‹ Correspondance et souvenirs de 1805 à 1864Chapitre 15 sur 21 · I. Journal Le Courrier · texte numérisé non relu

I. Journal Le Courrier

2i6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

que je fais toujours par une sorte d'attendrissement sur la misère d'autrui, quand je suis misérable moimême. Je me promenais en songeant à cette situation originale, me livrant à de belles réflexions sur la pauvreté, lorsque je trouve dans mon gilet une pièce de deux sols. Mon parti était bien pris de ne pas dîner ; cependant la faim pressait, j'achetai un petit pain que j'allai manger derrière le Luxembourg. Je fus ensuite à l'Abbaye-au- Bois. Il me parut piquant de n'avoir pas eu de quoi dîner le jour, et de me trouver le soir dans la société d'un prince. Je suis de- plus en plus enchanté de l'Abbaye; c'est à toi que je dois ce plaisir. Le temps que je passerai là cet hiver, voilà la seule chose qui me plaira.

« Est-on triste ou joyeux à Vanteuil? Tu te promènes sans doute au bout des tilleuls, et en mon absence tu ratisses le sentier.

« Félicie lit-elle Young ?

« Adieu. Notre amitié a quelque chose de romantique; nos serments se sont prêtés la nuit et sous les auspices de la lune.

(f Alexis. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 2 1 7

De J.'J. Ampère à Madame Récamier,

Vanteuil, juin 1822.

« Déjà vous vous êtes promenée dans cette belle vallée de Montmorency, déjà vous avez pris possession de ce charmant pays, et je n'étais pas là; les premières impressions d'un séjour nouveau, les plus douces et les plus vives tout ensemble, je ne les aurai point goûtées de concert avec vous.

a Oh ! dites-le-moi avec vérité, il y a des instants où il me semble que votre âme est touchée de mon sort et s'occupe de mon avenir ; quelquefois même j'ai cru que ce sentiment si pur'et si tendre que vous m'inspirez n'était pas sans quelque charme pour vous, mais je crains si fort de me tromper ! De jour en jour ma vie se concentre dans cette affection. Qu'il serait cruel de prendre l'expression de v^s^e compassion pour celle de votre intérêt! C'est surtout maint^snant que je suis loin de vous que ces craintes m'agitent. Quelques mots, de grâce, afin de me. consoler, mais, au nom du ciel, gardez que, pour me calmer, vous vous' laissiez aller au delà de ce que vous sentez réellement; et qu'ai-je fait pour que vous m'aimiez? Ah ! je vous ai aimée de toute mon âme, sans m'abuser sur notre situation, sans concevoir un

2i8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

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instant la pensée de troubler, d'altérer la tranquillité de voire existence.

« Je me suis livré à un sentiment sans espoir qui a rempli tout mon cœur. Je ne puis vivre ni sans vous ni pour vous; je vois tout ce qu'il y a d'impossible dans ma destinée; mais comment renoncer à ce qui en fait l'unique joie?

« J.-J. AMPÈRF. fi

pe J.'J. Ampère à Madame Récamier.

Vanteuil, juin 1822.

« Je suis très-heureux, Madame, que vous preniez pour faire votre voyage d'Angervilliers » le moment où je suis forcé d'être loin de vous. Une fois revenus tous deux, nous n'aurons plus de raison de nous séparer de l'été ; cette pensée est bien douce.

V J'ai fini ma tragédie hier, c'est pour la seconde fois ; je suis très-résolu à ce que cela ne m'arrive pas une troisième. Mon père est dans la joie, et moi quitte envers l'honneur et envers mon père. Je jouis de ma liberté avec délices. Probablement je brûlerai bientôt de me remettre à la chaîne. Au reste je crois'que tant qu'on

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