‹ Correspondance et souvenirs de 1805 à 1864Chapitre 5 sur 21 · I. Roman de M*"® de Souza · texte numérisé non relu

I. Roman de M*"® de Souza

"80 André-Marie et Jean- Jacques Ampère.

u Viens à Paris aussitôt que tes expériences auront parfaitement réussi * ; alors tu prendras dans cette ville des arrangements, seulement pour fournir de beaux caractères ordinaires à bon marché; sur cette base tu augmenteras successivement tes produits selon la mesure de tes profits. L'établissement que tu voudrais fonder de suite doit être l'ouvrage lent et sûr de plusieurs années.

« Tâche donc de voir davantage Bonjour, Bredin et Camille. Parle-leur tant que tu pourras de l'absent; fais nommer Bredin à l'Académie de Lyon , il viendra te prendre les jours de séance , vous irez ensemble à mon intention. Comme je voudrais voir ce qu'a fait Camille sur.M.Servan; est-ce*que ce ne sera pas imprimé?

(( Je te quitte pour aller dîner en cérémonie chez M. de Fontanes.

« A. Ampère. »

Serait-ce ce jour d'octobre 181 1 qu'André-Marie, dans le salon de M. de Fontanes, devint le héros d*une aventure souvent -racontée par ses malicieux confrères de l'Académie?

Le savant mathématicien^ invité à dîner au palais du

I. 11 est question d'une presse atmosphérique inventée par Ballanche.

André -Marie et Jean-Jacques Ampère. ' 8i

grand maître de I Université, se présente en uniforme de l'Institut , le tricorne à la main, l'épée au côté. Après les salutations d'usage, Ampère, avant d'entrer dans la salle à manger, sent le besoin de se débarrasser du complément de sa tenue officielle, et glisse sous le coussin d'un canapé l'arme longue et pointue qui gène ses mouvements. A la fin de la soirée, à l'heure où les visiteurs les plus obstinés reviennent chez eux, André-Marie, M. et M"® de Fontanes sont encore en présence. La conversation languit , s'interrompt peu à peu , puis s'arrête. Le grand maître et sa femme, malgré de vains efforts, ferment la paupière, sommeillent légèrement; bientôt ils dormiront profdndém^t. Ampère, l'homme qui résout" les problèmes, entrevoit cette* vérité évidente. Mais comment faire? Partir! La chose est simple. Hélas! non, pas si simple, car l'épée qu'André ne veut pas abandonner est cachée sous l'oreiller où la maîtresse de maison, vaincue par la fatigue, s'est laissée mollement retomb.er. Il est minuit, les domestiques de l'hôtel ont éteint presque toutes les bougies et reposent eux-mêmes dans l'antichambre. Les voitures roulent dans la rue à de rares iiitervalks , le silence n'est troublé que par la respiration accentuée de M"^® de Fontanes..., quand, . tout à coup, s'élève un cri d'effroi : la dormeuse, réveillée en sursaut, vient d'apercevoir dans la glace, en face d'elle^ un homme, le bras levé, brandissant une épée nue sur sa tête !

82 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

En une seconde, maîtres et gens se pressent autour du maladroit, qui, voulant respecter le repos de ses hôtes, a tiré doucement sa rapière, mais n'a pas tiré le fourreau.

D* André' Marie Ampère à Bonjour et à Bredin.

« Examinez bien, je vous en conjure, mon cher Bonjour (car c'est à vgusà présent que je viens d'écpire tout cela, et non à Bredin, qui secoue la méfaphysique comme la poussière de ses pieds], examinez ce tableau en le comparant, pour le bien comprendre, à ce que je vous ai laissé sur ce sujet, puis dites-moi oui ou non, avec vos motifs, si vous avez le temps ; mais toujours oui ou non , soit sur le nouveau phénomène introduit dans le tableau, soit sur les deux changements de dé-^ nomination du jugement et de la contuition.

« Tâchez d'engager Bredin à en conférer avec vous^ décidez à vous deux ; mais que Bonjour me fasse part le plus tôt qu'il lui sera possible de la décision de ce tribunal. Pour, l'y engager, si ce n'est assez du plaisir qu'il fera à un pauvre malheureux qui n'a plus de plaisir dans le monde que celui de recevoir des lettres de Lyon,

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on lui dira que la décomposition de la potasse et de la soude, oxydes de deux nouveaux corps combustibles métalliques, découverts par M. Davy à Londres, est attaquée par quelques mauvaises raisons fondées, suivant moi, sur des mésentendus, quoique les expériences aient complètement réussi à Paris. J'ai vu débrûler et rebrûler ces substances métalliques ; elles brûlent avec des' étincelles rayonnantes semblables à celles du zinc brûlant, ce qui me paraît prouver complètement la fausseté de Phypothèse qu'on oppose à la découverte de M. Davy, en disant que la potasse, corps simple, se combine avec l'hydrogène, et que c'est cette combinaison qu'offre le brillant métalIique*qu'on prend pour un métal. Cette hypothèse, qui semble un réchauffé de celle de Kirv^an, combattue dans le temps par Lavoisier et BerthoUet, savoir que l'hydrogène était le phlogistique et entrait comme élément dans tous les métaux , n'a pas laissé que d'être accueillie comme probable par la plupart des chimistes, même par Thénard.

« Adieu , mon cher ami , je vous embrasse de toute mon âme.

« Je reviens à toi, cher Bredin, pour te dire combien ta dernière lettre, écrite du fond de ton cœur, m'a profondément touché, ^i j'y avais répondu sur-le-cK'amp,

84 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

l'expression des mêmes sentiments eût rempli la mienne. « Mais je ne travaille tout le jour qu'à.-écarter ces dées ; je me plonge sans regarder devant moi dans Tabîme extérieur. Que ne puis-je, comme toi, descendre dans celui de mon ptopre être, tous deux sans fond, ous deux égalemant inexplicables! 0 ait itudo! l\ est certain que je ne conçois pas comment ks coups que Dieu fait tomber'sur moi (peut être en Dieu miséricordieux, peut-être en Dieu vengeur!) ne brisent point ce rocher. Il est toujours là qui m'oppresse! Je n'étais pas né pour ce vide d'amour. Mon ami , pense donc sans cesse à moi; que n'ai-je de tes lettres tous les jours! Combien je serais moins méchant et moins misérable! Il est deux heures aprèa minuit, il faut te quitter. Adieu, tu sais si je t'embrasse tendrement.

a A. Ampère.-»

D* André' Marie Ampère à M. Roux^ de Genève.

II mars 18 14.

<( Je sais, mon cher ami, que vous craignez de m'écrire, de peur que ma réponse ne soit ac'compagnée d'un tableau de métaphysique. Ah! soyez sans crainte à cet égard ; je n'ai plus le temps d'y penser, et une de vos lettres me ferait plaisir.

André'Marie et Jean-Jacques Ampère, 85

Depuis que j'ai quitté Nogent, voilà bientôt six mois, je n'ai pas soiigé deux heures à la métaphysique. Mes conversations avec M. Davy m'avaient donné une impulsion des plus grandes pour la chimie. Je me suis occupé environ deux mois d'un travail dont le résultat me semblait devoir ouvrir dans cette science une nouvelle carrière^ et donner le moyen de prévoir a priori les rapports fixes suivant lesquels les corps se combinent, en rapportant leurs . diverses combinaisons à des principes qui seraient l'expression d'une loi de la nature , dont la découverte sera peut-être, après ce que j'ai fait l'été passé' en métaphysique, ce que j'aurai conçu de plus important dans toute ma vie. Je dis a après ce que « j'ai fait en métaphysique », parce que cette dernière science est la seule vraiment importante : car la théorie des combinaisons chimiques est bien autrement claire et incontestable, et deviendra une chose aussi usuelle dans les sciences physiques que les autres théories généralement admises. J'y ai travaillé avec beaucoup d'ardeur; mais, comme un pareil travail ne pouvait me faire un titre pour une place de mathématicien à l'Institut , je l'ai quitté pour faire des mémoires de mathématiques' qui avancent peu , tant parce que je pense encore malgré moi à la chimie que parce qu'il m'est survenu toutes sortes d'ennuis et de chagrins qui ne me permettent presque plus de captiver mon esprit. En attendant, on a remis la nomination du successeur de l'abbé Bossut à

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six mois, ce qui me doiÀe le temp^ d'acquérir des titres. Vous savez toutes les belles choses qu'on a faites sur riode ! qai s'est trouvé un quatrième oxygène, comme je l'avais conjecturé le premier. Celte substance a toutes les propriétés du chlore, ci-devant acide muriatique oxygéné, et n'en diffère que parce qu'elle est solide et semblable à de la mine de plomb à la température ordinaire; elle passe à l'état d'un gaz d'une superbe couleur violette à une chaleur inférieure à celle de l'eau bouillante. Tout ce qu'on a fait sur celte substance semble enfin avoir convaincu nos chimistes que le chlore est, comme elle, un corps simple, analogue par ses propriétés à l'oxygène, mais qui n'en contient pas plus que les corps combustibles^ simples ne contiennent de l'hydrogène. Vous savez que les adversaires de Lavoisier avaient prétendu cette dernière chose : ils ne se trompaient certes pas plus que ceux qui voudraient encore admettre de l'hydrogène dans le chlore, l'iode et le fluoré ou fluorine. Je ne sais pas de quoi je vais vous parler, mais heureux qui peut s'occuper de tout cela, au lieu de penser aux malheurs de l'Europe, dont je suis atterré. Avais-je tant de tort de redouter que la France fût envahie ? Comme elle tend les mains à ses futurs oppresseurs !

i< Mon ami, donnez-moi de vos nouvelles, et comptez de ma part sur une amitié à toute épreuve.

« André-Marie Ampère. »

André-Marie et Jean-Jacques Amptre, 87

D* André-Marie Ampère à Ballanche.

Le 3 septembre 1814.

« Mon ami, je n'aurais jamais dû venir à Paris. Pourquoi ne suis-je pas resté toute ma vie professeur de chimie à Bourg' ou à Lyon! c'était la seule chose qui eût convenu à ma tranquillité et à mon bonheur. Avec Elle je serais devenu un grand homme, mais il n'est plus temps ! ! Heureux ceux qui cultivent une science à l'époque où elle n'est point achevée , mais quand sa dernière révolution est mûre. La voilà faite entièrement par Gay-Lussac*, qui termine l'ébauche créée par le génie de Davy, mais que j'eusse infailliblement faite, que j'ai faite réellement le premier; malheureusement je ne l'ai pas publiée à temps. Que m'importe, au reste! L'épreuve est courte sur la terre ; voilà ce qui doit consoler de tout. Qu'ai-je recueilli de mes dix ans passés à Paris? Des sujets de peines éternelles!

(( Nous riions de si bon cœur à Lyon ! Mais ici on ne rit pas.

« Je vais me remettre aux mathématiques. J'éprouve

i'. Gay-Lussac venait de publier dans les Annales de chimie le résultat de ses expériences sur Tiode. Ampère, avant son confrère, s'était rendu compte de la nature de cette, substance ; mais distrait par d'autres travaux, il nous apprend que ses découvertes à ce sujet n'ont pas été livrées à temps au public.

88 André' Marie et Jean- Jacques Amp.ère,

une certaine difficulté d'abord , mais la première répugnance vaincue , ie charme revient quand je puis écarter toute autre pensée et m'y consacrer uniquement, absolument uniquement; je voudrais ne plus quitter les calculs. J'espère avoir encore bientôt une autre occupation comme membre d'une académie psychologique formée par MM. de Gérando, de Biran, G. Cuvier, son frère Frédéric, Guizot, secrétaire général de l'intérieur; Fauriel, traducteur de la Parthénéide; Royer-Collard , le conseiller d'État, Duriyaux, Maurice Genevois, directeur des études à l'École polytechnique. Demande là-dessus des renseignements à Camille, car il est le premier correspondant de la liste.

<( Adieu , bien cher et bien bon ami , je t'embrasse un million de fois.

« A. Ampère. »

Nous lisons dans le Journal de Bredin, à la date du 3 décembre* 1814 :

« Ampère est parvenu au but qu'il voulait atteindre : le voilà membre de l'Institut; il a été nommé au premier tour de scrutin. Ceux qui ne le connaissent pas bien peuvent croire qu'il se trouve très-heureux aujourd'hui; ils se trompent. Personne au monde ne souhaite aussi ardemmem que lui ; mais, hélas! rien n'est plus disproportionné que le plaisir qu'il éprouve envoyant l'accomplissement de ses désirs et ie chagrin que lui cause

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une espérance déçue ou seulement différée. Le voilà arrivé à la plus considérable dignité que puisse obtenir un savant.

<( Parmi tous ces 'hommes dont il est à présent le collègue, il n'est pas un cerveau plus vaste et plus puissant que le sien. Les plus complètes difficultés scientifiques sont un jeu pour André ; les hauteurs que tant d'autres essayent péniblement de gravir se trouvent naturellement à sa portée , il les franchit sans le moindre effort, même sans travail apparent. La pensée du succès ne le tourmente jamais un instant. Il aime la science bien purement, bien pour elle.; personne ne met autant d'idées en circulation par ses conversations et par ses discussions. C'est là tout ce qui lui plait. »

Cette appréciation de la supériorité d'André, sentie et répétée en toutes occasions par Bredin il y a plus de soixante ans, la postérité ne l'a pas démentie. Au mois de juin 1872 , M. Bertrand, un des plus illustres mathématiciens de nos jours, s'exprimait en ces termes ;

« Ampère a fait en physique une des plus grandes découvertes du siècle , celle des actions électro-dynamiques, et parla, bien plus que par Tidée du télégraphe électrique, il a pris rang à côté d'Œrsted. La place est glorieuse assurément, mais Ampère en a mérité une bien plus haute encore : c'est à Newton, tout au moins, qu'il faut le comparer. Les phénomènes complexes et en apparence inextricables de l'action de deux courants ont

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été analysés par lui ei réduits à une loi élémentaire à laquelle cinquante ans de travaux et de progrès n*ont pas changé une seule syllabe.

i( Le livre d'Ampère est aujourti'hui encore l'œuvre la plus admirable produite dans la physique mathématique depuis le livre Des Principes^, Jamais -plus beau problème ne s'est rencontré sur la voie d'un plus grand génie. Par un bonheur bien rare dans l'histoire des sciences, tout ici appartient à Ampère. Le phénomène entièrement nouveau qu'il a deviné, c'est lui qui l'a observé le premier, c'est lui seul qui en a varié les circonstances pour en déduire les expériences si élégantes qui servent de base à la théorie, lui seul enfin qui, avec un*Tare bonheur, a exécuté tous les calculs et inventé toutes les démonstrations. Ampère a révélé une loi d'attraction nouvelle plus complexe et plus malaisée sans doute à décçuvrir que celle des corps célestes. Il a été à la fois le Kepler et le Newton de la théorie nouvelle , et c'est sans aucune exagération qu'aujourd'hui, à un demi-siècle de distance, sans subir l'entraînement d'aucune amitié et sans complaisance pour personne, nous pouvons placer le nom d'Ampère à côté des plus illustres dans l'histoire de l'esprit humain. Aucun génie n'a été plus complet; aucun inventeur mieux inspiré n'a été mieux servi par les circonstances, »

I De Newton.

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En 1 804 y le lendemain de son installation à l'Ëcole polytechnique, André rencontre un pompeux cortège qui accompagne Napoléon à Notre-Dame : c'est le cortège du sacre. La vue d'un drapeau tout en lambeaux qui a été déchiré dans les guerres de la Révolution, le froid moins rude ce jour-là pour ceux qui sont sous les armesy voilà ce qui frappe le jeune professeur.

Le 20 mars 1 8 1 5 il adresse à Bredin ces courtes paroles : « Tu auras appris avant de recevoir ma lettre tout ce qui s'est passé; ici, comme à Lyon, pas un coup de fusil tiré; tous les amis se portent bien. Je viens de terminer un mémoire sur les mathématiques dont je suis assez content. Je devais le lire ce matin, mais la séance était presque déserte. Dans huit jours il y aura du moifde à l'Institut. » Ce calme apparent en pareilles circon- . stances, cette fioideur d'impression si peu habituelle à la nature d'Ampère, ne sont pas de l'indifférence : la science, nous le savons, est loin de l'absorber tout entier ; mais son cœur est trop froissé pour qu'ici l'imagination l'entraîne. Le métier de conquérant lui fait horreur, comme il le répète souvent. En 1806 il écrivait à sa sœur Élise : « T'ai-je dit que j'avais été présenté à l'Empereur il y a quinze jours? J'ai vu tout à mon aise cet homme célèbre, qui l'inspire à toi de l'admiration. Que n'a-t-il autant de sensibilité que de génie 1 » Après le désastre de Waterloo, il écrit encore à Bredin : « Je suis comme le grain entre deux meules, rien ne peut ex-

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primer les déchirements que j'éprouve; je n'ai plus la force de supporter la vie. Il faut à tout prix que j'aille vous rejoindre, il faut surtout que je fuie ceux qui me disent : « Vous ne souffrirez pas personnellement », comme s'il pouvait être question de soi au milieu de semblables catastrophes 1 »

D* André-Marie Ampère à Ballanche.

~ Paris, 9 mai iii6.

« Cher ami, le mémoire que j'imprime dans les Annales de chimie et de physique est la cause de mon silence. Dis à M. Socquet que l'on ne -sait à Paris sur la lampe de Davy que ce qui se trouve dans ce journal. Je ne vois aucune difficulté à l'application de cet appareil au thermolampe ; au reste, cette nouvelle publication, dont il n'a paru encore que trois numéros, est la première des feuilles scientifiques par l'abondance et le choix des bonnes choses. C'est dans le troisième numéro que tu pourras voir la vraie théorie de la lumière par M. Fresnel , théorie pour laquelle il faut bien, malgré moi, que je renonce à celle que j'aimais tant, qui était fondée sur l'émission. Tu rendrais grand service à la science en

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priant nos amis de s'abonner à ce journal ; recommandele à Socquet, à d'Ambérieux , à l'École vétérinaire ; que Bonjour le médite dans son cabinet littéraire, qu'il m'écrive ce qu'il en pense, lui qui m*a initié le premier à la chimie en me lisant Lavoisier.

« Donne-moi des nouvelles de ton père.

« A. Ampère. »

D' André-Marie Ampère à J. Bredin,

Bordeaux, 20 juillet r 816.

«Cher ami, me voici à Bordeaux à attendre mon collègue, plein de chagrin d'avoir sacrifié quelques degrés de perfection que j'aurais donnés à mon mémoire si j'étais resté deux ou trois jours de plus à Paris. Cela va être détestable. Parti le 12 pour arriver avant- hier, comme me l'avait demandé M. Rendu, voilà deux fois vingt-quatre heures que je reste ici les bras croisés à l'attendre. Pendant ce temps-là, j'ai fait des corrections de souvenir, à mon manuscrit, que je viens d'envoyer par la poste à l'imprimeur; elles arriveront peut-être trop tard, et dans tous les cas ne diminueront guère le mal. Je n'ai- qu'une pensée depuis deux mois : la rédaction de ce mémoire. Il ne résultera de tout cela qu'un

94 André'Marie et Jean- Jacques Ampère,

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travail imparfait dont la publication ne me fera pas beaucoup d'honneur. Joins à cet ennui celui de ne point . voir venir M. Rendu, un gros rhume qui m'interdit la parole, un coup qui m'a déchiré le genou et m'empêche de marcher, une douleur dans les épaulas qui a l'air d'un rhumatisme, sorte de mal que je ne connaissais pas encore ; les réflexions les plus tristes, tout en noir ; un calcul que j'ai voulu essayer qui m'a donné le contraire de ce qu'il fallait obtenir pour qu'il pût servir, tu auras un commencement d'idée de la situation de ton pauvre ami.

« Dugas te porte les trois ouvrages que tu désirais. J'ai très-peu essayé de les lire ; le peu que j'en ai lu m'a été absolument inintelligible.

« M. Rendu entre chez moi et me fait aller loger avec lui dans un autre hôtel. Ainsi adieu.

« A. Ampère. »

De J. Bredin à André-Marie Ampère,

Août i8i6.

a M. Oberlin, l'ami de M^^^ de Krudener, veut te connaître. M™* de Krudener a converti Pestalozzi. As-tu les mêmes projets pour son institution ? Cause avec moi des

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traductions grecques de ton cher fils. Demande des renseignements sur le caractère de Fabre d'Olivet, je voudrais savoir ce qu'il en est. As-tu la brochure de Say sur l'Angleterre et les Anglais? elle est intéressante. Dans la correspondance de Fiévée, il n'y a, à mon avis, que la première lettre qui soit bonne, mais elle est excellente.

a Je parlerai demain à Ballanche des écoles de Lancaster; j'emploierai ta bonne volonté pour les achats de livres quand il en sera temps.

« J. Bredin. »

lï André-Marie Ampère à J, Bredin.

Le I ei" octobre 1 8 1 6.

« Voilà depuis hier un nouvel obstacle à ce que je puisse aller à Lyon. L'ordonnance qui réorganise PÉcole a établi trois conseils : l'un dit de perfectionnement, l'autre d'instruction, le dernier d'administration. Dans celui-ci doit se trouver un des professeurs choisis chaque année par le ministre. C'est moi qui suis désigné, je ne m'y attendais pas, impossible de refuser; me voici cloué à Paris.

« Ce que tu m'écris m'afflige profondément; rien ne

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pourra donc jamais nous rendre sages. En cette occasion tu as mieux vu que moi, car j'ai été complètement livré, jusqu'à ta lettre et à la lecture des noms des candidats que publient les journaux, à une illusion que je perds de jour en jour. Ce qui m'effraye, c'est de constater ici la joie des hommes les plus exaspérés dans le sens de la révolution, en voyant que les choix seront surtout faits dans le parti contraire au leur, et les tristes espérances qu'ils fondent là-dessus. Un esprit de vertige possède les rivaux. Combien ce que tu me dis de l'indépendance mutuelle où les deux puissances doivent être l'une de l'autre est vrai, et comme il est aisé de juger d'après cela si elles sont conformes Tune à la vérité et Pautre à la justice ! Tout m'annonce une grande époqye religieuse, mais je me désole en songeant que je ne vivrai pas assez pour la voir se prononcer de manière à juger de ce qu'elle doit être. Je mourrai pendant la préparation de ces immenses événements. Ce n'est qu'après trois cents ans de persécution que le christianisme s'est établi dans le monde. Nous sommes à présent comme les Romains sous les premiers empereurs, et alors lequel d'entre eux^ s'il n'était éclairé par des lumières surnaturelles, pouvait soupçonner que la vérité était là? Parles-tu souvent avec d'Ambérieux de ces idées qui rattachent la terre au ciel ? Donne-moi des nouvelles de tous nos amis. Tu me dis de raisonner Beuchot : je lui montrerais aisément que la manière dont il voit l'avenir

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est dénuée de fondement , mais le résultat de ce soin serait de l'attrister autant que moi et de perdre le peu d'illusion qu'il me fait encore éprouver quand nous causons. Tant qu'on parlera d'utilité, d'intérêt, on se trompera; le vrai but de la politique ne doit pas être de rendre les hommes plus heureux, mais de les rendre meilleurs. »

D' André-Marie Ampère à J. Bredin,

Le 9 octobre 1816.

«Je suis très-agité d'un passage de ta lettre : « Si tu « étais venu, nous n'aurions pas lu Jacob Bœhme ente semble, non, j'ai changé d'avis. » Tu as changé d'avis 1 Est-ce sur la vérité de ce qui est dans ce livre? Le regardes-tu comme nuisible.ou dangereux en général, ou pour moi en particulier? explique-toi.

« J'ai vu hier dans le journal l'élection de l'Ain; félrcite l'élu' en mon nom; j'attends son arrivée pour m'en réjouir avec lui. Heureusement tes conjectures ont été trompées, les politiques, d'après des renseignements ministériels qu'on dit authentiques, comptent sur cent cin-

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