‹ Correspondance et souvenirs de 1805 à 1864Chapitre 18 sur 21 · Sa première tragédie, intitulée Rosemonde · texte numérisé non relu

Sa première tragédie, intitulée Rosemonde

272 * André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

santé et de bien-être physique. Tant que durera la grande chaleur, je ne ferai point de courses le jour ; je me contenterai de promenades matin et soir.

« Il faut venir à Naples, y venir dans ce temps^, pour contempler l'éclat de cette lumière et ce ciel admirable, pour jouir en bateau d'un clair d§ lune sur cette mer à peine agitée , tandis que chaque coup de rame fait briller une lueur phosphorique. Je ne crois pas qu'il se trouve rien de plus, délicieux en aucun lieu du monde. Les nuits de la Grèce, de l'Orient, ne peuvent être plus belles.

i( Nous irons voir Pompéi par une de ces belles nuits. L'illusion, dans cette ville antique et déserte, sera plus grande à l'heure où tous les habitants doivent avoir quitté les temples, lés théâtres, et qu'ils dorment,

K Je t'envoie la fin de la scène du premier acte. Je^ vais travailler au troisième. J'ai bon espoir de moaiâljour ici : il y a moins à voir, qu'à Rome, et dans ce*s longues journées de rêveries au bord de la mer, les vagues m'apporteront bien des vers. )>

« J.-J. Ampère. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère: i-j^

D* André-Marie Ampère à J -J. Ampère,

Paris, 12 août 1824.

« Bien cher fils, mon sort est changé depuis la lettre à laquelle tu réponds si tendrement. Pour que je sois heureux^ il ne manque plus ici que toi.

« Le Collège de France m'a présenté à la majorité de onze voix sur dix-neuf; Pouillet en a eu cinq, Fresnel deux et Becquerel une. Le grand maître a joint en ma faveur sa présentation à celle du Collège, et l'ami Lenoir est venu dîner avec nous pour m'annoncer que le ministre avait donné ordre de dresser l'ordonnance qui sera signée par le roi mercredi prochain. Dis vite tout cela à Ballanche et à ceux qui s'intéressent à moi.

« C'est aujourd'hui l'anniversaire de ta naissance, bien fêtée, comme tu le vois, par la bonne nouvelle.

« J'ai vil Montbel le lendemain de son arrivée. Tu sais la mort de M. de Biran, qui me désole. M">® de Gérando avait succombé trois jours avant. J'ai été avec Frédéric Cuvier à Thiais voir le pauvre veuf; il est à présent en Champagne, chez M™« CafFarelli.

(c Adrien de Jussieu va mieux. Je revins de Champlan tout chargé d'amitiés pour mon fils. J'ai fait avec plus de succès que jamais mes expériences devant la fa-

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mille Cuvier; on m'a parlé de toi et de ma grande petite fille avec un vif intérêt. ^

« Tes livres chinois et ceux de Fulgence sont arrivés à Londres. M. de Rémusat, qui a été charmant dans Paffaire du Collège de France, enverra l'argent en Angleterre.

« As-tu vu M. Watson et sir Drumond à Naples?

« Je publie en ce moment deux nouveaux petits ouvrages sur l'électricité; l'un a paru aujourd'hui.

« Je viens de mettre, sans signature, dans les Annales des Sciences naturellesy un morceau d'anatomie comparée, fait l'hiver dernier. J'espère qu'il deviendra une base importante pour les travaux à venir des naturalistes, sur les animaux articulés, arachnides, insectes, vers et crustacés.

« Ne retourne à Rome, je t'en prie, qu'avec une escorte ou des précautions équivalentes. Le baron de Schelling m'aurait effrayé si je ne t'avais sa arrivé à Naples,

« On cherche encore maintenant à placer le cousin dans l'administration d'un bureau de nourrices et enfants trouvés. Restera-t-il enfin où on le mettra? • « Embrasse mille et mille fois Ballanche. Les Stapfer occupent à Champlan la maison où M™* Cottin a écrit tous ses livres ; elle a dessiné et planté le jardin. Le portrait de cette femme remarquable, qui a été fait de mémoire, est sur la cheminée du salon. Sa physionomie,

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toute pleine d'une expression mélancolique, m'a paru très-frappante.

« Je professerai donc la physique expérimentale cette année au Collège de France! Ce sera peut-être un plaisir pour toi de suivre mon cours, mais pour moi ce sera un bien plus grand bonheur encore de te sentir là.

« Je t'embrasse, mon tendre fils.

« A. Ampère. »

D^ André-Marie Ampère à J,-J. Ampère.

Paris, 28 octobre 1824.

« Cher ami , tu as vu par les journaux de quel désappointement a été suivie la joie que j'avais ressentie de ma nomination au Collège de France. Mes projets de travaux renversés, deux cours à préparer à la fois, l'impossibilité de faire de nouvelles recherches sur la physique , de publier les ouvrages que je méditais : voilà ce qui me tourmente, ce dont je ne puis supporter l'idée ; voilà cette passion scientifique furibonde qui est punie par l'événement comme elle méritait de Têtre , car c'est une des causes qui m'a écarté de ce que je n'aurais jamais dû abandonner, en m'occupant uniquement des découvertes de l'électricité dynamique.

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« Ma pauvre sœur m'a caché pendant près de cinq ans les déficits qu'elle trouvait dans ses comptes , voulant ne pas m'inquiéter et ne pas me priver des douceurs de la vie. Moi, ne sachant rien, je reprenais sans cesse des fonds pour mes instruments de physique ; les frais d'impression , les réparations de la maison et les travaux de mon jardin, il me reste encore 4,000 francs de dettes. Connaissant la vérité, maintenant je me restreindrai sur tout, jusqu'à la fin de. l'année. Quant à ma sœur, je me suis bien gardé d'accroître ses peines par l'explosion des miennes. J'ai surmonté, avec le secours de Dieu que j'avais imploré, cet horrible penchant à la colère; il y a eu entre nous deux des conversations de regrets et d'amitié qui ne peuvent que produire d'heureux résultats. Ma sœur est bien bonne , bien à plaindre, et n'a agi que pour m'épargner un chagrin. Notre existence est maintenant triste, calme et uniforme; ta présence pourra seule y remettre un peu de joie.

a Ta tante t'a écrit à Venise; les lettres d'Albine et la mienne iront te retrouver à Milan. Je prépare à la hâte un cours de physique.

« Adieu , ton père t'embrasse aussi fort qu'il l'aime , excellent fils.

« A. Ampère. »

« Si tu passes à Lyon, n'est-ce pas que tu y verras Bredin, le plus véritable, le plus dévoué, le plus mal-

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heureux de mes amis? Quand tu seras ici, je compte sur toi pour aider ma sœur et régler les dépenses. .»

Compter sur les talents administratifs de son fils pour ramener l'ordre et Téconomîe au sein d'un ménage, cette illusion semble par trop chimérique. A ce propos nous citerons une petite histoire que nous tenons de Jean- Jacques lui-même.

A son retour d'Italie en 1824, pressé de réaliser les espérances de son père et de justifier sa confiance , le voyagçur en rentrant chez lui accepte avec enthousiasme les fonctions de sommelier de la famille.

Pour la prem.ière fois remplissant les minutieux devoirs de sa charge , le flambeau à la main , le panier sous le bras, il descend à la cave. Devant la porte , un

obstacle imprévu l'arrête ; dans la serrure la clef ne veut pas tourner, il faut vite en faire faire une autre. Cette difficulté vaincue , les choses marchaient à souhait depuis longtemps, quand un beau jour le maître diligent découvre avec terreur que ses bouteilles disparaissent à vue d'œil ; sous cette impression désagréable, il revient le lendemain. 0 surprise! les rayons vides la veille sont remplis aujourd'hui ; hier, vingt-cinq bouteilles à peine, maintenant plus de trois cents : c'est le miracle de Cana. Jean-Jacques s'exclame, s'agite, interroge sa mémoire,

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remonte auprès des siens, raconte Taventure et redescend suivi de .deux témoins qui portent des lanternes. Oui , les voilà, elles y sont toutes : un cent, deux cents, trois cents, puis d'autres encore; partout, du haut en bas, le cellier renferme des trésors.

A côté de cette porte ouverte par un distrait , s'en trouve une seconde bien fermée. La clef de celle-ci, où est-elle donc? Accrochée dans le cabinet d'André, avec sa destination écrite en grosses lettres sur une étiquette. Ce souvenir revient à Jean-Jacques pour expliquer l'//iexplicable.

Le caveau frauduleusement visité appartient à l'ami Fresnel , locataire des Ampère rue Saint-Victor. Trois fois par semaine, au moins, Jean-Jacques, à la nuit tombante, s'y introduisait, garnissait son panier au dépens d'autrui et faisant de ses parents innocents des complices ; le^ voleur buvait parfois avec eux à la santé du volé ! <c J'aurais dû aller en Cour d'assises, ajoutait le conteur; mais l'affaire fut étouffée et le vin rendu , malgré les lamentations inexprimables d'une cuisinière qui me suppliait honnêtement de cacher mes larcins, pour ne pas l'exposer, elle^ a être accusée de négligence. »

De Sauîelet à J, J, Ampère.

Paris, 3 novembre 1824.

« Tu m as bien grondé autrefois, cher et bon ami, et quoique j'en aie peu le droit, moi-même, aujourd'hui, je sens le besoin de te rendre» la pareille. QiToi! ton retour est annoncé, impatiemment attendu,^ ton vaisseau est prêt, et au moment de monter en canot ton courage défaille! Si ce que tu m'as écrit est la vérité, si tu n'as plus pour elle qu'une tendresse dont tu prévois le terme, comment n'as-tu pas profité d'une occasion si belle d'échapper à une' longue agonie? Toi qui connais Don Juan par cœur, tu as donc oublié les deux grands remèdes : Madame de Serre et le mal de mer? V aime mieux l'un que l'autre, mais tous deux sont bons. Feu M* l'ambassadeur est là bien cloy'é dans sa bière ; la veuve est jolie, et quelque vite que le sentiment- aille en carriole, il va plus vite encore en frégate. On peut terriblement aimer une femme en vingt-cinq jours de traversée. Ainsi, mon ami, tu as mal, très-mal fait, surtout pour moi, qui, sachant ton vaisseau parti le 7 octobre, espérais t'embrasser ces jours-ci. Fais donc au moins ce que tu as promis à ton père, reviens au mois de décembre. Trois mois d'intervalle entre ton retour et le sien rompront ce qu'il y a de trop doux dans tes habitudes journalières, ou du moins

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pourront leur donner une autre allure. Tu sera» bien triste, je m'y attends, tout seul au milieu de nous ; maiis tu trouveras Ides hommes qui ne sont pas plus heureuxque toi et qui feront chorus pour crier contre la Providence, le gouvernement, la société, les amis, les ennemis, qui ne donnent pas à des jeunes gens de bon cœur, pleins d'esprit et de talent, mais paresseux, gueux et ennuyés, vingf mille livres detfnte pour courir le monde avec une femme charmante qui pense et agisse pour eux, A propos de jeunes gens qui courent le monde, tu sais que notre professeur de philosophie. Cousin, est maintenant à Berlin, jouissant d'une assez grande liberté en prison; l'ambassadeur l'a réclamé vivement. M. Royer- Collard a vu M. de Damas, qui trouve l'honneur du roi de France offensé dans la personne de son loyal sujet et s'y intéresse personnellement beaucoup. Je parle de sa mésaventure assez lestement, parce qu'il n'y a réellement aucun danger et qu'elle n'a effrayé personne. Je n'en suis pas moins fort impatient d'entendre sa narration. Je souhaite pour lui que cet accident lui rende un peu du sérieux qui lui va si bien. C'est maintenant un vrai maître, Ji'ayant plus ce qu'il appelait ses élèves; sa raison a tout à fait brisé ses formes, rétabli ses dimensions, et il fait un cours de motale à l'usage des belles dames qu'il fréquente. Toutes les menées démagogiques qu'on peut lui imputer doivent se borner à des lettres écrites aux professeurs prussiens poursuivis.

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« J'ai beaucoup vu, ces temps derniers, M. Delécluze. Je sais par cœur vos soirées d'hiver et son retour de Naples. Il revient avec enthousiasme sur ses souvenirs de Rome. Tout ce qu'il m'a dit de ces dames me donne un grand désir de les connaître ; ses récits suffiraient à me rendre amoureux si je voyais seulement le portrait qu'il a peint! Je passe avec lui de longues heures comme celles qu^vous passiez ensemble, en sortant de l'abbaye de la Via Babuino, à minuit, sur la place d'Espagne.

« Tout le monde va bien ici. Albert a fini sa notice, il y a mis beaucoup d'esprit. Je regrette que tu te brouilles avec la prose ; tu le sais, je n'ai pas l'oreille aux vers.

« As-tu retrouvé Fulgence à Rome ? Il entend parfaitement bien la vie : l'été en Italie et l'hiver en Allemagne.

i( Mérimée est malade depuis huit jours.

(c Adieu, je l'embrasse cojnme je t'aime.

« Sautelet. »

DeJ.'J. Ampère à André-Marie, Ampère,

Naples, 1824.

. « Mon pauvre père , les chagrins que tu as éprouvés

en mon absence m'affligent et m'attendrissent. J'ai de I. 16.

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véritables remorjds de l'avoir laissé si longtemps seul. Les pensées qui t'occupent devraient te faire du bien, elles t'en feront. Je suis loin de leur être contraire; je me sens beaucoup revenu ici aux idées, aux émotions religieuses, qui sont au fond ce qu'il y a de meilleur en nous; et quoique mon esprit repousse tout ce que je trouve d'exclusif et de terrible dans de certaines croyances, mon cœur est plus que jamais, disposé à s'Jiumilier^ à s'attendrir sous la main d'un Dieu juste et bon. Ainsi, tu ne rencontreras en moi rien qui heurtera tes sentiments ; ce qui restera de différence entre mes opinions et celles que je ne partage pas, mais sur lesquelles je ne me prononce point, ne pourra nous désunir et ne devra, pas nous occuper^ car ce serait sans fruit et sans douceur pour tous deux.

« J'allais t'annoncer mon retour d'une manière positive pour le mois de décembre, au moment oii j'ai reçu ta lettre ; tu sens bien qu'elle, n'a rien changé à mes dispositions à cet égard. Dans la liberté que tu me laisses je n'ai vu qu'un sacrifice touchant de ta volonté à mes désirs, qui me rappelle près de toi plus impérieusement qu^un ordre absolu. J'ai trop ta|;dé à t^aller consoler, et peut-être aurais-je tardé encore si la personne auprès de laquelle l'attachement le plus profond me retient ne m'avait décidé à partir sur-le-champ. J'ai souvent parlé de toi avec elle, et j'espère parler d'elle avec toi. Je lui dois tout ce que je possède de bons sentiments et

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le peu de moments doux d'une jeunesse triste... Vous êtes unis dans mon cœur pour toujours... Pardon si je parle tant d'elle, mais je vais la quitter... Ma place est retenue , je pars samedi soir. Dans six semaines je serai près de toi. Durant cet intervalle, je penserai que vous m'aimez tous deux,jç[u'on m'attend, qu'on me regrette; j'ai encore quelques amis. Dieu est bien bon de m'avoir tant donné..:

« J'espère que ma petite sœur me verra revenir avec plaisir. Dis bien à ma pauvre tante que j*ai eu plus d'un remords en songeant que mes vivacités ont pu lui déplaire quelquefois, elle qui a été si bonne, qui m'a servi de mère.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

Naples, novembre 1824.

« J'ai passé une horrible nuii!... Eh ! bon Dieu, que voulez-vous que je devienne si nous ne nous quittons pas bien... Croyez-vous que j'aurai la force d'aller jusqu'à mon père? Écoutez, madame, nous nous aimons tous deux d'une amitié vraie; ne nous faisons pas un mal irréparable. Si je croyais voir la v6tre s'altérer, ce

serait pour moi comme d'apprendre qu'un danger menace mon père... Voulez-vous me réduire au désespoir? Que vous ai-je fait? Ah! par pitié, que je vous parle ce ma-r tin ; faites-moi dire l'heure par cet homme ; si ce pouvait être avant midi ! Chaque minute me tue.

« J.-J. Ampère. »

De J.J, Ampère à Madame Récamier,

Terracine, 7 novembre 1824.

« Je viçns d'arriver ici à cinq heures et j*y resterai jusqu'à demain à trois heures. Être si près de vous comme enchaîné, perdre ce jour qui ne me rapprochera point de mon père; quelle violente tentation j'aurais de retourner à Naples par le courrier de cette nuit ! Non, je ne puis comprendre clairement que c'est bien moi qui vous ai quittée , que je fuis loin de vous pour longtemps , pour plusieurs mois ; que je me sens perdu , abandonné, accablé de fatigue. Ce matin, je m'endormais par moments, et tout de suite je vous voyais, je causais avec vous ; il m'est arrivé plusieurs fois dans un demi-sommeil d'entendre distinctement votre voix. Je regarde sans cesse ma bague et je pleure en la regardant.

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<( Je vous écris de cette auberge où nous avons vu la mer ensemble; j*ai demandé la chambre où vous étiez, elle était prise; je sliis au-dessus, j'écoute le triste bruit des vagues qui vous plaît. Quand serai-je à Venise? ' Quand verrai-je pour la première fois de votre écriture !

« Adieu. Parlez de moi à tout le monde, mais je ne puis penser qu'à vous.

« J.-J. Ampère. »

Terracine, le 8 novembre 1824.

(( Il fait aujourd'hui aussi beau*et presque aussi chaud que le jour où nous y étions ensemble, il y a quatrjs mois. La mer est aussi belle, la végétation aussi fraîche, tout enfin paraît y être resté au même point. Je suis ici la seule créature pour qui le temps ait coulé dans cet intervalle; mais moi, que je suis différent! En quel entrain j'étais du voyage de Naples! J'allais en avant, j'ailais avec vous, je saluais poyr la première fois la mer d'Italie, je la regardais par la fenêtre de votre chambre. Vous rappelez-vous que vous étiez couchée sur votre lit en me la montrant, que je vous donnai la main pour vous lever, que je vous regardai , que vous avez souri de

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ce regard , en me demandant des vers de moi que je dis sans me faire prier, malgré la présence de M"® Duvidal ? Mon Dieu , que tout cela était doux! Que j'en jouissais, que je le regrette !

a Ce matin je me suis enfoncé dans les montagnes, derrière Terracine. Je me suis assis au pied d'une chapelle abandonnée, j'ai songé à vous dans ce lieu sauvage qui ressemble au lac d'Agnano , où nous étions il y a deux jours, où je pourrais être en deux heures, et dont je serai bientôt à quatre cents lieues ! Voilà toute ma tristesse qui me reprend ^ je sui^s prêt à pleurer. Adieu , je baise votre bague.

^( J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Rome, 9 novembre 1824.

« Il pleut; je vous écris dans une chambre sombre qui donne sur une petite rue bien triste. A Naples, du moins, quand il pleut, on a sous les yeux une vaste étendue. Au lieu de la mer et de l'île de Caprée, je vois un vilain mur blanc à quatre pas de moi. J'aurais trouvé un certain soulagement à aller m'asseoir à la villa Pamphili , sur le rocher au bord de l'eau où nous avons lu

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• et retrouvé les jardins d'Armide, ou sur Pherbe, du côté de Sainte-Croix-de-Jérusalem , où nous fûmes le jour de Pîlques, ou bien à errer dans Saint-Pierre, dans le Colisée , aux bords du Tibre. Rien de tout cela ne m'est permis. Que faire des heures? Voilà à peu'près ce que seront mes matinées cet hiver à Paris ; mais au moins je verrai mon père , je penserai que ma présence lui est douce.

(( Vous me dites que mon absence vous attriste ; j Réprouve une consolation mélancolique à vous croire , je me représente qu'à cette heure-ci peut-être un mot de votre lecture vous rappelle que votre pauvre dictionnaire n'est plus là; peut-être vous cessez de lire pour penser à lui et^le regretter un peu.

« M. de Givré m'avait proposé ce matin de prendre une loge à un petit théâtre; j'avais compris que nous serions seuls , et que nous pourrions causer sans être obligés à une conversation suivie qui , avec lui , est quelquefois assez fatigante; mais bientôt M. de Gaville est arrivé. Les Jazzis de Polichinelle, les coups de théâtre, les feux d'artifice, tout le tapage de la bouffonnerie italienne, m'auraient, je crois, ennuyé dans tout autre moment, mais aujourd'hui ^il m'était insupportable. Je suis sorti avant la fm, malade dçs nerfs, et donnant au diable la maladresse de notre ami. En suivant la rue du Corso, il m'est arrivé de passer machinalement devant celle où ie demeure et de m'acheminer, par une ancienne

288 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

habitude, vers le Vicolo dei Greci. Quand je me suis aperçu de cette erreur, je suis revenu sur mes pas en soupirant.

« Me voici dans mon auberge , et je vais me coucher sans penser comme autrefois à ce que vous m'aviez dit dans la soirée et à l'heure où je pourrai vous voir le lendemain. »

10 novembre, — Ce matin le soleil avait reparu; j'ai emmené de Givré dans une voiture et je suis allé avec lui au Colisée, à la villa Pamphili et à Sajnt-Pierre; j'aurais mieux fait de rester seul; je n'ai paç été content de lui. Il est excellent -, mais il ne sait pas entrer dans le vrai d'une situation. J'étais triste, j'aurais voulu parler du fond de l'âme, impossible; quand je l'entretenais de moi, il me parlait d'un autre; enfin, il m'a fait enrager.

« J'ai dîné à l'ambassade. Le soir, M. Artaud m'a pris à part pour me faire, a-t-il dit, deux confidences importantes : la première, c'est qu'il y a. les plus grands inconvénients à ce que vous demeuriez chez lord Kinnaird, à cause de sa vie privée et politique; la seconde^ c'est que le duc de Laval revient , grâce à lui , mais en s'engageant avec le parti jésuitique. Je ne sais ce qu'il y a de sûr là dedans. Il semait tout cela de choses à sa manière sur lui, sur son influence, dans le genre que vous connaissez.

André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 289

« Je pars demain, je m'éloigne encore; vous serez un courrier sans recevoir de lettre de moi , mais pensez que j'écris tout de même et qu^elles vous arriveront.

« Adieu, adieu, je ne savais pas ce que c'était que des jours tristes.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier. ,

Ferrare, dimanche 14 novembre 1824.

« Demain soir j'arrive à Padoue et Je m'embarque sur la Brenta. Au point du jour j'entre à Venise. Je suis bien aise d'y arriver par une nuit froide à la clarté de la lune qui finit} je me sens disposé à sympathiser avec son deuil. Je ne crois pas qu'elle l'emporte beaucoup par l'air d'abandon et de grandeur passée sur Ferrare. Il y a ici quelque chose de Versailles : des grandes rues, des palais superbes, et çà et là quelques habitants. J'ai employé la demi-heure de jour qui me restait à aller voir ce qu'on va voir à Ferrare : la prison du Tasse, qui est un véritable cachot humide , bas,, malsain ; y mettre le pied fait éprouver un sentiment d'horreur et de pitié. C'est ainsi qu'on a traité votre poëte; je ne vous conseille

pas d'entrer jamais dans cet infâme lieu.

290 André-tîarie et Jean-Jacques Ampère,

« A Saint-Onufre on est saisi d'une compassion profonde pour les malheurs d'un beau génie , mais ici on est accabléj révolté, d'une si atroce, si cruelle et si absurde persécution. Tout près est la demeure princière où Alphonse s'égayait avec les belles dames et les beaux esprits du temps, tandis que le Tasse se réchauffait les mains auprès d'un misérable brasier dont on voit les restes.- Mais ce qui fait encore une impression plus douloureuse, ce sont les vers que ce pauvre captif adressait à son oppresseur, où il le comble de louanges et entre autres tendresses l'appelle mio caro. On les voit écrits de sa main à la Bibliothèque, avec la chaîne et l'encrier de l'Arioste, qui sont moins touchants. Je ne vous parle que du Tasse, parce que c'est lui qui vous intéresse ; ce voyage ne peut être pour moi ce qu'il est pour un autre , le cœur me manque ; impossible de visiter consciencieusement les galeries, les monuments, comme voulait me le persuader l'autre jour Givré, qui se fâchait parce que je luiparlais.de regarder légèrement Padoue; je suis pressé de revoir mon père, et puisque je l'ai été assez pour vous quitter, je le suis trop pour faire l'amateur de ville en ville : ^ussi suis-je venu en ligne droite. Arrivé ce matin à quatre heures à Bologne, j'en suis reparti à sept. Je comptais rejter à Venise le temps d'y recevoir les deux courriers suivants ; en partant trop vite de celte ville je craindrais de ne pas tîfouver à Turin la lettre que je vous demande de m'y adresser. Écrivez-moi deux fois

André^Marie et Jean-Jacques Ampère. 291

à Milan, puis à Lyon, puis à Paris; alors plus d'intervalle, tous les deux jours j'aurai un petit mot d'amitié, en attendant que ce soit un mot tous les jours. J'ai fait de bien beaux plans pour aller au-devant de vous. Quel voyage !

« Adieu, pensez à moi.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J, Ampère à Madame Kécamier.

Padôue, 1 5 novembre, à sept heures du soir, 1824.

« Que j'ai bien fait de gagner un jour! J'arrive ici tout à l'heure, et je vais m'embarquer sur la barque courrière qui part tous les soirs à huit heures pour Venise, où je serai demain matin à la pointe du jour. Demain je recevrai votre première lettre ; je suis venu de Rome aussi vite qu'elle, et demain, à l'ouverture des bureaux, j'espère être le premier. Ainsi je n'ai point perdu de temps, mon voyage n'est qu'une course de Naples à Venise pour venir chercher une lettre de vous. Comme le cœur me battra en la recevant ! Qu'allez-vous me dire , quelle sera la première ligne , le premier mot? voilù ce que je me demande et cherche à deviner! Et s'il

292 André'Marie et Jean-Jacques Ampère.

y avait une mauvaise nouvelle, si vous étiez malade! Je ne savais pas combien Pabsence pouvait agiter. Imaginez, madame, que je suis venu de Rome à Bologne avec cette lettre cachée, dans le paquet de Naples, qui ne s'ouvre qu'à Venise. Ainsi j'étais avec elle sans pouvoir seulement en lire l'adresse» Rien que voir votre écriture m'aurait fait plaisir, mais il n'y avait pas moyen, et, quand à Bologne il a fallu m'en séparer, c'était un peu comme de vous quitter encore une fois. Pendant les trois jours et les trois nuits que j'ai passés avec le courrier, je n'ai pu vous envoyer que de petits mots griffonnés sur l'angle de la table de la poste, tandis qu'on déposait les paquets, car nous ne nous arrêtions pas. Hier, à Ferrare, j'étais brisé.

« Ce soir, je vous écris dans un café de Padoue. Cette lettre va me suivre à Venise. Comme hier et avanthier, je suis arrivé trop tard et parti trop tôt pour que la poste fût ouverte , j'ai été obligé de laisser mes billets dans les auberges avec force recommandations, de solennelles promesses, de l'argent pour les affranchir et de magnifiques largesses. Ne manquez pas à votre promesse , je vous en supplie ; un courrier sans lettre de vous me désolerait, me mettrait dans un état violent; ce serait «comme les jours où je ne vous avais pas vue. )>

André'Marie et Jean-Jacques Ampère. 293

Venise, 16 novembre,

« Je viens de la poste, elle n'était pas encore ouverte; je vais y retourner tout à l'heure. Que les minutes sont longues 1 Venise est une fort belle chose, à peu près comme on se la figure, et qui cependant dépayse plus que toute autre ville. Je la trouve bien belle, bien bizarre et bien triste. J'aimerais à me promener en gondole avec vous ; mais non , j'ai assez souffert en barque. • J'entends de ma chambre sonner la vieille cloche de Saint-Marc, que vous entendrez sonner aussi, mais que nous n'entendrons jamais sonner ensemble. Je retourneà la poste.

« Point de lettres ! Je ne puis rien y comprendre, je suis sûr que. vous avez écrit ; je suis au désespoir, l'autre courrier ne vient que jeudi! Je trouve une lettre de mon père, dans le même sens que la précédente; une lettre de ma tante, bonne, mais glacée. Je n'ai que vous pour appui , pour espoir, ne m'abandonnez pas. Mon Dieu ! que j'étais loin de m'attendre à cela! Ma lettre vous aurait-elle déplu? Ne m'aimez-vous plus? Êtes- vous malade? Si vous saviez comme je suis triste !

« J.-J. Ampère. »

294 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

* Venise, le 1 6 novembre 1824.

« Je m'assieds à ma table pour vous écrire , la mort dans Tâme. Mon désappointement, en ne recevant point de lettre de vous, m'a jeté dans un abattement que je ne puis exprimer, seul dans cette ville ^ où personne ne me connaît , où il est impossible que je sorte pour aller voir quelqu'un , et que ma porte s'ouvre pour laisser entrer même un indifférent. Dans cet isolement absolu, si nouveau pour moi, ne pas entendre parler de vous, quand depuis tant de jours j'attends un mot pour me rendre la vie, pour rattacher ce présent bizarre, qui me fait l'effet d'un rêve douloureux, à tput mon passé. Cet état m'accable, je ne sais que devenir ; à cela se joint la fatigue de toute cette semaine. J'ai d'abord essayé de regarder les curiosités, puis, dans une sorte d'étourdissement, je me suis mis à errer sans but sur la place Saint-Marc. Je m'asseyais n'en pouvant plus, je me levais d'agitation, j'avais froid dans tout le corps et la tête brûlante. Bientôt la fièvre m'a pris; j'allais au hasard et avec impatience dans ces rues étroites et tournantes de Venise, incapable de travailler, de lire, de voir ; enfin j'ai atteint la nuit, je vais me coucher. Je ne

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me pressais ainsi que pour arriver presque aussitôt que votre lettre ; je ne croyais pas tant la devancer. »

17 novembre.

« Ce matin, après avoir couru les églises, qui vraiment sont ici plus belles que partout ailleurs, même qu'à Rome, j*ai repris ma gondole et suis allé voir les moines arméniens dans l'île Saint- Lazare; la Société asiatique m'a mis de suite en pays de connaissance. Ce qui m'a le plus frappé chez les bons religieux , c'est l'embarras de ces pauvres gens qui , dans leurs publications, doivent respecter le pape parce qu'ils sont catholiques, et le grand mufti parce qu'ils sont sujets de la Turquie. Puis j'ai été au Lido^ où l'on entend le bruit des flots de la pleine mer; ce bruit m'a rappelé Naples. Je suis revenu tristement dans la gondole ; en descendant au Jardin public, là^ fe suis resté deux heures à réfléchir à ma destinée.

« Aujourd'hui je recevrai votre lettre, c'est un espoir qui ne peut pas être trompé ; cependant je crains, j'ai été si étonné, si accablé l'autre jour! Il y a encore une heure à attendre, que devenir?

« Enfin il est arrivé, voici un mot de vous, je suis ravi , transporté : ce que vous me dites est précisément ce que je voulais, ce que j'espérais. Chaque mot de votre lettre est délicieux à lire. Comme j'ai décjiiré l'enveloppe.

296 André'Marie et Jean-Jacques Ampère»

tomme j'ai été ému, comme je vous aime! Mais pourquoi ne m'avoir pas écrit le mardi , comme nous en étions convenus? J'ai tant souffert l Oh I ne manquez pas un courrier. Adieu , je ne croyais pas pouvoir être encore si heureux. »

18 novembre. Venise. — a Ce que je trouve vraiment de frappant ici, c'est l'aspect de la ville vue des lagunes à quelque distance ; car l'intérieur, avec ses canaux qui ressemblent à des égouts, est en général fort laid. Je n'ai rien vu dont il soit aussi impossible de donner l'idée par la description que l'église Saint-Marc. C'est une bizarrerie imposante qui subjugue l'imagination et plaît comme un conte des Mille et une Nuits, comme VAriostey comme la Tempite de Shakespeare, par le mélange des genres et l'incohérence des formes : de l'arabe, du gothique, du grec de Constantinople, des sculptures de la Renaissance d'un goût pur et délicat, des mosaïques du XII* siècle et des peintures de Paul Véronèse, des bas-reliefs égyptiens, persans, les dépouilles de l'Orient , les débris de la Grèce, les conceptions du moyen âge. Tout cela est accumulé d'une manière fantastique. Des choses curieuses aussi sont les salles où s'assemblaient les nobles de Venise, leurs bancs de noyer et les portes de cèdre enlevées à Sainte-Sophie. En ce lieu aujourd'hui j'ai remarqué sur la table un crucifix et le Code Napoléon. A chacune de mes impressions je pensais que vous la par-

André-Marine et Jean- Jacques Ampère, 297

tageriez. Gomme tout cela fût mieux entré dans mon âme si je l'eusse regardé avec vous! C'est vous qui animez tout en moi,, et ce que j'ai vu m'a apparu moins fortement quand je l'avais soùs les yeux, que tout à l'heure en vous le racontant.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Milan, 26 novembre 1824.

cf Aujourd'hui, poursuivi d'idées sinistres, il m'était tout à fait impossible d'endurer le poids des heures. Incapable de lire, de travailler, de rester assis, je suis allé dans la cathédrale, où je suis resté quelque temps à errer. Là, j'ai bien senti que mon voyage est une absurdité cruelle s'il n'est destiné à faire quelque bien; j'ai pris devant, Dieu la résolution d'en faire à mon père, à ma tante, à ma sœur. Mais en aurai-je la force ? Ah ! j'éprouve ici un regret bien profond de vous avoir quittée! Je m'attendais à de Tisolement, de l'abandon, à une vie pâle et triste; mais si j'eusse pu prévoir le degré d'amertume, d'agitation, cette rage qui me prend par moment en songeant au mal que je me suis fait, à celui que je

me prépare , je ne serais certainement pas parti. Mais je f. 17.

298 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

ne voyais tout cela que confusément; je ne le vois si vivement que depuis votre lettre : en m'ébranlant tout entier par la crainte d'un danger pour vous, elle m'a appris tout ce que j'avais à souffrir. Je suis horriblement bouleversé, mais je vous aime plus que jamais; je vous aimerai toujours, toujours davantage.

« J.-J. Ampère. »

De J.^J, Ampère à Madame Récamier,

Turin, 29 novembre 1824.

(( J'arrive ici. Ce soir le bureau est fermé, ce n'est que demain à neuf heures que je recevrai cette lettre qm doit me rassurer ou m'alarmer. Une heure après je pars pour Lyon, où je serai samedi malin; là encore j'espère recevoir un mot de vous. Et puis Paris, où je pourrai compter sur un courrier régulier. Mais celui de demain, que va-t-il me dire? Que je suis inquiet 1 ;)

30 novembre, — « Je viens de la poste où il n'y a rien. Je suis d'une inquiétude extrême. N'auriez-vous pas reçu mes lettres et voudriez-vous me faire une telle peine .f^ Non, cela ne se peut. Seriez-vous plus malade ?

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, ' 299

Rî. Ballanche me Teût écrit! Tout est moins alarmant qu'un tel silence. Est-ce tout simplement un de ces retards si ordinaires dans les calculs que l'on fait ? Je l'espère. Mais que cela est cruel ! J'ai suivi ponctuellement l'ordre que je vous avais tracé : trois à Venise, deux à Milan. Je les ai reçues ces deux-là, dès lors je n'ai plus rien attendu, je suis venu ici. Le courrier est arrivé hier : étaitce celui qui ne m'avait rien apporté à Milan ? Cela me paraît probable. Je m'y perds.

« Adieu, adieu, je suis bien malheureux.

« J.-J. Ampère. »

D^ André-Marie Anipère à J.-J, Ampère,-

Paris, 30 novembre 1824.

« Cher fils, comment t'exprimer à quel point j'ai été touché de la résolution subite que tu as prise i J'aime mes ennuis, sans eux je ne saurais pas combien je te suis cher. Les âmes angéliques qui veillaient sur moi ici-bas veillent et prient encore au ciel. Il fallait que je souffrisse tout ce que j'ai souffert pour me ramener à la vérité que j'avais si inconcevablement abandonnée I

« Je t'écris le jour de Saint-André. Tu sais que c'est

}00 • André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

ce jour-là, il y a huit ans, que *

« Albine m'a joué hier une pièce de musique comme accompagnement des fleurs qu'on me donnait ; il me semble que ta sœur s'est perfectionnée. Nous parlons sans cesse de toi.

« J'ai commencé hier mon cours au Collège de France , aujourd'hui à l'École polytechnique.

« Je te supplie de voir Bredin en passant à Lyon ; il est abîmé de douleurs j, on a exigé que sa femme cessât de demeurer à l'École vétérinaire.

« Ah! mon fils, que ta vue mettra de calme dans mon âme si agitée !

(( Adieu, ai-je besoin de te répéter ce que ma soeur et Albine sentent pour toi ?

« A. Ampère. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

paris, ce samedi ii décembre 1824.

« Enfin j'ai un moment bien doux, madame, après tant de jours si pénibles. Je reçois le petit mot de Rome ; vous n'êtes plus malade , vous m'écrivez , vous n'êtes

I. La feuille est coupée ici. — Il y a huit ans, André-Marie est retourné au catholicisme.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, joi

pas fâchée contre moi. Et enfin vous voilà un peu plus près de la France*. Je suis, comme vous, dans tout Tétourdissement de l'arrivée,

« J'ai trouvé mon père d'une tristesse et d'un abattement que ma présence a moins dissipés que je ne l'espérais. Cependant je crois qu'il était bien heureux de me revoir; j'attends plus de l'habitude de nos conversations, de l'intérêt qu'il prendra à mes travaux, âmes succès, si j'en ai; il pense toujours à faire jouer Rose-monde. Ce pauvre père avait vraiment, par l'isolement, l'absence de communication de ses pensées , commencé à se livrer à des imaginations sombres dont j'aurai bien de la peine à le délivrer. Que tout cela serait-il devenu si mon absence se fût prolongée ? J'ai appris des événements de famille qui m'ont encore affligé. Je suis entouré de gens bien malheureux ; je ne veux m'occuper que de la destinée des autres. La seuje pour laquelle je ne puisse rien est la mienne.

« J'ai vu M. Récamier et M. Paul David. Demain je dois dîner avec eux.

c< Adieu, madame, j'espère un peu qu'à présent que nous sommes tous deux fixés, il y aura plus de régularité dans notre correspondance.

« J.-J. Ampère. ;>

I. Mme Récamier avait quitté Naples pour Rome. {Note de Jean- Jacques Ampère.)

302 André-Marie et Jean-Jaccjues Ampère.

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Paris, 22 décembre 1824.

<( J*ai diné aujourd'hui avec ces messieurs; vous jugez si on a parlé de vous, de M. Balianche, du duc de Laval.

« J*ai remis à M. Récamier l'épingle, dont il a été charmé; celle de mon père a eu le plus grand succès, et ma sœur a été enchantée du collier^ pour lequel elle vous faij mille remercîments ; il est vraiment bien joli et j'aurai beaucoup de plaisir à l'en voir parée.

a J'ai vu hier M. Delécluze, à qui j'ai montré ce que vous m'écrivez pour lui. Il est très-bon, m'a embrassé à plusieurs, reprises , comme on embrasserait son fils. J'ai été reçu fort cor^dialement par mes autres amis; mais malheureusement je me sens un peu froid pour ma famille. Ma tante et ma 'sœur sont aussi bonnes et aussi sérieuses que jamais. Mon absence a forcé mon père à se replier sur lui-même. Demain M. de Lamennais dîne à la maison ; dans toute autre circonstance, ce serait pour moi un grand plaisir de voir cet homme distingué. »

1 3 décembre, -7- « Je sens enfin celte amertume de tristesse qui suit l'étourdissement. Jusqu'ici l'excitation

André'Marle et Jean-Jacques Ampère, 303

d'un voyage précipité m'avait soutenu ; le premier jour de mon arrivée il en a été de même : j'avais reçu un mot de vous , j'étais si bien disposé ; les nouveaux visages^ les reconnaissances, les embrassades, tout cela empêche de sentir vivement quoi que ce soit et amortit la tristesse. Cet état a duré jusqu'à ce que M. Delécluze se soit mis à me parler de Rome: tout s'est réveillé, je l'ai arrêté aux premiers mots, je souffrais trop de tout ce qu'il me rappelait. Demain, si je reçois un mot, j'aurai un moment doux. Il faut passer huit jours à courir pour dire: « Me voilà. » Cette vie m'impatiente et ne m'occupe pas; mais elle va finir et je tâcherai de travailler, c'est réellement pour cela que je suis fait.

Minuit. — a Mon père vient de rentrer; je l'ai amené à parler de ses découvertes, j'ai vu que je lui faisais plaisir, il va se coucher moins triste. Peu à peu j'espère ainsi calmer et rasséréner son âme. Vous partagerez la joie que cet espoir me cause, tout faible qu'il est. Adieu, adieu,

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Paris , mardi 14 décembre 1824.

« Que VOUS êtes bonne d'être triste de ce que j'ai été si malheureux en ne recevant point de vos nouvelles! Je suis maintenant désolé en pensant à toutes les lettres dans le même sens que' vous devez recevoir. Enfin aujourd'hui était mon bon jour, je suis allé au Musée pour la première fois. Là, j*ai retrouvé Rome dans les tableaux de Robert et de Schnetz, qui sont à peu près, je' crois, ce qu'il y a de mieux au Salon. Puisque vous lisez les articles de M. Delécluze, vous avez vu que l'exposition de cette année est un combat entre l'école de David et les romantiques. Cela promet, sous une forme quelconque, un élan nouveau aux arts en France, quç la littérature est appelée sans doute à partager. Je crois que nous sommes à la veille d'un siècle littéraire. Dieu veuille que tout cela tourne bien! M. Lebrun, qui est le romantique du Théâtre-Français, sera joué au commencement de janvier. Ces jours-ci, on va donner Cermanicus, Cette pièce, ainsi que Léonidas^ de Pichat, et Virginie^de Guiraud, que la censure avait défendues et qui vont être jouées immédiatement après le Cid d'Andalousie^ forment un encombrement qui rend particulièrement impossible d'arriver cet hiver. Ainsi, il n'y a pas à y penser.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 305

« J'ai dîné aujourd'hui avec M. de Lamennais, qui m'a beaucoup plu. Il est extrêmement petit et mesquin , a l'air jeune, la figure pâle, les manières simples. Il n'a guère parlé que de sujets^ étrangers à ses idées, a dit des choses pleines de bon sens sur Rome, qui montrent qu'il l'a bien sentie. Il n'a pas fait une phrase, c'est un homme parfaitement naturel. Le soir, au coin du feu, il nous a tranquillement exposé son système sur le ciel, l'enfer, la terre et. la fin du monde, qui, selon lui, est proche, parce qu'il remarque à la fois un immense besoin de vérité, de perfection, d'ordre, et un progrès effrayant de l'erreur et du mal. Ce double mouvement ne peut durer longtemps, dit-il , sans que l'homme , dont l'état sur la terre n'est ni le bien ni le mal absolu, ne se fixe ou dans un de ces états, le ciel, ou dans l'autre, l'enfer. Il croit dans le paradis à un bonheur progressif. Pour l'enfer, regardant le néant comme le mal infini , et les damnés en étant infiniment éloignés, il trouve dans leur état un triomphe infini de la volonté divine. Tel est l'ensemble de son système, qu'il débite d'une voix tranquille, de Tair d'une convicticîti profonde. Il vous parle avec le. même calme des miracles du prince Hohenloë, et dit froidement que lui-même a vu beaucoup de miracles : il est fanatique en dedans. Se le crois très-sincêre, trèssystématique et très-bon. »

Mercredi i j . — v On est ici fort inquiet de M. Cousin ;

3o6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

le gouvernement paraît l*avoir tout à fait abandonné. Ce qui me préoccupe le plus, c'est sa santé. Sa pauvre mère, qu'il soutenait, ne sait ce qu^il est devenu, ne veut croire personne, et s'imagine qu'on lui cache sa mort. Y a-t-il quelque chose de raisonnable à tenter ? dans ce cas je m'en remets à vous.

« M. Paul m'a appris que M. Ballanche a écrit sur ks plébéiens de Rome : cela doit être plein de sagacité, de finesse et d'originalité.

« Vos petites soirées ont donc recommencé ? Je vois d'ici cette excellente princesse * entrer d'un air serein avec cette pauvre Lina qui semble si bonne ; le duc de Laval qui jette en avant un principe de discussion pour le plaisir de la faire naître ; vous dont l'attention fine l'encourage ; M"^ Amélie qui le combat avec beaucoup de bon sens e| de bon goût^, M. Ballanche qui sourit; lord Kinnaird qui plaisatKe ; et ce bon Givré qui s'avance - d'un air un peu empesé et dit bien,* mais hors de mesure. Qui avez-vous encore cet hiver i Donnez-moi quelques détails pour que, dans mes soirées solitaires, je puisse me transporter en esprit au palais Colonna.

« L'amitié, l'imagination et le travail, c'est de cela seulement que je puis vivre ; j'en ai besoin, je m'efforce de prendre à ce qui m'environne, je n'ai jamais eu une tristesse aussi réelle au fond du cœur.

I. La princesse Lignotinska, dont le fils a péri depuis si malheureusement à Francfort, en 1848. (Note de Jean^ Jacques Ampère.)

André'Mârie et Jean-Jacques Ampère, 307

« Mais je me suis trop lamenté en vous écrivant : cette mélancolie sur moi-même finirait par vous ennuyer. Je vous parlerai de ce que je verrai. Pourquoi vous répéter en cent façons que j^ai la mort au fond du cœur? Oui, la mort et vous.

« Adieu, conservez-moi votre amitié, avec elle je puis encore exister.

ft J,-J. Ampère. »

De J.'J, Ampère à Madame Récamier,

Paris, 16 décembre 1824.

« J*ai entrevu Talma à la répétition de Germanicus ; il m'a demandé de vos nouvelles, et m'a témoigné tout son regret de ne pouvoir aller d'où je viens. C'est encore une personne dont la vue se lie à votre souvenir; je Tai rencontré pour la première fois à l'Abbaye, c'est vous qui m'avez mis en rapport avec lui, c'est à vous que je dois rintérêt qu'il m'a montré depuis. Vous êtes entrct moi et lui. Je le verrai souvent, non par utilité, puisqu'il n'y a nul espoir pour cette année, mais pour le plaisir de mieux connaître un homme si supérieur, si bon, et de causer quelquefois de vous.

« Adieu, à demain. »

3o8 André- Marie et Jean^Jacques Ampère.

17 décembre. — « J'ai vu ce soir M. Delécluze, qui a reçu une lettre de M. Artaud. Il est triste d'apprendre par un autre de vos nouvelles. Demain serai-je plus heureux ? Quand on ne reçoit point de lettres, on voit combien elles ôtent d'amertume à l'absence. Demain je me mettrai à travailler, si j'ai un mot de Rome; sans cela; mon ouvrage sera mauvais. J'ai commencé aujourd'hui l'hébreu ; par un grand hasard, ce cours, celui de mon père et celui de M. de Rémusat se trouvent les mêmes jours (deux fois par semaine), et se suivent tous les trois ; ainsi, cela ne me fait presque point perdre de temps.. D'ailleurs, cela me ramène à Rachel; l'étude d'une langue fait entrer profondément dans le caractère du peuple qui la parle, et en lisant Jérémie et Isaïe en hébreu, j'apprendrai à mieux faire parler Rubçn en français. ,

« Adieu, vos petits mots sont si charmants, me font tant de bien ! ne m'en privez pas. »

18 décembre. — a Je reçois votre lettre du 30. Ce que vous me dites des deux courriers me rassure sur le .silence du dernier. Vous êtes charmante, vos lettres sont plus aimables, plus touchantes les unes que les autres ; je sens mieux que jamais que notre amitié est pour la vie. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 309

De J.-J. Ampère à Madame Récamier,

Paris, le 18 décembre 1824.

« Voilà mon premier jour de travail. J^ai éprouvé une espèce de plaisir un peu sombre à passer la journée dans ma chambre, tantôt lisant, tantôt essayant d'écrire, tantôt m'arrêtant pour rêver.

« Tout ce que je lis sur les Juifs me frappe bien vivement. Ce. sentiment de haine pour lés autres peuples , d'indomptable fierté en raison du choix de Dieu qui les soutient et les relève dans la plus profonde dégradation où les ont plongés les peuples modernes, cet invincible espoir fondé sur d'antiques promesses, ce mélange d'irritation et de patience, de fanatisme et de ruse, se retrouve à toutes les époques. Je le rencontre, soit que je l'étudié à la source, dans celui qui a fait le peuple juif ce qu'il est, Moïse; soit que je le suive dans les prophètes, qui ont tous exprimé le sentiment national héréditaire ; soit que je le découvre encore dans les derniers dépositaires de ces traditions de haine et d'orgueil, dans ces Juifs, avilis sans doute, mais qui, au sein de leur bassesse, croient et espèrent, comme leurs aïeux, que la terre leur sera donnée. Pourrais-je dans Ruben retracer quelque chose de tout cela? Quant au rôle qu'il joue dans ma pièce , ce que je lis me rassure toujours de plus en

310 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

plus. J'ai trouvé des choses positives et très-curieuses sur l'influence et le pouvoir des Juifs au XII® siècle, surtout en Espagne. Jamais époque ne fut plus favoral^le pour attendre Taccomplissement de la chimère de leur rétablissement en corps de nation , chimère qu'ils n'ont jamais cessé de nourrir.

« Ce soir je suî^ allé chez M. Cuvier, où mon père attachait, je ne sais pourquoi, une excessive importance à me mener. Comme je ne suis revenu à Paris que pour lui faire tous les petits plaisirs qui dépendront de moi, je n'ai pas voulu lui refuser cette satisfaction. M. Cuvier. a une manière froide et un air important qui ne sont point de mon goût ; j'avais toutes les peines du monde à articuler les réponses polies qu'il fallait faire à ce qu'il m^a dit d'obligeant. J'ai vu là M. de Humboldt, qui m'a demandé de vos nouvelles. »

19 décembre. — « Je viens de lire des conversations de lord Byron qu'on a publiées depuis sa inort ; quand j'ai lu quelque chose de lui ou sur lui, il m'en reste toujours un peu de trouble dans l'âme.

a Vous me demandez Venise '; l'élégie est presque terminée; il me reste une trentaine de vers à faire, j'attendrai pour vous l'envoyer. J'espère qu'elle vous satisfera pleinement sous un rapport: Iç nôtre y est établi tel qu'il

I. Élégie imprimée dans le recueil de poésies de J.-J. Ampère.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 3 1 1

a été avec une clarté qui ne laisse rien à désirer, et ne permet de rien soupçonner ; dès les premiers vers vous serez rassurée complètement. Mais je n'ai pu m'empêcher d'exprimer avec la même candeur un regret qu'il faut me pardonner : le regret, de ce qui aurait pu être, est le sentiment le plus profond de mon cœur; je n'ai pu l'y. contenir, et.j'ai osé dire une fois ce que je ne dirai plus. « Ce soir je reçois une lettre de Givré ; ce n'est pas la sienne que j'attendais. Du moinç, elle m'empêche d'être inquiet, mais vous savez qu'il y a une pire inquiétude. Adieu, madame.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J, Ampère à' Madame Récamier.

Paris, 22 décembre 1824.

« Je suis plus content de ma journée d'aujourd'hui que de celle d'hier : j'ai travaillé, j'ai achevé l'élégie de Venise, je n'ai plus qu'à la mettre au net , et vous la recevrez par le prochain courrier. J'ai fait aussi de petits arrangements que je crois assez heureux pour le cinquième acte de la Juive. Plus je considère et plus je perfectionne mon plan, plus il me semble qu'il y a là les éléments du succès, Q}xe j'aurais de plaisir à vous en voir

î 1 2 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

témoin ! Ce serait encore quelque chose de bon que je vous devrais : sentiment moral, poésie, goût du travail ,. ce que je puis avoir d'idées justes sur les choses de ce monde, ce que je pourrai avoir de renommée , tout cela c*est à vous que j'en suis redevable. Qu'il m'est doux de me le dire et de vous le dire 1 II a fallu l'acheter, je l'ai payé un peu cher, grâce à ma folle tête, mais pas trop cher puisque j'y ai gagné une chose qui, à elle seule, vaut mieux que tout le reste : votre amitié !

i( Il faut vous parler un peu de ce qui se passe ici. L'on a donné avant-hier la première représentation de la reprise de Germanicus , qui a complètement réussi. La seule tragédie qui ait eu du succès avant Germanicus et depuis Jeanne Shore^ c'est le Fiesque de M. Ancelot. Le sujet me paraît être un de ceux qui conviennent le moins à cet auteur, que son talent porte à la pompe du style , tandis que, pour peindre pne conspiration conçue et conduite au milieu des plaisirs par un jeune noble de Gênes dans le XVII® siècle, une conspiration presque de salon, il fallait, à ce qu'il me semble, un style d'une élégante familiarité, qui touchât à celui de la haute comédie , qui ne ressemblât pas à celui de Schiller, trop souvent boursouflé et trivial , mais qui ressemblât encore moins à celui d'Athalie ou même de Britannicus. Lavigne travaille à une Mort de Louis XL C'est un sujet que mon ami Walter Scott a rendu difficile , mais dans lequel il est au moins sûr qu'il mettra beaucoup de talent. Je

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. j i j

compte sur la flexibilité qu'il a déjà prouvée. Je viens de lire le discours du roi. Vous le recevrez en même temps que cette lettre, vous verrez qu'il n'y est question ni de l'Amérique ni de la Grèce, et qu'on y annonce la loi des rentes : c'est encore une de vos prédictions accomplies. Cela va amener de belles discussions financières; je regretterai bien de ne pas les lire à M. le duc de Laval, tout innocent que j'étais des arguments que j'articulais avec l'air d'une conviction si assurée. Je regrette aussi les autres discussions politiques qu'il me permettait avec lui, et que son esprit et sa bonté savaient rendre si agréables et si faciles..

« Adieu, madame, voilà bien des nouvelles ! Où est le bon temps , celui où nous ne les savions pas ? où la grande affaire était de se demander si nous irions à Saint- Pierre par Ponte-Mole, ou sur le chemin d'Albano par Saint- Jean de Latran? Que je regrette ce temps-là! Que j'étais heureux, du moins en comparaison !

« Un tendre adieu.

« J.-J. Ampère. »

iS

3 14 André^Marie et Jean-Jacques Ampère.

De J.-J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, 23 décembre '1824:

« Je viens de voir les peintures de Gros à la coupole Sainte- Geneviève; elles m'ont rappelé tout ce que j'ai vu de plus beau en ce genre en Italie. Il y a surtout là une figure de Clovis qui m'a bien frappé. A côté de la belle et douce figure de Clotilde agenouillée , à genoux aussi est Clovis qu'elle semble engager à prier ; lui, baisse sa tête couverte de ses longs cheveux blonds, à peu près comme un taureau baisse le front quand on lui présente le joug, et on n'est pas bien sûr en le regardant qu^il ne soit pas prêt à la relever. Il a l'air d'un homme qui cède à une impulsion supérieure qu'il ne comprend pas bien , il paraît s'étonner de ce qu'il fait. Tout cela est admirablement rendu , non-seulement dans l'expression du visage , mais dans l'attitude et le mouvement de toute la figure.

«Charlemagne est fort beau, mais, selon moi, un peu trop en colère. Il a un genou en terre, et, la manière dont il regarde le globe impérial qu'il a dans la main, fait un peu trop penser à un joueur de boule qui prépare un coup superbe. Louis XVI a l'air trop bourgepis. Assis sur un nuage, daijs une espèce de robe de chambre, il rappelle le triomphe des maris montant au ciel en bonnets

André-Marie et Jean- Jacques Ampère, 3 1 5

— ■ I ■ ■ I / I ■ Il

% de coton, dans les Petites Danaïdes, Malgré cette dernière impression , qui m'a fait rire , la coupole de Gros est certainement un chef-d'œuvre. >>

24 décembre, r— « J'ai combattu, aujourd'hui ma tristesse à force de travail : c'est la seule arme que je veuille et puisse lui opposer. Quelque mécontentement qu'on ait du sort , c'est quelque chose que de pouvoir, comme j'ai fait ce matin , passer de l'exposition que faisait mon père des lois les plus curieuses de la nature, à la lecture d'un vieil historien chinois racontant les temps qui ont suivi le déluge , et de là à celle des prophéties de Jérémie dans leur langue, que je n'ai pas résisté à étudier. Ce soir, je me suis transporté dans cette Grèce moderne que vous aimez tant , par la^lecture d'un ouvrage composé avec beaucoup de goût et de talent , le recueil de ses chants populaires, par M. Fauriel. En lisant l'histoire qu'il a faite des guerres merveilleuses de la petite peuplade des Souliotes contre toutes les force d'Ali-Pacha , ce trait-ci m'a frappé par son étrangeté et par l'énergie bizarre de désespoir qu'il suppose : Vers la fin de ces guerres, quand cette nation courageuse avait presque entièrement péri , pendant un combat que livraient aux troupes nombreuses des Turcs quelques désespérés, soixante femmes se rassemblent sur une éminence escarpée , au piied de laquelle était un torrent qui se brisait sur des pointes de rocher, et là, résolues à tout prix de ne

} i6 André' Marie et Jean-Jacques Ampère^

>m' ■ I ■ I II ...... I . .111. ,1 , ^

pas tomber entre les mains des Turcs , elles jettent leurs enfants dans le précipice, ensuite elles se prennent par la main , commencent une danse en rond au bord du goufFre , et à chaque tour une d'elles se jette dans l'abîme, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus. L'idée de cette affreuse danse m'a fait frissonner, et m'a inspiré une espèce de chant court et brusque, à la manière de ceux qu'a traduits M. Fauriel; vous le trouverez après mon élégie que je vous envoie,

« Enfin , dites-moi sincèrement ce que vous pensez des deux; à distance, l'amour-propre n'est pas si irritable. On paye assez cher cet avantage.

(c J.-J. Ampère. »

De J,'J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, 30 décembre 1824.

a Aujourd'hui je n'avais pas d'espoir, ce n'est pas jour de courrier ; aurais-je cru que ce dût être pour moi une consolation que de ne rien attendre? Mon père m'a parlé avec épanchement de sa vie, de ses chagrins ; il a été bien malheureux, il est si bon !

oc Ce soir j'ai été à l'Odéon pour la première fois : je n'avais pas encore pensé à aller réclamer mes entrées.

André'Marie et Jean-Jacques Ampère. J 17

On donnait Tartuffe; vous rappelez-vous que nous avons été une fois voir cette pièce dans une loge de Pavantscène, nous deux tout seuls? J'ai pensé à ce jour-là; je me rappelle vivement le plaisir que me fit ce coup de tête innocent.

« Je cherche* k perdre de vue le présent qui me pèse, en rêvant à l'avenir prochain; dans moins de quatre mois vous reviendrez, ce sera le temps des beaux jours. Nous serons tristes, mais nous le serons ensemble. Si je vous voyais heureuse, ce serait pour moi une grande consolation; mais en sera-t-il ainsi?

3 1 décembre, onze heures et demie, — ^a L'année va

finir. Malheureusement, je n'ai aucune parole douce pour

saluer celle qui commence ; ma mélancolie habituelle, qui

jusqu'ici était tolérable, s'est changée aujourd'hui en un

accès de rage , aussi vous m'avez trop abandonné. Que

voulez-vous que je devienne avec des facultés que je

sens en moi, ce besoin d'activité, cette puissance d'agir,

et ce je ne sais quoi au fond de l'âme qui éteint tout,

qui me tue sourdement ? Oh ! je sais bien ce que c'est :

c'est une vie mal prise, c'est une jeunesse manquée.

Oh! si j'avais vu seulement en vous une amie, si mon

cœur ne s^était pas usé en rêveries douloureuses, il ne

serait pas languissant et brisé comme il est maintenant.

Ayez donc pitié d'un malade à qui vous avez fait tant de

mal et qui n'a que vous. Oui, de la pitié, de la pitié. Je I. 18.

I lllll""l I .

318 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

souffre par ma faute, mais enfin je souffre horriblement. « Adieu. Ce que j'éprouve aujourd'hui s'accumulait depuis mon arrivée, il fallait que cela éclatât. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?

• <f J.-J. A]»1PÈRE. »

De J*'J, Ampère à Madame Récamier.

-Paris, 7 janvier 182J.

« Je ne puis prendre à rien. Plein d'envie de travailler, le travail m'est impossible; le spectacle ne me tente guère , je n'ai pas été une fois aux Français depuis mon retour, le sort de mes ouvrages m'importe peu ; je ne fais rien pour les autres, et toute mon occupation est d'imaginer le meilleur moyen d'arriver au soir sans trop m'apercevoir de la longueur de la journée. J'ai recours à toutes mes anciennes ressources, langues, sciences, conversations, lectures; tout cela me saisit beaucoup moins vivement que par le passé. Quand le cœur est vide, il est exposé aux tentations les plus misérables, et je crains le moment où les distractions honnêtes ne me suffiront plus. » '

9 janvier^ — « Pardonnez-moi ce que j'écrivais

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 519

hier : ne faut-il pas que vous connaissiez aussi mes mau- • vaises pensées ? c'est à vous de m'en défendre. Mais pourquoi m'abandonner quand vous m'êtes plus que jamais nécessaire, quand vous seule pouvez me soutenir? Jamais mon imagination ne rêva aussi vivement , aussi pleinement, le bonheur qu'elle voudrait. Toute mon âme, qui se retire successivement de ce qui l'occupait, se concentre et se fixe sur ce désir profond : aimer, être aimé tout à fait, ne fût-ce qu'un jour ! C'est vous qui, par une action lente et insensible, avez développé ce sentiment qui s'est enraciné en moi. En même temps, votre souvenir, votre image, est trop avant dans mon cœur pour lui permettre de s'attacher ailleurs. Vous m'avez fait bien du mal : vous m'avez donné le besoin d'aimer, et vous m'avez rendu très-difficile. Au raQÎns toute votre amitié!

<( J.-J. Ampère. »

De J.-J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 10 janvier 1825.

« Enfin votre délicieuse petite lettre arrive. Je la lis avec rarvissement. Je m'accuse, je vous remercie, je suis heureux, je sens que mon existence qui me semblait interrompue, va se renouer. Je voudrais que le courrier par-

■•WB^FWBPF*-»"^*"

}2o André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

tît de suite pour vous dire tout Je plaisir que vous me faites. Vous me parlez de ma famille : mon père me paraît ^ beaucoup moins triste qu'à mon arrivée. Malheureusement pour lui, ma première tragédie n'a aucune chance avant rhiver prochain. Il voudrait voir la seconde avancer rapidement, moi aussi; mais ce que j'avais prévu est arrivé : j'ai tout mon temps, mon travail est préparé, et je ne trouve pas en moi la verve de l'exécuter. Par complaisance, je* me mets devant ma table, je fais quelques vers, en m'apercevant bientôt que des vers de complais sance ne sont jamais bons, et je m'arrête de peur de me dégoûter de l'ouvrage en le gâtant. Ce découragement tenait, je crois, beaucoup à votre silence ; j'espère que je vais me ranimer. C'est à vous à ne pas me délaisser, car je ne serais capable de rien, et je vous rends responsable de toutes les belles choses que je ne ferai pas.

« M. Paul David me dit que votre retour est fixé pour les premiers jours de mai. Puisque vous devez partir le 3 ou le 4 avril de Rome , vous serez ici à cette époque; mais quatre mois, c'est tellement long! Je suis très-frappé maintenant de la longueur du temps. En Italie, sa rapidit4 me confondait : ce n'est certes pas que je fusse heureux, mais j'étais près de vous.

tt Adieu, adieu, n'oubliez pas combien je vous aime.

« J.-J. Ampère.-»

André-Marie et Jean^Jacques Ampère, 3 2 1

De J.-J, Ampère à Madame Récamier,

Paris, II janvier 1825.

« Tout ce que vous me dites de l'année sainte est bien finement senti. Vous avez une imagination religieuse, mais une imagination de bonne foi, qui n'a pas un parti pris de se monter sur tout à tort et à travers ; il y a dans vos émotions du naturel et du goût. J'ai parlé de vous à mon père à cœur ouvert ; du bien que me faisait votre amitié, du mal que me faisait votre absence ; combien j'avais été agité à cause de vous, et du vide profond que cette agitation m'avait laissé. Il trouve un moyen simple de le remplir, c'est de me marier, mais je crains de le faire attendre un peu avant de lui donner ce plaisir-là. On ne retourne pas son cœur comme un gant ; et d'ailleurs, avec mon caractère, mes idées, mon imagination, ma situation dans ce monde, pourrais-je, voudrai-je, devrais-je me marier? »

12 janvier, — « Vous me demandez si je travaille à la Juive. Depuis quelques jours je ne pouvais faire un vers, mais votre lettre est venue, et tout de suite j'ai retrouvé de la verve.

« Adieu, madame, si M. et M""^ Lefèvre sont à Rome, ne m'oubliez pas auprès d'eux. Dites bien à M. le duc

322 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

de Laval quel plaisir nous avons à nous entretenir avec M. Delécluze de ses bontés pour nous et à nous souvenir de ses aimables conversations. Nous avons parlé aussi souvent de M. Ballanche, de M. de Givre, et nous n'avons pas oublié M"® Amélie.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

'Paris, ij janvier 1825.

« Je suis assez content de ma journée: j'ai fait des vers, j'ai eu le plaisir de les lire à mon père et de penser que je vous les lirai un jour. Mon pauvre père était dans une bonne disposition à laquelle la lecture n'a rien gâté-> Il est réellement beaucoup mieux qu'à mon arrivée ; malheureusement il va encore avoir de l'ennui pour ce cousin dont je vous ai parlé quelquefois. On était parvenu à le placer chez un chimiste, mais il a voulu faire à sa tête, et comme sa tête n'est pas bonne, cela n'a pas bien tourné. Vous voyez que je vous raconte nos petits tracas domestiques avec une grande confiance; il faut que je sois bien sûr de votre amitié.

« Après les vers, j'ai fait de l'hébreu et du chinois. Ce soir j'ai vu M'. Delécluze; nous avons parlé de nos pro-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 323

menades sur la place d'Espagne, que je lui faisais quelquefois prolonger si avant dans ia nuit. Nous ne pouvons pas être un quart d'heure ensemble sans qu'il ne nous revienne un souvenir de Rome J'ai fini cette journée, ujie des plus paisibles que j'aie passées depuis longtemps, en rêvant dans le jardin au milieu du silence de la nuit.

« Quand vous reviendrez, me donnerez-vous chaque jour un moment?. Je ne vous demande qu'un quart d'heure seul avec vous. Sans cela je regretterais presque ce moment qui m'attend chaque soir, où je vous raconte tout librement ma journée, où je vous dis ce que j'ai dans l'âme. Non, je ne regretterai rien ; je vous verrai, et la présence vaut mieux que le reste. Mais pourquoi ce plaisir me coûterait-il la perte de celui que je . goûte maintenant î N'est-ce pas que je pourrai tous les jours vous faire ma lettre de vive voix ?' Il faut écrire cette promesse, et quand vous l'aurez promise, il faudra la tenir, contre votre usage.

« Adieu. Tranquille ou agité, je vous aime. Adieu.

« J.-J. Ampère. »

3 24 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

De M. de Givré à J,-J, Ampère.

Rome, samedi 15 janvier 1825.-

« Je suis d'une humeur massacrante, j'ai un mal de tète bien conditionné ; je vous fais hommage de tout cela, mon cher ami.

« Il n'y a qu'une chose à Rome qui puisse vous intéresser, c'est TAbbaye-au-Bois. En voici l'histoire depuis votre départ: elle est libre, elle respire; vous en étiez le tyran.

« M. Ballanche ne parle plus d'aller seul à Paris. Il écrit 5ur l'histoire romaine. Il jouit de la vie de l'esprit avec délices, de celle du cœur sans trop de souffrance.

a M"« Amélie est toujours charmante et vous aime plus que jamais. La santé de M""® Récamier, sans être parfaite, est cependant meilleure, il me semble, qu'avant son voyage de Naples. Elle parle souvent de vous. Savez-vous pourquoi, monsieur? C'est qu'elle en parle avec moi : qui rappellerait sans moi un nom abolie Moi, qui ai le cœur si bêle que je vous aime un peu. En vérité, en vérité, je vous le dis^ je ne sais pourquoi. Et qui vient à cette abbaye: M. de Laval tous les soirs sans y manquer, l'abbé Canova et moi ; la princesse Lignotinska vient aussi avec son élève.

(f Le nez de M*"® deSalvage, malgré des tiraillements^

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 32$

n'a pu être entièrement déraciné. Si on le coupe jamais, il repoussera.

i< Lord Kinnaird apparaît aussi de temps à autre, vieilli de dix ans. Guérin est malade, a été en danger, il y est encore peut-être. La mort de Girodet a fait beaucoup d'impression sur lui. Les G s'en vont, disait- il.

« Mais savez-vous qui console, qui fait oublier? Savez-vous qui l'on aime aujourd'hui? Ni vous, ni moi, ni eux, ni elles; uniquement et passionnément M"®.Swetchine, sœur de la princesse Gagarine, femme qui rappelle par sa figure et son esprit M"*® de Staël.. C'est une élève de M. de Maislre, et de première force! M™® Swetchine est à Naples pour quelques jours, mais elle reviendra.

« Et vous me dites, mon pauvre ami, que vous êtes d'une tristesse affreuse !

« Je vous ai écrit, par le ministère, une lettre qui a dû vous parvenir vers le 1 8 décembre ; si vous ne l'aviez pas reçue, je vous prierais de la réclamer auprès de M. de Lamarre, au département des Affaires étrangères. N'oubliez pas. »

Dimanche matin 16. — « J'ai rêvé cette nuit que vous

n'aviez envoyé à leur destination ni pion plan de Rome,

ni la lettre incluse dans ma dernière. J'en étais d'une

colère affreuse.

« Ne faites aucun cas de toutes les niaiseries que je I. 19

3 26 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

vous écrivais hier. C'était pour me délasser d'un long ennui que je m'amusais à ne pas avoir le sens commun. Je vous promets une lettre plus sérieuse.

" Vale.

« De Givré. »

De J,'J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, 16 janvier 1825.

« J'ai vu ce matin Schnetz chez M. Del^cluze; il a eu la croix d'honneur, beaucoup de gloire, et son tableau de Sixte- Quint sera au Luxembourg. Je crois qu'il s'en ira d'ici à six semaines. Je le verrai partir avec un sentiment d'envie que vous devez concevoir. Le printemps sera bien beau à Rome , mais il serait trop beau pour moi ; ce n'est pas là ce qu'il me faut, et je n'ai pas trop de tous les brouillards de ce pays-ci pour engourdir mon âme, pour y éteindre ce qui pourrait ressembler à de la passion. Vous le dirai-je? J'ai peur de votre retour, de votre retour vers lequel je me traîne avec tant d'impatience et de lenteur. Je vous reverrai, ce seront alors les beaux jours; que de regrets vont se ranimer, que de langueurs, que de tristesses! Que j'aurai de peine à con-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 327

tenir mon cœur dans cette amitié que vous avez voulue toute seule ! Ainsi je m'agite de ce que j'espère, je m'inquiète de ce que je désire: triste état, malaise profond, dont j'aurai bien de la peine à guérir!

17 janvier, — «ti'ai vu ce matin le grand homme du siècle, l'incomparable Rossini, Un Grec avec qui j'avais fait en route une de ces liaisons de voyage si faciles à former et qui s'oublient si vite, m'avait demandé si je ne serais pas curieux de le rencontrer. J'avais dit que oui, et je n'y pensais plus . Hier, en rentrant chez moi, j'ai trouvé un billet de ce monsieur qui m'engageait à l'aller prendre à midi pour faire visite à Rossini. Certainement, si je n'avais pas été prévenu, je l'aurais pris pour un bureaucrate. Il a parlé avec beaucoup de simplicité et de bon sens de lui , a dit avoir composé trop tôt, ce qui expliquait comment il lui était arrivé de se répéter; que maintenant il se sentait usé: il a fait cinquante et une partitions et n'a pas quarante ans. Je suis bien aise de l'avoir "vu. Quand on voyage et qu'il y a un homme tant soit peu distingué dans une ville où l'on passe, on s'empresse d'aller le chercher: pourquoi ne pas agir ainsi à Paris? Je suis décidé à commencer par les personnes les études que je veux faire sur tout ce que le pays contient de remarquable. J'ai le besoin du travail, mais je n'ai pas la force de m*en contenter, et ses distractions^ toutes-puissantes qu'elles soient sur moi, comme vous savez, ne peuvent me suffire.

528 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

<c Occupé sans cesse à m'éviter le plus possible, je sens le besoin des autres pour m'arracher à moi-même. Il faut donc voir ce qui vaut la peine d^ètre vu. Ne croyez pas que j'aie le goût de la société pour elle-même, que j'y porte un autre intérêt que celui de la curiosité. Après le chinois, l'allemand ou .l'hébreu , je me reposerai en lisant les pages curieuses du livre de notre temps. Je n'aurai qu'un plaisir vif dans ces lectures, celui de vous les raconter, comme je vous racontais les autres.

« J.-J. Ampère. »

De J,-J. Ampère à Madame Récamier,

Paris, 18 janvier 182J.

« Combien votre lettre m'a agité ! Vous avez des en* nuis et votre retour est plus rapproché I Pourquoi faut-îl que ce soit une cause pareille qui amène un résultat si doux ? Vous allez revenir ! Si ce n'est pas absolument nécessaire, vos amis ne vous laisseront pas faire le voyage dans une mauvaise saison. Que je voudrais- que vous fussiez ici ! votre retour me rendrait la vie. Corps et âme, cet hiver-ci mô tue, je péris de langueur. Je n'ai ni verve pour le travail, ni force d'attention pour l'étude ;

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 329

je perds la faim et le sommeil, et les nuits sont bien longues quand on les emploie à revenir sur le passé et à désespérer de l'avenir. Ma tendresse pour vous est la seule force de mon âme : par là, je vis encore; je souffre, mais je vis. Revenez donc, s'il le faut, 'et que la pensée d'un ami qui vous attend vous soutienne.

De J.-J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 22 janvier 1825.

(( Revenez, car sans vous ma vie n'est plus tolérable; tout l'emploi de mon esprit est de tâcher de supporter le vide de mes jours.

« Je fais des distractions un art; je les calcule, je les combine, je les varie avec l'habileté dont je suis capable, je lis pendant quelques heures pour trouver du plaisir à sortir; je sors pour me fatiguer et pouvoir dormir; je cherche à voir des visages nouveaux pour piquer ma curiosité défaillante. Je verrai Lemercier, j'irai chez M. de Sacy, l'orientaliste, peut-être même chez M™® Pasta. Ne me trouvez-vous pas bien dissipé ? Mais si vous saviez quelle âme rongée de regrets, de tristesse, je promène ainsi pour l'étourdir, au lieu de me plaisan-

330 , André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

ter, vous auriez pitié de moi. Je croyais de loin que je pourrais vivre de travail et de solitude. Non, non, pour cette vie-là il faut de la force, et c*est ce qui me manque.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

Dimanche, 25 janvier 1825.

« Pour commencer ma revue des hommes distingués, je suis allé ce matin chez Lemercier, J'ai été on ne peut plus désappointé : je m'attendais à trouver un homme d'esprit, peut-être un peu paradoxal, j'ai trouvé une vraie perruque, un homme encroûté de tous les préjugés littéraires les plus surannés. C'est une bizarrerie, et ce n'est pas la moins déplaisante, que cette prétention à la pédanterie classique. Quand on a fait Pinto^ on ne devrait pas être si ingrat envers l'esprit d'innovation ; quand surtout on en a tenté un si grand nombre de malheureuses et de lidicules, on devrait sentir qu'il faut être moins sévère pour les autres. Au reste, on dit qu'il a de meilleurs jours ; je le souhaite, car, si je le trouvais le même une seconde fois, je n'y retournerais pas : il m'a trop irrité et trop affligé.

Andri'Marie et Jean^Jacques Ampère, j 5 1

« On dit que Guérin est maladet : est-Ce qu'il serait menacé du sort de ce pauvre Girodet ? Comme les hommes de talent finissent de bonne heure! Les uns meurent jeunes, comme Byron ; les autres se survivent à eux-mêmes et ont la douleur de se sentir éteints avant de finir. J'espère que Lamartine n'en est pas encore là ; on annonce de lui les Imprécations, je ne sais contre qui. »

Lundi, 24. — « J'ai entendu aujourd'hui une chose qui *m'a fait grand plaisir, Rémusat a chanté chez M. Delécluze quelques chansons de lui. Elles ont peutêtre autant de verve que celles de Béranger, et il y a de plus un certain air de jeunesse avec un mélange de gaieté, de grâce et de raison; elles sont charmantes, et, je crois, vous plairaient beaucoup. Je vous parle de cela parce que je vous raconte scrupuleusement toutes mes journées. Demain, c'est le jour du courrier ; je recevrai, j'espère, ces détails que vous m'avez promis: votre retour, vos ennuis, que tout cela m'occupe et m'agite ! Mais, après m'avoir donné l'éveil, pouvez-vous m'en faire attendre si longtemps l'explication ? Ne devinez-vous pas mon inquiétude ?

« Adieu, adieu.

« J.-J. Ampère. »

3 3 2 André'Marie et Jean-Jacques Ampère,

De J.'J, Ampère à Madame Récamier,

Paris, 2 s janvier 1825.

« Je crois que Rachel gagnera aux nouvelles idées que je viens d'avoir ; j'ai trouvé moyen de montrer un peu plus, sans distraire de l'intérêt principal, ces granës factieux turbulents, toujours prêts à se liguer contre le trône sans se mêler au peuple. Je crois aussi que j'amènerai un prêtre sur la scène pour venir dire à Alphonse que les Maures sont aux portes, et que le peuple est à genoux dans les églises, suppliant le Ciel de changer le cœur du roi et de sauver la Castille. Il ne faut pas se laisser trop dépasser. Dans le Cid de Lebrun, il y a un roi mis à la porte par le frère de celle qu'il veut séduire. Dans le Louis XI de Casimir, il y a une chanson de Déranger mise en scène. Notre théâtre semble vouloir marcher assez vite, et ma pièce, qui aurait pu paraître hardie Tannée passée, sera peut-être un peu en arrière du mouvement l'année prochaine. Il faut se hâter de la finir; mais si vous voulez que j'avance, venez : il y a un certain quatrième acte que je ne peux pas faire sans vous.

« J'ai vu ce soir Talma, qui m'a chargé de mille choses. »

26 janvier. — « Mon pauvre père retombe par mo-

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André^Marie et Jean-Jacques Ampère, 55}

ments dans ses tristesses ; cependant il est beaucoup mieux qu'en mon absence. Travailler et lui faire quelque bien en distrayant son esprit des idées sombres qui le tourmentent, voilà ma mission ici. Je ne sors un peu le soir que pour reprendre l'étude avec plus d'ardeur.-

<c J'ai entrepris un grand plan de travaux historiques. Je lis les principaux ouvrages littéraires de l'époque : j'espère trouver là quelque sujet de composition dans le genre de Pinto, que je m'arrangerais avec Talma pour faire jouer par" lui et M"® Mars, après RacheL

« Vous voyez que je vous raconte tous mes projets. Ne m'écrirez -vous pas aussi vos idées sur Tavenir, vos sentiments , vos ennuis ? Cependant tout cela appartient à votre ami, oui, votre ami, du fond du cœur et pour toujours.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Madame Récamier,

Paris, le 29 janvier 1825.

<t J'ai à vous parler aujourd'hui d'une personne célèbre que j'ai vue pour la première fois. C'est M""® Pasta ; elle est à la ville très-différente de ce qu'elle est au théâtre, quoique bien aussi beaucoup plus ordinaire ; 1. ^ 19.

3 34 André-Marie et Jean^Jacques Ampère.

elle a Pair bon enfant, simple et assez peu spirituel. Au reste, elle venait de jouer, elle était accablée de fatigue ; ses yeux sont fort beaux. Pardonnez- moi la faiblesse que j'ai eue de céder aux importunités de trois de mes plus intimes amis, qui m'ont entraîné à une visite qui entrait d'ailleurs dans mon plan général de curiosité ; ' cette manière italienne n'a aucun attrait pour moi, et ce monde-là m'est tout à fait antipathique. Ainsi ne me croyez pas là-dessus devenu un pilier de coulisses, un homme dissipé ; j'éprouve même depuis quelques jours un goût et un besoin du travail plus vifs que jamais. Je ne vois à peu près personne, et c'est toujours la poésie, l'histoire, le chinois, l'hébreu et. la physique qui se partagent ma vie.

« Vous aimez que je vous parle de mes travaux, que je vous raconte, comme un écolier à sa petite maman, toutes mes études, eh bien, voici ce qui me paraît dans ce moment, la plus belle chose du monde, et un moyen infaillible d'arriver presque à la science universelle : ce moyen est bien simple, c'est de noter, dans chaque livre que je lis, les points très-importants, de concentrer sur ceux-là toute mon attention , de les graver dans ma mémoire et de tâcher d'oublier complètement tout le reste, en joignant à cela cette autre condition de ne lire, sur chaque sujet et dans chaque langue, que ce qu'il y a de mieux. On peut ainsi, il me semble, sans se surcharger l'esprit inutilement, acquérir des connaissances très-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, ' 3 3 j

positivés et très-variées. J'ai commencé Tapplication de cette méthode sur plusieurs ouvrages, et j'en suis dans le ravissement. 1

« Je ne sais si vous comprendrez bien toute la beauté de ce système d'étude, mais c'est là-dessus qu'est montée mon imagination à présent; vous me reconnaissez bien. N'est-il pas vrai que je suis un jeune homme très-estimable ?

« Adieu, adieu, estimez-moi si vous voulez, mais aimez-moi un peu, car je vous aimerai toujours de toute mon âme. »

31 janvier. — « M. de Givré est bien aimable, il m'écrit encore. M. Lenormant aussi ; il n'y a que vous qui ne m'écrivez point.

« J'ai dîné aujourd'hui avec Pélite de la jeunesse française, qui me paraît terriblement pédante ! Quels contrôleurs de toutes choses que mes jeunes compatriotes ! D'où nous viendra la poésie? disaient-ils. Qui a du génie? J'étais tenté de leur crier : Ayez-en donc, messieurs, et voyons cette affaire ! Avec cela ils ont beaucoup d'esprit, il est bon de les entendre de temps en temps pour savoir où en sont les idées, mais il faut, comme vous dites, aller son chemin. C'est ce que je tâcherai de faire si vous voulez m'aimer un peu, seulement d'amitié, mais toujours*

(c J.-J. Ampère. »

} j6 André^Marie et Jean-Jacques Ampère,

Parif, le i»'" février 1825.

« Je ne conçois rien à ces lettres qui arrivent ensemble ; il faut que ce soit en allant à l'ambassade qu'elles perdent du temps. M. Ballanche et M. le duc de Laval sont bien aimables de faire ce joli métier; dites-leur encore une fois ce que je voudrais qui fût dit à chacun : vous le trouverez mieux que moi.

« Vous allez donc revenir! dans deux mois vous serez ici, dans moins de temps qu'il ne s'en est écoulé depuis que je vous ai quittée. Nous verrons ensemble les premiers jours du printemps. Nous rappelleront-ils les matinées de la villa Borghèse et les bords du Tibre ? Vous verrez que tout cela vous fera l'effet d'un songe. Elles vont donc revenir ces bonnes soirées, je vous verrai tous les jours. Que cette vie va me paraître douce, avec quelle ardeur je travaillerai ! Les belles choses que je ferai pour vous! Seulement me me tourmentez pas trop sans le vouloir, ou, du moins, empêchez-moi un peu de me tourmenter moi-même à cause de vous.

« Je vois souvent M. Delécluze. Pour M. Montbel, ii est à Lyon. M"® Mars rentre cette semaine, et, dans quinze jours, on donne le Cid d'Andalousie de M. Lebrun, où elle jouera avec Talraa, ce qui est un bien bon pré-

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André'Mane et Jean'Jacques Ampère. j 37

cèdent pour Racket. Vous savez qu'elle a été fort triste, au point de passer plusieurs jours sans manger ; elle a flni par ttre malade, et maintenant, l'âme encore blessée, déchirée, il faut qu'elle revienne sur la scène \ Cruelle situation.

« Adieu.

« J.-J. Ampère, u

Paris, j féviier iSij.

« J'ai terminé aujourd'hui mon cours de grands hommes par M. de Sacy, le patriarche des orientalistes. C'est un homme simple et sec ; toute la famille est janséniste. (Il y a quatre ou cinq filles assez laides et assez causantes, babillant avec la liberté de la laideur et de la dévotion). On m'a questionné sur l'Italie. J'ai parlé à tort et à travers avec l'entrain que j'ai toujours auprès des gens que je vois pour la première fois. Vous savez qu'en tout, excepté en amitié, j'aime le changement. Vous êtes, je crois, un peu comme moi; ce qui n'est qu'amusement, distraction, a besoin de variété. Mais ce qui n'est qu'amusement c'est bien peu de chose ; et dans ce genre, après tous mes essais, j'en reviens à mes livres,

3 }8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

à mes études. Je m'y suis tout à fait replongé. Je crois vous avoir dit que j'avais entrepris la lecture des principaux mémoires ou chroniques contemporaines sur l'histoire de France, étude avec laquelle je fais marcher de concert celle des principaux monuments littéraires de chaque époque. En étudiant ceux du treizième siècle, j'ai trouvé des choses charmantes dans nos vieux fabliaux où est peinte avec naturel la vie privée de ce temps. J'aime à les entremêler des récits naïfs de Villehardouin racontant la prise de Constantinople ; ce vieux langage, ces vieilles mœurs me plaisent. J'ai réellement le bonheur, en histoire et en littérature, de m'intéresser à tout; mais, comme le disait ingénument M. de Saint-Priest le fils , je ne m'intéresse à rien bien chaudement.

il Vous faites donc encore de ces beaux rêves de retour en Italie. Hélas ! je n'ai plus le courage de rêver.

(c J.-J. Ampère. »

De J.'J Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 6 février 182,'.

« Vous souvenez-vous de quelques minutes le soir, au bord de la mer, sur cette jetée qui s'avançait au milieu

André'Marie et Jean^Jacqaes Ampère, 3; 3 9

des flots ou parmi les arbres de la villa Reale ? Quelle suavité dans Tair, dans la clarté de la lune, dans Témotion de nos âmes! Pourquoi n'était-ce pas là le bonheur!... Si une fois, par une de ces belles nuits de Rome, au Colisée , ou sur la place Saint-Piene, il vous échappait quelque chose de semblable à un tel regret! Que vous êtes aimable de me parler de Saint-Jean de Latran, de me rappeler les petites fleurs ! Que je suis heureux d'avoir quelques souvenirs comme celui-là ! »

6 février. — « Je n'ai pas trouvé M. de Montmorency, mais j'y retournerai. Depuis que votre retour s'est rapproché, le temps a recommencé à couler; je sens un but à ma vie. Revenez donc, et ce sera bien autre chose! »

7 février, — a Je viens de lire un ouvrage qui m'a fait éprouver un plaisir très- vif : c'est un voyage aux environs de Rome, par un homme de beaucoup d'esprit, appelé M. de Bonstetten, qui écrit en français comme s'il n'était pas né à perne : il me transportait dans le pays où vous êtes , où nous étions tous deux, où peutêtre nous serons un jour ensemble encore une fois. Dans mon enchantement, j'ai fait sur ce livre un article pour le Globe, C'est un journal littéraire qui s'est élevé ici pendant mon absence. Il est romantique, passionné, et, par conséquent, quelquefois un peu intolérant ; mais je

540 Awiré'Marh et Jean-Jacques Ampère.

crois que dans ce moment il peut produire un bon effet. Il est rédigé par des jeunes gens libéraux et doctrinaires, qui , rejelés de la politique , portent dans la littérature le goût des idées nouvelles et le besoin de révolution ; ils sont un peu pédants, un peu exclusifs, mais ils ont du talent et des croyances. Je pense qu'il va y avoir un grand mouvement littéraire en France, auquel il n'est pas permis de rester étranger. Je tâche de me défendre de Pesprit de coterie, mais je suis^bien aise de tenir à eux, sans être tout à fait un des leurs. Je ne veux pas entrer dans leur guerre [avec les classiques, dont je ne suis pas l'ennemi , mais je veux être au courant de la situation des esprits et me rattacher à mes alliés naturels. Il faut tâcher de marcher avec ses contemporains et de ne pas être entraîné par eux.

« J'ai fini aujourd'hui une scène importante du troisième acte de Rachel, mais, comme le second acte n'est pas fait, je ne peux vous l'envoyer isolé; j'aime nnieux vous la garder pour vous la lire. Venez donc, venez vit e^- Rachel vous attend.

« J.-J. Ampère. »

André-Marie et Jean-Jactjues Ampère.

De Bdllanche à J.-J. Ampère.

a Mon très-cher ami, j'ai écrit ces jours derniers une petite lettre à votre digne père. Je voudrais bien vous savoir tous les deux dans une situation plus calme.

« J'apprends que vous avez le projet de chercher des distractions dans !e monde. Je vous engage à n'user de ce remède qu'avec beaucoup de précaution. Vous êtes fait pour avoir des succès, mats le monde n'est pas fait pour vous donner ce que vous cherche: de vous, et

vous jouirez peu de lui. Soignez les ' vous tenez

de Dieu ; dans ces dons divers qui lis entre les

hommes, il me semble que vous a^ z bien par-

tagé. Gardez-vous d'exiger de h plus qu'elle

ne peut, plus qu'elle ne vous doit; e!le n'accorde rien gratuitement. L'étude est encore la meilleure de touies les distractions, la plus innocente , la plus morale. Vous avez déjà prodigieusement acquis ; le temps est venu, je crois, où vous pouvez employer ce que vous savez.

M Dites-moi ce qu'est un ouvrage que j'ai vu annoncer dans les journaux : Le duc de Cuise à Naples. J'y prends intérêt à cause de vous.

B Je continue à suivre ma série d'idées; elle doit me conduire fort loin pour le travail , car pour les découvertes,

342 André-Marie et han-Jacqaes Ampère.

elles sont toutes faites. Je ne perds pas mon teâ9ps, mais c'est à Paris seulement que je pourrai produire réellement.

« L'année sainte n'a point de physionpjnie particulière; toute la différence consiste dans la clôture des spectacles et dans Tabstinence des bals. La partie de la société qui cherche les amusements n'a pu trouver de refuge qu'à Florence , la mort du roi de Naples ayant imposé le deuil à cette ville.

<( Ces dames se portent assez bien. Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que votre père. Guérin a .été encore malade, ^au point de donner des inquiétudes; il s'informe toujours de vous.

« Ballanche. »

De J.'J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 8 février 1825.

<c Je VOUS avais écrit que ce pauvre Cousin était hors d'affaire; cela n'est pas vrai : j'avais été trompé par le Constitutionnel mdil informé. Il se porte bien, n'est pas maltraité, est dans une maison particulière, sort avec on gendarme. Il paraît qu'on ne le jugera pas, pour n'avoir pas l'embarras de le déclarer solennellement absous,

André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 343

mais comme on sait qu'à la Chambre ses amis n'attendent que sa sortie pour pouvoir parler de son affaire, il paraît que la police prussienne a promis à la police française de le garder jusqu'à la fermeture des Chambres. D'autre part, on dit que M'"« de Saint -Aulaire a écrit au roi de Prusse, et que celui-ci a répondu ne pas vouloir être le geôlier de la Sainte-Alliance. Que fait-il donc?

« M. de Lamennais vient de faire une brochure contre l'atroce loi du sacrilège, que je n'ai point lue. Il paraît qu'il est plus conséquent , mais non plus humain.

« L'archevêque de Paris et M. de Chateaubriand parleront, dit -on , contre cette loi à la Chambre des pairs, qui tient tête au ministère, à la grande confusion de la Chambre des députés.

<( Adieu pour aujourd'hui. Voilà bien des nouvelles.

« J.-J. Ampère. »

De J.J, Ampère à Madame Récamier,

Paris, le 10 février 1825.

« Voilà deux jours que je n'ai pas cessé de travailler ; vous sentez que ce temps n'a pu être employé à la Juive; il serait trop agréable de pouvoir toujours composer, on

344 Andté-Marie et Jean-Jacques Ampère,

ferait bien des chefs-d'œuvre, et la vie se passerait fort doucement. Mais, hélas! pour une heured'élan poétique, que d'heures pâles et froides! N'en est-il pas de même en tout. J'ai fait un beau plan , qui doit durer six ans et qui dure depuis quinze jours; j'ai renoncé pour quelques années à tout ce que j'avais rêvé; je ne me suis réservé que l'étude et l'amitié.

(c Dans six semaines, n'est-ce pas? Dans six semaines vous serez ici. Vous serez triste et ennuyée , vous aurez besoin de vos amis, vous aurez du plaisir à les retrouver, ils en auront à adoucir votre peine. Quel bonheur de reprendre chaque soir le chemin de l'Abbaye-au-Bois, de revoir la petite cellule où il y a déjà pour moi d'anciens souvenirs. Cet été, dans les beaux jours, nous nous mettrons à cette petite fenêtre où il y avait des roses. Là , que de douces rêveries! Adieu, adieu. »

II février. ^- « J'ai vu aujourd'hui M. Lebrun, dont on va donner le Cid d'Andalousie. Vous savez que c'est un essai d'un genre tout à fait nouveau. Les acteurs parleront. Il paraît que la difficulté était de déterminer ces messieurs à quitter leur psalmodie forcée. Talma et M"* Mars s'y prêtaient avec empressement; Çesmousseaux et les autres ne voulaient pas renoncer à leur belle déclamation chantante, -

« Lebrun est un homme aimable, spirituel et doux; il est marié; sa femme est très-bien^ çt ils ont l'air d'un

André^Marie et Jean-Jacques Ampère. 345

ménage heureux et poétique. En voyant ce petit couple, je m'en figurais un autre.

« Savez-vous que Charles Lenormand compte retourner en Italie l'hiver prochain? Je lui ai beaucoup parlé de Pintérêt qu'il inspirait à Rome. Le Ciel fera le reste !

(c Adieu , adieu. M'écrirez-vous demain? Je vis deux jours sur une page de vous. Adieu.

« J.-J. Ampèrf. »

De J.'J» Ampère à Madame Récamier,

Paris, le 12 février iSij.

« Nous venons de lire, mon père et moi , une bonne lettre de M. Ballanche; elle nous a fait à tous deux un bien grand plaisir.

« M. Montbel n'est pas encore revenu, on l'attend le 20; le 20, vous serez bien près de votre départ, et puis il n'y aura plus que le voyage ; chaque jour vous serez moins loin, enfin vous arriverez. Dans moii purgatoire , je fais comme Dante qui s'excitait à en traverser les cercles pénibles en prononçant le nom de Béatrice : vous savez bien que c'est votre nom ; je n'attends

346 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

. pas le paradis; tout ce que j'espère, c'est le purgatoire avec vous. Adieu, Béatrice. »

' Dimanche^ 13. — « Je suis enfin sorti aujourd'hui. Il y avait un siècle que je n'avais vu aucun de mes amis ; le bon M. Delécluze me croyait plongé jusqu'au cou dans les plaisirs du carnaval ; je l'ai passé d'une manière bien édifiante^ sans m'apercevoir en rien que j'étais dans un temps de dissipation. Aujourd'hui je n'osais détromper personne, pour ne pas me donner un air trop pédant. Il y a longtemps qu'on ne vous a vu, me disait-on de . tous côtés. Et je me gardais bien de dire que j'avais passé mes jours en tête-à-tête avec des livres. Si je me laissais aller à mon inclination , je deviendrais un ours renforcé. Aujourd'hui j'étais mal à mon aise, hors de ma cage; ce soir j'ai les nerfs crispés. Que je serai content de faire demain le lundi gras au coin de mon feu ! »

Lundi, 14. — « La bonne journée! Un temps superbe, que j'ai admiré de mon jardin. J'ai fait des vers, lu du chinois, de l'hébreu.(Un peu d'Abbaye-au-Bois, ce soir, et tout eût été complètement de mon goût. Vou^ n'avez point de carnaval cet hiver, et je crois que vous ne le regrettez guère.

« J.-J. Ampère, » •

De J,'J'. Ampère à Madame Récamier.

Paris, le i j février 1825.

« Si dans tout ce fatras de lettres que je vous ai adressées, il y a un mot dont vous n'ayez pas été contente, songez que mon excuse est précisément dans cette abondance ; quand on écrit comme on parle, il peut échapper quelque chose de maladroit ou une phrase qui prête au malentendu ; quand on cause, on est là pour se justifier, s'expliquer, mais, à quatre cents lieues, il faut être indulgent d'avance et ajourner la punition jusqu'à la défense.

« Avez-vous de nouveaux ennuis, ou ceux que je connais vous donnent-ils de nouveaux soucis, de nouvelles inquiétudes? Ne sentez-vous pas le besoin de me les faire partager? Mes quinze jours de dissipation vous ont- ils déplu? En ce cas je vous offre en expiation le carnaval le plus exemplaire, passé uniquement à travailler en pensant à vous, à votre retour. »

16 février. — « Hier soir M. Delécluze me disait qu'il venait de relire sur son journal le mercredi des Cendres de l'année dernière ; c'est le jour où nous sommes allés voir le Vatican aux flambeaux. Vous rappelez-vous l'impression que nous fit notre entrée sous ces voûtes som-

348 André'Marie et Jean-Jacqaes Ampère.

bres avec des torches. J'ai voulu relire aussi ce que j'ai fait, vu, dit, senti à Rome, près de vous, à pareille époque. Je viens de retrouver mille souvenirs de détails avec toute leur vivacité. Vous rappelez- vous les deux Saint- Priest, M""* disant de l'Apollon : « C'est un poëme », de l'air ingénieux que vous lui connaissez? Vous rappelezvous l'Amour grec, M. Delécluze disant : « Cette statue n'est pas achevée, mais elle est antique, » et le duc de Laval reprenant : « Pardi, si elle est antique ! » M"* Amélie était enrhumée, et le lendemain vous fûtes malade. Le soir, après tout le monde, nous restâmes, M. Delécluze et moi ; vous nous racontâtes l'histoire de M. Simon et de M™* Sourdeau : le livre et le confessionnal. Arrivée à un certain endroit de l'histoire, vous vous embarrassiez, vous étiez charmante. — Ces doux souvenirs vous reviennent-ils aussi quelquefois ? Rappelez-vous à M"® Amélie et à M. Ballanche ces journées qui nous sont communes? Moi je n'ai que M. Delécluze à qui parler du petit cercle, mais je me dédommage en y pensant souvent.

« Adieu. Dites à M. le duc de Laval que dans les souvenirs de Rome ses bontés et ses conversations littéraires, qu'il rendait si aimables et si intéressantes, tiennent une place brillante. Mille amitiés à M. de Givré. N'oubliez ni // cavalière, ni l'abbaîe. Adieu, adieu.

« J.*J. Ampère. »

ri tiMm-nv

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 349

De J.-J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 17 février 182J.

« J'avais tant travaillé ces jours-ci, tant fait de vers, tant appris de mots hébreux, tant mis dans ma tête de problèmes de mathématiques et de physique, que je la sentais prête à se fendre. Je suiâ sorti ce soir, uniquement pour respirer à l'air libre, pour voir le ciel et les étoiles. Je me suis promené quelque temps devant Sainte-Geneviève, et j'ai retrouvé un peu de cette émotion que j'éprouvais en levant la tête vers le ciel de Rome ou de Naples. Je laissais aller mon âme à ses souvenirs ; ils me retraçaient successivement les ^uits de Saint-Germain, celles de Montmorency, celles de la vallée et ces premières nuits d'Italie, quand nous glissions par un clair de lune entre de beaux arbres , emportés par le même mouvement, abandonnés aux mêmes impressions. J'ai de beaux souvenirs, avec vous; que de tristes et douces heures! Pourquoi?... Mais je veux garder pour moi la tristesse et les regrets , tout cela est vain et douloureux; je ne vous en parlerai pas non plus quand vous serez ici; je tâcherai de ne sentir que le bien-être de l'amitié intime et d'oublier le rêve navrant du bonheur.

« Adieu. Je me sens attendri et prêt à pleurer.

« J.-J. Ampère, »

3 $0 André-Marie et Jean- Jacques Ampite.

De J,"]. Ampère à Madame Récamier.

Taris, le 19 février 1825.

« Vous prêchez un converti. Bizarre effet des distances ! On a le temps de se corriger avant d'être grondé. Votre gronderie est bien douce, bien amicale, seulement, elle arrive un peu tard. Enfoncé dans l'étude par-dessus les oreilles, à peine si je puis me rappeler avoir mérité ce que vous appelez un sermon. Au reste, autant que je puis m'en souvenir, mon désordre n'a pas été bien loin. Dans un moment où la solitude, l'absence, le changement de climat, de genre de vie et, je persiste à le croire, une disposition physique, dont j'ignore la cause, concouraient à me rendre le plus triste et le plus abattu des hommes, n'ayant plus la force nécessaire pour un travail soutenu, n'ayant personne auprès de moi pour me ranimer, pour me relever, ne recevant plus de lettres de vous, j'ai cherché dans la satisfaction de ma curiosité pour quelques personnages célèbres à^me tirer de cet accès d'une manie sombre que ma raison combattait en vain et que la solitude redoublait. Mais je n'ai eu que de la curiosité ; le voyage est la distraction la plus puissante ; ne pouvant me servir de celle-là, j'ai cherché parmi celles qui étaient à ma portée. Mais tout

Andri'Marie et Jean-Jacques Ampère. 3 5 1

cela n'a pas duré quinze jours^ et n'a rien changé dans ma vie. Pendant ce temps j'ai travaillé; mes lettres ont dû vous montrer un prompt retour, et je vous ai écrit avec assez de naïveté mes dérèglements pour que vous m'ayez cru quand je me suis dit rangé.

« Maintenant, pour la première fois de ma vie., je trouve le temps de faire à peu près tout ce que je veux faire; je me suis mis à étudier les mathématiques, non pas pour être un mathématicien^ mais pour ouvrir mon esprit à cette sorte de conception, pour m'ouvrir un monde de combinaisons nouvelles.

(c Pour lies langues, je suis à peu près sûr maintenant de savoir toutes celles qui valent la peine d'être étudiées. Je lis l'histoire pour acquérir l'idée de chaque époque, et rendre intéressant pour moi tout ce qui se rapportera à chacune d'elles. Je commence par la France. J'ai lu Villehardouin (['Histoire de la prise de Constantinople par les Francs^, Joinvilje, etc., etc. J'étudie la féodalité dans Montesquieu, dans Hallam, etc., etc. Je m'attache aux faits importants ; je cherche à me faire une idée générale, abstraite, de chaque siècle, et aussi à me représenter par l'imagination la vie, la physionomie des hommes qui leur appartiennent.

« Ces deux histoires, celle pour la raison et celle pour l'imagination, m'amusent beaucoup. Au milieu de tout cela, la Juive avance ; je suis sûr de la finir cet été. Ainsi plus de distractions frivoles, plus de M™° Pasta. Du

chinois, de l'hébreu, de l'histoire, de la poésie et des mathématiques. N*êtes-vous pas contente ?

« J.-J. Ampère, m

De J,'J. Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 21 février 1825.

« Je viens d'entendre la lecture d'une chose fort remarquable; c'est un ouvrage dramatique en prose de M. Charles de Rémusat. Le sujet est une révolte de noirs à Saint-Domingue^ et le genre aussi romantique que possible ; il y a du comique, de l'atroce, de l'idéal ; quelques caractères sont très-heureusement conçus et très-bien dessinés, entre autres celui d'un envoyé de l'Assemblée constituante, imperturbable dans ses idées de révolution, mettant tout en feu avec des paroles philanthropiques, et ne comprenant rien ni au caractère des nègres, ni aux préjugés qui l'entourent. Malheureusement, . il finit par se répéter et fatiguer un peu. Un caractère, meilleur encore, est celui d'un jeune créole, fils d'un riche planteur, ayant lu avec enthousiasme les philosophes du dix-huitième siècle, et ne s'étant jamais douté que les droits de l'homme s'étendissent aux nègres ; il appelle le sien Jean-Jacques en l'honneur dç l'auteur

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 35^

du Contrat socialy et il est tout surpris de la conduite du député dans l'habitation de son père. Ce jeune homme aime passionnément, une négresse, malgré son mépris pour cette race ; celle-ci aime un certain Tjmur, charpentier, nègre comme elle. Le jeune homme l'a outragée. Timur, qui s'est enfui pour se venger, vient la nuit exhorter les nègres à la révolte ; il veut tuer le jeune homme, il est blessé par lui et arrêté. Cette scène est .sublime : ils viennent une douzaine environ pour réclamer de M. de Valombre, le planteur, leur camarade ; M. de Valombre, qui est un homme ferme, refuse; ils continuent à demander avec une opiniâtreté stupide, en répétant : Timur I Timur! Le maître fait un pas vers eux, lève sa canne; Thabitude de céder aux blancs les fait reculer ; ils se retirent ; mais, revenus dans les ateliers, ils se raniment, mettent le feu à la case, et égorgent les maîtres. Le cinquième acte est le commencement d'autre chose ; les noirs sont libres sur une terre où tout à été brûlé et ne savent que faire. Ils se débattent contre le génie supérieur de Timur qui \es subjugue. Ce Timur n'est pas pris dans la réalité ; c'est comme le marquis de Posa, de Don Carlos. Peut-être les diverses parties du drame ne se fondent-elles pas bien; l'atroce est toujours là etfait qu'on est révolté souvent parle comique. A côté de scènes d'une réalité complète, sont les rêves d'un nègre comme il n'y en eût jamais. Outre cela, il y

a des choses inutilement dégoûtantes et surtout trop 1. 20.

} J4 André' Marie et Jean-Jacques Ampère.

d'esprit, trop d'effets calculés, mais beaucoup, beaucoup de talent. C'est dans une réunion de jeunes gens que cette lecture a eu lieu.

« Adieu. Demain, je dois voir une répétition du Cid d! Andalousie^ je vous conterai cela. Je n'ai pas encore le temps aujourd'hui d'écrire à M. Ballanche ; c'est à mon bien grand regret. Dites-le-lui bien.

« Adieu, adieu.

^ « J.-J. Ampère. »

De J,'J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 27 février 1825.

« Enfin, j'ai vu une répétition du Cid, La pièce m'a fait plaisir et aura, je crois, un grand succès; elle vous aurait beaucoup plû. C'est un essai heureux, sans être une innovation très-hardie. M"^ Mars joue divinement ; j'ai moins pu juger de Talma : la différence d'âge et de costume étaij encore plus frappante en lui. Je ne vous raconte pas la pièce dont les journaux vont vous donner analyses et extraits. Je vous dirai- qu'en la voyant, je sentais une extrême envie d'avoir M"® Mars pour Rachel; elle la jouerait si bien! elle y serait charmante. Quand je la voyais là, dans le foyer avec Talma,

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 3 5 5

je les convoitais tous les deux. On a fait à ce pauvre Lebrun mille observations ridicules, et on voulait à toute force lui faire ôter les vers les plus délicieux de sa pièce. On voulait lui faire mutiler une scène ravissante : celle où le Gid et sa fiancée, la veille du jour où ils doivent se marier, assis le soir dans un beau jardin, parlent de leur bonheur, si doux, si prochain, si sûr, et le comparent avec les joies d'une fête qu^on célèbre dans ce moment-là pour l'entrée du Roi. Cette scène est un enchantement; mais pouf les pédants, qui placent ^intérêt dans l'accumulation et la précipitation des événements , elle fait longueur. »

28 février. — « Je viens de courir toute la journée pour avoir des billets et en procurer..... jt ce soir, je ne suis pas bien sûr que la pièce sera jouée demain. Imaginez-vous que la censure a cherché querelle à Lebrun au dernier moment ; aujourd'hui, après qu'il avait tout sacrifié pour la désarmer, elle a suspendu sa pièce. Il a cru pendant une heure qu'il ne serait pas joué, et n'est pas encore absolument certain du contraire. J'ai vu sa pauvre femme qui en était mourante. C'est un rude métier que d'être auteur! Si la pièce se joue, j'irai en pensant à l'impression qu'elle vous ferait. Je chercherai à deviner les endroits qui vous causeraient le plus de plaisir. J'imaginerai que vous êtes là, que nous la voyons ensemble, surtout cette scène du banc. Que

j'aurai de plaisir un jour à la voir représenter, assis auprès de vous, et nous rappelant la villa Reale ou le Colisée!.. .

a J.-J. Ampère. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

Paris, le i*^ mars 1825.

« Le Cid n'a pas complètement réussi ; il y a quelques longueurs qui n'avaient pas frappé à la répétition. Le public est bien difficile à prévoir. En outre, il y avait triple opposition : celle de la censure, la cabale des actrices tragiques contre M"® Mars, et l'indignation classique ; il y avait fureur contre le public de la part des romantiques , fureur qui m'a semblé tant soit peu exagérée et ridicule. En somme , j'ai rapporté de la représentation cette impression triste , que l'esprit de parti avec toute sa violence, toute son intolérance, a passé de la politique dans la littérature où il a encore de plus grands inconvénients. Talma a été constamment sublime ; M^^® Mars délicieuse, dans une scène délicieuse ; charmatite encore au moment où, prête à marcher à l'autel, elle se pare pour Sanche. Dans les scènes violentes et tragiques qui suivent, M"? Mars a été faible ; elle ne

André'Marie et Jean- Jacques Ampère, * 557

m'avait pas fait cette impression à la répétition, La solennité de la représentation exige -t-ellè de plus grands moyens : ou les murmures du public, Pétonnement d'entendre autre chose que des applaudissements retentir à ses oreilles, tout cela Ta-t-il déconcerté?. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'elle a manqué toute la seconde partie de la pièce. Je ne sais si cet essai ne la dégoûtera pas à l'avenir de jouer la tragédie. J'en serais bien fâché pour mon compte. Quant à ma pièce, il m'a semblé que c'était "Assez ce qu'il fallait au public actuel, et je suis encouragé à la finir par ce que j'ai cru observer de ses impressions. Je trouve qu^il a été trop sévère pour Le- ^ brun, non qu'il n'y eût de grands défauts dans le Cid, mais il y a des beautés, et des beautés neuves. On est plus sévère pour une innovation ; ce devrait être tout le contraire. »

2 mars, — « Je crains que vous n'ayez des idées bien fausses sur la vie que je mène, sur la situation de mon esprit et de mon âme. J'ai eu tort de vous écrire chaque jour; dans cette effusion sincère, dans cette confidence de tous les moments, il est impossible qu'il ne se soit pas glissé des choses qui vous aient déplu, ;J

comme il s'en glissait dans nos conversations, mais j'étais là pour m'expliquer, me justifier, pour demander pardon; les lettres sont irrévocables. Que ce serait injuste de ne pas voir dans cet abandon la preuve de ma

358 , André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

confiance t Comment me croiriez-vous sincère, si je ne disais jamais rien qu'à mon avantage P Non, j*ai eu des moments de faiblesse, d'emportement, de découragement, et je vous Tai montré. Est-ce ma faute si l'abattement me gagne tous les jours davantage, et faut-ii me punir de ne pouvoir pas être heureux? Écrivez -moi , par pitié.

« J.-J. Ampère. »

De J,-J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 6 mars 181J.

« A la seconde représentation, le C/^ s'est relevé avec un plein succès. C'est un événement littéraire fort heureux de toute manière; cela va encourager Lebrun, rendre à M"® Mars l'envie de jouer dans la tragédie. Je viens d'écrire à Lebrun une petite lettre de félicitations. »

7 mars. — « Peut-être vous imaginez-vous qu'il est superbe de me punir, par votre silence, de ce que vous appelez mes projets de dissipation ? Et comment, vous qui avez l'esprit si juste et qui devriez me connaître, ne voyez-vous pas que ce que je vous écrivais portait l'em^ preinte d'une âme misérable qui cherche à tout prix à

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 359

secouer le poids du temps? Voilà un grand crime d'avoir été chez M""^ Pasta ! Parce que, dans ce temps-là, je ne pouvais m'endormir avant trois heures du matin, et que je cherchais, en rentrant tard, à éviter le supplice d'une insomnie. Tout cela ne sont point des phrases ; mon état naturel, mon état véritable^ celui dans lequel je retombe toujours, est un état insupportable. C'est le sentiment d'une vie perdue. Toutes les fois que je parviens artificiellement à me persuader que je puis avoir un but ^ un avenir, je suis un sot, et je ne tarde pas à m'apercevoir de ma sottise; cela n'est ni intéressant, ni même digne de pitié, mais cela ne mérite pas votre colère. Je ne,demande pas qu'on plaigne un fou qui s*èst fait du mal, mais il est inutile de déchirer ses plaies. Tandis que vous parcourez les ateliers et que vous vous enthousiasmez avec M™^ Swetchine, je vis dans un malaise habituel et incurable. J'essaye de toutes les distractions ; je vais des livres au monde, du monde aux livres, me souciant autant de l'un que des autres. Je n'ai trouvé de verve que pour la poésie désespérée, j'ai fait le sacrilège. J'ai quelques amis qui enragent comme moi ; nous enrageons ensemble; votre souvenir me soutenait seul, mais vous m'abandonnez.

« Je ne fais pas grand bien à mon père. Je ris de mes projets d'étude, de gloire; j'y ai cru encore pendant quinze jours ; mais, en cela comme en tout, il n'y a que l'impossible qui me plairait ; je ne croirai plus à l'impos-

3bo André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

sible. Enfin que vous dire? J'étais malheureux à Rome , je souffrais à Naples; à Paris, la vie m'est intolérable... Pourquoi? Qu'importe! Je regrette bien de n'être pas resté à Naples. Non, ce n'est pas cela que je regrette.

« J.-J. Ampère. »

De Ballanche à J.-J. Ampère,

Rome, le 17 mars 1825.

« Je viens de faire un petit voyage en Toscane. Je ne puis prévoir l'époque de mon arrivée à Paris, ne sachant combien de temps je demeurerai à Lyon. Je suis cependant très-pressé de voir votre père.

a Vous avez sans doute été un peu agité par ces représentations orageuses du Cid d'Andalousie, Il paraît que le parterre de Paris est toujours très-exclusif, qu'il aime mieux se passer de tragédies nouvelles plutôt que de courir les risques d'avoir du romantique ; toutefois on ne doit pas prendre cela pour un arrêt irrévocable. Je vous ai souvent dit qu'il fallait se faire son public : c^est toujours ainsi dans les temps analogues à celui-ci.

<( Ces dames jouissent d'une assez bonne santé, et tout prend une tournure de départ.

« Mon cher ami, certaines de vos idées m'attristent.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 361

Tâchez de prendre à cette sympathie générale qui fait le fond de la nature de votre père et de la mienne ; cela vous viendra, vous sentirez ce qu'est l'homme réduit à l'individualité.

« Mille et mille bons souvenirs.

« Ballanche. »

Paris, le 2 mai 1825.

- a Enfin, lundi j'ai vu M. Paul David, qui m'a appris que vous quilti.ez Rome. J'avoue que j'attendais encore quelque chose par le courrier d'hier, mais rien n'est venu. Ne pas m'avertir de votre départ , de votre retour', après ce que vous m'aviez promis ! Il valait bien mieux ne rien me promettre, j'aurais moins souffert ; l'abandon où vous me laissez, joint à l'état de mon esprit, m'ont réduit par moments à un véritable désespoir; je m'efforcerai de l'éviter à l'avenir, en tâchant de ne compter sur rien et de m'attendre atout. Il me semble que ces dernières^ convulsions ont achevé d'émousser dans mon cœur la faculté de désirer, d'espérer, de jouir et presque de souffrir.

« En bonne foi , madame, n'est-il pas vrai que ma

362 André-Marie et Jean-Jacques Ampère»

place est prise dans votre cœur? Je n^ai aucun droit de m'en plaindre, ce n'est pas votre faute si je n'ai pas le genre d'imagination religieuse et romanesque qu'il serait si naturel d'avoir. Mais je Pai moins que jamais : l'envie de vous plaire me faisait forcer ma nature ; la solitude et la loi du sacrilège m'y ont replacé. Je vous parle avec une entière franchise, comme vous voyez. M™® Swetchine vaut beaucoup mieux à votre imagination que moi. Rapportez-moi quelque amitié, c'est tout ce que je' mérite et tout ce que j'exige de vous; si vous me la retiriez, vous me causeriez le seul chagrin que je puisse encore ressentir,

« (Je vous demande de ne montrer cette lettre ^personnes de n'en parler à personne : je sens combien il est ridicule de paraître jaloux d'une femme, mais cependant...)

a J.-J. Ampère. »

M"® Récamief, revenue de Rome à la fin de mai, avait passé l'automne à la campagne, dans cette retraite de la Vallée-aux-Loups , arrangée par Chateaubriand alors qu'il composait ses Martyrs,

Jean-Jacques, installé tout près d'elle, chez un de ses amis, M. de Latouche, poète et auteur dramatique.

Aridré-^Marie et Jean-Jacques Ampère. 363

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quitte le village d'AuInay pour aller à Vanteuil le 24 octobre, quand le cercle de l'Abbaye-au-Bois rentre à Paris.

De J,'J, Ampère à Madame Récamier.

Paris, le 22 octobre 1825.

« Que j'aurais aimé un autre adieu 1 Encore un regret, un mécontentement. Il est vrai que la faculté de souffrir dans tout ce qui vous concerne est en moi une véritable maladie. Mais cette maladie, qui me Ta donnée?...'Mon attachement pour vous, votre charme, qui trompe à votre insu , et les circonstances qui nous séparent. Vous, qui êtes un ange de pitié, ne voudrezvous point adoucir le mal que vous avez innocemment fait? Je remets mon âme entre vos mains : sera-t-elle la seule dont vous refusiez de soigner les blessures? Prescrivez-moi un régime qui , sans me guérir, je ne l'espère point, n'irrite pas du moins sans cesse la fièvre qui me ronge. Vous à qui tout est facile, ne saurez-vous arranger votre existence et la mienne, qui en dépend, de manière que ce qui devrait être la consolation d'une vie sans bonheur n'en so it pas le supplice ?

364' André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

« Adieu, adieu; écrivez-moi quelques lignes douces chez M. de Jussieu, à Vanteuil.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

Vanteuil, samedi 2$ octobre 1825.

« Comme il y a ici beaucoup de monde et une liberté parfaite, on peut facilement s'isoler, et j'en profile pour me transporter par l'imagination là où je voudrais bien être en réalité, dans la petite cellule de l'Abbaye. C'est surtout aux heures où j'ai l'habitude de vous voir que je sens le plus vivement le besoin d'oublier ce qui m'entoure, pour ne penser qu'à vous. Hier soir, je me suis promené seul deux heures, au clair de lune, occupé d'une rêverie délicieuse. Depuis une certaine conversation, mes rêveries sont moins vagues, elles tournent toutes autour d'une chance qu'on ne peut pas même appeler un espoir, mais qui, enfin, pourrait être une réalité, une réalité ! Quelle idée enivrante ! Quand elle serait cent fois plus improbable, cette chance ! ce serait encore le seul charme, l'unique douceur de ma vie de la rêver. Quand elle se présenta à mon esprit, elle m'enivra d'abord , elle jeta mon âme dans un enchantement rapide

André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 365

et profond, semblable à celui que j'éprouvai il y a cinq ans, quand je commençai à vous aimer ; je retrouvai dans mon cœur, dont je désespérais, toute la jeunesse de ses premières émotions.

« Quelques mots prononcés par vous le dernier soir où je vous ai vue m'ont permis de croire que„ sans rien arrêter sur ce qui ne peut pas Têtre, vous pensiez véritablement que ce que vous m'avez dit pourrait être. Pourrait être ! je n'en demande pas davantage pour me livrer tout entier à l'idée d'un bonheur possible. Mais, je vous en supplie, ces deux mots, écrivez-les-moi. Je ne vous importunerai pas de conversations sur un sujet que la délicatesse de votre âme m'interdit; mais que je puisse me reposer sur cette idée que les obstacles i\e pourraient jamais venir de vous. Je vous avoue que le prince, et plus que lui une autre personne qui pourrait être libre aussi, m'alarment beaucoup. Vous allez vous moquer de moi , et me dire que nous n'en sommes pas à ce que j'aie à les redouter; mais, je vous le répète, je veux être sûr que le sort seul est entre nous deux. Assurez-le-moi, et je vous croirai , et cette pensée sera la plus douce que je puisse nourrir. Je vous le demande , écrivez-moi , ne me refusez pas , je vous le demande à genoux.

« J.-J. Ampère. )>

^66 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

Ces deux mots que M"* Récamier a prononcés ont suffi pour faire naître dans ^imagination de Jean-Jacques des rêves chimériques. Il ne s'agit point ici d'attendre la mort d'un mari, mais de la possibilité d'un divorce. Notre amoureux n'est pas le premier auquel cette espérance de mariage ait souri ; il ne sera pas non plus le dernier. En 1 8 1 1 , le prince de Prusse avait tenté d'obtenir la main de M"** Récamier; on connaît les raisons qui empêchèrent cette alliance. Plus tard, en 1847, M. de Chateaubriand, devenu veuf, voulut épouser la plus dévouée des amies, qui le refusa.

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Vanteuil, le 28 octobre 18: ;.

« Votre dernier petit mot est peut-être ce que j'ai lu de plus doux dans ma vie; ne m'écrirez-vous plus rien de pareil ? Pardon pour mes deux grandes lettres de rabâcheries sur la même chose, mais cette chose est importante : il s'agit de ce qui est tout l'intérêt dé ma vie, de cette vie chez vous , sans être avec vous , dont chaque moment est inquiétude, contrariété, obstacle, regret. Je ne puis m'accoutumer à placer notre rapport.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 367

ce rapport pour moi si profond, si triste, si unique, dans le bavardage d'un intérieur auquel je ne pujs prendre part. Vous savez que je rends justice à ceux qui le composent; c'est moi que j'accuse: je ne suis pas propre à la vie en commun. C'est un travers; mais pourquoi serais-je une partie intégrante de l'existence de M"* *** ou de M. ***, parce que j'ai pour vous un attachement passionné ? Pourquoi faire marcher tout cela ensemble et ne pas séparer ce qui doit l'être? Plutôt un quart d'heure par semaine, un quart d'heure certain et dont je jouisse pleinement, où je sois avec vous seule, que huit heures par jour usées à vous attendre, à vous espérer, à vous entrevoir; à causer du Dante ou de Grand- Gousier, quand vous êtes là, vous à qui j'aurais tant à dire, vous qui êtes tout pour moi. Encore une fois, cette manière d'être me tue ; vous devez sentir que je parle de bonne foi.

« J'attends un mot de vous, qui me dira ce que vous voulez faire de moi.

« Quand part le prince Auguste ? Adieu, adieu.

<( J.-J. Ampère. »

368 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

De J.-'J. Ampère à Madame Récamur.

Vanteuil, le 4 novembre 1825.

« Je viens de recevoir quelques lignes. Me voilà rassuré sur la crainte que j'avais de vous avoir déplu par des paroles trop amères. Non, ce n'est qu'à moi et au sort que j'en veux de tout ce qui a déchiré mon cœur. Est-ce votre faute si mon attachement pour vous ne peut me donner du bonheur, et si une disposition à l'agitation que je ne puis vaincre vient encore empoisonner la douceur du seatiment que vous m'accordez?... Je suis si fiché de vous mêler à des impressions douloureuses! j'aurais tant de plaisir à vous devoir unie ombre de joie ! Je serais bien tenté d'aller vous rejoindre ; mes jours passés ici me semblent parfois si vides ! Mais, à Paris, Dieu sait combien de choses pourraient venir à la traverse de mon travail. Le temps presse ; je brûle d^avoir fini cet ouvrage, dont vous attendez la fin avec impatience.

a Adieu , vous me trouverez tout à fait républicain : je me rends, je suis converti par le talent de M. de Chateaubriand et les vertus de M. de Lafayette. Celui-ci m'a dit que le^ fameux article du Journal des Débats l'avait tant frappé qu'il l'avait envoyé sur le-champ au Président des États-Unis

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 369

« Adieu, adieu, je vous remercie encore de m'avoir écrit.

0 J.-J. Ampère. »

De J,'J. Ampère à Madame Récamier.

Vanteuil, le 7 novembre 1825.

t< Toutes vos lettres ont un ton d'intérêt, un accent d'amitié dont je suis pénétré. Pourquoi faut-il qu'un intérêt si vrai, une amitié si tendre et si sûre, ne puissent presque rien pour mon bonheur ? Tout ce que je vous demande, c'est de comprendre comment je souffre auprès de vous, et de ne pas trop m'en vouloir. Vous en paraissez étonnée; mais, en faisant la part de mon caractère, qui sera aussi mauvais que vous voudrez, estil si étrange que cinq années d'une intimité imparfaite, d'un attachement qu'il faut sans cesse arrêter, d'une familiarité qui tour à tour trompe, attriste, séduit, désespère, m'aient mis insensiblement dans un état d'agitation, d'irritabilité continuelle? N'avez- vous jamais entendu parler de certains supplices où une sensation douce, irritante, prolongée, finit par faire expirer le patient dans des convulsions ? Eh bien ! c'est là mon histoire. — Cela dit une fois pour toutes, n'en parlons plus ; oublions

370 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

l'avenir, que je ne puis concevoir d'aucune manière, et ne songeons qu'au présent.

a Mon travail avance; j'espère vous porter bientôt ma tragédie fort améliorée ; alors, nous ferons la tentative surTalma, et tout dépendra de son résultat. Mais il faudra que ce résultat soit positif. J'ai pris mon parti de toutes les chances. Croyez-moi, j'ai un grand fond de philosophie pour toutes choses, excepté vous; ce qui compose ma vie me semble fort indifférent. Je voudrais seulement, cet hiver, ne pas trop souffrir et pouvoir rester auprès de vous. Je le désire bien vivement, car vous êtes tout ce que j'aime. Dieu veuille qu'il en soit ainsi.

« J.-J. Ampère. »

Un homme de vingt ans, amoureux fou d'une femme de quarante-trois ans , quelle naïveté ! quelle niaiserie ! Messieurs qui jugez ainsi, loin du danger, loin de l'attrait, si vous aviez reçu du ciel une imagination ardente et pure, et toutes les qualités de l'âme, vous auriez subi, aussi bien que Jean-Jacques, l'entraînement d'un amour idéal sans savoir l'âge de celle qui l'inspirait ; trois Montmorency : Mathieu, le duc de Laval, son fils Adrien, âgé de vingt ans, n'avaient point échappé à l'empire de cette grâce souveraine. L'ancien ambassa-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 371

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deur à Rome disait, en parlant des conquêtes de M"® Récamier dans sa famille : « Nous n'en mourions pas tous, mais tous étaient frappés. »

En 1829, M. de Chateaubriand écrivait à son amie : « Je ne connais rien de plus beau et de meilleur que vous. » Elle avait alors cinquante-deux ans.

M°*® Récamier sut toujours garder le gouvernement des passions qu'elle faisait nattre autour d'elle; ce grand art lui a été souvent reproché. Mais elle savait dédommager ses amis, quand leurs prétentions n'allaient plus jusqu'à être des amoureux. Quelle occupation constante de leur état d'esprit, de leur ambition, de leurs succès ! A son tact exquis se joignaient une discrétion parfaite, une obligeance naturelle et active, que les privilèges de sa situation rendaient efficaces. Fidèle jusqu'à la mort, elle avait la mémoire aussi bonne que le cœur. Quoi de plus irrésistible que le dévouement d'une femme environnée des hommages présents et des prestiges d'un passé triomphant? Être écouté, encouragé, consolé par une telle charmeuse, quelle incomparable fortune !

Chateaubriand, ennuyé, ne pouvait plus supporter la fatigue de vivre que protégé par cette tendre sollicitude. S'étonnera-t-on que Jean-Jacques ait laissé tomber son cœur, tout neuf, au pouvoir de l'enchanteresse, pendant cinq ou six années de sa jeunesse.

Les troubles, les souffrances, les combats, dont nous venons de lire les confidences, loin de se calmer au rç-

^BP^

372 André^Marie ei Jean-Jacques Ampère.

tour de Vanteuil, redoublent à la Vallée-aux- Loups, où le malheureux obstiné a voulu suivre encore une fois M'"^ Récamier. Là, il se sent pris d'un tel décourage- ment, se trouve si incapable de travail, si mécontent de lui et des autres, que la nécessité de rompre brusquement avec des habitudes qui le charment et le désespèrent se présente à son imagination comme sa seule chance de salut.

Laissons-le parler lui-même à ce propos: « Les lettres précédentes peuvent faire comprendre comment une situation d'âme si agitée et si douloureuse , qui le devint plus encore par d'autres complications, finit par me faire prendre la résolution départir pour l'Allemagne, avec le plan d'un grand ouvrage ayant pour objet 1'^/^toire des littératures. Mes études me conduisirent en Scandinavie ; il manque ici quelques lettres que je reregrette, parce qu'elles avaient plu à M™® Récamier, qui les avait fait copier pour les placer dans ce recueil. »

Ces autres complications font allusion aux vives sollicitations qu'André-Marie adressait à son fils en faveur du mariage.

Le 6 août 1826, sous le prétexte d'un voyage au Mont-d'Or, entrepris en compagnie de ses amis de lussieu, Jean -Jacques fait de nouveaux adieux, sans avouer aux siens ses lointains projets.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 373

De J.-J. Ampère à André-Marie Ampère.

Nîmes, 9 septembre 1826.

« J'ai reçu ta lettre, cher père, je suis bien triste de te voir si malheureux. Ne peux-tu donc jouir de cette gloire qui va jusqu'à Lisbonne, quoi que tu en dises, de ces découvertes que tout confirme, parce que des châteaux en Espagne, bâtis sur un avenir incertain, ne se réalisent pas? Tu ne demandes que mon bonheur : rapporte-t'en à moi pour l'arranger à ma guise. J'ai eu un instant une pensée qui , comme tant d'autres^ a passé, comme tant d'autres reviendra peut-être. Je suis ainsi fait , et ce devrait être une raison pour toi de redouter l'état irrévocable que tu voudrais aujourd'hui me voir embrasser. Il faut que ma tête mûrisse, que mon caractère se forme, avant que je puisse, sans démence, m'engager à jamais. Pourquoi ce moment n'arriverait-il pas? Après tant de plans d'ouvrages qui se sont succédé^ il en est un enfin auquel je tiens pour de bon. Tu le connais, ce plan, et si tu veux oublier un peu tes rêves paternels de gloire dramatique, mieux te rendre compte du temps où nous vivons, de celui qui doit le suivre, tu sentiras que cet ouvrage pour lequel je me crois éminemment propre, peut devenir un monument qui aurait plus d'avenir que notre répertoire de second ordre; on

374 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

ne le lira pas dans dix ans, et en conscience je ne pourrai lui donner qu'une pauvre place dans mon histoire. Cette histoire est au fond celle de l'esprit humain, du génie de tous les siècles, manifesté par le génie des plus grands hommes. On peut tout y mettre sans sortir de son sujet. La flexibilité qui est le vrai caractère de mon talent pourra reproduire, dans des traductions détachées, le caractère de toutes les poésies.

<( Si ce voyage ne t'attristait pas , je m'en applaudirais beaucoup; déjà il m'a fait grand bien. A Paris, j'avais des ennuis, des agitations de toute espèce qui altéraient mon humeur et rapetissaient mon âme; une position fausse dans laquelle je souffrais de me laisser entraîner par la vivacité de ma tête. Hors de tout cela je respire. Certes je serais bien heureux si je pouvais emporter loin de cette atmosphère de Paris , qui me fait tant de mal, toi et quelques personnes. J'espère être bientôt affermi contre son influence, et c'est là où tu es que je garde le projet de fixer mon existence ; mais, pour arriver à ce but d'une manière stable, il faut que je sois retrempé, qu'un peu de temps nous ait séparés tous deux de ce passé, qui nous agiterait bien plus depuis que nos agitations réagiraient l'une sur l'autre. Par moments je crains de n'avoir pas le courage d'exécuter mon projet; tu pourrais l'ébranler, mais éloigne celte tentation ; pense à ce que j'acquerrai d'instruction dans ce voyage, voyage de raison s'il en fut.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 375

(c Quant à tes rapports avec M°*® Cuvier, ils te seront même plus commodes, moi n'y étant pas; j'y jetterais toujours quelques nuages, et enfin, s'il faut tout dire, je romps moins comme cela, si nul événement ne survient , car je suis absent, absent pour mon instruction ; revenir et changer ses habitudes est une déclaration de renonciation.

(( 0 mon père, mon bon père, ne comprendras-tu pas ma mission comme moi? Faire le tableau de l'histoire de l'imagination humaine, en découvrir les lois, n'est-ce point assez pour remplir la carrière d'un homme ?

« J.-J. Ampère. »

D'André'Marie Ampère à J. Bredin,

Septembre 1826.

« Cher ami , tu dois me reprocher mon silence ! mais tu sais bien que toute mon âme est auprès de toi.

(c Le départ de mon fils avec les de Jussieu a achevé de m'accabler. Les circonstances qui ont amené ce voyage me déchirent, mais comment t'expliquer cela dans une lettre ? Il doit être à Mende à présent ; de là à Grenoble, par Valence.

« J ^étouffe de chagrins, mais je me porte bien ainsi

376 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

que ma famille ; puisse-t-il en être de même de la tienne !

« Je suis seul et abandonné sur la colline des orages (du moins Malvina mourut bientôt).

« Si j'étais moins triste, combien j'aurais été content d'une nouvelle expérience qui vient de me réussir, et qui achève de prouver l'identité de l'électricité et des aimants! Tu l'as pu voir dans le Globe du 7 septembre ; tous les jeudis se trouve dans celte feuille ce qui s'est passé à l'Académie des sciences. Trois semaines avant, il y avait une notice sur le beau mémoire de notre excellent Savary ; huit jours après, sur les expériences de Colladon et de Becquerel.

« Jamais la physique n'a mieux marché ; mais cela me console-t-il de l'absence de mon fils, du brisement de tout ce que j'avais rêvé d'heureux pour lui? Confidences qui doivent rester entre toi et moi. Situ m'aimes encore comme autrefois, réponds à ton pauvre ami. Oh ! que je voudrais aller te voir ! mais tout ce que je possède lient à ce que je mette chacune de mes minutes à profit pour écrire ce qui m'ennuie le plus au monde.

(c Mes respectueux hommages à M"*® Bredin.

« Tu sais combien tendrement je l'embrasse.

« A. Ampère. »

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 577

De J,~J. Ampère à Madame Récamier.

Grenoble, 21 septembre 1826.

« Après avoir VU la Chartreuse, mes amis iront à Lyon, et moi directement à Genève, car mon parti est pris, non sans de sérieuses réflexions, des agitations, des déchirements, des combats cruels. Il est temps de marcher directement au but. Il n*est plus question de tout ce qui me troublait depuis quelques mois, et qu'à distaVice je sens s'amoindrir beaucoup. Il faut faire cette fois ce que je ne ferais jamais si je l'ajournais : m'enfoncer dans les études qui me sont nécessaires et jeter les bases de l'œuvre à laquelle je consacrerai ma vie. N'est-il pas raisonnable de rompre définitivement avec cette carrière de poète par état, dans laquelle je m'étais laissé entraîner; de sortir de la classe misérable des petits auteurs tragiques, joués ou non joués, pour prendre une place dans cette nouvelle école historique, philosophique et littéraire ?

« Je vais passer l'hiver à apprendre l'allemand et l'Allemagne ; au printemps, j'irai de ville en ville voir les hommes et les bibliothèques, et, après ce temps d'épreuve, de travail austère, ayant la conscience de mon ouvrage, étant entré fortement dans ma ligne, j'irai vers vous, la tête débarrassée, j'espère, de fantômes,

jyS André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

le cœur plein de cet attachement auquel vous croyez. Quoi qu'il arrive alors, les deux personnes dont ma vie ne pourra jamais se séparer, c'est mon père et vous.

« J'ai reçu ici une réponse de M*"® Cuvier, parfaite et précisément telle que je pouvais la désirer pour rester dans un rapport simple. Ainsi, ce n'est point cela qui m'empêche de revenir à Paris.

« Adieu. De grâce, un mot à Genève. Ne parlez pas de mes projets ; soyez assez bonne pour dire seulement que mon voyage se prolonge un peu.

« J.-J. Ampère »

D^André'Marie Ampère à J,-J. Ampère.

Paris, 8 octobre 1826,

« Cher ami, j'ai reçu ta lettre de Berne; on y enverra ce que tu réclames. Fulgence va passer l'hiver en Italie. Je tâcherai devoir M. Cousin; j'irai à Vanteuil jeudi, mais je n'y serai pas comme Tannée dernière avec toi. J'ai été plusieurs fois à l'Abbaye, M"<^ Récamier a voulu me persuader que ce qui fait l'objet de mes plus vifs désirs s'accordant très-bien avec tes projets de travail, cela devrait arriver un jour. Celte conversation m'a consolé , que ne puis-je la croire prophétesse ! Elle me répétait tou-

André-Marie et Jean-^Jacques Ampère. , 379

jours : « Lorsqu'il aura réussi dans son entreprise, atteint « le premier but de son ambition, pourquoi ne chercherait- « il pas à accomplir ce qu'il avait aussi, jusqu*à un cer- « tain point, fait entrer dans ses rêves d'avenir? »

« Tu me demandes des nouvelles du Jardin des plantes. Quand j'arrivai samedi soir, il n'y avait pas encore de monde. M*^® Clémentine me questionna beaucoup sur toi. J'annonçai que ton séjour en Allemagne se prolongerait cinq ou six mois ; en ce moment je suis sûr qu'il se répandit sur sa physionomie une impression de tristesse. Je dis que tu allais rassembler des matériaux pour un ouvrage considérable. M. Cuvier vint et successivement d'autres personnes, la conversation changea, mais M"® Clémentine ne s'éloigna point de moi et, sans me parler de mon fils, me fit passer le temps le plus doux qui se soit écoulé depuis ton départ.

« J'y suis retourné hier. M. Wollaston, le célèbre physicien anglais, vice-président de la Société royale de Londres , y dînait. Je vis M"* Sophie ; je pus faire ta commission et trouvai l'occasion de dire à elle et à sa sœur que tu m'avais envoyé des vers sur le pont du Gard. M"® Sophie voulut les lire, ils étaient dans ma poche, et M"® Clémentine dit : a A mon tour, maintenant. » En me les rendant, elle m'assura bien gracieusement qu'elle y trouvait de très-belles choses. Mais .elle semblait triste comme le jour précédent.

« M. Herschell parla à M. Wollaston de mes expé-

380 , André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

riences et lui inspira le désir de les voir ; je les lui ferai demain à midi. Mon mémoire va paraître sous ce titre : Théorie des phénomènes électro - dynamiques ^ uniquement déduite de V expérience. Ce sera un volume de 220 pages in-quarto. Ce livre, qui suppose les faits généraux connus, devrait être précédé d'une exposition de ces faits avec la description des appareils et Phistoire des découvertes successives; alors j'aurais le traité complet que je rêve depuis trois ans. Je ne sais si le temps me permettra jamais de réaliser ce projet. En attendant, Pouvrage de Monferrand suppléera à cette première partie. Je t'ai conté le succès de ma nouvelle expérience répétée dans la séance du 4 septembre devant M. de Laplace, qui parut si content. Ce jour-là je dînai chez Frédéric Cuvier et passai presque toute la soirée entre ^me çi ^ue Cuvier. Que ces heures eussent été bonnes pour moi si Pidée de ton voyage t'était venue un mois plus tard ! A quoi servent ces pen$ées, ces regrets, sur ce qui serait résulté de telles ou telles autres combinaisons d'événements? Cette malheureuse manie que Ballanche m'a tant reprochée, m'a toujours rendu mille fois plus amer ce qu'il y a eu de pénible dans ma vie. Je ne sais pas assez me porter dans l'avenir.

« Je t'embrasse du fond de mon cœur. Adieu, tout ce que j'ai de plus cher.

« A. Ampère. »

André'Marie et Jean-Jacques Ampère. }8i

Arrivé à Strasbourg le 8 octobre 1826, après une course de six semaines à travers la France et la Suisse, Jean-Jacques adresse à son père un récit détaillé de ce voyage, sous forme de purnal. Nous en détachons quelques pages.

Octobre, — « Tu sais si, en partant, j'avais Târae tranquille et disposée à la gaieté. Ce temps d^isolement que j'allais chercher loin de toi, pauvre père, qui as besoin de ton fils, loin de tous mes amis, j'en sentais la nécessité, mais la perspective était bien sombre. Adrien, inquiet de sa famille, ne semblait pas non plus trèsjoyeux. Ce fut un véritable bonheur que d'avoir pour compagnon le plus étourdi et le plus étourdissant des mortels, Cambecède, excellent garçon, d'ailleurs. En nous chantant des chansons de Béranger, en nous contant ses duels, ses aventures, en riant sans cesse aux éclats, en nous faisant rire de tous les voyageurs et de notre singulière situation , il nous empêcha presque de penser. Sa présence a été comme un cauchemar bruyant, pendant lequel il m'était impossible de voir autrement quià travers un nuage le passé, le présent, mes ennuis, les autres et moi-même. Mais tout cela s'est retrouvé sitôt que le bourdon s'est tu. »

1®' septembre, — v Nous arrivons à Randan, chez M. de Montlosier, qui te connaît de réputation. <( Il ne

382 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

« m'était resté, dit- il, que cette terre dont personne « n'avait voulu; de la bruyère sur de la lave. Je la dé- « frichai, je vécus plusieurs années, dans une cabane de « planches, je fis une étable, puis deux, puis ma maison i( composée de quelques chambres. » C'est là que demeure ce champion de la féodalité, dans les dépendances d'une vacherie; c'est de là que, l'hiver, enterré sous la neige, il écrit des volumes qui sont lus, combattus, appuyés d'un bout de la France à l'autre. Il est fort disposé à continuer, espère une humble supplique des pairs au roi, sur le danger des jésuites.

a A ce sujet de conversation favori , il entremêle des renseignements curieux sur les volcans , les articles dti G/oi^ et l'économie rurale, etc., etc

8 septembre, — « Le jour du 8 septembre sera éternellement mémorable dans la vie d'Alexis et dans les fastes des vélocipèdes. Il fit presque tout le chemin de Mende à Saint-Jean du Gard (une vingtaine de lieues) à pied, en courant devant la voiture, excepté la montée, pendant laquelle il se reposa ; mais c'est surtout à la descente qu'il mérita l'admiration des postillons : l'un d'eux, voulant le dépasser, mit ses cinq mulets au grand galop. Alexis arriva au but avant eux

« Jusqu'à Nîmes, rien d'intéressant que le clocher du village d'Estelle, qu'on nous montra de loin; mais le paysage n'est pas digne du souvenir. La Maison carrée

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nous enchanta ; c'est la perfection de la majesté et de la^ grâce; c'est comme un chant d'Homère, ou un chœur de Sophocle. Il n'y a rien à changer, à ôter, à désirer; la vue et l'âme sont complètement satisfaites

i< En dînant à Avignon nous apprîmes, avec une surprise mêlée de quelque horreur, que nous logions à l'auberge et dans la chambre même où le maréchal Brune fut assassiné. L'hôte est un brave ; en soutenant un siège de cinq heures pour défendre le maréchal» il fut blessé d'un coup de hache. Cet homme, qui d'abord évitait de s'expliquer sur cet horrible drame, vit qu'il pouvait avoir confiance et paria. Sa mère, sa femme et sa fille sont mortes des suites de leur terreur durant cette journée.

Il est parvenu à sauver deux aides de camp, que le peuple voulait absolument massacrer.

Un de ces furieux lui mit un pistolet sur la poitrine et, lui montrant sa montre de l'autre main , dit en jurant : (c Si tu ne nous livres pas les aides de camp dans un « quart d'heure , tu es mort ! » Pendant ce temps les officiers, cachés là tout près, entendaient cette menace et se croyaient perdus. Le maréchal montra, jusqu'au dernier moment, le plus grand sang-froid. Il fut tué d'un coup de fusil ; quand un maçon eût montré aux assassins le chemin des toits pour arriver jusqu'à lui , alors deux cents bandits fondirent au pas de charge sur cette chambre du numéro trois^ que je n'oublierai jamais

384 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

Le 1 8, nous quittions les grandes routes pour arriver à Grenoble directement par la montagne ; là nous étions dans une solitude véritable, un pays abandonné, où tout sentier disparaissait ; il fallait se guider presque au hasard, sans se perdre.

Un dimanche, à dix heures du soir, nous arrivâmes au village de Lans , harassés d'une marche forcée dans le Villard. Nous demandons la meilleure auberge de l'endroit, on nous l'indique. Point de lits. Le maître du logis nous renvoie à un autre ; celui-ci à un voisin; nulle part de quoi dormir. Une vieille femme touchée de notre embarras fmit par promettre deux matelas , puis se hâte de retirer sa promesse. De désespoir nous demandons une grange, de la paille à tout prix; à ces mots, on chuchotte, on murmure; bientôt un homme s'approche d'Alexis (auquel une barbe noire longue de trois jours donnait un certain air suspect), le somme de le suivre chez monsieur le maire et veut lui mettre la main sur le collet. Nous nous récrions ; Alexis, avec un sang- froid imperturbable, commence par lui ôter son chapeau à trois cornes de dessus la tète, en disant : « Il faut parler poli- (f ment, monsieur; qui êtes-vous? — Officier de police. — Montrez-moi votre écharpe. »

« Le bonhomme, étonné, interdit, insistait pourtant. « Je connais les lois, reprend Alexis, vous n'avez nulle (f autorité pour me faire bouger. Dressez procès-verbal, «, et si M. le maire veut nous voir, qu'il prenne la

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André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 385

« peine de venir ici. » Alors le garde-chasse crie d'un ton solennel : « Main-forte ! » et cinquante paysans nous entourent à l'instant. Alexis pérorait; je m^emportais; Adrien, avec son admirable flegme, contemplait le tableau. Enfm le maire parait. Je lui déclare nos noms et nos qualités. Il nous emmène souper chez lui et nous offre trois excellents lits.

« Le lendemain , le maire de Villard ne voulait pas nous laisser partir. M. Jullien est une espèce de personnage à la Walter Scott , adoré de sa commune , dont il est k père et le souverain absolu ; on le connaît à six lieues à la ronde sous le nom du Roi des montagnes. Il est parfaitement indépendant de Pautorité, à laquelle il a plusieurs fois résisté, dans l'intérêt de ses administrés ; simple, franc, loyal et plein d'un bon sens naturel. J'aurais un grand plaisir à lui rendre un jour, à Paris, son hospitalité »

• 2 1 septembre, — « On parle beaucoup des horreurs sublimes de la vallée qui conduit à la Chartreuse ; mais, pour ceux qui ont vu de véritables horreurs, elle est plus belle que terrible. De très-grands arbres garnissent les flancs des rochers; le couvent est situé au commencement de la région des pâturages dans ces longs prés alpestres.

« Mes premières impressions ne furent pas bien graves, car noire attention se porta sur la qualité de notre dé- I. 22

386 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

jeûner ; la cuisine des Chartreux est une cuisine de pénitence.

« Après avoir visité la chapelle de Saint-Bruno, nous grimpâmes sur les rochers. Leur sommet était dans le brouillard ; par moments ce brouillard se déchirait , on entrevoyait alors des échappées délicieuses ; le tableau se variait de seconde en seconde. Je n'ai jamais rien vu de plus magique.

« Nous revînmes souper, toujours frugalement, puis on nous mit en cellule jusqu'à onze heures ; le bruit des cloches nous réveilla dans notre premier sommeil, et, tout engourdis, tout étourdis, nous traversâmes les grands corridors, guidés vers la chapelle par les chants religieux. Une petite lampe brûlait seule dans Timmense nef. Toutes ces figures pâles, sous ces capuchons blancs, éclairés par quelques lanternes; la gravité des voix, la lugubre monotonie des litanies, la pensée de ces vies de solitude, ^e prière et de sacrifice, tout cela serrait le cœur.

« Chacun des frères a une chambre à coucher, un cabinet d'étude avec une petite bibliothèque, une cheminée, un laboratoire, des outils pour tourner et un petit jardin. Vraiment, sans le souvenir des oignons de la veille, dont Todeur me poursuit encore, je consentirais presque à me faire chartreux, au moins pour quelque temps .... »

25 septembre. — «Je rencontrai sur la route de Cham-

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 387

béry M. Frasnel, inspecteur en chef de la manufacture de M. Périer à Vizille. Ce monsieur me raconta tous les détails du dernier incendie de la fabrique ; c'est un fait curieux : peut-être en sera-t-il question à la Chambre. Un mercredi soir, en faisant sa ronde, M. Frasnel aperçoit sous la porte d'une grange une lueur étrange. Il s'avance , se disant à haute voix : u Qu'est-ce que cela peut-être?» Au même instant, saisi par deux hommes, il reçoit plusieurs coups de stylet. (Quand je l'ai vu, il allait aux eaux d'Aix se rétablir de ses blessures, dont il souffrait encore.) J'ai touché son portefeuille percé par l'arme pointue à côté du cœur : il lui a sauvé la vie. L'inspecteur, parvenu à se dégager, tire son fusil sur les hommes qui fuient.

<( L'un d'eux crie : a A moi, Joseph! » et court vers la rivière, laissant une trace de sang derrière lui.

(( En ce moment, M. Frasnel, épuisé, tombe évanoui, et bientôt le fils de M. Périer le relève.

« Après l'événement, on trouve dans l'eau un corps d'homme, le nez coupé et tout mutilé : c'était le blessé, que ses camarades avaient ainsi arrangé pour qu'on ne pût le reconnaître. Deux autres personnes cachées dans les bâtiments ont disparu.

« Pendant qu'un homme cherchait à assassiner l'inspecteur, des ouvriers courent requérir les gendarmes à cheval: ceux-ci, pour se mettre à la poursuites des brigands, viennent à pied, le plus lentement possible, et s'ar-

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