II
pas mort en m'entendant dire de sortir de la maison par celle qui avait attaché son existence à la mienne, envers laquelle je voulais être reconnaissant et dévoué? « Je n'aurais pas dû me faire répéter deux fois de la quitter.» Telles ont été ses dernières paroles.
a J'appris hier la naissance de mon enfant; le portier du ministèce fut chargé de me l'annoncer. On ne m'a pas écrit; mes lettres, à moi, sont restées sans réponses : tant mieux , elles ne m'auraient apporté que de nouvelles insultes. J'ai su que cette enfant, destinée peut-être à ne pas connaître sa mère, était une fille. Ah! Bredin, pourquoi suis-je venu à Paris? Pourquoi ai-je été sourd à la voix qui me retenait à Lyon ? Le récit des peines qui m'attendaient ici me serait aussi inutile qu'impossible ; je dois chercher plutôt à en détourner mes pensées, à les porter sur cet automne, où je vous reverrai, où nous nous promènerons ensemble sur ces montagnes dont le souvenir me fait battre le cœur. Dans cinq à six semaines j'irai à Polémieux; oui, le courage me reviendra auprès des miens, en embrassant mon fils, en revoyant ces bois où j'ai goûté tant de douces émotions, où le ciel m 'a accordé tant de grâces; près de vous qui m'aimez toujours, malgré les faiblesses et les misères de mon âme que je vous montre à liu, peut-être retrouverai-je les sentiments qui m'élevaient au dessus de moi-même.
« Parlez de mon chagrin à ceux' qui s'y intéressent ;
50 André-Marie et Jean-Jacques Ampère:
dites-leur ce que vous jugerez convenable , mais que tout cela ne se répande pas trop. ►*
• '(( Vendredi. — J*ai interrompu cette lettre trois jours; je la reprends pour vous dire que ma fille Anne-Joséphine-Albine est née lundi 6 juillet; j*ai signé son. acte civil hier à la municipalité, où je l'ai vue. H n'y avait qu'^//e, son parrain et sa nourrice. Adieu.
i< A. Ampère. »
D' André-Marie Ampère à J. Bredin.
I j juillet 1808.
. a Mon ami , Barret aussi avait tout deviné ; sa lettre m'a pénétré. J'ai donc perdu d'abord ce que j'ai aimé avec passion, et puis ce que j'ai cru aimer ; mes enfants, ma sœur, Ballanche, Bredin, voilà ce qui me reste, et je suis loin de vous. Oh ! comme j'ai prié et pleuré en allant hier à la messe. Il me semblait que^Dieu me parlait. Qu'exige-t-il de moi? N'aurai-je personne pour me soutenir, retomberai-je loin de lui ?
« Du 26. — J'en étais là de ma lettre quand on est venu m'interrompre. Depuis le dernier éclat, M. P**'
André-Marie çt Jean-Jacques Ampère. yi
m'envoie ce qu'il appelle des conciliateurs pour m'engager à de nouvelles soumissions, mais j'en ai déjà trop fait. La première condition est d'abjurer des opinions qu'il regarde comme insensées, opinions sans lesquelles il n'y a pas de morale pour moi : je ne le ferai jamais. Ces conciliateurs, qu'il les choisit mal pour ses vues! Celui que je viens de quitter a terminé un long tête-àtête en me serrant dans ses bras et en disant que son plus grand honneur serait d'avoir un ami tel que moi. Qu'est-ce quetout cela? Dans l'abîme où je suis on va nous séparer. Je vous reverrai bientôt, j'irai auprès de ma mère et de mon fils. Ce dernier me pardonnera -t-il de l'avoir sacrifié un instant ?
« Adieu, je vous serre contre mon cœur.
« A. Ampère. »
D^ André-Marie Ampère à J. Bredin,
10 août iSo8.
c( Enfin, vous êtes de retour à Lyon, j'aurai de vos nouvelles. La main me tremble, en écrivant, du plaisir que cette idée me cause. Mon cœur, privé des affections dont j'espérais le bonheur, se réfugie tout entier dans le
vôtre. Il y aura demain vendredi six semaines que j'ai vu peut-être pour la dernière fois la mère de mon Albine. Ce souvenir me trouble encore, mais je suis résigné, et si je compare cette situation triste et calme aux affreux tourments de cet hiver, je me sens presque heureux. Bientôt je serai près de ma mère, de mon Jean- Jacques et de vous tous. En pensant à ceux que je chéris à Polémieux, je retrouve un peu de repos. Dites-moi si la femme de Châtelain sait l'aimer; ne craignez pas d'aggraver mon chagrin ! Bonjour avait raison: il ne fallait point quitter Lyon. Mon ami, mon cher Bredin, à vous toujours.
« A. Ampère. »
D'Anàrè-Marie Ampère à Maine de Biran.
' ■ Paris, août 1808.
« Cher ami, je vous envoie, aussi complète qu'on peut le faire dans une lettre, l'exposition de mes principales idées psychologiques et de la nomenclature qu'il me paraît nécessaire d'adopter pour avoir enfin le langage fixe et propre à rendre avec exactitude les vues métaphysiques qu'on voudrait exprimer.
if Je viens de recevoir votre lettre : elle a fait passer
André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 5 3
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quelques heures agréables à un homme qui n'en connaît plus. Vous me dites que j'ai attribué à une autre les sentiments qui n'étaient que dans mon cœur. Ah ! je ne le sens que trop; mais si vous saviez toutes les circonstances qui me les ont inspirés, vous conviendriez qu'il était bien difficile de n'être pas trompé. Combien ses pensées semblaient élevées et n'appartenir qu'à une âme vraiment sensible. Je crus que la fortune lui importait peu, qo'ellef ne m'avait choisi que pour ma manière de sentir. Hélas! c'était absurde de voir les choses ainsi, voilà ce qui rm désespère. le vous remercie de vos conseils, je les suivrai si je peux. Mais de quelle froideur jl faudrait remplir mon cœur! Je n'y parviendrai jamais. C'est assez : ne parlons plus de mes malheurs.
« Vous ne me dites rien de vos travaux métaphysiques, de cette science chérie qui m'a déjà rendu une fois le repos; puisse-t-elle faire encore le même miracle! Où en est votre ouvrage qu'imprime Courcier ? Depuis cinq mois je n'avais vu personne ; je fus dimanche chez M. de Tracy, il me parla beaucoup de vous. M. Cabanis a été fort malade d'une attaque; il n'en reste nulle trace que des inquiétudes pour l'avenir.
«Adieu, cher ami, je vous aime plus que vous ne pourriez croire.
« Ampère. »
54 André-Marie et Jean-^Jacques Ampère,
D'André' Marie Ampère à J. Bredin.
30 août 1808.
« Mon ami , quelle pensée triste est cachée sous ces mots : « J'aurais peut-être autant besoin que vous de « consolations. » A quoi cela se rapporte-t il? Est-ce à votre pauvre enfant dont vous parlez quelques lignes plus haut. Est-il donc malade à ce point? Ne donnez plus à mon imagination le tourment de deviner vos. peines inconnues. J'ai beau dire dans ma métaphysique qt^'il y a des sentiments désintéressés ; suis-je donc désintéressé en vous aimant , en prenant part à tout ce qui vous touche ? est-ce que Bredin est un autre que moi ? Vous avez raison, je ne suis pas résigné, mais épuisé. Par moments mon intelligence me semble réduite à celle d-'un animal. Une bêtise dite devant moi me fera rire , comme un enfant. Tout m'est égal : que ma vie s'écoule ou se consume ici ou là, mes efforts sont vains pour prier. Si notre ami Roux connaissait ma peine, il ne m'écrirait pas sur ce ton. A sa lettre je ne pourrais répondre que par ces mots : tranquille tx content. Isolé comme je l'ai toujours été à Paris, comment savoir ce qu'il me demande au sujet de M"® Scio, C'est vraiment, barbare de me donner dépareilles commissions. Ce n'est pas sa faute , il ignore tout ce qui se passe ; qu'il l'apprenne, je vous en prie, sinon je. n'aurais pas la force de
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 5 5
le revoir. Et puis M"»^ Maléchard me prie de lui dire si Tétude du grec est digne d'occuper longtemps un jeune homme ; je pense que oui. J'ai essayé de répondre moimême, mais j'ai déchiré ma feuille commencée; je ne saurais parler ni écrire sans la plus affreuse contrainte à ceux qui peuvent me croire heureux. .
« A. Ampère. »#
D'André'Marie Ampère à J, Bredin,
Septembre 1808.
« Qu'on ne me parle pas de redevenir heureux! Hélas ! on sait que c'est impossible ; mais puissé-je retrouver la lumière ! Oui , je sens toujours au fond de mon âme que Dieu n'a pas dû créer l'homme pour cette misérable existence. Dès qu'il lui en réserve une autre, il n'a pu le laisser dans ces ténèbres de la terre^ et s'il lui a révélé quelque chose, c'est par Jésus-Christ. Mon ami, voici une preuve du christianisme qui m'y ramènerait entièrement si j'étais moins abandonné. Mais j'ai beau m'irriter contre moi-même, tout sentiment d'amour divin m'échappe : comment croire sans charité ?
« Je ne vois rien de contradictoire dans les vérités religieuses. Dieu peut tout, mais je ne vois plus les raisons qui me portaient à croire que la religion catholique
soil inspirée par lui ; les objections vagues que je réfutais dans un temps meilleur se présentent à mes yeux. Je me dis que si celte religion était l'ouvrage de Dieu, il l'aurait répandue davantage, qu'elle fait un dogme d'un malheur éternel ; que cette idée me révolte, parce que si le genre humain devait^ être toujours malheureux il ne Taurait pas créé... que sais-je. Je sens bien que tout cela ne signifie rien, puisque je ne peux embrasser le système entier des êtres intelligents , que j'ignore les rapports qui existent entre eux. Le malheur, le bonheur, sont-ils quelque chose de réel? Pourquoi est-ce que je vis? Et voilà toujours ces ténèbres de la métaphysique ; je n'y comprends plus rien, comme aux mathématiques, à tout lé reste! Je ne sais plus lier deux idées. Quel funeste sort !
« Ah ! Bredin , que votre affection ne se lasse point ; travaillez à me ramener aux sentiments qui peuvent seuls me donner un calme relatif. Et cette longue lettre qui devait me faire du bien, quand viendra- t-elle donc? Oh ! étonnante faiblesse de l'esprit et du cœur de l'homme! Auriez-vous pu croire il y a quatre ans qu'il viendrait si vite le jour où vous seriez forcé de prouver à votre tour la vérité et la divinité du christianisme à celui-là même qui alors avait tant de peine à vous en convaincre?
<x Adieu, je vous serre sur mon cœur.
« A. Ampère. «
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 57
D^ André-Marie Ampère à J, Bredin,
Septembre 1808.
a Hier, j'ai perdu une partie de mon temps à voir TEmpereur à Notre-Dame. Tout le monde était en fête. Ce contraste avec ma tristesse me rendait encore plus malheureux... Lenoir.est venu diner avec moi; de ma fenêtre nous avons regardé le feu d'artifice. J'ai passé des journées moins inutiles que celles-là à Lyon, quand je les employais à chercher les preuves de la religion chrétienne, à travailler à me rendre meilleur; mais que de mélange, même alors, en moi, que de présomption, de vanité.
« Merci de la petite chambre que vous m'offrez, j'y serai près de vous ; cette perspective prochaine est-bien douce. Quelle joie de retrouver nos amis! Polémieux m'attirera d'abord, ma mère, mon fils... Que vous dites vrai sur cette absence générale d'enthousiasme pour tout ce qui est beau, grand et noble. Les réputations scientifiques ressemblent à celles de Pompée dans sa vieillesse, comme dit Lucain : Sîat magni nominis umbra. L'habitude seule fait considérer les hommes étonnants ; voyez si l'on s'occupe maintenant de Montgolfier.
tt Roux saura que j'ai été exprès aujourd'hui au Jardin des Plantes pour demander à Laugier, que je connais à
58 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
peine, des nouvelles de MM. Calais et Vallée. J'ai prié M. Dauvergne, qui est en relation avec les théâtres, de me procurer des renseignements sur M™* Scio. Vraiment je ne peux rien savoir directement en cette occasion. Notre ami m'avait chargé*aussi de demander à Thériard et à Poisson où était M™' Gail. Le premier s'est mis à rire de ma question sans vouloir y répondre. D'après cette tentative, je n'ai pas voulu en parler à Poisson.
« Ne m'écrivez plus à Paris, mais à Polémieux. Vous serait-il possible de venir coucher samedi 28 chez ma mère; nous passerions à la campagne une partie du dimanche, et je vous accompagnerais à Lyon après le dîner. Faites-moi cette promesse, nous avons tant dé
choses à nous dire.
a A. Ampère. »
Journal de Bredin.
28 septembre 1808. — C'est aujourd'hui que mon ami •doit être arrivé à Polémieux. Je n'ai pas voulu aller l'embrasser, comme il me le demandait. J'ai^dû m'imposer cette privation y et le laisser tout entier à sa mère et à son enfant
Andfé'Marie et Jean-Jacques Ampère, 59
2Ç) septembre, — ^-Que je suis impatient de le revoir après de si grands chagrins! Que de souvenirs nos disf eussions ont laissés dans ces chemins que je parcours à cette heure! '.
29 septembre, le soir, — Ampère dormait encore. Sa mère consent à quitter sa paisible maison, à rompre ses plus douces habitudes po.ur suivre son fils à Paris ; à son âge, c'e.st un généreux sacrifice. ,
Il m'a abordé d'un air égaré; cependant ses souf^ friances ne l'ont pas changé. C'est toujours la même activité , le même feu , la même exaltation , la même tendresse; rien de plus mobile que ses idées, rien de plus persistant que son caractère. Il m'a raconté les détails de sa catastrophe. S^s lettres ne m'avaient donné qu'une faible idée de ses douleurs. Que de petites noir- 'ceurs! Il s'était allié à un être d'une autre espèce que Jui. Et, de son côté, pas la moindre intelligence des hommes, point de réflexions, point de raison, de la faiblesse, de l'étourderie , de l'imprévoyance. Il s'est jeté à corps perdu dans les lacs qu'on lui a tendus. En me racontant, les larmes aux yeux, à combien d'épreuves on l'avait soumis, il était dominé par un sentiment de douleur si profond que je croyais ne jamais pouvoir l'en distraire ; mais le mot métaphysique arrive sur ses lèvres, voilà un tout autre homme : il se met à me déve-
6o André 'Marie et Jean-Jacques^ Ampère,
lopper ses systèmes d'idéologie avec un entraînement incroyable, intarissable. Son enfant lui demande le nom d'une plante, aussitôt il lui explique les systèmes de Tournefort et de Linné, etc., etc., l'astronomie, la religion, tout
C'est ici, sous ces mêmes arbres, il y a quatre ans, que nous avons tant discuté sur le christianisme. Si je pouvais seulement le rendre plus calme, plus intérieur. N'ai -je pas un peu à me reprocher son éloignement pour la religion , par mes objections tirées de l'Évangile même ? J e suis pour quelque chose aussi dans ce malheureux mariage. C'est en lui parlant de moi que M™* P*** l'a séduit. Elle admirait ma conduite, elle désirait connaître cet homme généreux qui avait tout sacrifié à son devoir ; que sais-j€ toutes les phrases qu'elle lui débitait sans en penser une seule. Je lui dois tout, à cet excellent, ami, et par quelle fatalité est-pe que je deviens l'auteur de ses maux ? Oserai-je entreprendre ce qu'il me demande ?
André'Marie et Jean-Jacques Ampère. 6i
De Maine de Biran à André-Marie Ampère,
Bergerac, 28 septembre 1808.
« Mon cher et bon ami, vous avez bien tardé à m'écrire de Lyon, mais je vous pardonne ce long délai et j'en trouve Pexcuse légitime dans le tableau animé que vous me faites de toutes les impressions vives et profondes qui ont préoccupé votre âme depuis que vous êtes dans cette chère patrie où tant de liens vous rattachent. J'apprends avec une grande satisfaction le projet que vous avez d'amener à Paris votre mère et votre enfant chéri. Ce sont. là des consolations toujours présentes qui ne vous manqueront pas. Vous trouverez dans cette société intime et dans l'accomplissement des devoirs doux et sacrés qu'elle vous impose des distractions puissantes contre les chagrins et les souvenirs mélancoliques qui peuvent encore vous poursuivre. Vous en deviendrez plus fort contre des sentiments et des passions qu'il faut étouffer ; vous serez tout entier à la raison, aux devoirs, aux sciences, dont vous êtes capable d'étendre les progrès. Ce voyage de Lyon vous sera très-utile et aura une influence heureuse sur les dispositions de votre esprit.
a Je vois toujours avec un nouveau plaisir, mon cher ami , que nous nous rapprochons de plus en plus d'un I. 4
62 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
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point de vue commun en métaphysique, et je crois que si nous différons encore, c'est plus dans les formes du langage que par le fond des idées. .:........
D'André-Marie Ampère à J, Bredin,
Novembre i8o8.
« Nous vo'ci aujourd'hui dans Pappart^ment arrêté par de Gérando, rue Cassette. Tout y est à souhait : vue gaie, place suffisante, proximité des promenades et des églises.
* « Ma position ne sera ni si bonne que je Pava' s cru d'abord, ni si mauvaise que me l'annonçait cette lettre reçue le jour où je fus chez toi avec M. Daburon. J'espère pouvoir fournir à tous les frais nécessaires et procurer à ma famille une existence facile. En arrivant, j'ai été voir ma petite Albine : sa santé est parfaite ; je la trouve jolie; elle a été vaccinée une seconde fois avec succès.
a Je regretterai longtemps les derniers beaux jours que je viens de passer à Lyon. Ils étaient souvent pleins de mélancolie^ mais bien doux. Que l'automne est
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 65
charmant ! Maintenant c'est l'hiver flétri et glacé. La campagne renaîtra ; pour moi il n'y aura plus de printemps ; les châteaux en Espagne même ne me le ramèneront pas..
«Que penses-tu de la situât' on de Ballanche, de l'état de son âme? H y a pourtant des esprits qui croient que l'homme peut n'exister que pour cette triste vie, que ses sentiments et sa raison doivent lui suffire. Mais sur ce sujet je n'en finirais pas.
« Jean-Jacques est venu me réciter un verbe latin tout à l'heure ; il veut que je te dise qu'il te baise bien fort et Bonjour aussi. Jl t'a écrit, mais je ne t'envoie pas sa petite lettre, car il n'y a que lui au monde qui puisse Ja lire. Adieu.
« A, Ampère. »
D^ André- Marie Ampère à J, Bredin.
Mars 1809.
' « A l'occasion d'un établissement où l'on doit loger et nourrir des vieillards, un calcul sur les probabilités de la longévité humaine était nécessaire. M. Delambre me l'a demandé au nom du Conseil d'État; je n'ai pu refuser ce surcroît de besogne, toujours fait aux dépens de mon sommeil. '
64 André*Marie et Jean-Jacques Ampère.
« Vous me reprochez tous de ne pas mettre mes affaires en règle : je vous jure que je ne néglige rien. Malgré mes efforts, je suis aussi avancé que le premier jour : on pousse si loin Tart de traîner les choses en longueur.
« Si noire cher Ballanche ne réussit pas, j'éprouverai une peine profonde. Nous voulons absolument aller chercher le bonheur au milieu des obstacles! Je viens de lire le Mont Cindre ». Serait-il possible que celle qui Ta écrit sous les yeux de Dieu fût malheureuse? Ballanche m'adresse des lettres courtes où je n'apprends rien de ce qui m*intéresse le plus. Les tiennes, pleines de sentiments élevés^ de réflexions philosophiques, ne me fournissent pas davantage les renseignements dont j'ai besoin sur toi et sur lui. Ah ! je suis justement puni de vous avoir quittés par celte triste et pénible ignorance de ce qui vous louche.
« Adieu. Mon petit te baise bien fort.
« A. Ampère. »
I. Relation d'un pèlerinage au mont Cindre, près Lyon , écrite par une jeune Languedocienne de seize ans, que Ballanche afmait et désirait épouser. Ces espérances de mariage ne se réalisèrent pas. Quelques lettres d'André font ici allusij>n aux chagrins de son ami.
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 65
D'André'Marie Ampère à J, Bredin.
Avril 1809.
« Maman est enchantée de tes projets de Polémîeux ; oui, enchantée. Si tu savais avec quel empressement elle cherchait dans sa tête ce qui pouvait te manquer : des rideaux, des meubles, etc., etc. Bien loin de nous embarrasser, c^est une joie de penser que cette maison pourra être habitée par toi, ta femme et tes jolis enfants ; une véritable satisfaction pour ton ami de te sentir chez lui, en ce lieu où il a passé de si dcmx moments. Nonseulement la santé des liens s'y fortifiera, mais une absence de quelques mois éteindra dans le cœur de ta mère ces germes de mauvaise humeur qui s'aigrissent par une continuelle présence. Peut-être cette circonstance, si agréable pour nous, aura-t-elle une influence salutaire sur la paix de ta vie. Rien n'est cher à Polémieux; notre grangerte fournira les productions de la terre, lait, fruits, légumes, etc., etc. Ce sont de si braves gens, ces grangers. Que je suis aise qu'ils puissent avoir un petit débouché pour une partie des choses que nous leur avons cédées!
« Cher ami, tu me parles de location; oui, quand tu m'auras dit ce que je te dois pour avoir été logé, chauffé, blanchi, et presque nourri chez toi dans mes voyages à
66 André- Marie et Jean-Jacques Ampère.
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Lyon. Si tu acceptes Polémieux, M. l'Inspecteur général ira bonnement s'installer dans la petfte chambre où il se trouve si bien; sinon il se logera en hôtel garni à sa première tournée. Tu sais que l'attente de ce que je désire devient un tourment. Quand tu m'auras promis, je jouirai en paix du bonheur de t'avoir donné cette petite marque de reconnaissance.
i( Il me semble que la Providence jette sur moi des regards moins sévères depuis une longue conversation que j'eus avec Tesseyre.
« A. Ampère. »
D'André-Marie Ampère à 7. Bredin,
Mai 1809.
<c Que j'aurais besoin dans de pareils moments de t'avoir près de moi, de recevoir tes conseils. J'ai fait ce que me prescrivait M. d'Ambérieux. Il y a déjà eu des procédures, un jugement, un appel, et je ne. sais point encore ce qui en résultera. En attendant, ma vie est troublée et agitée. Je ne fais rien de bon en m'efforçant de travailler.
« Ballanche a passé une journée avec loi avant son départ. Comment ne m'as-tu pas écrit un précis de votre
conversation? Tu sais bien l'intérêt qu'elle doit m'inspirer. J'ignore la cause de ses peines nouvelles, car j'avais cru comprendre, que le consentement des parents ne lui manquait point, que les paroles étaient données. D'où viennent donc les obstacles qui traversent son bonheur? En quoi consistent-ils? Je désire que ces mystères me soient révélés. Je lui écrirai dès que j'aurai fait sa commission auprès de M. de Chateaubriand.
« A. Ampère. »
D^ André-Marie Ampère à Ballanche.
Mai 1809.
« Ahi Ballanche, loi qui m'as tant reproché de me tourmenter à la moindre incertitude, que veux-tu que je devienne en rapprochant ces; deux passages de ta lettre : i( J'ai le moins pu réussir qu'il était possible , et les « choses doivent à présent s'arranger toutes seules, « sinon entre deux abîmes j'aurai choisi le moindre. »
« Au lieu de me donner le mot qui fixe un peu les vaines conJectur.es où je tombe, tu abordes tout autre sujet. Une ligne, je t'en supplie, qui apporte quelque repos à mon esprit. Mon ami, tâche de calmer les agitations de ton coeur; pense à ce. qui m'est arrivé. Ne
68 André-Marie et Jean»Jacques Ampère,
semblait il pas, il y a quelque temps, que toute la félicité de ma vie dépendait d'un succès que je n'ai obtenu que pour être à jamais malheureux. Qui sait si ce que tu désires ardemment aujourd'hui ne deviendra pas une source de douleurs? Si donc les circonstances te trahissaient, si à cette heure rien ne s'arrangeait, crois que tu avais mal jugé les personnes avec lesquelles tu voulais associer ton existence, et reviens à l'amitié. Ah ! cher Ballanche, peut-être pourrait-elle adoucir tes chagrins ? Mais de quoi vais-je parler?. Espérons plutôt que ces obstacles disparaîtront et qu'on te conservera la foi promise. Alors tu seras heureux autant qu'on peut l'être sur la terre, et au lieu d'employer ma vie à consoler tes peines, je saurai partager tes joies.
« Adieu, Ballanche, sois heureux, le plus heureux de tous.
« A. Ampère. »
D'André'Marie Ampère à J. Bredin.
Juillet 1809.
« Tout est accompli. L'affaire a été jugée à deux heures à la Cour d'appel. L'arrêt, complètement en ma faveur, n'améliore pas ma situation. Cette liberté n'est
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 69
point une peine légère, c'est la fin de toute espérance. 0 mon ami ! depuis que j'ai cessé de penser comme toi, les consolations que je trouvais ici se sont évanouies. Tu crois que je reviendrai à tes idées, je n'en sais rien, mais les événements semblent naître et s'enchaîner exprès pour m'y ramener. Tu me fais une peinture vraie des douleurs de l'homme sur la terre ; c'est le plus malheureux des êtres qui la couvrent , sa volonté ne sert qu'à créer des tourments pour lui et pour ses semblables.
« Je me sens, anéanti. Ce n'est qu'avec un tfès-pénible effort que je puis lier mes idées mathématiques ; mon âme est glacée. Te rappelles-tu cette époque où je goûtais tant de plaisir à faire le bien, du moins ce que je croyais tel. Ce souvenir me sera toujours cher. D'autres ont abandonné Dieu pour les joies de ce monde; moi je n'y' ai renoncé que pour me procurer les chagrins les plus amers.
« Adieu, ma lettre est courte, et cependant j'ai mis deux jours à l'écrire. Adieu, adieu, un des seuls soutiens qui me restent.
« A. Ampère »
70 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
, D^ André-Marie Ampère à J. Bredin,
Juillet 1809.
« Cher ami, cet arrêt prononcé par la Cour m'autorise à faire ramener ma femme cliez moi juridiquement. Ce premier point gagné est sans doute d'uoe immense importance, mais, je le répète, je n'en suis pas moins malheureux, et encore indécis sur l'usage, que je ferai de cet arrêt vis-à-vis de M°*® Ampère. Je ne l'ai pas été au sujet de ma charmante petite fille, dont le sort me jetait dans de perpétuelles inquiétudes, redoutant qu'elle ne me fût enlevée. Je prenais une foule de précautions, suggérées par les craintes de ma pauvre, maman , précautions et craintes chimériques : on n'a fait aucune tentative pour me disputer mon enfant. La nourrice a un peu pleuré en voyant partir sa petite ; j'ai prié son mari de porter chez M. P'** la lettre dont je t'envoie la copie; elle t'apprendra ma conduite mieux que bien des discours.
(( Ballanche et Bonjour doivent seuls être instruits de ces tristes détails. Depuis longtemps je n'étais plus capable d'écrire deux lignes de suite. L'arrivée de ma fille me laisse respirer. Je vais dire à mes amis qu'ils tiendront toujours une grandie" place dans mon cœur.
« A. Ampère. »
André'Marie et Jean-Jacques Ampère, 71
D'André-Marie Ampère à Madame Ampère,
JuUIet 1809.
« Madame,
« Avant de recourir aux moyens que la justice et la loi m'ont mis entre les mains, je veux essayer de tous les autres. Je me flatte encore que si le juste retour que vous deviez à mes sentiments n^est pas un motif assez puissant, la tendresse que notre enfant vous inspire vous déterminera à reprendre votre place dans ma maison. Malgré tout ce que j'ai souffert, je ne puis me persuader que les influences étrangères qui vous Cint éloigné de votre mari étouffent encore en vous l'amour maternel. Notre Albine est chez moi, elle y cherche sa mère; ce que je ressens 'pour elle, pourriez-vous ne pas l'éprouver aussi? La pensée d'en être séparé, même passagèrement, . m'est insupportable. Comment le supplice d'un éloignement perpétuel saurait-il vous être indifférent ? En revenant auprès de cet être chéri, vous y trouverez la satisfaction qu'on rencontre dans l'accomplissement des; devoirs les plus doux.
« Croyez-moi, madame, ne rejetez pas cette dernière invitation, ne me réduisez pas à recourir à l'autorité judiciaire. Aujourd'hui je veux pouvoir me dire, je veux que vous soyez vous-même convaincue que j'ai tout tenté pour vous en épargner les rigueurs.
72 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.'
« Croyez, madame, que le retour que j'attends de vous aux plus chers, aux plus vifs sentiments de la nature, effacera de ma mémoire le souvenir des peines dont vous m'avez accablé, et que vous trouverez toujours en moi le dévouement dont ma conduite vous a donné tant de preuves.
« A. Ampère. »
D' André-Marie Ampère à Maine de Biran.
Le 29 juillet 1809.
« Cher ami ^
« Vous connaissez les malheurs qui empoisonnent mon existence. M'abandonnant entièrement au conseiller que Texcellent de Gérando m'avait choisi, j'ai fait les démarches qui devaient prouver que M"*® Ampère était décidée à vivre séparée de moi. La mère et la fille, qui m'ont abreuvé de tant d'outrages, sont obligées, à pré- , sent , de me prier de ne pas user des droits que me donne Tarrêt qui vient d'être rendu. J'ai pu sans crainte retirer de nourrice ma pauvj:e petite Albine ; j'aurai la douceur de la voir soignée par ma bonne mère et caressée par son petit frère. Elle n'a ni crié ni cherché sa nourrice, comme font les enfants qu'on sèvre brusque-
■— H'^^J^ia^ «Éi»! i Ml I .
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 73