il est un peu triste, madame, de se trouver, même pour peu de jours, hors de cette existence d'élite

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et de choix que j'ai eu le bonheur de mener auprès de vous et de ce qui vous entourait. Mon plaisir est de m'y reporter par la pensée. J'oublie les moments où de trop inévitables ennuis ont troublé la douceur que je goûtais. Je ne revois plus que nos belles promenades au bord de la mer, au bruit des vagues, nos courses botaniques du matin, nos agréables réunions du soir ; je repasse tout cela délicieusement et j'en jouis sans mélange. Les bons moments dans la vie comptent et par ce qu'ils donnent et par ce qu'ils laissent : revenir par l'imagination sur un temps heureux, c'est comme relire un bon livre qui a plu. Ce sera toujours un charmant chapitre de mes mémoires (que je n'écrirai pas) que le temps qui vient de finir et que j'aurais voulu prolonger. Un souvenir s'y mêlera au charme de notre amitié , c'est celui de la bonté touchante que M. de Chateaubriand m'a montrée. Je vous remercie du fond du cœur de cette intimité glorieuse que je vous dois : avoir vécu quelques jours dans la familiarité ennoblissante de l'homme pour lequel l'admiration qu'on éprouve est un plaisir de cœur, avoir profité de ses conseils, et puis ce petit voyage ensemble, ce séjour à Maintenon, cette hospitalité royale, facile et pleine de grâce, tout cet ensemble si complet d'illustration, de vertus, de bienveillance et de goût que rien d'analogue ne peut surpasser, tout cela m'est bien présent au sein des habitudes simples qu'il y a quelque mérite à apprécier ici après tant de magnificence.

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« Vanleuil est tout à fait l'arche de Noé : aucune agitation, une famille de patriarches; le vieux M. de Jussieu, courbé, presque aveugle, mais toujours serein, ne tarissant pas sur les grâces qu'il doit rendre à Dieu, qui lui donne, au bout de sa carrière, un repos entouré de soins affectueux, repos au milieu duquel il peut se préparer à ce qu'il appelle la grande affaire. Tout à l'heure, en me montrant sa femme encore pleine d'activité, ses enfants et petits-enfants, sa fille aînée Zoé, qui n'a jamais voulu se marier pour ne pas quitter son père, élever ses frères et sœurs plus jeunes qu'elle, il me disait : « Peut- on se « préparer plus doucement au paradis ? »

« Je vous ai répété souvent que la vue de ce lieu me semblait délicieuse : de l'étendue, deux rivières, des bois, un petit village à l'horizon; tout près, une vieille abbaye avec une chapelle souterraine, du temps de Dagobert. Vous aimeriez à vous asseoir, sur le banc qui domine la vallée, en écoutant le bruit lointain du moulin dans les prairies.

« Bientôt je vous reverrai. Pourquoi faut-il que la petite planète heureuse dont vous êtes le centre soit entourée de cet air étouffant et orageux dont les bouffées m'épouvantent. Mais enfin ma vie ne sera pas toujours traversée, j'espère jouir alors sans trop de trouble et d'agitation de tous les bonheurs de cœur, sans lesquels Paris me serait intenable. Je ne suis pas encore bien arrêté sur ce que je ferai pendant les quel-

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ques semaines qui sont devant moi, mais j'irai prendre haleine auprès de vous mardi ou mercredi. « Adieu, adieu.

« J.-J. Ampère. »

C'est décidément à une promenade en Belgique et en Hollande que Jean-Jacques va consacrer le mois de septembre.

De J. Mohl à J.-J. Ampère.

Paris, i8j<i

« Mon cher Ampère, je reçois votre lettre d'Amsterdam. Vous vous êtes supérieurement conduit en ne tirant pas tout votre traitement à la fois : le Trésor ne déborde pas de monnaie. Je conçois que vous ne soyez pas pressé de revoir la patrie dans l'état dont voici son œil1. Mais vous n'échapperez pas à l'incommensurable inondation de discours sur la presse, c'est une mer de paroles et de conjectures : la loi passera-t-elle ou ne passera-t-elle pas? L'atmosphère en est remplie et toute méphitique.

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