‹ Correspondance et souvenirs de 1805 à 1864Chapitre 16 sur 21 · I. Chez M»n« deCatelan · texte numérisé non relu

I. Chez M»n« deCatelan

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est très-jeune, faire est bon, mais apprendre est meilleur. Ce mot étant pris dans une acception étendue et comprenant Tacquisition des idées, l'exercice des facultés^ l'étude de la société et la méditation des chefs-d'œuvre, il faut être sobre de produire, pour produire plus tard de beaux ouvrages ou un bel ouvrage. Je suis bien aise, comme vous me l'avez dit un jour, que cette première œuvre me prouve que je puis achever quelque chose; certes la preuve ne peut pas être plus complète, puisque je l'ai achevée deux fois. Maintenant, ce gage donné à moi-même et aux autres, je suis fort disposé à m'exercer dans des compositions courtes et variées, à me fortifier par beaucoup de lectures et de réflexions.

« Voilà pour mon intelligence ; c'est vous qui êtes chargée de mon âme ; c'est à vous que je dois la plupart de ce petit nombre de bons sentiments desquels on est fier à ses propres yeux. Je suis disposé à ne fermer mon cœur à aucune impression religieuse, morale ou poétique. Je ne me plais pas dans la sécheresse, je ne demande pas mieux que d'être heureux; dans quelques jours j'aurai le plaisir de m'asseoir à côté de vous et de vous écouter.

« J.-J Ampère.. »

2 20 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

D^Andri-Marie Ampère à J.-J. Ampère.

Lyon, 14 août 1822.

« Mon bien cher fils, à la Saint-Martin, tu toucheras une somme de 7,000 francs qui constitue Théritage de ta pauvre mère. Aidé des conseils de Ballanche, pense à la manière dont tu pourras la placer avec avantage et

sécurité.

« Il y a eu plusieurs lectures de Rosemonde à l'École vétérinaire, devant cinq ou six de nos plus intimes amis ; c'est Dugas qui lisait, Bredin ne s'en lasse point. La famille de Bellerive veut connaître ton œuvre. Je vais te faire des réflexions qui ne sont peut-être pas sans importance, tu en jugeras. Il s'agirait' d'ajouter un certain nombre de vers au rôle d'Amalgis; — Son amour et ses remords le dominent tour à tour; ces deux sentiments devraient être moins inégalement développés. Le public doit pressentir cette passion forcenée qui poussera Amalgis à trancher la vie d'un chef admiré et à mériter qu'on s'écrie en le voyant : Cest un traître, etc., etc. Ces passages sont beaux, mais je le répète, il faut, dès la première scène avec Rosemonde, qu'on puisse concevoir jusqu'où son amour le conduira. Ne serait-il pas bon qu'après avoir dit : « Mais je connais mon crime , j'ai <c mesuré l'abîme »>, il ajoutât quelque chose de bien

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plus fort, comme ceci par exemple : « Et ne sais-tu pas a qu*en te voyant, hélas! engagée à Alboin, je n'ai plus <c respiré que pour toi, que ton âme est devenue la a mienne, ta volonté ma volonté. Pourrais-tu craindre « qu'Amalgis te trahît en te rappelant le charme que « nos cœurs éprouvèrent à s'entendre dans ces entrées tiens dont le secret exposait à tant de périls deux « cœurs que le destin avait faits Tun pour l'autre, etc. •> ? Ce que je t'écris là, tout froid et tout décoloré, n'est que pour t'indiquer ma pensée, que je ne puis mieux exprimer, mais que tu devineras ; c'est aussi le résultat de mes observations sur l'impression de l'auditoire, qui m'a paru entrer difficilement dans la situation d'Amalgis se décidant au crime dont il peint si bien l'horreur, malgré les sentiments de vertueuse grandeur qui peuvent seuls motiver la scène de l'aveu à Alboin.

« En ce moment Bredin arrive chez moi, il lit ce que je viens de t 'écrire, et m'assure qu'il faut te presser encore de montrer comment ton héros n'est plus maître de lui, que l'image de Rosemonde le poursuit en songe, qu'il voit Alboin l'arracher de ses bras; peindre son délire, son désordre nerveux ; prouver que ses déterminations ne lui appartiennent plus, etc., etc. En effet, quelques mots de ce genre entre Amalgis et Rosemonde seraient une source de beautés. Talma remuerait là les spectateurs, comme il le faisait en jouant cette scène àî'Abufar^ quand Pharan parle si énergiquement de ces amours dé-

222 André' Marie et Jean-Jacques Ampère.

chirants qui donnent le vertige, mènent à la folie et peuvent faire criminel un homme dont le fond du cœur est vertueux. Ce rôle écrit ainsi éveillerait chez le grand artiste un plus vif désir de le jouer, car c'est à rendre cet état de Pâme qu'il excelle. Si tous tes futurs auditeurs étaient organisés comme Bredin, les sous-entendus seraient devinés de suite, le développement deviendrait moins essentiel.

(X Adieu, je reviendrai peut-être dans quinze jours. Tu as une nouvelle cousine, si mince, si gracieuse, si délicate, qu'elle semble tout aérienne, n'ayant que sa voix de rossignol.

« Embrasse pour moi ta tante, l'aimable petit chat. Mille choses à la famille de Jussieu^ aux Fresnel, à Ballanche. Tous mes respects à l'Abbaye.

a Ton père qui t'aime de toute son âme.

« A. Ampère. »

D^ André-Marie Ampère à J.-J, Ampère.

Lyon. 22 août 1822.

« Mon cher fils,. je partirai de Lyon d'ici à quatre ou cinq jours pour aller à Genève ; adresse ta lettre chez M. de la Rive, professeur de chimie à l'Académie. J'aurai ainsi encore des nouvelles de famille, en y com-

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prenant celle de ma seconde petile-fille ; je suis charmé de ce que tu m'en dis.

« Il y a eu lecture à Bellerive et chez M. d'Ambérieux. Les impressions heureuses se sont manifestées vivement, surtout au troisième et au quatrième acte. Je n'ai pas dit les deux derniers vers d'Himélide, parce qu'ils avaient produit un effet de refroidissement, en portant Tesprit, sans transition, sur une idée toute différente de celles qui occupent dans la scène précédente. La prière d'Himélide pour qu'Amalgis, devenu son époux, soit après sa mort un bienheureux, n'est pas naturelle en ce moment ; elle se montre ainsi trop disposée à compter pour peu de choses les biens de la terre, à les regarder en philosophe chrétien et non en jeune fille dont le cœur est plein d'amour, quoiqu'elle le sache à peine. Puis, dans un ordre différent, voici une autre observation. L'histoire met la scène à Vérone, il faut qu'elle y soit, pour que les vaisseaux de l'ambassadeur puissent offrir asile à Rosemonde, Mais je crois que c*est la prise de Pavie qui fut l'événement digne d'être célébré par des jeux anniversaires, dès lors Alboin ne peut pas dire : « dans ces murs quand j'entrais en vainqueur »; il faut, puisqu^il est à Vérone, qu'il dise : « dans Pavie quand « j'entrais en vainqueur, quand les Romains pleuraient « et que » nos cris de joie... », etc., etc.

I. Ici il faut que au lieu de quand; trois fois quand, c'est trop. {Note d'André,)

2 24 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

if Adieu, mon bien-aimé fils, embrasse tendrement pour moi ma sœur et le petit chat, qu'il ne néglige point sa géographie. Tes parents et Bredin te comblent d'amitiés.

« Ampère. »

Deux mois après le congrès de Vérone, en 1822, Mathieu de Montmorency, ministre des affaires étrangères, donne sa démission, et Chateaubriand lui succède. Bien des motifs se réunissent alors pour altérer la quiétude de l'Abbaye-au-Bois , aux tracasseries politiques les rivalités d'affections viennent mêler leur amertume, et la maîtresse de maison a besoin de toute sa gracieuse habileté pour maintenir un semblant d'harmonie entre les hommes qui composent son salon. Mathieu de Montmorency ne supporte point sans chagrin d'amour-propre la victoire politique dé Chateaubriand ; son cœur se sent blessé aussi de l'admiration trop marquée qu'à l'Abbaye on prodigue depuis longtemps à ce favori de la renommée. Le doux et dévoué Ballanche perd une partie de son repos à apaiser les agitations intestines ; la passion de Jean-Jacques s'accroît sous l'aiguillon de la jalousie, tandis que ses convictions libérales s'exaspèrent vis-à-vis de la Restauration triomphante et de la guerre d'Espagne. Quant à M""® Récamier, elle accepte l'encens de

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ses adorateurs sans trop de soucis du prix qu'il leur coûte, et sait d'ailleurs que tout en faisant des malheureux, ses blessures ne seront pas mortelles. L'amoureux de vingt-deux ans, sincèrement épris, enthousiaste, prêt à tous les sacrifices, lui plait sans la troubler; un autre est destiné à la faire souffrir ; il a le culte de l'honneur, mais l'ennui incurable le dévore. Égoïste, altier, capricieux sans tendresse, près de lui le dévouement pourra ne se lasser jamais, mais s'épuisera vainement à le rendre content.

De J,'J. Ampère à Madame Récamier.

Vanteuil, septembre 1822.

« On arrêtera aujourd'hui ma place pour Paris ; peutêtre cette perspective heureuse mettra -t-elle dans ce que je vais vous écrire le calme qui manquait à ma dernière lettre. Croyez-moi, les agitations qu'elle peignait, je les ai véritablement ressenties. Près de vous elles ne se calment pas toujours, mais toujours votre présence, même en les redoublant, leur donne du charme ; loin de vous elles sont accablantes. Je ne mens point quand je vous dis que je vous aime comme on ne vous aima ja-

mais, vous qu'on a tant aimée ! Mais votre vie ne me I. 13.

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fut pas destinée, je me le suis dit cent fois avec le sentiment d'un malheur profond ; je ne pourrai que m'enivrer auprès de vous de bonheur et de regrets. Me comprenez-vous inaintenant, madame? Sentez-vous pourquoi je suis mécontent et satisfait, inquiet et heureux? Tout est pour moi dans le double sentiment de ce qui m'est donné et de ce qui m'est refusé; c'est aussi pour cela que le monde où tout m'avertit de ce qui me rend étranger à votre sort, le monde avec vous, chez vous, autour de vous, me désole. Voilà pourquoi l'intérêt qu'on vous fait prendre à de misérables ambitions m'irrite contre ce que je me contenterais de dédaigner. Enfin, pourquoi ne dirais-je pas tout? Il est une personne qui a la puissance de vous troubler, de vous affliger; à cette heure, elle est sans doute auprès de vous ' ; si elle ne vous séduit pas, elle vous charme ; si elle n'est pas aimée, elle est regrettée; elle a une destinée brillante, une gloire, une imagination poétique : vous laisse-t-elle vous souvenir de celui qui est sans i^ang, sans nom, dont les facultés ne manquent peut-être ni de force ni d'étendue, mais dont le cœur est triste, qui ne s'appuie sur aucune vanité, sur aucun intérêt du moment ; qui adore le beau, mais qui a un si grand mépris pour le faux, qui ne veut l'embrasser sous aucune de ses formes ; qui vous aime

I . Le 8 septembre, M. de Chateaubriand , ambassadeur à Londres, venait de rentrer à Paris avant de se rendre au congrès de Vérone.

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de toute son âme, mais sans illusion, sans espoir, en respectant votre belle et noble vie.

(( AhJ madame, ne Toubliez pas tout à fait. Si je pouvais être bien sûr que vous me désirez un peu ! Mais non, ce que vous me disiez en plaisantant, vous l'avez déjà peut-être éprouvé. Il vous étonne combien facilement vous pouvez vous passer de moi. Que ce que je viens d'écrire m'attriste! Ah! si demain je n'ai pas reçu une ligne de vous, je le croirai tout à fait.

i< J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier,

Vanteuil, septembre 1822,

<( Le petit mot que vous m'aviez promis n'est pas arrivé ; je ne veux pas vous faire de reproches dans un moment où je crains de vous avoir déplu. Je me soumettrai à tout, je ne réclamerai rien, de peur que vous ne me trouviez exigeant, importun. En même temps que je suis accablé de votre silence, je suis poursuivi de l'idée que vous n'avez pas été contente de ma dernière lettre, et cependant jamais lettre fut-elle dictée par une tendresse plus vive et plus profonde? Ne vous arrêtez pas aux paroles, voyez le sentiment qui est au fond de ces

paroles désordonnées, confuses, impétueuses, et vous verrez qu'il est sincère et digne de vous.

« Hier il faisait un temps superbe, nous avons été nous promener. A chaque instant mes yeux se remplissaient de larmes! Qu'on peut souffrir en quelques heures. Que le cœur peut être étreint douloureusement pendant que le visage est tranquille! Le soir il est venu du monde, j'ai cherché à m'étourdir du fracas d'une fausse gaieté. Aujourd'hui il fait du brouillard; j'aime mieux ce temps humide, froid, qui engourdit^ que le triste et beau soleil d'hier. Je suis sombre et stupide. Ce serait une consolation pour moi de penser à l'ouvrage qui est inséparable de votre nom et de votre souvenir; mais il n'y a dans mon âme malade ni grâce ni harmonie, il n'y a qu'amertume et lassitude, et c'est là cette âme qui jeudi soir contenait tant de vie, de puissance et d'amour. Mon Dieu ! il pourra y avoir encore pour moi de pareils moments ; bientôt je serai près de vous, vos mains seront dans les miennes, je verrai votre sourire, votre regard, j'entendrai votre voix. Ah! celte idée me ranime.

(c J.-J. Ampère. »

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D* André 'Marie Ampère à J. Bredin,

Paris, mardi, septembre 1822.

tf Cher ami, mon voyage de Genève ici a été au mieux; je suis venu jusqu'à Dôle en deux jours avec le même cheval attelé à une petite carriole où j'étais seul. J'ai trouvé à Bâie la voiture publique à point nommé» Parti de Genève mercredi matin, je suis arrivé à Paris le dimanche à dix heures. Avant déjeuner j'ai eu le temps d'écrire à la hâte pour l'Institut, et j'ai eu le lendemain lundi 16 septembre les résultats de trois nouvelles expériences que j'avais faites à Genève. L'une a constaté un cas de répulsion entre deux portions de courants électriques que j'avais déduits de mes formules dans le mémoire lu le 24 juin. Cçt accord de l'expérience avec un résultat annoncé ^'avance est une grande preuve en faveur de ces formules. La seconde expérience a montré la production des courants par influence que j'avais essayés sans succès il y a plus d'un an. La troisième a pour objet de prouver plus complètement le principe dont je me suis servi dans le mémoire du 10 juin pour achever ma formule, où il était resté jusqu'alors quelque chose d'indéterminé. J'ai encore lu quelque chose à la séance d'hier sur l'action électro-dynamique de la terre, afin de montrer sans l'énoncer explicitement combien

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sont dénuées de fondement les objections contre ma. théorie qui ont paru dans le dernier numéro des Annales de physique et de chimie. Au reste, ces objections de M. de la. Rive, chez qui je demeurais à Genève, étaient déjà absolument. résolues dans mes conversations avec lui et son fils Auguste, qui sera infailliblement un grand physicien. Il m'a aidé dans toutes mes expériences, son père m'a comblé d'attentions dont je conserve la plus vive reconnaissance. J'ai reçu en arrivant une lettre de M. Faraday; je fais construire un appareil que je viens d'imaginer pour de nouvelles expériences.

(( Mon fils a fait la scène qui manquait au premier acte et une partie du cinquième. Il roule dans sa tête celle où Amalgis boira la Coupe empoisonnée ; malheureusement il part demain avec le jeune Stapfer pour aller voir la mer au Havre ou à Dieppe. Ce voyage fera une interruption de huit jours à son travail. Il lit assez bien le chinois pour comprendre tout seul ses livres.

« Ballanche va f rès-bien ; il m'a donné des nouvelles de Lenoir.

« On lithographie mon tableau de métaphysique, que j'ai encore un peu perfectionné à Genève.

« Amitiés à Bonjour. Parle-moi de M. de Biran, de M. Huzard. Que ma filleule Agathe pardonne mon départ précipité. Comme on a eu soin de moi à l'École vétérinaire pendant ce temps si vite écoulé ! Adieu.

« A. Ampère. »

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Jean-Jacques, à peiïie arrivé deVànteuil, s'éloigne de nouveau; sa prochaine lettre datée de Rouen expliquera pourquoi.

De J.-J, Ampère à Madame Récamier,

Rouen, jeudi, septembre 1822.

<( Jamais il ne m*a été aussi cruel d'être loin de vous. Je ne puis m'en plaindre, car c'est ma faute. Je ne puis demander d'être plaint, je l'ai voulu. J'ai bien de la peine à me rendre compte de ce cfui s'est passé en moi en acceptant ce projet de voyage si soudainement. C'est comme un instant de vertige. Cependant je le sais, ce qui m'avait ainsi étourdi, égaré! Vous voir à Paris à cause de M. de Chateaubriand et des affaires du congrès, dans le moment où ces affaires et tous ceux qui y trempent me font plus d'horreur que jamais, cela me rendait bien malheureux. Peut-être vous en êtes-vous trop aperçue à l'âpreté de mes discours, (tes discours m'affli- ' geaient, mais je ne pouvais retenir l'expression de ma haine dans le moment où le sang coulait. L'idée de l'oppression, de la perfidie, se liant pour moi à des idées et à des personnes que j'ai d'autres raisons de haïr, je me sentais bien déchiré, et quand j'ai vu un moyen dépasser

232 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

ce temps qui doit s'écouler avant l'instant qui nous f eu nira dans la solitude, j'ai accepté vivement. Mais j'étais tout entier possédé par la douleur présente, je ne pensais pas à celle de l'éloignement, et maintenant qu'elle est là, je la trouve bien plus cruelle encore. Je vous ai laissée malade, peut-être souffrez-vous aujourd'hui : si vous ne souffriez plus, je le saurais. Et si malgré la douceur de "vos reproches et de votre pardon, vous me croyiez cette odieuse indépendance de caractère ! Oh ! non, je vous enr conjure, ne le croyez pas. Il est violent, mon caractère, l'irritation peut lui donner des moments de dureté, mais il n'est point personnel : comment lé serais-je? j'attends si peu de bonheur de ma pensée, de mes ouvrages, de ma renommée! Ah! ce n'est pas là que je veux vivre; je veux vivre auprès de vous, ne vous point quitter, vous dire ce que j'aurai fait, vous demander ce qu'il faut faire. Mais que je serais heureux si je vous voyais soustraite à l'influence des idées que je déteste, si votre vie n'était plus agitée par des intérêts d'une nature si inférieure à la vôtre ! Assez de choses nous séparent, sans que la vanité, l'ambition et les sophismes viennent se placer entre nous. Allons en Italie ; depuis qu^ j'ai quitté Paris, j'y ai pençé sans cesse. Je ne vois que ce bonheur dans l'avenir, dans un avenir dont vous pouvez disposer. Oui, madame, l'autre jour quand je vous quit- ^ tai, croyant vous avoir tout à fait perdue, mon plan fut arrêté, et si le soir vous ne m'eussiez rendu le bonheur,

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je partais pour rAmérique. Ne riez pas! Maintenant que tout est changé, en y pensant je suis sûr que je l'aurais fait. Grand Dieu! que serais-je devenu?

i< J.-J. Ampère. »

De J.-J, Ampère à Madame Récamier.

Rouen, septembre 1822.

« Depuis que j'ai commencé ce voyage, je ne rêve plus qu'à celui d'Italie. Ce matin, dans la charmante vallée d'Endelle, près de la côte des Deux-Amants, sous le ciel nébuleux de la Normandie, je soupirais après ces vallées plus belles et ce ciel plus pur que nous verrons peut-être ensemble. J'ai ici Goethe, je ne lis que les poésies qu'il a écrites en Italie. J'emporterai demain sur le bateau à vapeur l'ouvrage de M. de Sismondi sur la littérature du Midi. Oui, c'est véritablement en Italie que je voyage, et j'y voyage avec vous, mais les rêves ne contentent pas. Celui-ci, celui-ci seulement ne serjat-il point réalisé .f* Une fois hors des ennuis et des agitations politiques, soustrait à l'influence des brouillards de Paris, vous seriez bien contente de moi. Plus d'amertume, plus ùt colères contre tout le genre humain. Les arts et la nature avec vous! Et vous, madame, vous dont

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je vois avec tant de douleur la vie troublée par des intérêts indignes de l'atteindre, n'aimeriez-vous pas aussi à" vous trouver enlevée à ce lieu d'excitation, de prétentions, d'ambitions et de vanité? Ne renoncez pas à un dessein si charmant! Jusque-là, quelle douce perspective : un mois à Montmorency, près de vous, avec vous. Oh! quand ce voyage de plaisir sera-t-il fini? — Jeudi prochain.

« J.-J. Ampère. »

D^ André Marie Ampère à J. Bredin,

Paris, 20. septembre 1823,

« Cher ami, mardi prochain est un grand jour pour moi, destiné à la lecture de la noMV tWt'Rosemonde devant MM. Andrieux, Picard^ Raynouard, Casimir Lavigne, etc., Rosemonde a été finie il y a neuf jours à Vanteuil, où

j'avais été voir la famille de Jussieu avec mon fils. C'est à présent Alboin mourant qui dit le dernier vers de la pièce :

Et faites expicr-mon trépas aux Romains.

Tous les morceaux que j'aimais sont conservés dans la tragédie actuelle, à l'exception de la scène de l'empoisonnement, que les littérateurs dont je viens de te parler ont

unanimemenit condamnée. Au reste, elle était incompatible avec la belle scène d'Alboin mourant, qui exige qu'Amalgis se soit tué et que Rosemonde ait été déchirée par le peuple lombard.

« Bredin, tes lettres sont à présent trop rares. J'ai des préoccupations de toutes sortes. Une de celles qui me tourmentent le plus, c'est la situation de mon cousin Sarcey de Sutières, né pour être bien plus riche que moi, ruiné par la révolution et par sa confiance en de faux amis qui l'ont dépouillé de tout. Il avait une place à l'École normale qu'il n'a pu conserver. Voilà dix mois que je lui cherche inutilement une occupation; il voudrait diriger un établissement industriel, ou bien une exploitation rurale. Fils de Sarcey de Sutières, auteur du Cours complet d^AgriculturCj que tu dois connaître, il a beaucoup de connaissances en ce genre, ainsi qu'en physique-, en chimie et en médecine. Si tu pouvais lui trouver un emploi à Lyon, où l'on doit se souvenir* de sçn père, propriétaire à Dardilly, collaborateur de l'abbé Rosier, et mort au commencement de la Révolution, quel service tu nous rendrais ; il accepterait la moindre chose dans la position où il se trouve.

« Jamais les séances de l'Institut n'ont eu si fréquemment de si importants mémoires. Voilà les courants électriques qui produisent d'une part les actions chimiques, de l'autre la digestion et les contractions des muscles. Tout est ramené au même principe d'action dans la

2^6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

nature par des expériences et des observations dont c'est là une conséquence nécessaire. D'un autre côté, on détermine directement .le rôle psychologique et locomoteur des diverses parties du système encéphalique et spinal ; une poule vit six mois après l'ablation complète des deux lobes du cerveau, dans un état semblable à celui des somnahibules naturels, etc.

<c Adieu, le plus chéri des amis, le seul qui pourrait me rendre la vie supportable si je la passais près de lui.

« A. Ampère. »

D'Alexis de Jussieu à J.-J, Ampère.

Paris, le 25 octobre 1823, vendredi, dix hettres du soir.

« Je me sauvais chez toi dans l'état le plus violent où je me sois trouvé de ma vie, et vraiment effrayé de moimême. J'étais tranquille ce matin, j'allais travailler toute la journée; il était convenu que je ne la verrais que demain : un billet remis hier dans son mouchoir, au milieu de vingt personnes, l'en avait prévenue; mais je reçois une lettre, on me prie de venir faire une improvisation. J'arrive. J'aurais improvisé un poëme épique, tant j'étais

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heureux et content. Hélas! j'apprends trop tôt qu'elle ne dîne pas chez elle, et, abattu, sans énergie, l'esprit lent et Tâme affaissée, il faut parler... Je m'en tire pourtant et je dine^ mais seul avec mon ami. Je l'ai vue au moment de son départ un instant. Je m'en serais peutêtre contenté, mais son dernier regard n'a pas été pour moi. C'est lui qui l'a reçu, c'est à lui qu'il était destiné, et jamais sourire ne fut plus gracieux.

« Quand elle a été partie, j'ai ouvert la fenêtre, et je te jure que le seul sentiment qui m'a arrêté, c'était de penser que j'allais couvrir ma figure, mes cheveux, tous mes vêtements d'une boue qui me rendrait ignoble. Je n'ai ni mangé ni parlé pendant le dîner. Je me suis jeté dans une bergère en sortant de table, et j'ai été fort étonné de me réveiller. 1» nez et les tempes mouillés d'eau de Cologne que mon ami me faisait respirer. J'ai les yeux rouges de sang, Tesprit égaré ; je suis désolé de ne pas te trouver. Quel service m'aurais-tu rendu ? je n'en sais rien. Je suis épouvanté de la violence de mes impressions, elles croissent chaque jour, et c'est fort mal entendu, car chaque jour je m'affaiblis et suis moins capable de les supporter. Où tout cela va t-il me conduire ? Demain j'en parlerai avec elle et elle sourira. On dit que les femmes sentent plus vivement que no.us : c'est faux, ou du moins c'est bien rare. Les femmes >€ont si singulières que ce sourire plein de grâce et de bonne intelligence n'est peut-être pas une préférence! Elles souri-

2^8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

raient Je crois à vingt amants ; mais ce doute où elles nous laissent est affreux.

« Je vais lui écrire ; en passant je remettrai ma lettre à la femme de chambre ; elle verra du moins ce soir, à son retour, dans quel état elle m'a laissé. L'irréparable, le passé, l'impossible, tout est négation dans le monde. La vie n'est. qu'un long refus du bonheur, et nous autres, vils mendiants que nous sommes, nous le demandons toujours.

(( Adieu, je ne sais où je vais. Mon sang bat avec violence. La colère, les larmes, l'épuisement, l'amour le plus tendre, se succèdent tour à tour, et je suis la proie de tout cela. Ta chambre est un peu le séjour des orages, mais je doute qu'elle en ait vu d'aussi violent que celui-ci.

« Alexis. » ,

Les émotions d'Alexis n'ont pas besoin de commentaires. A celles de Jean-Jacques vient s'ajputer un nouveau motif d'anxiété : M""^ Récamier, trop confiante peut-être, lui a avoué que pour défendre sa tranquillité, elle doit s'éloigner de M. de Chateaubriand.

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De J,-J. Ampère à Madame Récamicr.

Paris, octobre 1823.

« Madame,

a Je viens de commencer une lettre insensée que vous ne lirez pas, elle est déchirée. Mais comment vous écrirai -je? Vous souffrez, vous souffrez par un autre: quel bien puis-je vous faire? D'ailleurs, je ne sais point de paroles consolantes. Près de vous, dans Tenchantement du présent, dans Toubli de.toutes choses, je crois être heureux quelques minutes, et alors des paroles douces peuvent se rencontrer sur mes lèvres; mais, seul, j'ai trop le temps de songer à mon sort pour trouver autre chose que des pensées amères. Madame, pourquoi êtes-vous partie? Croyez- vous que ce ne soit rien que quatre jours d'abandon et de réflexions cruelles? Vous connaissez mes opinions désespérées ; vous savez si je vois la vie en beau, et quand je cherche à envisager mon avenir, j'y trouve de grands devoirs, mais un bonheur tel qu'il me le faudrait, non! Il n'y a qu'une femme que je puisse aimer, et tout nous sépare , votre vie ne peut être à moi , et moi il faut que je vous aime, que je n'aime que vous. Vous avez beau dire, il n'y a que vous ! Je les ai vues, ces femmes qu'on dit belles ; oui, un sourire de vous, un regard, que sont-elles

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à côté de cela? Et cependant il y a entre nous l'impossible, je le sens, car je ne suis 'point fou, je vois ce qui est , je ne puis le changer. Nos destinées ne peuvent s'unir. Cette idée est une idée de désespoir. Cette idée me serre sans cesse le cœur ; mais c'est maintenant que vous êtes loin , maintenant que je n'ai plus Tespoir d'appuyer sur vos genoux ma tête découragée et de tout oublier dans un regard de vous, c'est maintenant qu'elle m'accable.

« Je n'aime plus l'étude pour elle, je n'aime rien sans vous. Avec vous, je ferais tout avec bonheur! Oh! quelle puissance je me suis sentie dans les jours d'aveuglement où j'ai espéré être quelque chose dans votre existence ! Mais, encore une fois; je ne dois pas le souhaiter. Qu'importe que ma vie soit féconde ou stérile , heureuse ou tourmentée? La vôtre ne sera pas troublée par moi. Je ne vous demande pas votre avenir; qu'il soit heureux!. .Mais, madame, encore quelques mois, encore quelques instants, et puis... . que le néant commence!

« J.-J. Ampère. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 241

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Lundi matin, octobre 1823.

c( Je partirai. J'ai passé toute la nuit avec mon père dans des perplexités déchirantes. Il a pris son parti de très-bonne grâce sur la pièce , à condition que je la lise à Talma avant mon départ ; je viens de recevoir une lettre de Lavigne qui ne sait plus quand il le verra ; mon père tient infiniment à ce que vous soyez assez bonne pour éciire tout de suite à Talma que vous allez quitter Paris, et que vous lui demandiez une lecture. Si elle a lieu avant samedi , je pourrai partir le lendemain de votre départ , ce que je désire bien fort pour ne pas faire durer la situation cruelle où je suis. Je n'ai pourtant rien à me reprocher, ni à reprocher à ce bon père. Je lui ai montré avec sincérité tous mes combats. Quand il m'a peint son isolement, sa tristesse, je suis tombé dans ses bras et nous avons longtemps sangloté tous les deux. Il m'a toujours dit : « Fais ce que tu voudras. » Enfin, après cette explosion de tendresse et d'atfendrissement réciproque, j'ai senti qu'il m'était impossible de me séparer de vous dans ce moment-ci , encore plus que dans tout autre. Je ne fais point un voyage de plaisir, je vous verrai triste, et cette tristesse..... Mais n'importe, il me

semble que je m'attache à vous par mes souffrances ;

242 André' Marie et Jean- Jacques Ampère,

vous avez vu hier combien j'étais à la fois touché et malheureux : que de mots m'étaient cruels dans cette confiance dont je vous savais gré! Eh bien, jamais je n'ai senti pour vous autant d'affection, de dévouement, d'impossibilité de me séparer de vous, que depuis hier. « Je ne m'attendais pas aux secousses que me donnerait la douleur de mon pauvre père; lui non plus; je ne l'ai jamais autant aimé que depuis hier, je le sentais bien ce matin quand j'étais prêt à défaillir dans ses étreintes, quand nos deux visages étaient baignés de nos larmes. Eh bien, c'est dans ce moment que je lui ai dit en l'embrassant^ en le serrant dans mes bras, que je ne pouvais rester. Ainsi, je pars, il le faut. Vous quitter, c'est la mort.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

Lundi soir, octobre 1823.

« Je crains de vous avoir laissé voir ce matin le déchirement de mon cœur et les regrets de mon père. Je tremble qu'un faux sentiment de pitié ne vous égare. Maintenant, le coup est porté , je lui ai annoncé mon départ, il est résigné. Mon départ est inévitable comme le vôtre;

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 243

n'oubliez pas ce dernier mot. Songez qu'après ce que vous m'avez dit, différer serait me faire la peine la plus cruelle, et si vous craignez de causer du chagrin à mon père en m'éloignant de lui, dites-vous bien que, si vous partez je pars, mais que si vous restez je pars aussi.

« J.-J. Ampère. »

Toutes les peines de Jean-Jacques se changent en joie le jour où il quitte Paris. M. Ballanche est avec lui dans une chaise de poste, la calèche de M"® Récamier devance leur voiture. A Chambéry, l'heureux voyageur commence le récit de ses impressions^ il y mêle à chaque instant quelques fragments de scènes tragiques, sachant que la seule consolation à offrir à son père, sera d'entretenir ses espérances de gloire poétique. A la honte de son patriotisme, Jean-Jacques avoue qu'en passant la frontière, ses larmes n'ont pas coulé. Il voit Turin, Modène, Parme, Plaisance, Bologne et Florence. « Rien de vide en ce pays, dit-il; les murs des églises, des chapelles, sont couverts de tableaux, parfois de chefsd'œuvre; les coupoles, les plafonds, chargé de fresques. Cette profusion ressemble à la prodigalité d'êtres inutiles que tu admires dans la nature. Je rêve de la statue de Laurent de Médicis^ méditant sur un tombeau la

I. Statue de Michel-Ange, à l'église de Santa-Croce, à Florence.

244 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

vengeance de la mort de son frère. L'expression, l'attitude est pensive et terrible : cette tête baissée, ce regard que la sculpture a su exprimer, ce regard qui menace et ne pardonnera pas, je ne l'oublierai jamais. Les impressions que donnent les arts sont si difficiles à analyser qu'on ne réussit guère à les décrire. Ne sois donc pas étonné si je ne te nomme que les choses qui me causent un plaisir particulier, et si je ne parle que de Teffet produit sur moi ; des descriptions, je ne saurais pas en faire, et des jugements, j'en suis incapable. Mais tu seras bien aise de savoir ce que j'ai senti et j'aime beaucoup à te le raconter. »

Après six semaines de pérégrinations, il arrive à Rome. « Je ne peux encore me l'imaginer, écrit-il, j'ai vu le Capitole, les ruines, le Panthéon, Saint-Pierre, le Forum; à mes pieds était la Voie Sacrée, des débris de temples, etc., etc. Il y a là un petit coin vénérable où s'est réfugié, pour ainsi dire, presque tout ce qui reste de l'antiquité. C'est un lieu où je retcjurnerai souvent m*asseoir sur une pierre. » Il ne se trompait paS.

Dans cette ville de Rome, M"® Récamier se loge près de la place d'Espagne, via Babouino, en face de l'église grecque. Tous les soirs, des amis intimes se réunissent autour d'elle, ce sent MM. Dugas-Montbel, le duc de Laval-Montmorency, M. de Givré, l'abbé Canova, Guérin, Léopold Robert, Schnetz, Delécluze, etc., etc. Ballanche et M^^® Amélie demeurent chez M"« Récamier,

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 245

Jean-Jacques y passe une partie de ses journées. Voilà donc PAbbaye-au-Bois reconstituée en Italie.

D' André-Marie Ampère à M, Raynal, inspecteur général

des études.

Paris, 21 décembre i82|.

Ci Cher et très-honoré collègue,

« Je viens vous prier de venir passer la soirée chez moi, mardi prochain, le 2 5 . Nous entendrons la tragédie de mon fils. Vous savez qu'elle a été reçue et qu'il ne tenait qu'à lui de la voir représenter quand il est parti pour l'Italie avec Ballanche. C'est M. BrifFault, l'auteur de Jane Gray et de Ninus II, qui nous fera la lecture. . Je vous supplie de me donner cette marque d'amitié et de croire au doux souvenir que je conserverai toujours de l'heureux voyage fait en commun.

a Répondez, par un peu de retour, à l'attachement que je vous ai voué. ♦

« André Ampère. »

246 André' Marie et Jean- Jacques Ampère,

De J.'J. Ampère à André-Marie Ampère.

Rome, 26 décembre 182).

« Cher père, ce que lu me dis du cousin de Sulières me confond ; c'est décidément de la folie bien caractérisée. Que va-t-il devenir? Il n*est pas permis de l'abandonner. Quand je pense qu avec Targent que j'emploie dans ce voyage je le mettrais peut-être hors du besoin, je sens des remords réels et je te demande comme une grâce, afin de me délivrer d'un tourment qui empoisonnerait tout mon plaisir, de lui donner de ma part 100 francs, sur la somme qui me revient du loyer au mois de janvier. A cela je joins une lettre à son adresse; ainsi j'aurai deux inquiétudes de moins : la crainte qu'il ne lui arrive quelque chose de funeste, et * celle de te savoir exposé aux visites d'un aliéné.

« Je ne désespère pas de Renvoyer bientôt quelques vers de la Juive.

(( A Rome^ quand le feu de mon admiration sera calmé, je vais prendre le ciseau et donner au marbre les premiers coups; j'ai encore travaillé le plan.

« Jean-Jacques. »

André-Marie et Jean-Jacquet Ampère. 247

De M. Adrien de Jussicii à J.-J. Ampèie,

Paris, 12 décembre 1823.

« Pourquoi les hommes, mon cher ami, ne peuvent-ils aller comme les lettres! Au lieu de recevoir la présente, tu me verrais arriver. Jeté dans un trou rue Jean- Jacques-Rousseau, je traverserais les Alpes au fond d'une malle et je verrais le jour à Rome, où je serais enchanté de me trouver avec mon ami Ampère. Arno! Tibre! Apennins! les beaux mots pour qui traverse le pont Saint-Michel et aperçoit de ses fenêtres les buttes Chaumont! Mais laissons là les souhaits et les regrets, car je hais l'inutile et entretenons-nous paisiblement, un interlocuteur étant assis auprès de son feu à la lueur de sa lampe au Jardin des plantes, et l'autre peut-être au clair de la lune sur les ruines du Colisée.

« La nouvelle de ton départ, qui me parvint à Vanteuil^ me fit plaisir et peine: plaisir pour toi, peine pour moi. Au milieu de mes fastidieuses analyses et de mes journées monotones, j'aimais à voir ma porte s'ouvrir avec fracas et àt'entendre me dire : C'est moi. J'aimais à te regarder parcourir mon appartement à grands pas, tandis qu'assis tranquillement devant ma table j'interrogeais, je répondais, je prenais part à tes hulneurs joyeuses ou mélancoliques. Nous étions comme deux liquides de qualité

248 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

différente, Tun pétillant, chaud, alcoolique, l'autre paisible, un peu froid et un peu lourd , mais qui aiment à se tempérer en se mêlant ensemble. Il est probable que le soleil méridional, le ciel de Tltalie, la patrie des souvenirs et des beaux-arts va ajouter un nouveau piquant au premier de ces deux liquides ; quant au second , il est en pleine stagnation , il travaille sans fermenter ; il est donc probable que tu le retrouveras filandreux et plein de dépôt.

« Sans métaphore, mon bon ami, je m'ennuie comme quatre. Ainsi, amuse- toi au moins pour deux; remplis ton esprit de belles images, inspire-toi de ce que tu vois et mets en jeu toutes les petites cordes nerveuses de ton instrument pensant , pour que cela vibre plus tôt ou plus tard , puis reviens parmi nous fairç des odes et des tragédies; viens voir paraître dans le monde ta fille Kosemonde, et tout en travaillant à lui donner de la famille, jouis de la gloire qu'elle te procurera, des succès que tu obtiendras, et moi j'en jouirai aussi de mon côté , enfoncé dans une ornière où pour plus belle perspective j'ai peut-être l'Académie et la considération.

u J'ai peu vu ton père depuis mon retour, assez cependant pour savoir qu'il a un grand chagrin : c'est que tu lui envoies pour ta tragédie des corrections au lieu de lui envoyer des additions; il regrette ce que tu sacrifies, et je suis sûr que s'il était directeur de spectacles il ferait représenter tes variantes. Ton œuvre se produit dans

André'Marie et Jean-Jacques Ampère. 249

les cercles de Paris, de Jussieu est un de tes lecteurs, et sans aller plus loin que demain soir, une société doit faire connaissance avec les féroces Lombards.

a As-tu appris par les journaux que nous avons force procès criminels? Quant aux nouveautés dramatiques, il y en. a moins. J'en ai vu cependant qui m*ont intéressé : Au Gymnase, une heureuse imitation de Le Frère et la Sœur, de Gœthe ; au Vaudeville , Julien ou Vingt-cinq ans d'entr'actes. Hier, je suis allé voir VÉcole des Vieillards. La phrase qu'on débitait d'avance était celle-ci : Conçue comme Molière, écrite comme Racine, Eh! messieurs, quand vous aurez fait un plan comme celui de Tartuffe, écrivez comme Tartuffe est écrit, et non pas comme Athalie. J'ignore si notre langue polie, coulante, travaillée, se prête encore au comique comme la vieille langue de Molière, si le défaut actuel des comédies tient à l'imperfection des instruments ou à celle des ouvriers. Si tu te sens la verve de Poquelin , fais-moi une belle pièce qui me tire de ma perplexité. Aujeste, je suis jusqu'à présent un juge bien peu sûr du mérite de VEcole des Vieillards, car je ne l'ai vue que représentée et admirablement représentée. Je souhaite à mon ami Ampère des acteurs qui le jouent comme ça, et un libraire qui lui achète son manuscrit 14,000 francs; aussitôt qu'il aurait empoché cette somme je craindrais pourtant fort qu'il ne s'éloignât encore de son ami Adrien,

« Adieu , écris-moi toutes les fois que cela ne t*en-

2 50 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

nuiera pas trop. Les dames te disent mille choses, elles te recommandent de revenir vite. Je leur réponds, avec toute l'urbanité française, que tu t'amuses mieux là-bas qu'avec elles. Sais-tu que Louise se marie à Lyon? Je te prie, quand tu y passeras, de faire bien mes compliments à mon cousin Merfouillet (c'est le nom du jeune homme); il est à lui seul, ce nom-là^ plus comique que toutes nos comédies dont je parlais tout à l'heure.

« Ton ami ,

« Adrien. »

De J,'J. Ampère à André-Marie Ampère.

Rome, 7 janvier 1824.

« Depuis que je suis à Rome, mon cher père, je ne t'ai pas envoyé de ces longues narrations que tu aimes, cependant je n'eus jamais tant à raconter. Aujourd'hui enfin je te ferai le récit de quelques promenades, de quelques journées, pour te donner une idée de ce que c'est qu'être à Rome, de ce qu'on y fait, de ce qu'on y voit, de ce qu'on y éprouve. Tu sais que j'ai vu le Capitole, Saint-Pierre, le Panthéon ; j'ai dû t'entretenir de

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 2 $ i

tout cela un peu froidement. Les premiers jours que l'on passe ici vous étonnent ; il faut s'accoutumer à tant de nouveautés! D'ailleurs, l'atmosphère était humide et sombre, M'"® Récamier assez souffrante, de plus les lettres manquaient ; je me sentais trisle,trop triste même pour la ville de la tristesse. J'avais fait sans entrain, par la pluie, une course que je viens de recommencer tout à l'heure par lin beau soleil. Les ruines ont besoin de lumière, sans cela elles portent à l'âme une impression de mélancolie accablante. Ce matin je fus frappé vivement en entrant dans les thermes de Dioclétien, dont une salle est devenue l'immense nef de Sainte-Marie des Anges, construite par Michel-Ange; le reste sert de greniers et d'écuries. Au fond d'une cour où l'herbe pousse, il y a une petite fontaine presque tarie, de grands arceaux d'ar- . chitecture romaine s'élèvent au-dessus des constructions modernes, et sur Içs murailles délabrées grimpent des touffes de lierre et de verdure. En pénétrant dans les cours intérieures, on trouve un cloître désert, au milieu duquel est ufie enceinte carrée d'où s'aperçoivent les sommets des ruines. Il y a dans cette grandeur solitaire et détruite quelque chose qui m'a surpris et ému. J'ai erré longtemps en ces lieux , puis je me suis mis à marcher à travers les rues isolées. A Rome, c'est un intérêt bien vif que de marcher ainsi devant soi ; à tout instant les yeux sont arrêtés par un palais élégant, un jardin magnifique, une église, un débris. Au-dessus des murs

2 5 2 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

s'élèvent des cyprès, des orangers chargés de fruits et des rosiers en fleurs. Presque toujours on entend le bruit d'une cloche ou celui d'une fontaine ; on rencontre des hommes se promenant enveloppés de manteaux, des prêtres ou des religieux de tous les ordres, vêtus de noir, de brun, de blanc. Au bout de chaque rue en perspective , se découvre un tableau tout fait , cet ensemble s'empare de l'imagination ; c'est quelque chose de mélancolique, de paisible, de grand, d'unique; c'est une poésie qui dépasse toutes les poésies.

« J'ai été voir le Moïse At Michel-Ange; j'y retournerai. Voilà un juif! Ruben^ doit avoir quelque chose de cette inflexibilité, de ctiie puissance, dans le XII** siècle. Cela serait bien difficile et bien beau. J'ai encore été aujourd'hui à Sainte -Marie-Majeure, admirable église italienne, à laquelle on peut reprocher pourtant de n'avoir rien de religieux ni d'imposant. A Saint-Jean de Latran, les yeux se promènent sur une campagne jonchée de ruines et traversée d'immenses aqueducs. Voilà ce que j'avais déjà regardé une fois et qui ne m'avait produit qu'une impression médiocre. On doit jouir beaucoup plus en revoyant souvent. Ce voyage aura de l'influence sur toute ma vie.

« Adrien m'a écrit une lettre charmante ; remercie-le. Mille respects à ces dames, à M. et M"® Stapfer, à Al-

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