‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 8 sur 30 · MOHL · texte numérisé non relu

MOHL

Les relations de J. Mohl avec Jean- Jacques ont tenu une place trop importante dans la vie de ce dernier pour ne pas en dire quelques mots. Les lettres de l'orientaliste adressées au voyageur font partie de nos archives ; elles apprendraient mieux que tout autre renseignement les rapports scientifiques et fraternels qui ont existé entre ces deux hommes de nature si différente. Malheureusement, l'auteur de cette correspondance objecte qu'en écrivant à son ami il ne s'est pas toujours borné à disserter sur l'origine de la race suève, et à traiter de la question arabisane. Il déclare qu'à ces paragraphes historiques se trouvent mêlées quelques narrations inutiles à communiquer au public. Nous ne demeurons pas du tout convaincus de la justesse de pareils scrupules, et c'est en regrettant beaucoup notre obéissance forcée que nous enlevons de ce recueil des pages spirituelles, originales, instructives, où la bonté, le dévouement, une philosophie pratique très-élevée, se cachent à chaque instant sous la malice et la fine critique.

84 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

J. Mohl avait quitté Stuttgard , son pays, pour venir en France suivre le cours d'Abel de Rémusat, étudier l'arabe et le persan avec S. de Sacy. C'est en 1824, dans le salon de M. Cuvier, au Jardin des plantes, qu'il rencontra pour la première fois Jean-Jacques Ampère. Celui-ci revenait d'Italie, chacun l'accueillait, l'entourait, le questionnait; les dames surtout l'encourageaient à raconter, à dire des vers. Le poète alors se mit devant la cheminée et récita un poëme sur Rome qui fut trèsapplaudi. « Je n'en revenais pas, dit J. Mohl à ce propos. Je n'avais jamais vu pareille chose, et quoique j'aie assisté depuis à bien des affaires de ce genre, je ne m'y suis point habitué. Dès ce moment, ajoutait-il, nous nous sommes beaucoup visités, tantôt chez moi, tantôt dans la maison de son père, rue Saint-Victor; il habitait là une chambre de plain-pied avec une allée de jardin que nous avons arpenté nombre de fois, devisant sur les langues, l'histoire et la littérature. Nous allions ensemble au cours de chinois ; rien ne pouvait être plus gracieux, plus aimable , plus ouvert d'esprit , plus avide d'apprendre qu'Ampère. C'était le bon temps! On ne découvrait pas l'ombre de cette susceptibilité un peu maladive que l'Abbaye-aux-Bois devait momentanément développer chez lui. »

Entre le jeune Wurtembergeois et son contemporain français, les contrastes abondent. La sympathie rapprocha vite le persévérant traducteur d'Aboul-Kasin-Fir-

douzi du voyageur entraîné sans cesse à des études diverses, par l'indépendance de son imagination : tant il est vrai que les extrêmes se touchent!

Ils se convinrent, s'aimèrent et vécurent sous le même toit presque en commun, depuis 183 1 jusqu'au mariage de M. Mohl avec MUe Clarke en 1847.

Ampère et son compagnon s'aidaient mutuellement dans le règlement des comptes de Mme Félix, portière émérite, chargée d'entretenir la propreté chez ses locataires et de pourvoir aux dépenses que son expérience déclarait indispensables. M. Félix , ancien militaire qui avait fait la guerre sous le grand Napoléon, dans un pays où les blanchisseuses étaient noires, où les arbres ressemblaient à son plumeau, se trouvait naturellement affecté au service du dehors, portait les épreuves à l'imprimerie, les lettres à la poste, refusait les billets de garde dont Jean-Jacques avait horreur et désarmait la sévérité du tambour, d'après les ordres de son maître, en le menant au cabaret. Cet état de maison, quelque honorable qu'il fût, ne dispensait pas messieurs les savants de toutes préoccupations d'intérieur; de temps en temps il fallait se prêter main-forte pour la confection d'un déjeuner matinal, pour brosser un chapeau, un habit, allumer la lampe ou le feu. De ces soins domestiques la distraction de Jean- Jacques se tirait assez mal, provoquait des péripéties étranges, des dégâts imprévus qui éloignaient la sécurité du foyer.

86 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

Un soir de janvier, Ampère, revenant un peu tard de l'Abbaye-aux-Bois, rentre tout grelottant dans sa chambre de la rue du Bac, attenante à celle de Mohl. Couché depuis longtemps , celui-ci cherchait à apaiser une rage de dents par le repos et la chaleur du lit. Son voisin ignore cette circonstance, bat promptement le briquet, vide dans l'âtre, où fume encore un tison, les papiers dont ses poches sont pleines, transforme en combustible tout ce qui lui semble bon à ranimer la flamme, et travaille avec tant d'ardeur et de succès qu'en moins d'un quart d'heure il met le feu à la cheminée. Le frileux ne s'aperçoit pas de suite des conséquences de ses efforts; mais le bruit, qu'on entend d'abord sourdement, devient formidable; la suie tombe à flocons épais, l'incendie se caractérise; il n'est que temps de crier au secours, de réveiller les endormis. Mohl, l'infortuné ! a deviné la scène qui se passe derrière la porte entre-bâillée, et pressenti le dénoûment. Enfoui sous ses couvertures , trop enfluxionné pour user de la parole, il voudrait bien rester muet sans abandonner son oreiller; mais le cas presse, il faut de l'eau ! des draps mouillés, etc. Ses manuscrits, sa bibliothèque, tous ses trésors sont menacés si personne n'arrive en aide à Jean-Jacques. « Décidément la situation est intolérable! » s'écrie Mohl en se précipitant avec désespoir sur sa robe de chambre, puis sur le théâtre du sinistre, entre deux dangers : le feu et l'inondation.

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En dépit de semblables incidents , le ménage marchait fort bien. L'un y personnifiait la femme rangée et sédentaire, l'autre le mari impossible, le vagabond incorrigible. Quand, saisi de sa fièvre des lointains pays, Jean-Jacques se disposait à courir le monde, il mettait dans sa malle, avec ses bottes et ses livres, un peu d'argent comptant, soigneusement recueilli dans sa chaussette. S'il oubliait parfois de solder un mémoire de tailleur, il ne se rappelait pas davantage les recouvrements du professeur ou de l'écrivain. Alors, d'un bout de la terre à l'autre, quand la nécessité lui rendait la mémoire, il criait encore au secours, invoquant les facultés administratives de son prudent ami, gérant et dépositaire de sa petite fortune, et plus ingénieux que lui à en rassembler les bribes.

La correspondance de l'orientaliste, qui suit le voyageur jusqu'aux bords du Nil ou du Mississipi, a presque toujours pour exorde des conseils, des comptes rendus financiers, avant d'arriver aux considérations scientifiques, littéraires, politiques et académiques.

J. Mohl, naturalisé Français, devait succéder à Burnouf père à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1844

88 André-Marie et Jean Jacques Ampère.

De J.-J, Ampère à Madame Récamier.

La Haye, 8 septembre 1855.

« Madame,

<( Nous arrivons ici après une de ces journées de voyage qui résument tout un pays, par les impressions diverses et multiples qu'elles produisent. L'aspect de la Hollande est peu varié, ce que nous avons vu se représentera souvent; mais pour la première fois cela tient de l'enchantement, ces villes peintes, ces canaux bordés d'arbres, couverts de bateaux, de petits navires, etc.*, ces prés immenses à travers lesquels on est emporté comme le vent sur des chaussées pavées en briques; cet ensemble a quelque chose de tout à fait singulier, dont rien ne peut donner l'idée. Nous avons passé à Rotterdam sans nous y arrêter; il n'y a là presque aucun monument; ce n'est qu'un marché colossal, quelle foule! et ce grand mouvement sans cris , sans querelles , presque sans bruit. Amsterdam nous garde le même spectacle. Deux heures après avoir quitté Rotterdam nous étions à La Haye, ville silencieuse et sévère, qui contient un musée où sont de nombreux chefs-d'œuvre. Demain, à Leyde, je verrai, entre autres choses curieuses, une collection d'objets japonais, rapportés par

André-Marie et Jean- Jacques Ampère.

M. de Siebols. J'aime la rapidité de ce voyage; c'est ainsi qu'il doit être fait, car ce pays très-extraordinaire est monotone et, sauf les tableaux, n'offre, pour mo du moins, aucun détail vivement intéressant: j'aime donc à voir fuir des deux côtés de la voiture les rues des villes et des villages qui semblent en carton colorié ; plus de ces monuments gothiques du moyen âge qui me ravissaient en Belgique, tout est nouveau comme aux États-Unis. Malgré mon goût pour le calme, il y en a ici au point de me raccommoder avec l'agitation et la turbulence parisiennes, c'est un heureux effet que la Hollande aura produit sur moi. Mais la société de mon excellent Adrien et celle des deux messieurs Brognard père et fils, me donnent tout l'agrément et toute la distraction que je pourrais désirer. Adieu, madame, le retour m'apparaît comme un bien très- doux.

« J.-J. Ampère. »

Au mois de mai 1836, André-Marie part en compagnie de son collègue M. Matter pour aller inspecter les lycées méridionaux. Malheureusement il est plus que jamais sous l'influence de cette affection catarrhale que les fatigues incessantes de sa vie ramènent souvent au printemps. Jean-Jacques, retenu au Collège de France, où il termine ses leçons, ne peut suivre son père malgré

90 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

les préoccupations nouvelles que lui cause l'altération sensible d'une santé bien chère.

Le voyageur arrive à Lyon à l'École vétérinaire dans un état de faiblesse extrême, avec une extinction de voix presque complète et une toux persistante. Alarmé de pareils symptômes, Bredin qui ordonne vainement le repos à son ami, sent la nécessité de veiller sur lui et va le conduire d'abord à Roanne, puis à Saint-Êtienne. De cette première ville, André-Marie écrit une lettre datée de la veille de la Pentecôte.

D'André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Roanne, mai i8}6.

« Bien cher fils, j'étais attendu à Roanne jeudi ; il fallait absolument y arriver ; ce retard en route, causé par le voyage du roi à Fontainebleau, m'a fait le plus grand mal, en m'obligeant à courir vingt postes par jour sans jamais m'arrêter avant onze heures du soir.

« M. Matter, me trouvant hier très-fatigué, est allé seul à Montbrison et m'a donné rendez-vous à Saint- Étienne demain, afin que j'aie trente heures de repos complet. Déjà une partie de ce temps s'est écoulée et l'amélioration n'est pas venue.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 91

0 II est doublement important que tu concoures pour le prix dont je t'ai parlé, et que tu le remportes, ce qui ne peut manquer d'arriver dès que tu le voudras; c'est d'abord pour l'honneur même du prix, et aussi pour empêcher un quidam de prendre rang dans une science qui doit t'appartenir tout entière. Dès que tu auras retrouvé l'annonce de ce prix, écris-le-moi, cela me fera du bien et remplacera le tourment d'une inquiétude vague que Ton sait sans fondement, mais qui n'en fatigue pas moins, en une joie assurée et tranquille.

« C'est à Marseille, chez le proviseur, qu'il faudra m'adresser ta réponse.

« Adieu, bien-aimé fils. Si Albine est à Paris, embrasse-la tendrement pour son père; n'oublie pas ma sœur, mais Lenoir! c'est à lui surtout, et Ballanche ! Adieu.

a André-Marie Ampère. »

D'André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Marseille, 31 mai 1836.

« Je suis arrivé à Marseille persuadé que j'étais plus malade que lorsque j'allai à Hyères, ayant tous les mêmes symptômes, et de plus un mal de gorge épou-

ç)2 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

vantable. Cauvière en juge tout autrement, il a arrangé avec M. Matter qu'il irait seul à Toulon, Draguignan et Brignoles, que pendant les dix jours que durerait sa tournée, je me soignerais à l'infirmerie du collège. Le régime et les petits médicaments qu'il prescrira doivent me guérir; bientôt, il n'y aura plus de trace de catarrhe et je pourrai poursuivre les examens comme auparavant. Mais ce qui m'étouffe, c'est de n'avoir pas reçu ici un mot de Lenoir. J'en devine la cause et j'en suis accablé. O mon fils! obtiens qu'il écrive aux frères Ride. Une lettre d'eux à Gabriel peut seule l'empêcher de revenir en France. Presse, tourmente, demande en grâce à Lenoir. Je suis mortellement inquiet

« As-tu vu enfin l'annonce de ce prix sur l'influence de la littérature espagnole et de toutes les autres littératures sur la nôtre? Les conditions sont détaillées dans le Journal général de l'Instruction publique, n° 19, qui a paru jeudi dernier. C'est dans un rapport au roi du ministre, tendant à autoriser divers emplois des fonds Montyon proposés par l'Académie des sciences philosophiques. Toi qui as travaillé ce sujet à l'École normale, tu me fais bien de la peine en disant que tu n'es pas sûr de pouvoir concourir. Il ne faut pas que d'autres viennent s'emparer de ce qui te regarde; de grâce, trouve le temps nécessaire, ce soin doit passer avant tout.

« Je t'embrasse plus tendrement que jamais, Albine

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 93

aussi. Mille amitiés à la famille, à Lenoir, à Ballanche, à Mme Récamier.

« Adieu, cher et bien-aimé fils.

« André-Marie Ampère. »

De J.-J. Ampère à André-Marie Ampère.

Paris, 4 juin 1836.

« Mon cher père,

« Je viens d'écrire à M. Villemain une demande en mon nom pour qu'on t'autorise à rester à Marseille tout le temps nécessaire à ton rétablissement. M. Lenoir t'écrira demain. Au nom du ciel ne te tourmente pas de choses inutiles et ne songe point à bouger avant d'être bien guéri. J'attends de tes nouvelles avec une vive impatience. En recevrai-je avant d'aller près de toi?

« Ton fils, « J.-J. Ampère. »

94 André- Marie et Jean-Jacques Ampère.

De M. Cauvière à J.-J. Ampère.

Marseille, 4 juin 1836.

« Mon cher Ampère,

« Ainsi que vous Paviez prévu, le voyage a été défavorable à votre digne père; le mauvais temps et la fatigue de la route ont beaucoup augmenté son catarrhe et déterminé une violente inflammation à la gorge; deux jours après son arrivée, il a été pris de fièvre intense, de douleur au côté, et la fréquence de la toux, les crachats rouilles et la gêne de la respiration nous ont révélé un commencement de pneumonie : une large saignée, le repos et la diète ont fait disparaître ces mauvais symptômes, et je me flatte que dans quelques jours la convalescence pourra s'établir, mais une convalescence longue et pénible. Il n'est pas possible d'espérer que M. Ampère puisse entreprendre sa tournée avec M. Matter, comme nous l'avions d'abord résolu; mais il pourra plus tard l'achever.

« Vous ne doutez pas, mon cher ami, de tout l'intérêt que je mets à la conservation d'une vie si précieuse pour vous et pour la science. Restez à votre poste. « Votre tout dévoué

ce Cauvière. »

La pneumonie, qui avait donné d'abord de graves inquiétudes au docteur Cauvière, était vaincue à l'heure où Jean-Jacques recevait ce bulletin. Pendant quelques jours encore, l'état du malade alla s'améliorant. Logé au lycée de Marseille, dans la chambre du recteur, tous les professeurs l'entouraient d'attentions et de soins délicats. Il reprenait presque ses habitudes, se levait, causait, jouait sa partie d'échecs, et conservait la volonté de reprendre bientôt ses travaux d'inspection. Jamais sa sollicitude paternelle n'avait été plus vive. Pénétré de douleur à la pensée du malheur d'Albine, il redoutait par-dessus tout le retour en France de son gendre, M. Ride,, qu'à force de sacrifices d'argent on venait de décider à passer en Amérique. Pour André- Marie, l'adoucissement à ce grand chagrin , ce sont les joies toujours renaissantes, les espérances de gloire littéraire que lui donnent les succès de Jean-Jacques; ce prix facile à conquérir par son fils, dit-il, est un de ses derniers rêves heureux. Mais sa faiblesse redouble tout à coup; la lettre datée du 6 juin est tracée d'une main tremblante, et la plainte qui la termine brusquement se mêle à l'expression suprême d'une indicible tendresse.

96 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

D'André- Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Marseille, 6 juin 1836.

« Comme j'ignorais si j'aurais aujourd'hui la force de me lever pour qu'on fasse mon lit et pour t'écrire, je priai l'admirable docteur de te mander qu'étant encore ici pour quinze jours au moins, on devait de suite m'écrire de Paris tout ce qu'il y aurait à m'apprendre :

« i° L'autorisation du ministère d'ajourner mes examens jusqu'à parfaite guérison, dont M. le docteur Cauvière sera juge ;

« 20 De savoir si un payement a été versé à Gabriel Ride par la maison Michel Albain, à la Nouvelle-Orléans;

« 30 si Lenoir a fait partir sa lettre : je suis dans les plus horribles angoisses à ce sujet; en outre, pour l'autorisation demandée, il faut voir Gasparin.

« Je succombe à la fatigue d'écrire. Je te quitte avec une tendresse que rien ne peut surpasser.

« André-Marie Ampère. »

Une fièvre ardente, un délire de vingt-quatre heures succédaient à cet épuisement; le mal, conjuré à la poi-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 97

trine, envahit le cerveau, et le 10 juin 1836, une dépêche télégraphique annonce au ministère de l'Instruction publique qu'André-Marie vient de mourir ce jour même, à cinq heures du matin. Il était âgé de soixante et un ans.

L'élite de la ville de Marseille accompagna son convoi jusqu'au champ de repos. Sur la pierre tumulaire, la main d'un fils allait graver ces mots : « Il fut aussi bon, aussi simple que grand1 ».

Pour Jean-Jacques, quel coup inattendu, foudroyant ! Aucune ligne écrite de sa main ne parle de son malheur. Il reçoit les hommages funèbres des amis de ce bien-aimé père, et des siens. Tous ces regrets exprimés sont là, sous nos yeux, conservés comme le glorieux témoignage de l'âme et du génie de celui qui n'est plus.

Parmi toutes ces feuilles en deuil , nous transcrivons la lettre de Jules Bredin.

De J. Bredin à J.-J. Ampère.

Lyon, 1 j juin 1836.

« Pauvre ami! Je sens quelle douleur est la vôtre. Vous sentez aussi quelle douleur est la mienne! Je sais

1. En 1869, les restes d'André-Marie furent transportés à Paris, au cimetière Montmartre, à côté de ceux de Jean-Jacques Ampère. il. 6

98 André- Marie-et Jean-Jacques Ampère.

depuis hier la terrible perte que nous faisons, perte immense pour nous, immense pour la science, pour le monde civilisé, perte irréparable, mal sans remède ! !

« Depuis hier je voudrais m'entretenir avec vous, mais que vous dirai-je ? Que faire des mots pour exprimer de telles angoisses, une telle affliction! D'ailleurs je n'ai pas une idée nette; j'entends sa voix dans les chemins de Polémieux en 1 804 ; je vois au coin du feu le petit Jean- Jacques, sa grand'mère dont la physionomie avait un calme qui m'inspirait tant de respect, sa tante, figure angélique ! Voilà tout ! Des images sur tout, des retentissements de voix et point d'idées!....

« Vous savez, vous devinez ce que j'éprouve. Je suis en une sorte de sainte communion avec vous , communion à un calice d'amertume, mais aussi communion à de douces espérances.

u Celui que nous regrettons, ce puissant esprit, cette vaste intelligence, cette imagination ardente, élevée, ce cœur si généreux, votre père, mon André, est maintenant réveillé d'un rêve pénible, l'exil est terminé, le voilà rentré dans la céleste patrie où, grâce à Dieu, nous le rejoindrons un jour — ce jour ne tardera pas pour moi.

<c Pauvre jeune ami, pensez avec quelque douceur à cette carrière si belle, à l'estime, au respect dont il a toujours été l'objet, à l'affection vive qu'il inspirait, à la grande renommée qu'il laisse. Ah ! toute grande qu'elle soit, elle reste encore bien au-dessous de la prodigieuse

étendue de cette intelligence, dont le monde eût été émerveillé si le monde eût connu sa portée réelle ! Mais je l'avoue, les consolations de ce genre sont comme toutes choses de la terre, bien mêlées de peines; celles qui se rapportent à la vie véritable , celles-là sont pures et sans mélange. Toujours menacés de séparations qui révoltent notre nature, où trouver des forces ici-bas?

« Jamais homme n'aima comme il aimait. Je ne sais ce qu'il faut admirer le plus, de ce cœur ou de ce cerveau

« Une fois je vous parlerai de Saint-Étienne; là, il avait voulu me retenir jusqu'au lundi 23 mai. Hélas! j'attendais beaucoup du voyage et du climat méridional.

« Adieu, croyez que son vieil ami est du fond de l'âme tout à vous.

« J. Bredin. »

Bredin raconte que pendant ces courts instants passés à Saint-Étienne, craignant pour la poitrine d'Ampère les fatigues d'une conversation prolongée, il évitait avec soin toute dissertation politique, morale ou scientifique. « Ma santé, ma santé, s'écria André qui avait deviné la préoccupation de Bredin, il s'agit bien de ma santé! Il ne doit être question ici, entre nous deux, que de vérités éternelles, des choses et des hommes qui ont été funestes ou utiles à l'humanité. »

ioo André- Marie et Jean-Jacques Ampère.

Quelques mois après la mort d'André-Marie, Bredin, chargé par l'Académie lyonnaise de prononcer, en séance publique, l'éloge de son ami, écrivait à Jean- Jacques : « Cette tâche est au-dessus de mes forces, elle fait revivre trop de souvenirs attendrissants; je pleure devant ses lettres sans pouvoir rien choisir ni recueillir. Voilà cependant des notes que demande M. Arago, mais les dates manquent.

« Ballanche, Lenoir, Dupré, Touchon et moi restons seuls aujourd'hui; Degérando, d'Ambérieux, Camille Jordan, Ampère, ne sont plus. En 1830, nous marchions encore tous ensemble sur la route de Polémieux. André voulait absolument mettre la conversation sur sa science bien-aimée, sa passionna psychologie; Degérando avait beau lui répéter qu'on ne pourrait captiver l'attention de promeneurs escaladant des rochers, il insistait et n'aurait peut-être pas cédé sans une considération trèspuissante à ses yeux ( il nous offrait l'hospitalité chez lui). « Donnez-nous plutôt, dit-on, une idée des dé- « couvertes de G. Cuvier. »Ces questions l'intéressaient, mais elles ne provoquaient point la discussion, qu'il aimait par-dessus tout. Il se décide pourtant et, depuis la montée de Belmont jusqu'à Polémieux commence une leçon de paléonthologie que le dîner, le retour en voiture, n'interrompent point; cette prodigieuse leçon ne finit qu'à l'École vétérinaire, où je descendis avec mon ami, laissant les autres émerveillés de ce qu'ils

André-Marie et Jean-Jacques Ampère'. loi

venaient d'entendre et d'apprendre, ne concevant ni cette force de tête ni les richesses poétiques de cette imagination... Encore une fois, quelle perte! »

Aux derniers souvenirs de Bredin ajoutons ces paroles de Jean-Jacques, écrites en 1856, dans une page qui sert d'introduction à la Philosophie d'André-Marie :

« Chez mon père, les sentiments de l'homme étaient d'accord avec la doctrine du psychologiste. La timidité de ses manières, suite d'une jeunesse passée dans ses montagnes de Polémieux, ne l'empêchait pas d'aimer la liberté avec ardeur ; personne n'en observait partout les progrès avec une plus vive sympathie. Il a suivi pendant plusieurs années, avec un intérêt passionné, toutes les phases de la lutte qui a affranchi l'Amérique espagnole. Il s'enthousiasmait pour Bolivar et pour Canaris ; il savait par cœur les morceaux les plus énergiques de Lucain. Je lui ai plusieurs fois entendu dire que les trois événements qui avaient eu sur lui le plus d'influence, c'était sa première communion , qui , faite avec la plus grande ferveur, l'avait attaché pour jamais à la foi de ses pères; l'éloge de Descartes par Thomas, qui l'avait transporté d'amour pour les sciences; et la prise de la Bastille, qui, de loin, n'arrivant dans ses montagnes que comme l'explosion de la liberté, avait décidé des sentiments politiques de toute sa vie. Vingt-quatre ans après, dans ces derniers et sombres jours de l'Empire, je me souviens, quand il me ramenait enfant à travers n. 6.

102 'André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

les rues de Paris, je me souviens encore de l'accent avec lequel il me disait sentir cette tyrannie sur sa poitrine comme un poids qui l'oppressait. ^>

André-Marie, peu habile à diriger sa fortune, toujours généreux avec de plus pauvres que lui, avait donné beaucoup aux siens; à part le traitement de ses places, il ne possédait presque rien. Jean-Jacques ne devait donc compter que sur son travail pour venir en aide à ceux que lui léguait son père.

Aux chagrins, à la ruine de Mme Gabriel Ride, s'ajoute un état de santé déplorable; elle est atteinte d'une tristesse mortelle; son esprit s'exalte sur les questions religieuses, et comme si la folie de son mari était devenue contagieuse, la raison de la pauvre femme s'ébranle. C'est alors que la situation de son frère devient extrêmement difficile. Obligé de subvenir aux pressantes nécessités du jour et du lendemain, Jean-Jacques doit s'occuper plus que jamais de l'histoire littéraire en France avant le XIIe siècle, il s'agit de remporter le prix Gobert : car cette victoire ne sera pas seulement pour lui un titre de gloire, mais la récompense matérielle qui l'accompagne, lui permettra de payer la pension de M. Ride et de faire soigner la malheureuse Albine; Albine avait pourtant une mère dont l'aisance était de la richesse, en comparaison de ce que possédait Ampère.

« Pendant que des amis dévoués livrent bataille pour le succès de leur candidat, celui-ci se dérobe un ins-

tant à la lutte et va conduire Mme Récamier aux eaux d'Ems.

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Dimanche, 18 août 1840.

« La victoire n'est pas encore remportée, madame, mais elle devient de plus en plus probable; hier je n'ai manqué le prix que d'une voix, celle de Degérando qui m'écrit de tendres billets, et que je n'ai pu décider à venir voter. J'espère vendredi, non pas sa voix, mais celles plus sûres, de quelques absents, que je tâcherai de faire arriver d'ici là. M. Lenormant est toujours plein d'ardeur et d'espoir, Thierry a été dévoué, il s'est fait apporter deux fois de la campagne et va rester jusqu'à la décision qui, dans un sens ou dans un autre, ne peut manquer d'avoir lieu bientôt. Artaud aussi a été mon salut et a tenu très-ferme contre ses amis; il me parle beaucoup de vous. Pour moi, je suis harassé, excédé; heureusement que les eaux vous font du bien, et qu'on peut espérer un meilleur hiver.

a M. de Chateaubriand, mon compagnon de regrets, me montre un intérêt persévérant, mais quelles trois semaines je viens de passer ! Et pour ma pauvre sœur il faut prendre un parti, retardé de jour en jour par ces

104 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

maudites tracasseries académiques. La vicomtesse de Noailles a agi vigoureusement dans cette affaire. Je vais lui écrire et l'en remercier.

« Nous voilà de nouveau à la guerre, je ne songe qu'à celle que je fais à M. Monteil.

« Adieu, adieu.

De Vitel à J.-J. Ampère.

Avril 1840.

(f Je ne voulais vous remercier qu'après votre victoire, et, Dieu merci, elle est complète. On nous a jeté dans les jambes une discussion acharnée et pitoyable : nous n'avons dit que quelques mots, et avons répondu par le plus éloquent des arguments.

ce Maintenant que votre cœur ne bat plus, vous m'écouterez plus volontiers quand je vous dirai que j'ai été ravi de vos trois volumes : je les ai lus presque entièrement et j'étais assez bien armé pour rompre les lances en votre honneur, s'il s'était présenté dans la lice un adversaire achilléen. Mais on ne vous a tiré qu'au talon, et, Dieu merci, vous n'y étiez pas vulnérable.

v( Mille pardons de ce gâchis classico-ridicule : je vous

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écris de l'Académie, c'est mon excuse. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que je suis doublement content, d'abord parce que vous avez le prix, et ensuite que vous l'ayez si bien mérité.

« Mille compliments affectueux.

(.< Vit et. »

De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.

Paris 2-i septembre 1840.

« Mon cher ami, je vous envoie mon article, pardonnez-moi s'il est en vers, je n'ai pas eu le temps de le faire en prose4. Toujours en route, toujours en course, agité de mille affaires et de mille soucis, ma consolation était de m'occuper de vous. Tel vers a été écrit sur le bateau à vapeur, tel autre en diligence, celui-ci en attendant un membre de l'Institut, celui-là dans l'antichambre de Mmc Récamier. Si je suis parvenu à dire ma pensée, peut-être y trouverez-vous un résumé assez exact de vos principales idées, et alors, quoique les vers ne soient pas à la mode aujourd'hui, peut-être y a-t-il quelque avan-

1. Cette épître, de cent quatrevingt-deux vers, est imprimée dans le recueil de poésies de Jean-Jacques.

Io6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère

tage à ce que des idées si vraies et si utiles, soient traduites dans un langage qui peut les faire arriver à certains esprits. Dans tous les cas, je serai bien fier d'être votre truchement, cela me va mieux que d'être votre juge.

« En ce moment je suis écrasé d'examens, que j'ai acceptés par complaisance et qui me prennent toute la journée. J'en serai quitte à la fin de la semaine prochaine, et alors mon premier désir sera d'aller à Tocqueville. MmeRécamier est revenue d'Ems assez souffrante, M. de Chateaubriand est très-bien, M. Ballanche reprend doucement; tous trois se recommandent à votre souvenir. Mille amitiés bien tendres.

« J.-J. Ampère. »

Un an après avoir obtenu le prix Gobert, Jean-Jacques publiait un quatrième volume : Y Histoire de la formation de la langue française. Pendant qu'il corrige des épreuves, professe deux fois par semaine, donne des articles à la Revue des Deux-Mondes et termine un petit roman intitulé Hilda, il médite un voyage en Grèce.

Le cercle de PAbbaye-aux-Bois le voyait toujours partir avec peine, mais sans essayer de l'arrêter. Mme Récamier savait que pour retenir ses amis, il faut avant tout respecter leur liberté, et ne pas leur couper les ailes.

Marcher en avant à l'aventure, se reposer en apprenant, sentir l'ardeur de ses affections se raviver par l'absence, goûter l'attrait des lointaines solitudes, de l'indépendance absolue, toucher aux limites de l'isolement, de l'abandon même, toutes ces émotions retrempaient l'âme de Jean-Jacques, sans lui ôter l'enthousiasme du retour.

Paris le fatigue et l'agite; ces larges boulevards, ces rues alignées, luxueuses, sans horizon, l'attristent. Il regrette les vicoli tortueux et pittoresques de Rome. L'uniforme, le convenu, l'élégance mesquine, dont il a perdu 'habitude en Italie, lui déplaisent et le choquent; les succès de salon ne suffisent pas à le dédommager des ennuis que lui causent souvent les luttes académiques, jes rivalités d'amour-propre, les visites à rendre, les invitations qui se succèdent et mettent à bout les efforts de sa politesse. Il a besoin, pour se réconcilier avec le monde, de lui échapper et de l'oublier.

Mme Récamier ne s'étonne de rien: ni des contradictions du cœur ni des exigences de l'imagination; et elle écoute avec sa gracieuse indulgence les lamentations du voyageur qui, tout en s'éloignant, ne cesse de gémir sur la distance qui le sépare de ceux qu'il a voulu quitter.

io8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

De Chateaubriand à J.-J. Ampère.

Paris, 2 septembre 1841.

« J'ai éprouvé, monsieur, une bien vive joie et un grand plaisir, celle d'apprendre de vos nouvelles par vous-même et celui de recevoir une lettre de Rome. Ah! si nous étions tous à Rome ! Nous parlons chaque jour de vous, nous voudrions vous revoir, et pourtant nous pensons que le soleil de l'Italie vous fait du bien et nous n'osons plus nous plaindre. Quand je songe que je pourrais parcourir avec vous la campagne romaine, les bords du Tibre, où vous avez placé votre voyageur des frimas, mon vieux cœur est tout rajeuni. Je vous rappelle mes promenades favorites, surtout les vallées sauvages plantées de grands roseaux, derrière Monte-Mario , à la descente de la villa Madama. Il y a là un rossignol de mes amis que je vous recommande, si vous êtes encore à Rome dans la saison des fleurs. Ménagez-vous bien, revenez-nous avec votre belle voix, que vous avez trop prêtée à mes rapsodies. Toute notre société vous aime et vous admire, mais personne ne vous attendra plus impatiemment que moi.

« Chateaubriand. »

« Mmo Récamier et M. Ballanche vous disent un million de choses. Mme de Noailles et Mme de Mouchy de-

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mandent toujours quand vous reviendrez. Nous changeons aujourd'hui de ministère : ça vous est bien égal , n'est-ce pas? Et à moi aussi. »

De Chateaubriand à J.-J. Ampère.

Paris, 1er octobre 1841.

« Je ne sais, monsieur, dans quelle échelle cette lettre vous rencontrera ; je n'ai reçu , autrefois , qu'en France des lettres qui m'avaient cherché en Orient ; si j'avais à choisir le lieu, je désirerais que ma réponse à vos lignes affectueuses de Rome, vous atteignît à Athènes: vous auriez changé de ruines, et moi je n'aurais pas changé de pensées. Au delà d'Athènes, il n'y a plus rien pour moi. Faites bien mes adieux au mont Hymette, où j'ai laissé des abeilles; au cap Sunium,où j'ai entendu des grillons; et au Pirée, où la vague venait mourir à mes pieds dans le tombeau deThémistocle. Si vous rencontrez la petite Albanina, tâchez de lui ôter les années dont elle doit se plaindre. Y a-t-il encore des huppes et des*¥¥? Le silence de l'esclavage, mêlé à celui du temps, me plaisait en Grèce, cette double infortunée; il me faudra bientôt, renoncer à tout; j'erre encore dans ma mémoire, au milieu de mes souvenirs , mais ils s'ef-

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