I. Personnage de sa tragédie La Juive
André 'Marie et Jean-Jacques Ampère. 2 5 3
bert. J'embrasse ma tante et hia sœur, et toi de tout mon cœur.
« Ton: fils ,
« Ne m'oublie auprès de personne. »
De M, Fulgehce Fresnel à J.-J, Ampère.
Gênes, 28 janvier 1824.
« Mon cher Ampère j
« Nous parlons de solitude. Savons-nous bien ce que c'est? L'avez -vous trouvée à Rome? Pour moi, je l'ai manquée à Gênes. Vous savez que je la cherchais de la meilleure foi du monde. Eh bien , je n'ai jamais été plus mondain , plus répandu , et cela en dépit de moimême. Les circonstances m'ont entraîné ; je ne sais pas dire non , je ne sais pas me forger une excuse , et quand je suis en société je m'évertue à plaire. Si je rencontre des gens instruits, spirituels, aimables, graves, gais^ austères , sensés , originaux , bizarres , visionnaires , ou seulement doués d'une grande âme et d'un cœur excellent, je veux d'abord qu'ils s'aperçoivent que le ciel leur a envoyé de Paris, par la voie de Nice, un homme
capable d'apprécier leur mérite, quel qu'il soit. O mi- 1. 15
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sère! je me surprends fafsant de la science, du sentiment et de Tesprit, comme on ferait de la musique; puis" je rentre en moi-même et je m'interroge : Alors je croîs reconnaître qu'il n*y a de salut pour ma nature que dans les pays où la civilisation européenne n'a point pénétré. Toutçs mes idées se tournent vers l'Afrique , je me fais musulman, je pars pour la Mecque; mais quelle confiance puis-je accorder à» une semblable découverte ? Car si je suis décidément visionnaire , comme dit mon ami Clarke, qui Test plus que moi , je me trompe peut-être encore ! Est-ce la solitude que je cherche en Afrique ? Oui, mais ce n'est pas seulement cela : c'est le désert, le palmier, le rosier musqué , PArabe ! c'est un avenir romanesque et barbarésque qui me ravit. N'allez pas croire, mon ami, que cela couvre un projet sensé ou insensé. J'aimerais mieux mourir que d'en former un seul; le vague de mon avenir est précisément ce qui m'en plaît. Voici le fait. J'ai goûté de la vie errante et j'ai vu qu'il n'y avait pas d'état plus délicieux que celui de vagabond ; je marche donc sagement vers mes folies africaines. Je vis d'économie en attendant les fonds qui ipe mettront à même de transporter mon existence à Tunis. Si j'avais de l'argent de reste, je ne vous écrirais pas, j'irais vous trouver et je parcourrais l'Italie avec vous. Mais peut-être aussi serais-je forcé de rétrograder sur Paris. Je cherche autant que je peux à éloigner cette pensée, elle me revient sans cesse.
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« Il y a deux mois que ma mère ne m'a écrit; depuis lors j'ai bien reçu une lettre de Mérimée et une autre d'Augustin, qui nie parle de maman , mais ne serait-elle point malade? Si dans huit jours je ne reçois pas de nouvelles, je partirai. Si ma mère, malade gravement, éprouvait le vif désir de m'avoir près de son lit, je serais inconsolable de ne pas y être.
a J'ai tort de vous conter mes inquiétudes avant qu'elles ne soient fondées, car enfin il est tout simple que .maman ait attendu pour m'écrire qu'elle eût reçu mes vœux de bonne année.
" « J'ai lu, avec bien du plaisir, l'annonce insérée dans les Débats. Je vous en fais mon compliment et me ffatte que ce premier succès vous paraîtra, comme à moi, un gage assuré de tous ceux qui vous attendent et vous engagera à ajourner indéfiniment vos projets de retraite. Songez bien à là différence de nos situations. Elle est la même qu'entre un homme mort et un homme qui naît.
« Mon ami Clarke est un ex-secrétaire de lord Byron. C'est bien l'homme le plus original, le plus aventureux, le plus mélancolique , le plus gai , le plus dépourvu de préjugés, le moins pédant, le plus anglais et le moins anglais qui soit jamais sorti d'Albion. C'est un homme indéfinissable , mais toujours clair, ce qui lui donne un grand avantage sur moi. Adieu.
« F. Fresnel, n
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De J.-J, Ampère à André-Marie Ampère.
Rome, ce 2 février 1824.
(( Me voilà donc reçu ! C'est un grand repos el un pas ait pour la Juive. Je voudrais bien savoir comment le public prendra la tentative de Lebrun; j'espère que ce sera un succès comme VÉcole des Vieillards, et Thiver prochain mon tourViendra*peut-être. J*ai presque achevé ma scène depuis l'autre lettre, je te l'enverrai. Rome est un très-bon lieu de travail ; si on y parlait français, c'est là qu'il faudrait fonder une École polytechnique.
Lés deux monuments qui me frappent le plus sont Saint-Pierre et le Colisée. Pour Saint-Pierre, il n'y a que quelques jours que je commence à en jouir. Il faut s'accoutumer à son étendue pour Ja saisir et goûter l'ensemble. Les proportions sont si grandes que l'œil tout seul ne saurait en juger, et qu'il a besoin de s'aider sans cesse de la réflexion et de l'imagination pour pouvoir les embrasser. Mais quand le travail s'est fait plusieurs foiSj'et qu'il est devenu rapide par l'habitude, l'impression est immense. C'est quelque chose d'unique que ce dôme qu'on aperçoit de tous les points, qu'on découvre à sept lieues de la ville, longtemps avant de la voir elle-même; c'est le complément de toutes les vues à Rome, c'est comme le soleil dan? le ciel. A Saint-Pierre, on va de sur-
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prises en surprises, de merveilles en merveilles. Il faut avouer pourtant que toute cette magnificence dispose moins aux sentiments religieux que la plus pauvre église gothique. Il n'y a ni chaises ni bancs ; les Italiens sont à genoux sur le marbre et prient avec ferveur; les étrangers , et surtout les Anglais , se promènent en causant tout haut pendant que les fidèles continuent leurs oraisons sans paraître dérangés ni scandalisés de cette foule de protestants qui prennent ce temple comme but de distraction. Tout cela semble fort singulier. Saint-Pierre communique avec le Vatican , musée magnifique, plus étonnant pfeut-être que le reste. Je m'attendais à voir une galerie comme une autre; point du tout. Il faut se figurer plusieurs palais se succédant, dont tous les, étages sont remplis de chefs-d'œuvre antiques et modernes. Au plaisir artistique qu'on trouve en ce lieu s'ajoute celui de la promenade à travers ces splendides salles de marbre, pavées en mosaïques , où les statues , les tableaux , les fresques et les tapisseries de Raphaël sont posés avec un goût exquis, une sorte de coquetterie incomparable. Ce qu'on appelle. le Belvédère est un pavillon i)âti autour d'une cour hexagone, au milieu de laquelle est un jet d'eau. L'Apollon, le Laocoon, VAntinoiïs et le Persée de Canova, ornent de petits sanctuaires réservés à chacun d'eux. Un jour doux y pénètre de la manière la plus favorable; on va de l'une à l'autre salle , et comme le bâtiment est symétri ^ue, on revient d'où on était parti
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sans s'en apercevoir. Quel plaisir de s'égarer ainsi parmi tant de belles choses, au murmure de cette eau qui tombe et doit répandre l'été une fraîcheur délicieuse !
« A l'autre bout de la ville est le Colisée, c'est la Rome antique, la Rome des ruines. Quand on descend du Capitple on voit à ses pieds le Forum, que j'aime par-dessus tout: j'ai déjà perdu bien des heures à regarder le bleu du ciel à travers les colonnes ; on suit la voie sacrée des triomphateurs^ en passant sous un arc qui vous conduit au Colisée, préparé par ce qui précède, comme à Saint-Pierre* J'avoue que l'impression de cette grande ruine^ assez conservée cependant pour qu'on reconnaisse parfaitement sa forme et sa construction, grandit de plus en plus. Le Colosseum est un monde de ruines; tous les accidents que peuvent y produire la .lumière, la végétation, le temps^ se trouvent là» Rien n'est plus impossible à décrire que ces arceaux brisés, ces escaliers écroulés, ce lierre, ces plantes, ces débris suspendus ; la couleur superbe du monument, les grandes lignes de la partie encore debout, tout cela varie de mille manières, selon le jour et l'ombre ; et, pour achever le tableau, au milieu de l'arène où les martyrs ont versé leur 'sang se dresse une immense croix de bois que viennent baiser tous ceux qui passent. Non^ rien, rien ne pourra jamais donner une faible idée d'un pareil spectacle. Tout ce que les soirtrenirs ont de grand, ce que la rêverie a de plus touchant est là, dans ce 'coin du vieux monde.
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« Adieuy cher père, voilà une lettre de prose qui, toute dépêchée qu'elle est, t'intéressera peut-être, en attendant une page de vers qui te plaira davantage. Embrasse ma tante et ma sœur bien tendrement. Tes corrections me paraissent bonnes, je ne regrette que ma tirade» Si tu vois Talma, dis-lui que M""* Récamier est bien sensible à son souvenir; elle espérait une lettre de lui. A ces messieurs Droz, Picard, Lavigne, Cbevreul, etc., toujours mille choses.
« J.-J. Ampère. »
De y.-y. Ampère à André-Marie Ampère.
Rome. 13 février 1824.
« Mon cher père , je n'ai pas encore reçu la lettre qui m'apprendra comment t'a semblé le commencement du premier acte. Je t'envoie ici la fin; fais-moi tes observations
« Je jogis toujours beaucoup de Rome ; nous avons l'hiver le fifts beau qu'on ait eu depuis longtemps. Mon Dieu, que tu aimerais ce pays ! Nous attendons MM. Ballanche et Dugas-Montbel , qui sont de leur côté fort contents de Naples. L'air est très-bon pour la santé de
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ces dames. M^^« Amélie est tout à fait remisé; elle a joué l'autre jour, par complaisance, un petit rôle dans une comédie de société (le Nouveau Pourceaugnac), elle s'en est tirée à ravir. Si tu vois Casimir, reproche-lui de ne pas m'écrire ; qu'il dise à Scribe que sa pièce a été représentée ici par l'Europe entière : le Pourceaugnac était un Anglais ; M. Futet, un Livonien; M"® Futet, une Espagnole; la jeune personne, une Russe; les officiers, des Suisses; le colonel, S. A. Sérénissime le prince de Mecklembourg-Schwerin, qui régnera un jour. Il jouait Dubois dans la Gageure imprévue , le prince Gagarin faisait l'autre valet. C'était amusant de toute, manière , les accents, les noms ; mais tout le succès a été pour la Française, M'^® Amélie, charmante en vérité sous son costume de Tiennette. J'assistais à cette fête avec M. Delécluze, qui, par une bizarrerie du sort, s'est trouvé seul un moment avec moi dans le carrosse de l'ambassadeur, nous menant de chez le duc de Laval, où nous avions dîné, à l'ambassade d'Autriche pour voir représenter le Nouveau Pourceaugnac par M"®. Amélie et le prince de Mecklembourg. Tout cela paraissait un rêve. Mon existence ici me fait beaucoup cet effet- Là.. Le ma-, tin, je marche ou je travaille; au milieu de la journée, j'accompagne ces dames à la promenade; le soir, je retourne à l'Abbaye-au-Bois ; quelquefois je vais entendre de la musique en grand gala, ou bien nous allons aux vaudetilles que donne la troupe de M. Demidoff. Il est im-
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possible que la vie soit plus remplie. J'ai un maître d'italien avec lequel je lis le Dante et m'exerce à parler. Ce que j'ai acquis d'idées sur les arts^e^t quelque chose. Comment n'aurais-je pas gagné à ce voyage qui, réellement, esf le voyage poétique par excellence? Enfin j'aime à penser que j'y aurai commencé et peut-être achevé un ouvrage qui te plaît. Mes désirs y ont pris un tour heureux : je veux me faire un sort indépendant et pouvoir me marier dans quelques années, si je trouve une femme que j'aime et qui me le rende. Mes châteaux en Espagne ne sont plus de courir le monde, mais de me reposer auprès de toi et de te donner tout le bonheur que je pourrai. Adieu, mon bon et cher père. Mille amitiés à ma tante, à ma sœur, embrasse-les bien. Ne m'oublie auprès d'aucun de mes amis. Si tu vois les Jussieu, MM. Droz, Andrieux, Picard, la famille Stapfer, M. de Biran, M. Cousin, M. Chevreul, etc., mille choses à tous Je t'embrasse.
(( J.-J. Ampère. »
Pour adoucir les regrets du présent, Jean-Jacques cherche à offrir à son père des espérances de bonheur prochain, qui semblent inconciliables avec la lettre sui- I. !;•
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vante, écrite à Rome le 24 février, la veille d'une partie de campagne.
De J.'J, Ampère à Madame Récamier, Rome, ce 24 février, à minuit. 1824.
« Le jour qui commence à présent sera le premier depuis longtemps que j'aurai passé sans vous voir; c'est le premier depuis que nous sommes en Italie. Cette idée m'attriste , et malgré votre gracieux petit bonsoir de la fenêtre, il me semble que je ne vous ai pas dit adieu.
« Au moment où je suis rentré chez moi, seul, je me suis senti le cœur serré. Ce soir j'étais distrait, mais à peine vous ai-je eu quittée , que j*ai regretté avec un peu d'amertume que vous ne m'ayez pas accordé de rester auprès de vous jusqu'au commencement de ce jour. Véritablement, cette petite superstition de cœur me tourmente. Au moins je porterai avec moi votre œillet , je mêlerai votre souvenir à tout ce qui aurait pu vous plaire dans cette fête, et ce petit mot vous fera songer une fois de plus à moi dans la journée.
« Adieu, adieu, à demain. — Demain, c'est bien loin y et il n'y a point d'aujourd'hui ! »
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— Cincj heures du matin, — Je me réveille tout malheureux ; je n'aurais jamais cru qu'une si courte absence me fît tant de peine ; je voudrais pour beaucoup ne pas partir ce matin. Pourquoi , au lieu de ce beau soleil, ne tombe-t-il pas une averse ? Adieu , pensez à moi encore une fois de plus ; comptez bien : c'est quatre que je demande, et moi à tous les instants, à toutes les minutes. Adieu, adieu.
(( J.-J, Ampère. »
D^André'Marie Ampère à J.-J. Ampère,
Paris, 2 J février 1824.
« Mon bon ami, j'ai été enchanté du commencement de la Juive; j'en reçois la suite à l'instant .^ Voilà une longue et difficile scène achevée ; l'exposition est parfaite.
(( Je suis heureux de tout ce que tu me dis de toi : j'avais besoin de cette lettre pour me consoler d'une foule de tristesses. Tu me promets dans l'avenir des temps plus heureux, ton retour sera une. époque de bonheur.
a En arrangeant le jardin , j'ai soin de te tracer des
sentiers plus courts pour aller au petit banc du fond, où tu as dit que tu aimais à t'asseoir.
« Faudra-t-il remplir la place des quatre vers laissés en blanc, au commencement *du troisième acte, avec ceux que tu m'as envoyés? Je n'ai tant retourné les vers que je t'adresse que pour garder celui qui me plaisait.
« Je te prie de féliciter M"^ Amélie des succès dra* matiques dont tu me parles et sur le parfait rétablissement de sa santé.
i< A quelle époque ce voyage de Naples aurait-il lieu? J'ai fait copier, sur le dernier manuscrit d'Alboin les deux versions relatives à la scène entre Amalgis et Rosemonde au cinquième acte , Talma choisira. On ne jouera la pièce de M. Lebrun que l'automne prochain, c'est la Jeanne Shore , de Lemercier, qui passera ce printemps.
« Adieu, tu sais avec quelle tendresse ton père t'aime et t'embrasse. Ta tante, ta sœer, tes parents, m'accablent de choses pour toi.
« A. Ampère. )>
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D'André'Marie Ampère à J.-J. Ampère,
Paris, 21 mars 1824.
« Mon bon fils, je n*aî pas besoin de te recommander la discrétion au sujet de la malheureuse étourderie du cousin; la moindre parole à cet égard lui serait fatale. Tes 100 francs vont me servir aujourd'hui à l'habiller et à payer son voyage ; dans ce moment ne fais pas de nouveaux sacrifices, son emploi lui permettra de ne plus manquer du nécessaire. J'ai enfin obtenu de ma sœur la note de nos dépenses; ce total fait frémir, mais nous vivons actuellement avec beaucoup d'économie. Pour m'aider à me tirer d'embarras, tu m'aurais été d'une gr^uide ressource ; je trouverais aussi de véritables consolations dans ce que je viens de découvrir en physique, mais ce terrible arrêté du ministre , bon en soi et utile à l'Ecole polytechnique, m'oblige à rédiger mon^ cours, et m'empêche d'écrire une seule ligne sur mes nouveaux travaux. Quelques conversations avec Savary me seraient bonnes, je le vois tr p rarement.
« M. Becquerel continue d'excellentes expériences qui ajoutent aux preuves de ma théorie , mais il faudrait pouvoir imprimer comment elles en sont la conséquence naturelle, et pas un moment pour cela! Quel chagrin déchirant !
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« Ton absence produit sur moi l'effet de la maladie du pays sur les Suisses et les Lapons.
« Ballanche a parlé de la nostalgie céleste : je suis tourmenté de la nostalgie paternelle. Je ne dis pas cela pour te rappeler, mais pour t*engager à m'écrire bien souvent , c'est le seul palliatif au mal que ton retour guérira. Le voyage de Naples, le danger de traverser les marais Pontins pendant les chaleurs, m'inquiètent beaucoup. Tu sais qu'il ne faut pas dormir sur cette route , quoi qu'il t'en coûie pour résister au sommeil ; n'y passe que de jour, je te le demande en grâce. Combien je serais heureux si tu pouvais me dire à peu près quand on compte revenir à Paris, seulement pour avoir un but d'espérance. Je demande aussi la fin de la seconde et de la troisième scène,
« Tes lettres me consolent de tout le reste, en attendant que je puisse te revoir satisfait de ton séjour en Italie , mais un peu content aussi de te retrouver auprès de moi. Comble Ballanche et Dugas d'amitiés; que ce dernier vous lise les admirables lettres qu'il a hies à Lyon à Bredin et à d'autres ; ceux qui les entendront en seront ravis. Pourquoi ces deux excellents amis me manquentils à la fois?
a J'ai eu un instant l'espoir d'occuper la chaire que je désire beaucoup obtenir depuis mes découvertes en électricité dynamique; je ne peux guère croire que cela arrive; pourtant n'en serait-il pas résulté quelque avan-
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tage pour 1^ physique? J'étais peut-être destiné à mener cette science plus loin que les mathématiques.
« Adieu, cher ami, le plus cher de tous les amis.
(( A. Ampèrbv »
D^Alb'ert Stapfèr à J.-J. Ampère.
Paris, 22 mai 1824.
« Je ne conçois rien, aux gémissements que vous poussez là -bas et qui viennent de m'arriver tout à l'heure. N'avez-vous pas reçu une lettre de Sautelet/la mienne et celle de Bastide? Sur cette dernière, je ne puis rien affirmer de positif, mais à l'égard des deux autres, j'ai la certitude qu'elles ont été écrites et mises à la poste. Si ladite poste se les est appropriées, je m'en lave les mains et vous supplie de ne m'en point savoir mauvais gré, d'autant que. rien dans mon épître. ne provoquait cette mesure paternelle.
« Nous savions déj^par M. Delécluze que vous ne l'aviez pas accompagné à Naples, et cela nous étonnait fort. Des deux raisons que vous m'en donnez, l'une est édifiante, l'autre spécieuse, mais aucune ne m'a paru concluante, et quand je consulte un peu mes intérêts^
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elles me semblent détestables, puisqu'elles ne font que retarder votre retour ici. Le fait est que cette longue absence commence à nous peser. Sautelet et moi nous nous en faisions l'autre jour la confidence. Et votre père! Il le répète à tout le monde. Malgré cela, je vous engage à faire comme moi à votre place, à rester tout le temps qu'il vous plaira et à voir durant ce temps le plus de choses possible.
c( Je ferai votre commission au professeur Cousin. Il ne se porte pas mal de corps, et quant à son moral, a priori, il doit être parfaitement sain. En est-il tout à fait de même a posteriori, c'est ce dont vous allez juger vous-même. Écoutez l'anecdote suivante. Quelques notabilités littéraires s'étant réunies en société des sciences morales et politiques, il vint à l'idée de certaines d'entre elles de fonder un journal , chose aisée ; mais le difficile était de s'en emparer n'ayant point la majorité. Sans les nommer, Guizot, Barante et Rémusat,, voyant qu'à eux seuls l'entreprise n'était pas tentable, proposent à Cousin de s'adjoindre à eux comme copropriétaire et corédacteur. Il accepte, et à la première réunion de tous les membres de la société, Guizot glisse l'affaire à mots couverts , croyant l'emporter par surprise. Mais Thiers était là qui ne se laisse pas jeter de poudre aux yeux ; il fait sentir l'inconvenance de la proposition, et, après une discussion orageuse ,' suivie d'une autre plus orageuse encore, le journal va aux
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diables !.., Cousin ne dit mot les deux fois, et en sortant, lé jour où tout est rompu, il prend la main de Thiers, se récriant sur la fausseté de ces doctrinaires dans laquelle il avait trempé, et sur le plaisir qu'il éprouvait à être délivré d'une tyrannie qu'il eût partagée de bonne grâce. . . Qu'en pensez-vous? Je crois biea qu'il a été plutôt leur dupe que leur complice, mais cela n'empêche pas que toute cette conduite ne soit un peu louche ; elle lui a fait du tort. Il se nuit aussi en chantant les grandeurs et affectant les belles manières. Cela offense les gens que l'on quitte et donne à rire à ceux qu'on recherche et qu'on courtise. Peut-être m'abusé-je, mais il me semble que depuis quelque temps il a perdu beaucoup de son auréole. Soit que vous parliez de lui à un philosophe ou à un cuistre, soit que vous en causiez avec un 4iomme . du monde, vous l'entendrez toujours traiter sans consé- • quence, comme un singe amusant. En perdant sa chaire, il atout perdu ; c'était là son théâtre, les salons luf conviennent moins.
« Son Platon va pianissimo, mais en justifiant le proverbe ; moi aussi j'imprime dans ce moment, ce qui est fort ennuyeux. Et ce qu'il y a de plus triste là dedans, c'est que j'imprime des choses qui, certes, ne valaient pas la peine d'être écrites, dites même. S'il ne fallut enfin, terminer cette entreprise, j'aurais livré aux flammes tout ce fatras. Au moins je ne le signerai pas, ce serait entrer dans la république des lettres monté sur un âne.
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« Consolez-moi de mes chagrins en me parlant un peu de vos plaisirs ; je les goûterai comme s'ils étaient miens.
« Écrivez aussi.à Sautelet si vous tenez à ce qu'il ne vous appelle un petit Jean... (non Jacques).
a Albert Stapfer. »
« Toute la maison vous salue avec affection. »
De J.'J. Ampère à André-Marie Ampère.
Naples, 15 juillet 1824.
a C'est de Naples que je t'écris, cher père. Pardonnemoi de ne t'annoncer mon voyage que quand il est fait. Nous avons passé les endroits dangereux^ escortés par quatre-vingts Autrichiens; c'était beaucoup plus qu'il n'en fallait. Bien des choses, de près, cessent d'être effrayantes ; mais tu vois qu'il ne faut pas faire prendre d'engagements téméraires. Si je t'avais solennellement promis de ne pas m'embarquer la nuit, je n'aurais pu profiter de cette occasion, la plus sûre qu'on puisse imaginer. Marcher avec une petite armée au clair de lune, c'était le meilleur moyen d'éviter les inconvénients de la
chaleur et ceux des marais Pontins, redoutables seulement au coucher du soleil. Rapporte-t'en désormais à ma prudence,
« Ta lettre est bien triste, mon cher et bien-airpé père, elle m'a fait une vraie peine; elle me montre aussi de ta part une tendresse qui m'a vivement touché. Mon bon père, tu es donc bien seul! Heureusement Thiver prochain ne se passera pas de la même façon. Ton fils te reviendra pour ne te plus quitter. Près de toi je ferai réducation de cette petite magicienne juive d'origine >, Romaine de naissance, qui, je l'espère, sera un jour Française d'adoption, entre elle et sa sœur aînée*, grande fille d'un a^sez mauvais caractère et d'assez belle venue, qu'il faudra établir bientôt; lu n'auras pas le temps de respirer ni de soupirer. Je te présenterai, à la suite de ces demoiselles, ce que chantent d'autres péronneHes nommées Rome, Florence, etc., etc., dont il faut bien s'occuper aussi pendant que j'y suis. Oui, tout cela sera autour de toi cet hiver, et moi avec elles. Je t'embrasserai, je serai là, d'ans ton petit jardin, causant, te lisant des vers, tâchant de t'amuser par tous mes tours et te racontant mon odyssée.
« L'air de ce pays est bon. Il n'y a point, comme à Rome, de maladie grave. Jamais je n'ai joui d'autant de