I . Doyen de la Faculté de droit
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 59
D'André-Marie Ampère à M. Ballanche,
19 janvier 1820.
« Mon cher ami, comme c'est demain le jour de ma naissance, tu ne me refuseras pas de venir dîner avec moi. Ainsi je t'attends à cinq heures; si tu arrives plus tôt, tant mieux. Nous irons ensemble passer la soirée à l'Abbaye-aux-Bois, où je me reproche beaucoup de n'être pas retourné depuis le lendemain du jour de l'an.
« Je t'embrasse un million de fois.
« A. Ampère. »
^ « Si tu vois Dupré, amène-le, au hasard de la fortune. » '
De J.'J, Ampère à Jules Bastide.
Paris, janvier 1820.
« M. Cousin est malade; il a renoncé pour quelque temps à toute occupation; il se déterminera, dès qu'ille pourra, à voyager, il en sent la nécessité. Ah ! il y a des moments où il me semble, comme à Werther, que Dieu a détourné sa face de l'homme et l'a livré au malheur^
i6o André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
sans secours, sans appui. Je suis triste, inquiet, désirant une lettre de Morel. Je ne suis pas sorti hier, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'apprends des mots anglais, des particules, des règles, que sais-je ? toutes les saloperies dans lesquelles je me plonge pour oublier les tristes réalités de la vie. L'homme e^ ici-bc^s pour s'ennuyer et souffrir. J'ai commencé la musique ; c'est un secret pour tout le monde, n'en dis rien. J'en attends beaucoup de consolation et de paix.
« Sautelet est revenu avant-hier ; il est résolu à bien occuper son année. Moi je suis décidé à ne pas vous quitter, ni vous, ni Cousin, ni mon père. Je continue à apprendre avec Mérimée la langue d'Ossian, nous avons une grammaire. Quel bonheur d'en donner en français une traduction exacte avec les inversions et les images naïvement rendues !
« Adit.u. Mes respects à tes parents. Mes amitiés à Frank. Tout à toi.
« J.-J. Ampère. »
De J.-J, Ampère à Jules Bastide.
Paris, 20 mai 1820.
(c Mon cher Jules, la semaine dernière le sentiment de malédiction a été sur moi, autour de moi, en moi* Je
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 16 1
dois cela à lord Byron ; j^ai lu deux fois de suite le Man- * fred anglais. Jamais, jamais de ma vie lecture ne m'écrasa comme celle-là; j'en suis malade. Dimanche, j'ai été voir coucher le soleil sur la place de l'Esplanade ; il était menaçant comme les feux de l'enfer. Je suis entré dans l'église, où les fidèles en paix chantaient V Alléluia de la résurrection. Appuyé contre une colonne, je les ai regardés avec dédain et envie. J'ai compris pourquoi la malédiction de lord Byron finissait par ces mots :
Lunivers tout entier sur ton cœur a passé : Que ce cœur désormais soit aride et glacé.
« Le soir, j'ai dîné chez Edmond; il a fallu parler avec M™® Morel de papiers peints er d'appartements..,. A neuf heures, je n'en pouvais plus; j'étais dans un désespoir amer et violent, les yeux fermés, la tête penchée en arrière, me dévorant moi-même. Je laissai tomber quelques mots de douleur et d'ironie aux consolations de la douce Lydia.
(c Adieu, parle de moi à Frank.
« J.-J. Ampère. »
i62 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
De J,'J. Ampère à Jules Bastide.
i*"" juin 1820.
i< Que je maudis, que j'exècre la- philosophie ! C'est elle qui m'a amené au dégoût de toutes choses. Vraiment je l'ai en horreur, en mépris ; je ne veux plus en entendre parler. Je crois que je donnerai ma démission de la société, que je ne verrai plus Cousin, lui que j'admirerai et que j'aimerai toujours.
« Oui, il faut que je parte, je ne sais ce qui m'arrête; mais où aller? 0 mon ami, je n'ai jamais été dans une situation si violente que celle-ci. Tu souffres autant que moi et Frank ! et Stapfer ! Tu dis que la solitude ne nous est pas bonne; oui, mais qu'est-ce qui nous est bon? Sais-tu quelque phose qui ne soit pas intolérable ! !
« Croirais-tu que ces jours-ci j'ai eu des ambitions de gloire, des rêves poétiques! Hier encore j'ai passé deux heures dans mon lit, entouré de scènes, de dénoûments, de plans. Pauvre fou!... J'ai même fait quelques vers; j'en ferai quelques autres dans ma vie, mais je ne sais si je pourrai rien finir. Que m'importe !
5 juin 1820. — « J'arrive mardi soir, mon cher Jules. Lundi je t'avais écrit une lettre satanique, mais je la déchire; cet accès de rage contre le destin a fait place
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, i6j
à un dédain profond de toute chose, de l'avenir et de • moi-même Je veux partir.
« J.-J. Ampère. »
En effet, il quitte Paris au mois de juillet 1820 et ' s'arrête d'abord à Lyon, chez MM. Périsse.
D^ André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.
Paris, 16 juillet 1820.
(( J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre, mon cher enfant. M. Stapfer m'a annoncé que le voyage de son fils est définitivement arrêté et qu'il doit t'aller prendre à Lyon avec M. Cousin; ainsi, tout sera parfait. D'après ce qu'il m'a dit, vous irez voir les beaux lacs du nord de l'Italie jusqu'à Milan.
« Tous ceux que tu aimes ici se porfent bien. Donnemoi des nouvelles de tes parents de Lyon, de Bredin, de Châtelain, de Ballanche et de Bonjour. N'oublie pas d'entendre la musique de M. d'Ambérieux.
(( Bon voyage, mon bien-aimé fils, ton père t'embrasse de toute son âme.
V A. Ampère. »
164 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Jusqu'à vingt-cinq à vingt- six ans, André-Marie gvait goûté la musique en physicien et en mathématicien. Son oreille, très-juste et très-délicate , appréciait les moindres nuances du son. Ce sens lui donnait beaucoup de plaisir. Il étudiait l'harmonie avec celte profonde attention qu'il mettait à toutes ses recherches, mais son cœur si tendre, si impressionnable, restait insensible au charme de la mélodie.
Un soir de février 1803, dans le salon de M. Roux, de Genève, Pami d'Ambérieux se met au piano. André, contristè, malheureux d^avoir été obligé d'interrompre une discussion commencée, se taisait tristement, n'écoutait pas, n'entendait rien, si impatient qu'il était de reprendre avec Bredin sa dissertation psychologique. Tout à coup, les traits de son visage se détendent, sa respiration devient rapide, il croise les mains, ses paupières s'abaissent, ses larmes coulent. D'Ambérieux chantait une romance qu'il avait composée sur ces paroles de Florian dans Estelle : « Vous qui loin d'un amant comptez chaque moment». La glace était brisée, et la science vaincue par le sentiment.
A peu près vers cette époque, l'imprévu réservait encore une jouissance nouvelle à notre mathématicien. Aimant passionnément la nature, les environs de Lyon, les bois, les montagnes de Polémieux l'enchantaient, mais sa vue trop basse bornait pour lui l'horizon, l'empêchait de distinguer les détails d'un paysage. Un beau
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. \ 6 5
jour d'automne, à l'heure où les ombres s'allongent, André, avec ses chers compagnons, se promenait aux bords de la Saône. Ballanche, étonné de l'indifférence de son ami vis-à-vis"de merveilleux et lointains effets de lumière, a l'idée de poser subitement ses lunettes devant les yeux du myope. Un habile opérateur n'enlève pas plus promptement la cataracte à un aveugle. Ampère pousse des cris d'enthousiasme en découvrant, des sites inconnus, de riantes vallées, de fraîches collines, des sentiers éloignés, des clochers, des villages, La naïve expression de sa joie en cet instant resta gravée dans la mémoire de Bredin, qui se plaisait à rappeler cette scène à Jean-Jacques.
De J.'J. Ampère à Jules Bastide.
Lyon, 18 juillet 1820.
« Je suis à Lyon avec une grande impatience de ne plus y être, avec des négociants, des parents, oncles, tantes, cousins et cousines, aux prises avec une foule de devoirs que Dieu a imposés à l'homme pour exercer sa patience dans cette terre d'épreuves.
« Mon voyage a été fort agréable. J^ai causé avec M. Ballanche, qui m'a dit ses projets, ses plans futurs et m'a demandé les miens. Je suis parvenu à oublier....
1 66 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Mais certains mots ont réveillé certaines idées, et la tristesse est revenue. Je m'en vais passer mon temps comme' je pourrai, avec des livres mystiques et allemands, m'ennuyant comme partout.
a La ville de Lyon est une ville détestable, de grandes maisons à huit étages, des rues sales et noires de six pieds de large, y compris le ruisseau. Une population misérable, ignoble et gagnante, le bruit du piétinement dans la fange au lieu de celui des voitures. Je suis avec de bien bonnes gens dont Paffection est vive pour moi, j'ai de la liberté. De la campagne où je vais tous les jours je vois les Alpes. En vérité, je suis honteux d'oublier si facilement ma misère et de n'être qu'ennuyé. Ne suis-je pas bien insensé ! Je viens de parler à table avec un cousin, comme un homme qui n'aurait jamais lu Oberman ni compris Byron.
« Jules, pourquoi n'écris-tu pas ? Ta santé serait-elle altérée de nouveau? Je sens bien cruellement les cent lieues qui nous séparent; cette distance va doubler, qiie sera-ce donc? Je suis inquiet; il faut huit jours pour qu'une réponse arrive ici ; cela m'explique ton silence sans le rendre plus tolérable. J'attends Albert et Cousin. C'est aujourd'hui la dernière leçon ; j'espère qu'ils partiront ce soir ou demain.
« J.-J. Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 167
De Jules Bastide à J.-J. Ampère.
Du Limodin, 26 juillet 1820.
(f Mon cher ami, tu as deviné la raison qui m'a, jusqu'ici, empêché de t'écrire. Je suis retombé malade le lendemain même de ton départ. Aujourd'hui, ma santé commence à se rétablir; mais il m'a été défendu, pendant quelque temps, de tenir une plume ou un livre.
<f Je sens que les émotions les plus légères pourraient me rendre fou ou me tuer. Le soir de nos adieux, j'ouvris, au hasard, un volume de M™* de Staël et je lus le songe de Jean-Paul. Quand je fus arrivé à cette ligne terrible : « Christ, n'avons-nous point de père ;>, le frisson m'a saisi. Une heure après j'avais la fièvre, elle a duré quinze jours. Ainsi, il faut que je me prive de tout ce qui pourrait me rappeler que je vis. J'en suis réduit à craindre jusqu'aux mouvements de l'amitié; ne nous séparons pas à l'avenir. Encore quelques jours et notre société, fondée sur nos communes misères, sera peut-être rompue. C'est alors que nous sentirons avec bien de l'amertume tout le prix des moments perdus. Penses-tu combien sera douloureux le sort de celui qui restera tout seul, sans ami qui puisse partager la sinistre poésie de ses dernières heures ?
« Pourquoi est-il bon que tout cela soit au lieu de
i68 André- Marie et Jean-Jacques Ampère.
n'être pas ? Pourquoi ne suis-je semblable à celui qui offre ses douleurs à Dieu ? Mais je n'ai que des maux et une existence stérile, pas même une providence contre laquelle je puisse m'indigner, en l'accusant d'injustice.
« Adieu, mon ami, écris-moi; adieu, je voudrais, en finissant, te souhaiter quelque chose d'heureux.
« Jules Bastide. »
De Victor Cousin à André-Marie Ampère.
Jeudi, 3 août 1820.
(c II faut que je sois bien languissant pour que votre belle ville de Lyon, votre Rhône, vos montagnes, votre fils, Albert, Ballanche, Bredin, ne me raniment pas. Je dois aller aux Eaux d'Aix pour me rafraîchir et me fortifier. J'engage mes chers philosophes à voir tout simplement la Suisse, sans passer par l'Italie; là ils pourraient bien ne trouver que du bruit, au lieu du délassement et du plaisir. Mille amitiés.
« V. Cousin. »
André-Marie et Jean-Jacques. Ampère, 169
De J.'J, Ampèrjs à Jules Bastide.
Vevay, 10 août 1820.
« Nous avons quitté Cousin à Lyon. Il paraît qu'Albert a eu avec lui en route une prise violente touchant Sénancourt, Byron, Lamennais, qu'il appelle des polissons^ des degrés du néant, des gens qui ramassent de la boue et en font de petits tas, et autres gentillesses philosophiques dont il m'avait déjà répété une partie; mais je n'ai pu m'empêcher de lui rire au nez quand il m'a dit, à moi : « M. Sénancourt, c'est une bête. »
« Je ne. me suis pourtant pas ennuyé à Lyon autant que je l'aurais cru. Ces treize jpurs ont passé bien rapidement; parfaitement libre, j'ai fait des promenades superbes en bateau le long des rives de la Saône et dans mes montagnes, ces montagnes sont mon Limodin, J'éprouve un vif plaisir à voir leurs croupes arrondies et boisées, leurs mamelons pointus où il ne croit que de la mousse, des pins et de la bruyère; tous les soirs j'ai été voir le Rhône quand le soleil couchant y versait une teinte de rose et d'azur.
« Je n'ai pas avancé mon travail. Zoroez est toujours sur le chantier : il est vraiment immortel, car je ne puis l'exterminer, ni m'en débarrasser. J'ai lu beaucoup d'allemand et des choses de Schiller admirables, entre
lyo André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
autres deux vers de Cassandre dont le sens est ceci : « L'erreur seule est la vie, et savoir c'est mourir. » Je relis Werther, au fond duquel je n'avais jamais pénétré, et deux volumes de Lamennais ; dans le second il y a des passages absolument faits pour nous. Dieu, que cet homme a le sentiment de la ruine! Gœihe m'amuse parce que je ne m'attends jamais à ce qu'il va dire. Il a fait une pièce de trente vers intitulée : Nouvel amour, nouvelle vie, où tout est profondément simple sans être vulgaire, où tout est vrai, neuf et senti ; tout, c'est beaucoup dire, mais enfin une partie; au moins il a de l'inopiné, la seule chose que je sente encore dans l'art. Dans la nature je commence à m'accoutumer à Textraordinaire. Hélas! bientôt je ne le sentirai même plus. J'espère pourtant quelque chgse des vallées, des glaciers, des cascades. Notre plan actuel est de visiter Milan, Venise, Trieste, et de revenir par l'Allemagne. Si cela se fait, je n'aurai plus rien à rêver et jamais, jamais l'envie de voyager ne me reprendra.
(( J.-J. Ampère, w
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 1 7 1
De J,'J. Ampère à André-Marie Ampère.
Vevay, 12 août 1820.
« J*ai aujourd'hui vingt ans, mon cher père, La nature semble vouloir célébrer mon anniversaire, le temps est délicieux.
« Mardi, après avoir expédié nos paquets pour Berne, nous partions avec une chemise et une paire de bas dans la poche, le manuel de voyage sous le bras et la carte à la main.
« Première étape à Ferney, pour visiter la chambre de Voltaire; le lendemain, déjeuner à RoU; dîner à Lausanne, charmante petite ville, où l'on admire le lac dans toute sa beauté.
« Le jeudi, grande halte chez M. le général de La Harpe, instituteur de l'empereur Alexandre, homme excellent, ami éclairé de ^humanité, des sciences, de la liberté. Je n'oublierai jamais cetîe journée passée près d'un véritable patriarche^ ,11 nous a montré la bibliothèque, le plan d'Herculanum, la salle où s'assemble le grand conseil, au fronton de laquelle sont écrits ces mots < Liberté, Patrie. l\ nous a raconté mille choses intéressantes de son voyage en Italie avec le grand-duc Michel. Il fait des collections d'hi«toire naturelle, reçoit toutes les semaines une société.aCadémique qui s'occupe de lettres,
172 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
de science et d'art. Il m'a prié de le rappeler à ton souvenir.
« On ne court aucun risque sur le lac de Genève, avec trois rameurs et tout près des côtes. Montreux est dans une situation magnifique, au pied des grandes montagnes à pic, couvertes de hêtres et de sapins. Quatre cascades tombent sur un pont fait d'une seule arche. Plusieurs habitants de ce village ont émigré il y a quelques années sur les bords de POhio, où ils ont fondé la nouvelle Vevay, Cette colonie prospère, le chef de l'entreprise est un paysan manchot, Jean-Jacques Dufour, homme, à ce qu'il paraît, d'un véritable génie. Nous avions son fils avec nous, qui va aller le rejoindre. Depuis deux ou trois jours je suis dans un ravissement perpétuel. Ce matin dimanche, deux grands bateaujt-vapeur chargés de monde viennent de partir, avec de la musique. Ces plaisirs-là valent bien les guinguettes des Champs-Elysées. Hier, Albert, Adrien et moi avons été à Hofwyl voir l'établissement de M. Feflemberg. J'y ai remarqué des semoirs très-ingénieux.
w J.-J, Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. ' 17}
De Jules Bastide à J.-J, Ampère.
19 août 1820.
« Mon ami, tu es donc à Vevay. Tu as vu Clarens, , Meilleraie^ Chillon. Tout cela doit te paraître un songe; mais Fimmensité de la nature ne t'a pas satisfait. Je t'ai prédit que tu reviendrais plus découragé encore et plus pauvre d'illusions. Que les jours et les nuits sont tristes! Je ne devrais pourtant pas me plaindre ; j'ai eu quelques instants de calme, quelques moments bien courts d'une joie pure. Il y avait eu de l'orage, les feuilles étaient humides et l'air doux. Un rayon de soleil vint à percer, // m^arriva d'être content. Je me sentis en possession de mon existence; ce sentiment paisible, ce n'est qu'ici que je puis le goûter. Il y a quelque chose de délicieux dans la vue des bois de Champrosé, dans l'aspect de certains arbres, dans l'étendue denOs plaines; ce quelque chose, ce ne sont point les souvenirs d'enfance, les souvenirs sont déchirants ; quand je pense que j'ai été insouciant et plein d'espoir dans la vie future, quand je sens mon cœur vieilli, que je réfléchis sur mon existence inutile, ah ! pourquoi sùis-je loin de vous? Seul, les fant(5mes m'assiègent. Quand je t'ai écrit à Lyon, j'avais le sentiment d'une fin prochaine ; à présent je puis sortir un peu et
marcher autour de notre maison. Il ne me reste qu'une
irritation de poitrine assez légère. Ah ! si après la mort nous devions nous retrouver un jour, combien je serais tranquille ! Mais non, toute affection sera brisée, il faut se contenter de cette misérable vie de la terre, où Pon voit, des rochers, des nuages, où l'on trouve le regard et le serrement de main d'un ami. Non, je ne comprendrai jamais que mon âme, qui possède l'infini, puisse s'anéantir; je me perds dans ces mystères terribles.
« A ton retour nous nous réunirons au Limodin pour parler de nos projets. Albert et toi comparerez notre ciel germanique au ciel d'Italie. Adieu.
(( Jules Bastide. »
D'André^Marie Ampère à J.^J. Ampère,
Paris, 28 août «820.
« Un de mes chagrins, c'est de t'avoirsi peu écrit; je suis accablé de cent mille choses dont je ne peux faire que la moindre partie. M. Poisson, ^devenu membre de la commission de l'Instruction publique, m'a demandé des notes sur l'enseignement des sciences afin de le défendre d'une attaque dirigée contre lui, qui va tout droit à l'anéantir. Ballanche et Bredin doivent me croire mort.
« Tâche de voir à Genève, à ton retour. Roux, M. de
André-Marie et Jean- Jacques 'Ampère. 1 7 5
* CandoUe, M. Pictet, M. Bonstetten; ce sont des hommes dististguéft. Ton journal est ma meilleure distraction. Il y aura le 7 septembre prochain une éclipse de soleil presque totale, comme il n'y en a pas eu depuis 1764, et comme il n'y en aura point de ce siècle. Elle commencera à p^u près à une heure de l'après-midi; c'est donc une chose tm^iue à observer. Achète des morceaux de verre colofé propres à voir à travers le soleil, aussi pâle à cet instant que la lune. Tu en trouveras dans toutes les villes où l'on connaît les sciences du moins de nom.
a Sautelet est guéri. M. de Pradt, mis en jugement pour son livre sur les élections, a été acquitté avant-hier par le jury.
« Je t'embrasse mille fois.
« A. Ampère. »
De y.-J, Ampère à Jules Bastide,
Berne, samedi 25 août 1S20.
« Je viens de t'écrire, ma lettre est partie; n'importe, il faut que je t'écrive encore pour calmer mes inquiétudes, et, te le dirai -je, mes remords.... Oui, je me reproche comme un crime de t'avoir quitté après ta ma-
1 76 André-Marie tt Jean-Jacques Ampère.
ladie^ faible et relégué à la campagne, et Franck qui s'en va aussi! Mon Dieu, pourquoi suis>je parti? Mon ami, il y avait en moi une telle lassitude de la vie que je menais ! J'ai saisi la-première occasion d'en sortir. Barbare, j'ai tout oublié.... mais je précipiterai mon retour. Que me font Venise et l'illyrie quand je suis loin de celui qui se plaint et qui est seul..^ Oh 1 ne nous séparons jamais-: la vie est si courte, peut-on la dissiper ainsi! L'affreuse démence de s'éloigner les uns des autres !... Et je* suis à deux cents lieues, et je vais m'enfoncer encore plus avant dans ce monde où tu n'es pas!... Mon ami, je n'ai jamais senti à ce point combien je t'aimais, combien tu m'étais nécessaire.
« La pluie tombe à torrents. L'Aar a pris une couleur livide, la campagne est couverte d'un voile gris. Je suis seul dans ma chambre. Albert est avec sa famille J'attends Adrien. J'ouvre et je ferme alternativement Goethe, Schiller, Burger , puis je me lève, je pense à mon père, à toi, à tous ceux qui m'aiment. J'ai dit à Paris que je serais peut-être de retour le i^' octobre. Si je puis l'obtenir d'Albert, nous n'irons pas en Italie : mon père serait trop inquiet, c'est trop loin ; d'ailleurs il faudrait se séparer du pauvre Adrien, qui a fait tant de chemin pour nous rejoindre.
ce J.-J. Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 1 77
D'André-Marie Ampère à J,^J. Ampère^
Septembre 1820.
« Cher fils, il y a eu^ hier, une séance publique à
l'Académie française ; on y a lu le bulletin ci-joint des sujets proposés'pour 182 1. Je te Penvoie, pensant que lu pourrais bien concourir pour Tun de ces prix; celui de prose me paraît remarquable (génie poétique), ils ne savent guère ce que c^est; mais quand l'Académie de Dijon proposa son "fameux prix de l'influence des sciences et des arts, les académiciens s'attendaient à ce qu'on montrerait cette influence sous un rapport tout opposé à celui que développa Rousseau, et pourtant ils ne laissèrent pas que dp le couronner. Les trois morceaux vainqueurs dans la séance d'hier avaient pour sujets : l'éloquencfe de la tribune comparée à celle du barreau, l'institution du jury en France, et l'enseignement mutuel. Ces écrits étaient pleins de grandes et libérales pensées. a J'espère qu'Adrien te rejoindra à Bâle- Adieu, cher fils, ton père t'aime et t'embrasse de toute son âme.
« A. Ampère. »
I yS André-Marie et Jean- Jacques Ampère,
De J.'J, Ampère à Jules Bastide.
Bern*, 20 septembre 1820.
i< Oui, mon ami, il y a encore quelque douceur sur la terre, je l'ai éprouvé en lisant ta lettre.
« J*ai été avant-hier avec Adrien sur le lac de Brienne, à 111e Saint-Pierre. Oh ! si tu avais été avec moi ! Le ciel était un peu couvert, comme le jour où il f arriva d^être contenu L'orage menaçait, je ne m'en apercevais qu'au léger mouvement des vagues qui balançaient notre bateau ; quand nous fûmes près de 111e, j'entendis tout à coup s'agiter la cime des plus hauts arbres ; nous descendîmes, nous nous promenâmes sur les gazons de la rive, nous nous assîmes près du bord. Ce bord triste et noir de sapins s'élevait comme un grand mur dont le pied était lavé par les eaux ; autour de nous tout était riant et frais. Je me figurais le vieux Rousseau se promenant tout cassé à cette heure, un peu avant le coucher du soleil, ramassant quelques fleurs, la douleur sur le front. Quand nous nous rembarquâmes, un vent plus vif enflait notre voile et soulevait des vagues admirablement belles ; nous passions au milieu des roseaux sans effort et comme par enchantement; j'étais ravi. La nuit arriva; la lune vint éclairer les eaux agitées; il y avait dans la paix de ses rayons, dans les nuages qui passaient rapi-
André-Marie et Jean- Jacques Ampère, 179
dément devant elle, dans la sérénité d'une grande partie des deux, quelque chose de doux, de menaçant, d'incertain comme la vie. Pour revenir, nous nous mîmes en marche à travers une épaisse forêt, des maisons de bois et des prairies. Maintenant la pluie tombe; quand l'orage sera calmé, irons-nous voir Lucerne, le lac et la chapelle de Guillaume Tell? ou bien l'Oberland?
i( Mon ami, aie soin de toi. Oberman nous crie : « Serrez-vous, hommes simples qui avez le sentiment de « la beauté des choses naturelles. » Nous tous qui souffrons, aidons-nous. Mon bon père m'écrit dans la joie de son cœur. Il vient de changer toute la théorie de Taimant. Il en ramène tous les faits au galvanisme. Il parait que sa théorie a un plein succès.
(c Jean-Jacques. »
De J,-J. Ampère à André-Marie Ampère.
Genève, 25 septembre 1820.
« Cher père, ta lettre me cause une vive joie. Que je suis aise de ton succès, que tu dois être heureux d'avoir révélé une vérité nouvelle 1 Ah 1 crois que je conçois bien ce bonheur désintéressé, ce sentiment plein de grandeur et de pureté dans lequel se repose l'homme qui
i8o André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
a découvert ce qui est. Quand je reviendrai, que d'explications tu me donneras, n'est-ce pas, en me montrant tes expériences ! Tu es bien bon, bien bon, de prendre tant de part à ce que j'éprouve. Je suis tout fier de lanalogie queju trouves entre mes sentiments et les tiens.
« Notre dernière excursion de Chamouny a été complétemem stérile. Pour comble de malheur, Adrien vient de s'apercevoir qu'une partie de nos plantes étaient gâtées par l'humidité. Cependant il m'a promis de m'aider à te faire une liste avec nos débris et ses souvenirs.
V Ici nous serons forcés de nous séparer du brave Ulric, notre guide, si courageux, si complaisant. Il porte une quarantaine de livres, les plantes d'Adrien, et fait, ainsi chargé, dix lieues^dans les montagnes, toujours de bonne humeur. Il brosse nos habits, nettoie nos bottes, raccommode nos effets et ne perd patience qu'avec les hôteliers ou les bateliers qui veulent abuser de notre bourse. Un certificat de ses loyaux services, signé de nous tous, le recommandera chaudement aux voyageurs.
(( Qu'il va me paraître doux de te revoir. A bientôt, cher père. Dans quinze jours à peine.
<( J.-J. Ampère. »
T-jS
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 8 1 .j
De J.-J. Ampère à Jules Bastide
Laveno, au bord du lac Majeur.
« Mon ami, pendant huit jours nous sommes devenus montagnays : j'ai passé au pied du Titlis, j'ai vu le Grimsel ; là, nous avons cheminé dix heures sans apercevoir un arbre ni un brin d'herbe ; il n'y avait plus que le granit nu sous nos pieds et le torrent du désert, dont les eaux ne donnaient la vie à aucun saule, à aucun sapin, pas même à la mousse et au grausen; des lichens verts qui couvraient les rochers et les coloraient d'une teinte plus triste encore étaient la seule végétation dans ce lieu sauvage. Déjà les grandes émotions étaient épuisées pour moi : cette profusion de torrents, de rocs suspendus, précipités ou prêts à l'être, n'avaient plus rien à m'apprendre. Mais quand j'eus franchi le Saint- Gothard, entendu des paroles italiennes, suivi les bords du Ticino, le long de cette vallée de Levantino; que je revis d'abord des sapins, puis des chênes, des vignes, et qu'arrivé à Bellinzona, je me trouvai tout à fait en Italie, entouré de collines arrondies, boisées, qui sVbaissaient par degrés, paulatim succedere colles; enfin, quand à Lugano^ en face d'un lac, dont les rives cou- 1. Il
182 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
vertes de maisons de campagne, de châteaux, de pavillons, la lune se leva sur ce doux pays planté d'orangers et d'oliviers, des impressions inattendues, profondes et variées s'emparèrent de moi. Je rêvai le voyagf d*Italie comme un jour j'avais rêvé le voyage d'Ecosse. Nous avions gravi de hauts sommets, marché sur la neige à demi fondue, pendant que le soleil nous dévorait au milieu d'immenses pâturages. Tout à coup un brouillard épais nous enveloppe et cache les hautes cimes des glaciers; on ne voyait plus à dix pas, il fallait avancer au hasard; un torrent mugissait invisible. Il y avait là tout Ossian : l'atmosphère de nuages, le soleil sans rayons. Nous voyions les vaches paître, les chevaux bondir; à travers la brume, quelques corneilles s'enfuyaient à notre approche. Ce souvenir restera plus vivant dans ma mémoire que telle vue vantée, lelle situation dite romantique et pittoresque par les manuels de voyage.
« Je reviens, mon ami, avec toute l'impétuosité qui m'emportait il y a deux mois. *Cet hiver nous vivrons doucement au coin du feu , nous rêverons , nous imaginerons, nous désirerons : c'est, comme tu dis, tout le jouir. Mais avant ce voyage jamais je n'avais senti aussi profondément la nature et l'amitié, jamais je n'avais eu autant la conscience d'une énergie vraie. Je suis sûr que je repartirai encore : il y a un charme délicieux dans la succession des lieux, des aspects, dans les longues mar-
si
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 183
ches, dans les fatigues et dans les repos fortuits. Ces jours remplis passent si rapidement !
« Adieu.
D' André-Marie à M, Roux y de Genève,
Paris, 18 décembre 1820.
« Mon cher et excellent ami,
« Enchanté de vos profondes mais un peu paradoxales théories, j'ai formé mille fois le plan de longues lettres, mille fois commencé à vous écrire ; mais, toujburs détourné par les occupations les plus urgentes, ne pouvant rien dire qui rendît un peu mes pensées, je n'ai pas su me résoudre à vous envoyer quelques phrases mal digérées, en réponse à des lettres dont tous les principes étaient si bien enchaînés et la logique si serrée : c'eût été vous donner trop d'avantages sur moi.
« A présent, il ne s'agit plus de déterminer si l'idée de substance est celle de cause; s'il faut rendre les gens bien bêtes pour qu'ils soient heureux , voire même autant que des bêtes de somme ; si la race Scandinave est supérieure à celle des Gaulois et des anciens Romains, etc.
« Depuis trois mois je n'ai qu'une seule idée, les
184 André-Marie et Jean- Jacques Ampère.
^ «■ m. ■■ ^^^— ■»»■■— ^w^^^^^M^^^^^^M ■ ■ — ^-^1^— ^^-^—w w^^iM^— ^— — i^—^i^w^M^— M— — —
phénomènes de l'aimant purs : phénomènes électriques, Vélectricité disposée et agissant dans les plans perpendiculaires à Taxe d'un aimant comme dans un circuit voltaïque, tout le long de cet axe ; la direction d une position mobile de circuit voltaïque de Test à Touest par le globe terrestre ; l'imitation de tout genre d'action d'un aimant par un conducteur voltaïque roulé en hélice sur un tube de verre, et revenant en ligne droite dans l'intérieur de ce tube pour détruire l'effet de l'obliquité des spires de l'hélice, et rendre l'action identique à celle de l'aimant, dont les courants électriques sont perpendiculaires à l'axe ; etc.
« Monsieur Hachette m'a. chargé de vous envoyer le compte qu'il a rendu des travaux qui ont créé cette nouvelle branche de physique. Vous trouverez à la suite l'analyse des sept mémoires que j'ai lus sur ce sujet à l'Institut, et les conclusions du plus important de tous, celui du 2 5 septembre, et enfin l'analyse de mes deux derniers mémoires.
« Je vous embrasse de tout mon cœur, attendant avec impatience de vos nouvelles et de celles de la manière dont on regarde à Genève l'identité de l'électricité et du magnétisme.
« Tout à vous.
« A. Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 8 5
D^ André-Marie à M. Roux, de Genève.
Paris, 21 février 1821.
« Bien cher ami, T)bligé de veiller très-avant dans la nuit, chargé de deux cours, et ne voulant cependant pas laisser absolument mes travaux sur les conducteurs voltaïques et les aimants, mes minutes sont comptées. Il y a deux mois que je n'ai écrit à Bredin : ces mots disent tout, et doivent me justifier un peu à votre égard.
« Je suis enchanté que vous ayez eu, de votre côté, la pensée quil y avait des courants électriques dirigés de Test à l'ouest dans le globe de la terre; cela me fait espérer que les bons esprits ne répugneront pas à en . admettre Texistence, surtout à présent que cette vérité est appuyée V par la combinaison des expériences de M. Œrsted avec les miennes. Je regrette beaucoup que vous ne m'ayez point envoyé vos idées sur la réforme de la logique chimique, j'aurais eu grand plaisir à les lire. Vous dites qu'il n'y a pas de mal que les' choses marchent avec une certaine lenteur : ce n'est pas mon avis, quand ce sont de bonnes choses. Je désirerais de tout
mon cœur vous voir publier vos idées avant que d'autres les trouvent. J'ai une envie démesurée de connaître le travail que vous faites avec Gasparin sur lés races. Comment établissez-vous que je suis Scandinave? D'après
i86 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
vos anciennes lettres, il me semblait qu'il m'aurait fallu pour cela être au moins bon gentilhomme, mais qu'un vil savant , un obscur vilain, ne pouvait être qu'un Celte," un Arabe, etc. Est-ce parce que j'ai les yeux gris que j'appartiens à cette race que vous aimez tant?
« Je n'oublierai pas de communiquer à M. Aimé Martin votre opinion sur la Vie de Çernardin de Saint- Pieere ; elle me plaît aussi, à certains passages près.
« Vous avez bien raison de vous étonner qu'on n'ait pas essayé, il y a vingt ans, l'action de la pile voltaïque sur l'aimant. La cause en est dans l'hypothèse de Coulomb sur la nature de l'action magnétique. On croyait à cette hypothèse comme à un fait; elle écartait absolument toute idée d'action entre l'électricité et les prétendus fils magnétiques. La prévention à ce sujet était telle qu'au moment où M. Arago parla de ces nouveaux phénomènes à rinstitut, on les rejeta, aussi bien qu'on avait rejeté dans le temps les pierres tombées du ciel , décrites par Pictet dans son mémoire; comme ils refusèrent, il y a quelques années, d'admettre que le chlore fût un corps simple. Les mêmes préventions se renouvellent à présent et les empêchent d'accepter l'identité des fluides électriques et magnétiques, l'existence des courants électriques dans le globe terrestre et dans les aimants. C'est vraiment drôle à voir les efforts que font certaines intelligences pour tâcher d'accorder avec les nouveaux faits l'hypothèse gratuite de deux fluides magnétiques diffé-