III
ment. M. P*** vint le jour où je Pavais reprise faire quelques plaintes, mais depuis lors je suis tranquille à cet égard, car on n-a pas même cherché à savoir comment se poruit ma pauvre enfant. Une pareille insensibilité de la part de cette femme achève de la caractériser. Vous sentez cependant, n'est-ce pas, combien j'ai dû souffrir? Comment tout cela seterminera-l-il? M. P*** et sa fille me sollicitent de. consentir au divorce : la seule pensée m'en fait frémir,' quoique M. de Gérando, mes plus intimes amis et ma mère elle-même soient de Pavis qu'il faudrait m'y résoudre.
Une petite consolation à tar^t de chagrin, c'est de voir qu'on a été content de mon cours à l'École polytechnique ;'il m'en est revenu des témoignages de tous côtés, et le gouverneur a joint à ce qu'il m'a dit de flatteur la nomination d'examinateur des candfdats qui se présenteront cette année à Paris. Malheureusement, ce sera encore du temps enlevé à l'étude des mathématiques et à ma chère Science la métaphysique.
« Ampère, »
D' André-Marie Ampère à J. Bredln.
Mardi, 8 octobre 1809.
« Cher Bredin, déjà un mois d'écoulé depuis que tous mes tristes pressentiments se sont réalisés. Il a plu à i. 5
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Di€u de nous frapper encore. Pendant ces rudes moments, les instants dont je pouvais disposer appartenaient à ma pauvre mère. Je préparais la nuit les leçons que je devais donner à l'École polytechnique, et souvent, je ne savais pas ce que j'allais dire, tant l'inquiétude et Taccablement du sommeiKme dominaient. Ce dernier malheur a rouvert bien des plaies ; je ne' trouve de soulagement que dans cet excès de travail dont je me plains, et je me sens encore incapable d'écrire, même à toi.
« Au nom de notre amitié, place dans ton amphithéâtre des verres où soient versés en parties égales de l'acide sulfurique et du salpêtre, afm que les émanations putrides n'altèrent pas ta santé. »
1 2 octobre. — « Mon ami , qu'est-ce que mon intérieur sans ma pauvre mère? En rentrant chez moi^ quelle douceur indéfinissable de la voir, de l'entendre parler; toutes ses paroles me reviennent en mémoire, je ne la verrai plus, je ne l'écouterai plus. Il y a sur mon cœur un poids qui m'écrase.
« Mon Jean-Jacques se porte bien, c'est une consolation. Malheureusement ce petit, qui me donne une grande satisfactk)n du côté de l'intelligence et de sa facilité à tout apprendre, est devenu si révolté, surtout avec ma pauvre sœur, il abuse tellement de sa faiblesse, que je ne sais plus que devenir. Tout le monde veut me persuader que je le perdrai absoluQient si je ne le mets
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Anâré^Marie et Jean-Jacques Ampàre. 75
tout à fait en pension. On m.'indique celle de Tabbé Roche. M. Halle, de IMnstitut, a mis son fils dans celte maison. M°*® Carron, Tesseyre, Guéneau de Mussy, M"*'Delambre et jusqu'à Ballanche me tourmentent sans cesse pour prendre ce parti. Mais c'est alors que ma demeure sera vide ! Quel isolement!! Ce qui me désole, c'est que Jean-Jacques ne s'afflige nullement d'entendre parler de tous ces projets : il semble/ sans oser l'avouer, ne pas mieux demander que de me quitter. Adieu, mon ami , il m'est affreux de passer ainsi mes jours loin de loi.
« Ampère. »
Journal de Bredin.
6 avril 181 r, — Oh! si tout était fini après la mort, les souffrances d'Ampère seraient encore préférables aux jouissances de l'égoïsme dans l'affreuse doctrine de l'a- • néantissement. Mon ami ne saura jamais supporter le spectacle du vice triomphant , il ne s'accoutumera point à voir, san$ en être révolté, les hommes agir par des motifs bas, vils, personnels ; la dureté, la perfidie, l'hypocrisie exciteront toujours son indignation. Cet homme, auquel les douleurs n'ont pas été épargnées, ne pourra
76 André -Marie et Jean-Jacques Ampère,
jamais s'habituer au malheur des autres; il veut partager leurs maux, il veut s'en charger et les porter tout seul. Quel phénomène 1 Un homme qui agit d'après son bon cœur, qui obéit sans calculer aux mouvements de sa générosité , qui ose aimer autre chose que l'or ! Et cet homme vit en France en Tannée 181 1 ! Il est arrivé hier soir, précédant ses collègues, pour avoir quelques jours à passer avec moi avant que l'inspection ne commence.
8 avril, — Dîner avec Ampère, Ballanche, Dupré et Ca/nille Jordan. Ce dernier nous a lu le soir une partie de son travaif sur'Klopstock. C'est un monument digne du poëte sublime, du chantre divin de la Rédemption, ,
Jeudi', 14 avril. — J'ai lu à Ampère quelques scènes de Don Carlos de Schiller. Que de génie , que de poésie, quelle profondeur de sentiments, quelle hardiesse de pensées ! Voilà des caractères vrais et bien soutenus , malgré des écarts inconcevables, des oublis étonnants ! J'ai lu ensuite un sermon de saint Chrysostôme; celuilà n'est pas un rhéteur
22 avril. — En allant à Polémieux avec Ampère,
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nous admirions ce beau pays , ces vallons tout remplis de nos touchants souvenirs. Nous nous sommes assis sur un débris de rocher pour causer plus à notre aise. Ampère a repassé sa vie depuis son enfance; en arrivant près du domaine , sous les grands noyers, nous entendions le chant des oiseaux , les cris lointains des bergers. La nuit venait ; je fis la prière du soir à haute voix.
Après un souper rustique très- agréable, nous allons nous coucher gaiement dans la fanière
23 avril. — Ce matin, Ampère et moi nous avons quitté Bonjour, Dupré, Roux, Grognier, pour aller à Saint-Germain, chez M"« Sarcey. Pauvre cœur de mon ami , comme tu as été ému en revoyant ce joli village où tu as été si heureux! Oh! oui, tu as éprouvé là toutes les magies de l'amour. Mais le songe n*a pas été long, la mort est venue te réveiller. Il m'a mené dans la maison de sa Julie; il m'a montré en tremblant l'arbre en berceau où leurs âmes se confondaient dans de doux entretiens, la fenêtre d'où elle le voyait arriver, ivre de bonheur J'ai dessiné pour lui tous ces endroits . . . .
26 avriL — Déjeuner chez Camille Jordan avec MM. Socquet, Servan, d'Ambérieux, Ballanche. Ampère
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a causé chimie. Je suis allé voir ensuite le général César Berlhier.
29 avril. — Dîner aux Broiteaux avec Ampère, ses collègues MM. Queneau de Mussy, Hizarn, Camille, Ballanche, Revoil et Rieussec. Voilà de bien aimables gens, mais j^aime mieux nos dînera intimes à Phôlel de Provence, les lectures de Camille, nos discussions sur le motif des actions morales, la musique de d'Ambérieux
9 mai. — Je suis allé ce soir avec mon ami à la campagne de Camille. Dans le joli vallon, Ampère et moi avens soutenu contre lui et Ballanche la liberté indéfinie de l'âme humaine , la spontanéité de la volonté et l'amour pur. Je so^utins aussi à Ballanche que Fénelon avait été condamné injustement ,
9 mai. — Mon ami part demain pour sa grande tournée; il y a plus d'un mois que nous ne nous quittons pas : il couche dans m.on cabinet. Ces jours reviendront-ils ? Les voilà hors de ma vie, ces jours consacrés aux épajichements si doux du cœur, aux entretiens philosophiques, aux discussions psychologiques. Pauvre ami, tu es perdu pour l'amour dont tu avais si grand
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besoin , perdu peut-être pour la gloire que tu aimais trop, mais à laquelle tu n^as fait que des sacrifices incomplets. Tous les dons de Dieu ne servent qu'à te tourmenter.
Ampère me disait : « Je posséderais tout ce qu'on peut désirer au monde pour être heureux, il me manquerait tout^ le bonheur d'autrui. » Pour lui, le moi n'est rien.
D'André'Marie Ampère à Ballanche.
Paris, 2 octobre 181 1.
« Mon bon ami , sais-tu que j'accusais déjà d'oubli ton amitié et celle de Bredin ? Mais son voyage Ta justifié, lui; il m'a écrit depuis plusieurs lettres qui ont calmé Tétat pénible dont mon âme est toujours oppressée, à moins que je ne sois absorbé par quelques discussions de métaphysique ou de chimie.
a Ma vie s'4|oule dans une nullité presque absolue ! L'autre jour, incapable de rien faire, je fus heureux d'avoir à lire un roman ; il m'a tant agité, tant fait pleurer , que j'en ai été encore plus incapable de me livrer à des pensées moins pleines de ce vague pénible et doux à la fois. Lis-le, ce roman : c'est Mathilde et Eugénie , ou les Mémoires de la famille du comte de Rével^.