I. Camille Jordan
IhT
98 ' André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
quante des leurs et quatre-vingts ultras; le reste est composé de beaucoup d'indécis et d'un très-petit nombre de révolutionnaires.
' « Pourquoi me dis-tu : « Lis Ancillon »i Fera-t-il partie du grand mouvement des esprits et des cœurs vers le ciel ?
« La franchise d'une conviction intime, la liberté de l'expression de ce qu'on sent sera seule digne d'y concourir. Comment chacun ne verrait-il pas ce grand mouvement? Avec quelle force il marche. Retrouve un morceau du Moniteur, extrait du courrier qui a paru -il y a huit jours contre les Méthodistes d'Angleterre.
« Puisque tu insistes tant sur ce maudit compte, je te l'envoie, afin que tu continues à me donner des commissions, et à la seule condition que tu accepteras sans discussion l'exemplaire du livre de Fabre d'Olivet que je t'adresse.
<c Adieu, le plus cher des amis.
(c André-Marie Ampère. »
De J, Bredin à André-Marie Ampère.
Le 20 octobre 1816 (le soir).
(c Cher André, le père de Ballanche est mort la nuit dernière. La douleur de notre ami est calme et profonde;
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 99
sa sœur est bien courageuse. Je n'ai pas voulu le quitter. Je Tai accompagné là où il allait. Quand nous nous sommes séparés, il était deux heures du matin.
« Bredin. ^>
D' André-^M arie Ampère à Baîlanche.
Paris, 24 octobre 18 16.
(^ Baîlanche, quel chagrin me cause ton grand malheur. Combien le sort des hommes est triste sur la terre : je ne vois que souffrances ou satisfactions insensées^ plus tristes encore.
« Tu chercherais en vain la paix à Lyon, viens demeurer ici, le plus près de moi possible et de Dugas ; ta sœur ferait connaissance avec la mienne, elles passeraient leur temps à distribuer des secours qu*on reçoit d'une société charitable, pour suppléer à ce qu'on ne peut faire soi-même. M»"® Pollingue, Joséphine et une de mes cousines visiteraient ensemble les pauvres de leur quartier. En s'occupant ainsi de bonnes œuvres, ta sœur sortirait de sa mélancolie, elle modifierait ce qu'il peut y avoir d'exagéré dans ses idées, elle deviendrait heureuse. Mon ami, réalise ce projet qui me comblerait
100 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
de joie, en me permettant de te voir à chaque instant. Je pense à divers moyens pour multiplier le temps que nous passerons ensemble.
« Il te suffirait' de travailler trois mois à Tétude de rhébreu pour le savoir; tout, en effet, se réduit à mettre dans sa mémoire les caractères, la conjugaison, les ra-cines et un nombre de mots très-bornés.
« Ballanche, mon ami, cherche à secouer ta douleur, à t^ retirer dans ce sanctuaire de la pensée où Phomme évalue le peu qu'est la vie.
« Ampère. »
D' André-Marie Ampère à J, Bredin.
Le 26 octobre 18 16.
'< Hier, je suis alléchez M. de Biran avec deux autres métaphysiciens: la journée fut donc anéantie. A l'égard des questions de Touchon sur le raisonnement et le sentiment, ma réponse en gros est que le premier, auquel on peut toujours se fier quand il est juste, a une valeur objective indépendante des formes et catéfi;ories des lois de notre esprit; dis-le à Touchon, en ajoutant que Clarke est tout raisonnement, et raisonnement invincible. Quant
André-Marie et Jean-Jacques A mpère. i o i
au sentiment, il ne peut évidemment avoir qu'une valeur subjective dans la conscience; mais il est tout et irréfragable.
« Heureusement que les nouvelles que tu me donnes des élections ne sont vraies que pour Camille et Michaud ;
. pourvu encore que celle de Camille ne soit pas attaquée.
<( Je comprends ce que tu me dis sur la nécessité de
bander pour quelque temps les yeux à ceux à qui on a
levé la cataracte, je l'admets bien pour quelques jours,
, pour quelques années ; mais à quoi servira l'opération si • on leur laisse le bandeau toute la vie ! Au reste, je ne pourrais conseiller Jacob Bœhme à personne; parmi ceux que je connais y en a-t«il un seul oui ait soif de l'eau vive — de la vérité ? — ils font passer avant elle les inérêts du moment.
« Adieu, le plus cher des amis.
« André-Marie Ampère. »
D^ André-Marie Ampère à Ballanche,
Paris, 8 novembre 1 8 16.
« Cher ami, que le dirai-je ? Je sais combien tous les
discours sont vains quand le malheur nous accable; je
sais quelle impression font sur une âme souffrante ces I. 6.
102 André^Marie et Jean-Jacques Ampère^
raisonnements de résignation non ignora mali. Tu as des amis qui pleurent avec toi ; nous parlons de Balianche avec Lenoir, Dugas, Esparon, d'Arblay, Beuchot; tu nous es cher à tous. Voilà donc ce que c'est que la vie ! On se sent trop triste quand on y songe, à moins que ce sujet si triste ne devienne un sujet de Joie et de consolation, comme cela est arrivé à Bredin. Oh!' mon ami , tu devrais bien voir souvent cet homme admirable ; sa conversation calmerait tes peines. N'enterre pas le talent que tu as reçu , comme le méchant serviteur de PËvangile. a Je sais que tu Pas déjà fait valoir, que tu « en as retiré cent pour cent, mais ces deux cents en « reproduiront qualre^ par un travail nouveau. »
a Comment ton âme ne brùle-t-elle pas d'ardeur pour élever un autre monument aux lettres, quand tu vois ce que tu peux par ce que tu as pu : Pense que Phèdre doit venir après Androma^ue. Antigone est un ouvrage excellent. En répandant le même charme sur un sujet relatif à l'état actuel des sociétés, quel bien ne ferais-tu pas? Écrire dans te bon sens serait, il faut en convenir, une grande singularité à l'heure qu'il est.
« Adieu, cher ami, présente, je t'en prie, l'hommage de mon respect et du chagrin que je partage à M"*° Pollingue .
(( Aime-moi toujours; je t'embrasse mille fois.
(( Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 103
Pendant sept à huit ans, si la foi d'André subit de nombreux ébranlements, il ne peut un seul jour vivre en paix avec le doute. Plus il sent sa croyance livrée à des hésitations, moins il se lasse de chercher la vérité.
Dès i8ij il commence avec Bredin une correspon* dance particulièrement consacrée à des dissertations théologiques et religieuses ; elle se prolonge jusqu'à la fin de 181 7, et permet de suivre Ampère durant cette phase de sa vie où, sans interrompre ses travaux scientifiques et ses découvertes, il médite l'Évangile, lit les prophètes, étudie les Pères de l'Église, etc., etc. Nous possédons un volumineux cahier, dont lui-même a pris soin de rassembler les feuilles. Il fait connaître lesquestions qui s'aghaient entre les deux amis , les différences sérieuses ou les nuances légères qui les divisaient, et les témoignages de tendresse vraiment chrétienne qu'ils se prodiguaient, tout en défendant avec ardeur des convictions contraires.
Ce pieux recueil , qui intéresserait vivement un petit nombre de personnes, lasserait vite la patience de celles qui ne seraient point en humeur d'assister à un cours de théologie. Nous ne placerons^pas sous les yeux du lecteur nos documents complets. Mais pour laisser André continuer sa biographie, il faudra citer quelques pages écrites à l'époque où il vient de retrouver pour toujours sa pure foi catholique, alors que Bredin , arrêté à son
-*- 1 .dL-
1Ô4 André'Marie et Jean-Jacques Ampère,
tour par de nouveaux scrupules, retourne en arrière et résiste aux sollicitations de son ami.
D' André-Marie Ampère à J. Bredin.
Paris. 10 janvier 181 7.
« Voilà, cher ami , la première lettre qui te soit adressée par Ampère sous une date de cette nouvelle année, où je suis parvenu avec un sentiment inexplicable d'espérance et d'effroi.
« Mes visites d'obligation ne sont pas terminées; un rapport très-court que j'avais promis avant le jour de l'an n'est pas commencé, et plusieurs autres également pressés ne le sont pas davantage. Mais ce que je me reproche sans comparaison plus que le reste, c'est. de ne (n'être nullement préparé à achever aujourd'hui la suite d'aveux que je fais à Thomme pieux dont je t'ai parlé. Que lui dirai-je dans quelques heures de l'emploi de ces huit Jours ? Les voilà -dissipés comme une fumée, sans laisser de trace. Ah ! je l'espère^ Dieu achèvera son ouvrage et donnera à mon cœur un nouvel élan vers lui.
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 105
Le 1 1 janvier.
« Je voulais t'écrire quelques observations sur ton ancienne profession de foi faite à Tesseyre il y a deux mois. Mais ton numéro 32, du 23 décembre, m'en a montré " rinutilité; j'ai compris, ente lisant, que tu reconnaissais la supériorité évidente de la religion catholique sur toutes les autres sectes chrétiennes. Il n'y a certainement plus rien à t'objecter contre cet orgueil qui ferait choisir dans ce qui a été révélé , et dire par exemple : « Je crois à la a présence réelle, mais non à la transsubstantiation ; je a crois à la rédemption des hommes par les mérites de « Jésus-Christ, mais non à l'absolution du prêtre »; comme si celte opinion mixte n'était pas bien plus choquante pour la raison que la croyance de l'Ëglise catholique? La présence réelle ne peut se concevoir sans un miracle : qUelle singulière idée de vouloir un demi -miracle, comme s'il était plusr difficile à Dieu de changer la substance que d'en apporter une nouvelle en laissant l'ancienne, et de faire, ainsi que l'a voulu Luther, une sorte de combinaison de substance grossière avec la substance divine. Pour que l'âme soit lavée de ses crimes par les mérites de Jésus-JChrist , il faut bien concevoir que Dieu l'en délivre : pourquoi n'aurait-il pas accompagné ce miracle intérieur d'un signe extérieur qui nous en donne l'assurance, et peut seul rendre la paix au pé-
I o6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
cheur? Ce signe extérieur peut-îl être manifesté autrement que par le ministère d'un homme que TËglise de Dieu en a chargé ; quel sens y aurait-il sans cela dans ce que dit aux apôtres leur divin maître : « Tout ce que « vous lierez, etc., etc. »
« Les chrétiens ne Tavaient-ils pas toujours compris ainsi, lorsqu'après la pénitence publique des premiers siècles les pécheurs étaient réconciliés par le ministère des prêtres ?
K Mais à quoi bon. parler de tout cela quand on a conçu les vues de Dieu ?
« L'essence de la religion catholique est toute dans la foi à l'autorité toujours visible et subsistante jusqu'à la fm des siècles, d'après les paroles de Jésus-Christ : « Les « portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle , et (( je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »
(( L'histoire des sectes religieuses, par le fameux abbé Grégoire, m'a montré qu'entre les deux moyens qu'avait la Providence pour la conservation de sa loi (une autorité uniique toujours subsistante ou la raison de chacun), c'est le premier moyen qu'elle a choisi ; ce qui m'a fourni cette preuve, ce sont les deux cent cinquante sectes créées en cent ans, sectes toutes pleines de cet orgueilleux sentiment que chacune d'elles a seule la vérité , et que toutes ne diffèrent de l'Église permanente que pour en plier les mystères et les miracles de façon à faire perdre aux uns et aux autres toute leur sublimité,
<■ vv~
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 107
en les rendant encore plus contraires à ce qui nous parait naturellement vrai, dans l'état *d^ignorance où nous sommes.
« Oh ! quel bonheur pour ton ami si tu trouvais dans cette lettre, ou plutôt dans ce que Dieu t'inspirera en la lisant, la fin de toutes tes indécisions.
« André-Marie Ampère. »
D^André-Marie Ampère à J. Bredin.
20 février 1817.
« Tu éprouves plus que jamais, me dis-tu, le désir de participer à la table du Sauveur. Qu'aurais-je à souhaiter si tu me parlais davantage d'un autre sacrement que la miséricorde divine a daigné instituer pour qu'après ses égarements le pécheur pût chercher à s'unir à Dieu sans une extravagante témérité. . .
i( Ce que je demande à Dieu tous les jours pour toi , c'est que tu trouves à Lyon un ecclésiastique dévoré d'un zèle pur qui puisse mériter toute ta confiance et être, au nom du ciel, le mini'stre de cette absolution ; je voudrais qu'il fût ton ami pour te parler des grâces que
io8 Andié'Marie et JeajirJacques Ampère.
Dieu t'a faites, de tes peines et du repentir que tu sens de tes offenses envers lui ; je voudrais que ce prêtre, dans sa véritable charité, cherchât avec toi le moment où tu pourras t'approcher du saint tribunal. Cher ami, un tel homme n'existerait-il donc pas à Lyon ?
a Écris-moi, je t'en conjure,, sur une question que je vais te faire en tremblant. Où en es-tu précisément sur ta croyance à l'Église catholique?... Défie-toi des sectes; que je n'aie point à me reprocher, en te procurant certains livres, de mettre dans tes mains des instruments de mort.
« A. Ampère. »
De J. Bredin à André- Marie Ampère,
Lyon, 27 fémer 181 7.
« Je viens de relire ce que je t'ai écrit hier* ; comme c'est mauvais, incomplet, étranglé, diffus : tout aurait besoin d'être éclairci. J'ai voulu dire que N. S. J -C. a institué une Église sur la terre à bquelle il a promis son
I. Nous nous abstenons de donner ici cette très-longue lettre, n* 40, malgré riinportancc de quelques-nns de ses développements, parce que la substance en est reproduite dans la présente lettre n*'4i, qui suffira pour faire comprendre les réponses d'André-Marie.
Andri'Marie et Jean-Jacques Ampère, 109
■ ■ I I M 11 I ■ ■ Il ■■■ ^ ■ - II» I I ■ » I «^ ■■»■■ Il I ■■ I I I— »■ ■ M ■■ » — I ■ ■
esprit : voilà une institution divine. Mais où est cette Église, où a-t-elle été depuis sa fondation? Qui la compose? Cette Église de J.-C. est partout où le Père a des adorateurs en esprit et en vérité ; rien ne peut la borner, rien ne peut la circonscrire : ni les chatnes de montagnes, ni les mers, ni les fleuves, ni les murs faits de main d'homme, ni les règlements des puissances, ni les noms que les hommes inventent , rien ne peut donner des liens, rien ne peut imposer des lois à Pesprit.
« Cette Église est la congrégation des pécheurs pénitents, car les saints sur terre ne sont pas autre chose que des pécheurs pénitents; elle est partout où des hommes implorent Dieu avec humilité, avec amour, avec un cœur brisé de componction, partout où les hommes pleurent sur leurs péchés et sur ceux de leurs frères. Là où l'esprit de J.-C. n'est pas, il ne peut y avoir qu'une forme, une apparence, un nom matériel d'Église. Je reconnais la véritable Église à Jérusalem, lorsque les apôtres, réunis de coeur et d'âme, ont reçu le Saint- Esprit de Dieu. L'Église était à Rome avec saint Pierre et avec les saints qu'il avait convertis ; elle était avec saint Clément dans l'école d'Alexandrie. Je la vois dans le couvent où était Thomas A-Kempis, dans celui où était Tauler, dans le palais de Fénelon, dans la boutique de Bœhme ; elle a souvent habité les maisons des Jésuites ^
I. En un mot, comme le dit la théologie : « Tous les justes, rien I. 7
1 10 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
« L'entrée de l'Église de mon Sauveur est toujours ouverte; vouloir est la seule condition pour y être admis; mais la porte en est basse et étroite. Il faut être petit, nu, dépouillé pour y pouvoir passer ; il faut devenir enfant avant de s*y présenter. Dans l'Église de mon Sauveur, la science et les vertus purement humaines ne suffisent pas ; dans cette Église il y a plusieurs demeures, le Maître l'a dit.'....
« Je ne saurais regarder comme une Église celle qui cherche à dominer et qui ne domine que par la science, le faste et l'orgueil
« Tu attends avec une vive impatience que je t'apprenne le nom du prêtre que je veux prendre pour tuteur ; mais je t'en prie, pern^ets qu'en cela je n'agisse pas avec un empressement qui pourrait tout gâter. Tu sais ce que par deux fois ont produit chez moi des confessions et des communions précoces. Aie la bonté de te rappeler un trait de mon caractère, et tu sentiras à quel point le choix d'un prêtre doit m'être difficile ; tu sais que t»ut ce qui tient à la religion ne saurait être pris par moi comme affaire de simple habitude. J'ai cherché, j'ai beaucoup cherché, je cherche encore, non .pas un homme sans imperfection, mais saint François de Sales veut que je choisisse sur mille. Combien y en a-t-il qui me trouve-
que les justes, appartiennent à l'âme de l'Église. » Omnes et soli justi ad animam EccUsU pertinent
André' Marie et Jean- Jacques Ampère» 1 1 1
raient hérétique
« J. Bredin. »
D* André-Marie Ampère à y. Bredin.
Paris, I" mars 1817.
« Cher ami, ce matin j'avais reçu la grâce inappré-
ciable de l'absolution. En rentrant j'ai trouvé ta lettre n**40, qui a changé en une merd^amertume la douce paix dont j'avais été comblé en entendant ces mots sacrés : « Amplius lava me, ab iniqdiaîe mea et a peccato munda « me! » Que te dirai-je?J'ai été trompé par le sens que j'avais donné à un de tes passages précédents. Cette illusion était si douce ! Jexroyais que tes paroles étaient celles d'un enfant soumis à l'église. Aveugle que je suis! Pourtant je te disais assez que, grâce à la miséricorde infinie, j'étais catholique. Tu en paraissais comblé de joie, tu. étais donc catholique? Oui, mon ami, touché des prodiges de la miséricorde divine, tu as été catholique un moment, mais la lumière s'est retirée pour quelque temps de toi comme de moi quand je vins à Paris. Aujourd'hui ce n'est plus que dans l'Église catho-
1 1 2 Andréa-Marie et Jean- Jacques Ampère.
lique que je trouve la foi en l'accomplissement graduel des promesses que Dieu n'a faites qu'à elle. »
3 mars 1817. — « Comme j'allais continuer ce que tu viens de lire, ton no4i m'arrive. Cette Église dont tu reconnais l'origine divine t'ordontie durant le saint temps qu'elle a consacré à la mémoire du Sauveur de te préparer à t'unir à la fête que tous les chrétiens célèbrent en souvenir de la résurrection, car tu ne doutes pas que cette fête de Pâques n'ait passé sans interruption des Hébreux à l'Église de Jérusalem et n^ait été portée alors par toute la terre à mesure -qu'elle a reçu le salut en J.-C. Heureuse institution qui permet que tous les vœux des fidèles montent à la fois en un seul faisceau au pied du trône du Père céleste.
« J'ai reçu une lettre bien originale de Roux sur la politique. Ma raison et la sienne sont aux antipodes l'une de l'autre. Je te quitte pour aller à une petite lieue de Paris, dans les champs, par un beau jour, avec un ami plein de pensées du ciel. »
André-Marie tt Jean-Jacques Ampère. 1 1 3
D' André-Marie Ampère à M. Gosse.
Paris, 10 mars 18 17,
Monsieur et ami^
« Les livres sont arrivés à leur destination, je vous prie d'agréer mes remerdmerits et de croire au plaisir que je trouverai toujours à vous renouveler l'assurance de mon attachement. J'ai reçu une lettre de notre excellent Roux. J'attendrai un moment de loisir pour répondre aux questions qu'il résout à sa manière. J'ai vu peu d'exemples d'autant d'esprit, d'agrément, d'originalité employés à barbariser lé genre humain. Faites-lui de ma part les plus tendres amitiés; en attendant ma lettre, je vous envoie quelques fragments d'une doctrine sur laquelle je vous prierai de lui demander son avis. On ne doit pas craindre le développement de l'industrie et les inventions de machines successives, de procédés pour abréger le travail, etc. A mesure que le travail d'un même nombre d'hommes produit davantage, les produits diminuent de prix et l'usage s'en étend de classe en classe. Il faut encourager ce progrès jusqu'à ce que le dernier agriculteur ait de bons aliments, de bons vêtements, des habitations salubres, etc. Souhaitons que ces idées se développent et se multiplient. On dit qu'alors l'agriculteur ne voudra plus travailler : Texpérience
1 14 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
prouve le contraire. Le paysan, l'ouvrier espagnol ou le Bas-Breton ne fait rien, la moitié du temps, que de rester couché dans sa sale cabane. Celui du Dauphiné, de la Normandie, emploie tous ses moments pour ne pas perdre une partie du bien-être auquel il est habitué. Aussi, dans une disette, il ne souffre qu'une diminution de jouissance." Celui qui n'a jamais su se procurer que l'absolu nécessaire meurt de faim quand les circonstances le privent de ses ressources. Plus les hommes produisent, plus les impôts sont considérables et faciles à lever, plus la masse de la nation est heureuse, plus les crimes sont rares.
« Cet état supérieur à ce que nous voyons sera le résultat infaillible de la marche toujours accélérée de l'esprit humain. Comparez l'Europe au temps de Jacques Cœur et l'Eurppe moderne, et jugez par ce qui s'est fait dans cet intervalle de ce qui résultera à partir d'aujourd'hui d'un intervalle égal. A mesure qu'on avance, la vitesse croît, c'est comme un corps qui tombe. Mais les gouvernements peuvent encore presser le mouvement; rendons grâce à ceux qui le comprendront.
« Que ces opinions restent entre Roux et nous : elles me feraient lapider, et je ne pourrais voir l'aurore du jour qui en annoncera la réalisation. Nous voilà déjà délivrés de deux grands fléaux qui ont failK étouffer la France : de l'esprit jacobin, qui ne voulait que du pain et du fer, ef de l'esprit militaire, qui demandait des hommes et des
André'Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 1 5
richesses pour ceux qui détruisaient au lieu de produire, a Persistez-vous dans le dessein d'aller à Vienne? Vous verrez là sans doute le docteur de Carro et M. de Jacquîn. Parlez-lui de moi, et, à Genève, ne m'oubliez pas auprès de MM. de la Rive, Pictet, de Candolle, Prévost et Vaucher, dont l'afFection m'est chère, m'enorgueillit. Quant à l'ami Roux, je l'embrasse tendrement et vous aussi.
(c A. Ampère. »
D'André-Marie Ampère à Ballanche.
12 mars 1817.
« Rends-moi un service auquel j'attache grande importance. J'ignore si les impositions directes assises sur le domaine de Polémieux me donnent le droit de voter *dans les élections, mais je suis sûr que, réunies à ce que je paye ici, elles suffiront et monteront à 300 francs. Je suis décidé à me faire inscrire à Lyon, sinon sur la liste de ma municipalité à Paris, mais pour cela j'ai besoin d'un certificat du receveur des contributions, vu par le maire du canton de Chasseley et légalisé par le préfet, et de mon extrait de baptême ; celui que j'avais eu pour la Légion d'honneur n'en sortira jamais. Afin dç
stimuler ton activité, songe qu'on n'a plus pour faire ses déclarations que le temps juste de recevoir ta réponse. Je t'en prie, va vite, que je ne sois pas privé de mon droit cette année, où les députés de Paris et de Lyon vont être renouvelés ; ce serait sans ressource d'ici à cinq ans, et j'en aurais un véritable chagrin, moi qui de toute ma vie n'ai encore voté qu'une fois, à Tépoque des élections cassées le 1 8 fructidor.
« Adieu; ton ami en ce monde et dans l'autre.
« A. Ampère. »
D* André-Marie Ampère à M. Roux, de Genève.
Paris, 28 mars 181 7.
« Vous me dites que vous ne me demandez pas où j'en suis, mais où en est M. de Biran, parce que mon tableau n'est pas parvenu à sa perfection et que M de ' Biran doit s'être arrêté à quelque chose désormais invariable : c'est précisément le contraire. Je vais d'abord vous prouver que mon tableau est à jamais achevé par la copie jointe à cette lettre; vous vous assurerez qu'il ne peut plus y avoir rien à changer, en le parcourant non-seulement par lignes horizontales, ce qui donne l'ordre chronologique de nos connaissances, divisé en
jfj
André^Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 17
deux époques, dont Tune dure jusqu'à ce que Ton apprenne à parler et l'autre depuis lors jusqu'à la fin de la vie, mais encore en comparant les termes qui occupent des places correspondantes dans chaque système, en sorte que vous verrez comment on passe d'une combinaison du premier (système subjectif) à celle qui lui correspond dans le dernier (système rationnel) par les combinaisons correspondantes des deux systèmes intermédiaires.
i( Regardez et jugez ; dites-moi ensuite si vous persistez dans l'opinion où vous étiez en 181 5, qu'il n'y a point d'harmonie.
« Ce tableau n'est rien en comparaison de la théorie qui démontre la réalité objective, en la rendant à la fois indépendante de la sensibilité et de l'hypothèse sceptique des formes ou lois subjectives de Kant et des Écossais, qui ne sont les unes comme les autres que des idées innées sous une nouvelle dénomination. C'est cette théorie dont M. de Biran a posé les fondements et que j'ai développée en mettant à la suite celle que j'avais faite avant de venir demeurer à Paris. Ces fondements ont été adoptés et enseignés à son cours par le professeur de philosophie à la Faculté de Paris, M.' Cousin. Mais au lieu de les compléter comme moi, il le fait en y ajoutant une partie de la théorie de Reid et de Kant. Cela le rejette dans les mêmes inconvénients de tendance sceptique que s'il était reidiste pur ou kantiste 1. 7.
1 1 8 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
1^^— ^1^,1^— ■■ 1 ■■■ ■■ ■ ■- Il ■■ --^ - — Il ■ ■■■■■■■■ ^ — ■■— ■ .1 ■ ■ —■■ - — ■■■ — — ■ - ■»■ ■■ I ■ ■ ■— - —
pur, mais il n'en convient pas et croit les éviter par des raisons qui ne sont qu'un simple paralogisme' transcendantal, tel que celui que Kant a si victorieusement réfuté.
« En vous parlant tout à l'heure de l'indécision des idées de M. de Biran, j'avais l'esprit plein de ce qu'il hésite sans cesse pour compléter sa psychologie entre M. Cousin et moi.
ce Nous nous réunissons tous trois chez lui les lundis, après dîner, pour discuter sur ces matières-là ; tantôt il penche du côté de M. Cousin, tantôt du mien. Cependant il est évident 'que sur ce point-là c'est moi qui ai raison.
« N'est-ce pas, mon cher ami, que c'est l'objectif qui produit primitivement le subjectif, et non pas des formes subjectives, idées qui nous font croire sans rai-, son à un objectif qui pourrait bien n'exister pas.
« Quant à la chimie, je sais qu'elle fera encore des progrès que nous ne pouvons prévoir à présent.
« Si Ton admettait à votre société un précis psychologique sur l'état actuel de cette science de l'intelligence humaine, qui est dans ce moment tout pour moi , et de la révolution qu'elle va éprouver en s'élevant au degré de certitude et de rigueur des autres sciences, je vous l'enverrais.
« Je ne penserai probablement pas de longtemps à la chimie, mais je ne vois point du tout pourquoi la vapeur
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 19
nitreuse, c'est-à-dire Pacide nitreux sec et liquide, le chlore et le phosphore, sont plus incertains que le gaz nitreux et les métaux parfaits? Comment l'analyse de Pacide hjdrochlorique est moins certaine que celle de Peau? Voyez donc le mémoire de Dulong sur l'acide nitreux.
(( Mille amitiés, je vous prie, de ma part à M. Gosse.
a Adieu, mon tien cher ami; tout à vous.
« A. Ampère. »
D^ André-Marie Ampère à J, Bredin,
22 mai 1817.
« Cher ami, je n'ai eu que des chagrins relativement à la métaphysique. La réunion psychologique qui avait lieu chez M, de Biran tous les lundis s*est dissoute, comme celle de 181 4, sans rien produire que de le dégoûter entièrement d'écrire ce qu'il a fait sur ce sujet de nouveau et d'important; ce qu'il y a de pire, c'est qu'il va publier des articles dans un nouveau journal , qui s'appellera, je crois. Archives morales^ politiques et littéraires, dans la seule vue, m'a-t-il dit, de concourir à donner une direction morale et utile aux doctrines
1 20 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
psychologiques, et de prévenir les suppositions de matérialisme qui pourraient être tirées de son mémoire sur l'habitude.
Certes, rien n'y est plus contraire que la doctrine qui nous est commune à lui et à moi ; mais il parait qu'on l'a circonvenu , qu'on lui a fait appréhender de déplaire à un parti, que sais-je ce qui s'est passé dans son esprit ! Mais ce qui me semble clair, c'est qu'il ne publiera rien de sa théorie, que je vais rester seul en butte à ceux qui veulent combattre la vérité, uniquement parce que ce n'est pas eux qui l'ont inventée.
« Si je n'avais appris à voir en tout la volonté de Dieu , je serais vraiment désespéré de cette idée.
« A. Ampère. »
D' André-Marie Ampère à J» Bredin.
Metz, le 29 juillet 18 17.
« Je suis arrivé ce matin ici, cher ami, venant de Nancy, où j'ai reçu ton n° 62. Je n'ai pu encore écrire à M. de Biran, à qui je l'avais promis, cependant jamais je n'aurais eu tant de choses à lui dire. Quoique je n'aie songé à la psychologie qu'aux moments perdus, il s'est fait comme un travail secret dans ma tête, qui a étendu,
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. \i\
lié et coordonné tout ce que j'avais pensé là-dessus, de manière que je vois tout cela avec une clarté parfaite. J'en ai beaucoup causé à Strasbourg avec MM. Resbol, Matter et Bautain ; ce dernier est un élève de l'École normale qui professe la philosophie au collège Royal. J'ai eu plusieurs conférences, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.
<( Tu me demandes, mon bien cher ami , où en est l'état de mon âme. J'ai retrouvé quelques-uns des sentiments dont j'étais pénétré en quittant Paris, mais seulement quelques-uns. Ce n'est qu'à la table du Seigneur que je puis espérer les retrouver tous.
« A. Ampère. »
D'André'Marie Ampère à 7. Bredin.
Amiens, 14 août 1817.
« Je reçois ici ta lettre des 2 et 3 août, n» 63. Mon temps a été rempli par des examens, des choses relatives à l'Université, et, puisqu'il faut l'avouer, par la psychologie. M. Rendu, auquel j'ai communiqué mes idées à ce sujet, sur la grande route, en chaise de poste, m'a décidé à en imprimer une partie dans une des villes que
1 22 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
je traversais. Mais j'étais si tourmenté d'en arriver là avant que mon tableau ne fût complet que je tremblais d'imprimer quelqu'erreur. Une minute pouvait en décider ; toujours détourné, où trouver cette minute ? Enfin la chose est faite; j'ai eu les exemplaires au moment de quitter Douai, en voici un. Il ne faut pas oublier que tout mot écrit en lettres italiques désigne Tench^înement des combinaisons dont le mot se trouve au-dessus écrit en caractères romains. Figure-toi ce que c'était que de changer encore des termes sur l'épreuve dans un moment si décisif, faisant choisir M. Rendu, et n'admettant cependant le nouveau terme que si je le trouvais préférable à celui qu'il devait remplacer. Il y a encore d^es choses dans ta dernière lettre qui m'ont jeté dans un trouble et une inquiétude inexprimables. (Tu ne doutes plus.) Ainsi, à présent, tu es dans la croyance de l'Église romaine ou tu en es hors.
« Dans le subjectif il y a une partie intuitive, une conceptive, une comparative et une cosmologique* La partie intuitive du subjectif se compose de la sensibilité, de la conscience, de l'activité, etc. Vois, pour comprendre ceci , le tableau joint à ma lettre. La psychologie , qui fournit ce tableau , y est elle-même comprise dans les combinaisons a posteriori, ou expérimentales, et explicatives du système comparatif. Elle se compose de deux parties : la psycographie, ou description de l'intelligence, et la déduction psychologique^ ou enchaînement
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 1 2 3
■«i^MWM^I^
des jugements par lesquels on remonte des faits psycho* logiques à leur origine.
« Dès que je serai à Paris, je renfermerai toutes ces idées en un petit volume. Dis-moi quels sont les mots du tableau dont tu ne saisis pas la signification? Mais, insensé que je suis ! comment ai-je pu me laisser aller à écrire ces choses qui ne sont pas Vunique nécessaire (chercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice), et après avoir commencé à t'en parler ne point achever, quand je vois mon ami si près des abitnes de Terreur!
« Tu avais pourtant été appelé comme moi à ce tribunal de miséricorde. Tu avais déjà songé au choix d'un prêtre; mais ces paroles : Time Jesum îranseuniem et nunquam regredientem n'ont pas retenti à ton oreille; tu as hésité, tu as différé, et Jésus-Christ a passé. Cette pensée m'accable. Es-tu catholique dans le sens où j'entends ce mot, ou te sépares-tu de cette unique Église, organe de toute vérité sur la terre ?
« Adieu; que le Seigneur te rapporte sur ses épaules, comme la brebis dans l'Évangile.
(t A. Ampère. »
1 24 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
. D'André-Marie Ampère à J. Bredin,
Du 20 septembre 1817.
(f ...Ballanche a envoyé pour toi à Lyon six de mes tableaux et trois exemplaires de l'ouvrage de M. de Biran contre les Éléments de philosophie de M. de la Romiguière. M. de Biran ne veut pas que tout le monde sache que c'est de lui ; il veut cependant que quelquesuns le sachent, c'est à |peu près impossible. Tu distribueras les tableaux comme tu l'entendras ; quant aux trois exemplaires , un est pour toi , l'autre pour Roux ; place bien le troisième, Gasparin par exemple; lis-le avec attention; lis aussi l'article de M. Cousin sur VHlstolre de la philosophie de Buhie , qui se trouve dans le second numéro des Archives philosophiques , politiques et littéraires. Tu verras là comme on se sert de mes idées sans me nommer.
c< Cher ami, ta manière de voir actuelle me trouble sans cesse. Je pense que tant d'admirables sentiments, tant de sacrifices, de prières, sont perdus en toi, qu'une affreuse illusion t'empêche d'ouvrir les yeux aux lumières de TÉvangile confié à l'Église catholique . . .
* L'idée que tes fautes ne peuvent être effacées, grâce à l'erreur dans laquelle tu es tombé, m'oppresse de telle
André'Marie et Jean-Jacques Ampère, 125
sorte qu'il y a quelques jours, ne voyant plus de ressource à ta situation^ je ne désirais qu'une chose : mourir avant toi dans Pamour de Jésus, afin de pouvoir obtenir de Dieu qu'il change et éclaire le cœur de mon ami... Combien le sort d'un sauvage de l'Amérique qui , lui , n'a jamais été appelé et est resté dans l'impénitence invincible, se trouve préférable au tien ! « Je te serre contre mon cœur.
I «A. Ampère. »
De y. Bredin à André-Marie Ampère.
8 octobre 1817.
(( J'ai reçu ta lettre et ton beau tableau métaphysique, que devait me remettre M.Augustin Perrier. Je suis fâché de n'avoir pas vu cet homme, auquel tu m'as fait prendre depuis longtemps un fii intérêt, mais il a été obligé de continuer sa route sans s'arrêter à Lyon.
(( Ton tableau me paraît très-bien comme cela. Roux, à qui tu l'as envoyé aussi , m'écrit : « J'y vois un très- « bel ensemble, mais j'entrevois plutôt que je ne vois. « Je n'ai ni assez de force de tête, ni assez de perspia cacité pour pouvoir juger, je suis seulement saisi par
: 26 André' Marie et Jean- Jacques Ampère.
« l'aspect d'une vaste conception et d'une grande har- « monie; un point m'embarrasse, c'est de démêler la « marche physiologique d'avec celle de l'intelligence, « C'est la grande lacune de la doctrine de Kant. Com- « ment Ampère distingue-t-il le physiologique de l'in- (f telligent î »
« Pour te donner une idée de la pauvreté de mon esprit , je te dirai que je ne saisis pas même la difficulté de Roux; je ne comprends pas ce qui l'embarrasse. Autant tes conceptions sont au-dessus de la capacité intellectuelle de Roux , autant les siennes sont au-dessus de la mienne.
<c M. Serisiat est venu me voir. S'il était prêtre, j'aurais bientôt fait le choix d'un confesseur. Lundi je suis allé chez un digne ecclésiastique pour me confesser. Je me disais : « Ce soir, je l'écrirai à mon ami : je le ren- <sc drai heureux. » J'étais décidé, je ne voulais plus retarder, mais le ministre de Jésus-Christ a trouvé convenable de différer encore ; je l'ai revu cinq ou six fois depuis. Adieu.
« J. Bredin. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 127
D'André Marie Ampère à J, Bredin.
Le 28 octobre 18 17.
« Cher ami, lu m*as écrit deux lettres, dont je te remercie mille fois; Tune détaillée, comme je voudrais qu'elles fussent toutes ; l'autre, beaucoup plus courte,^ contient des choses qui me la rendent bien précieuse ; tu m'y parles d'un ecclésiastique avec qui tu as eu des conférences, et qui probablement recevra ta confession : si j'étais assez heureux pour voir cela , que de grâces j'aurais à offrir à Dieu. Depuis longtemps je lui demande de marquer dans ta vie , comme dans la mienne, une entière séparation entre le passé et le présent; je le supplie de te permettre de suivre en tout point non-seulement ses commandements, mais ceux de son Eglise, de cette Église conduite par l'esprit de Jésus-Christ, malgré le mal qu'apporte jusque dans son sein la liberté déchue de rhomme.
« Écris-moi si tu as lu Touvrage de psychologie de M. de Biran, si tu l'as prêté à quelqu'un qui s'occupe un peu de ces matières-là?
« Je travaille sans cesse à préparer un livre sur le même sujet. Le tableau imprimé que je t'ai envoyé en est le texte.
« A. Ampère, »
De y. Bredin à André-Marie Ampère.
Novembre 1817.
« Cher ami, j'ai été heureux de revoir Camille; je l'aime chaque jour davantage ; il est impossible d'être plus vrai, plus moral. En politique, je ne partage pas ses opinions, mais je les estime, et quant à son caractère, je Tadmire. Je n'ai trouvé nulle part une plus noble indépendance du jugement des hommes, une tolérance plus entière des convictions contraires aux siennes propres ; que de leçons les fous de tous les partis pourraient prendre de lui s'ils avaient des oreilles et des yeux !
« Il est toujours pénible (m'a dit Camille) de se K voir détesté par des gens d'ailleurs recommandables. « Cependant ma résolution était bien prise ; il m'a fallu « moins d'efforts pour rester ferme que je ne l'aurais « cru; l'amitié de Mathieu de Montmorency est so- « lide, puisqu'elle n'a pas été détruite ; il m'assurait « qu'elle n'était pas même altérée , mais qu'il éprouvait <i une vive douleur en me voyant passer dans les rangs « ennemis. Je l'ai attaqué par ses principes religieux, « parla responsabilité qui pesait sur lui, etc. J'avais « appris, ajouta Camille, à supporter les haines pro- « fondes, invétérées des Jacobins, maïs celles de l'autre « parti sont bien plu^ violentes. » Il m'a trouvé heu-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 129
reux d'avoir ton beau portrait devant moi , a senti combien il m'est doux de rencontrer ton image quand je lève un instant les yeux ; en vérité, je te remercie tous les jours du fond du cœur de ce portrait.
■ « Que sais-je si tu n'auras pas quelques excursions à faire autour des grandes villes de ton inspection? Si donc de Strasbourg tu allaisàWaldback,.au banc de la Roche, ne néglige pas de voir M. Oberlin; les hommes de cette trempe sont rares : tant de foi, de simplicité, une dévotion si tendre et si pure I Vous causeriez de M™^ Krudner. Le digne père d'Oberlin a fondé des institutions admirables dans sa contrée; il y a répandu des lumières divines et humaines.
« Adieu , prie pour ton ami , pour un pauvre pécheur qui n'a d'espoir que dans l'infinie" miséricorde de Dieu , dans cette miséricorde qu'il connaît par expérience.
(.< Cher André, ne perdons pas de vue Jésus- Christ, le soleil de justice.
« C.-J. Bredin. »
Revenons maintenant sur nos pas depuis 1816.
Tandis qu'André inspecte le collège de Bordeaux , Jean-Jacques, aux prises avec ses compositions htines et françaises, parle à son père des hésitations que lui cause déjà le choix d'un état.
I ]o André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
André-Marie aimait à répéter qu'à dix-huit ans il savait autant de mathématiques qu'on en pouvait enseigner de son temps. Encore plus étonné que désappointé de trouver Jean-Jacques /roid devant la solution d'un problème , il aurait désiré ardemment (puisqu'il ne savait pas désirer autrement) que son écolier de seize ans prît goût à la science que lui-même considérait comme le complément essentiel d'une éducation profitable. A cette ambition s'en ajoutait une seconde : André avait connu la pauvreté, il la redoutait pour son fils, et cherchait parmi les carrières offertes aux jeunes gens celle qui semblait le mieux remplir ce double programme : promettre à la fois la gloire scientifique et la fortune. Jean- Jacques mettait au premier rang de ses souhaits le bonheur de contenter son père ; mais pendant toute sa vie il était destiné à ne pas se soucier de la fortune, et son esprit, qui s'ouvrait à tant de choses, se fermait aux mathématiques.
Voici ce qu'il écrivait en 1816 :
De J,'J. Amfère à André-Marie Ampère.
Paris, 18 juillet 1816.
« Mon cher père, j'ai été déjeuner jeudi chez M. Clément. J'avais bien fait, à la vérité, mon analyse, mais comme le sulfate n'était pas entièrement évaporé, je n'ai
«. — -, ^, - * - - A|^ dmajl^^ll^^^tf^
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. \ 3 1
pu la lui porter. Je suis, dans ce moment, indécis du pafti que je dois embrasser; je l'en prie, ne l'afflige gas de me voir hésiter. Avant de me déterminer pour les manufactures il faut mûrement réfléchir. Ne te fais pas d'illusion , regarde les choses telles qu'elles sont et lu les verras telles que je les vois. Il y va du bonheur, il y va de bien plus, il y va de la gloire. Ne pense pas que je me butte contre une idée, j'ai la meilleure envie du monde que tu me persuades ; mais si tu ne me persuades pas, je te le dirai. Je suis retourné chez M. Clément, plein d*ardeur pour la chimie manufacturières II y a dans les paroles de cet homme quelque chose qui désenchante. Je l'aime et voudrais l'admirer; il me raisonne bien, mais il ne m'entraine pas.
« Mon ignorance en arithmétique Ta désagréablement surpris. Il m'a dit que j'allais oublier tout ce que j'avais appris en littérature pour m'occuper de choses utiles. Utiles tant qu'il voudra, je n'oublierai jamais Racine ni Virgile. Un instant après il a ajouté : « Tout ce que l'on « apprend à l'École polytechnique ne sert à rien dès que « l'on en est sorti. » Je te demande si je puis entendre ces paroles sans être découragé, au moment où je viens de contenter mes professeurs du lycée par de bons devoirs, par des progrès dans l'allemand } Tandis que je m'occupe de ranger mes substances organiques, on me presse de renoncer à tout cela : que faire? que devenir? Toi seul , toi seul as connu le moyen de me faire avan-
cer ; c'est en me plaçant au-dessus de mes propres forces, er^me piquant d'émulation. Oui, avec M. Clément, je n'aurais pas fait le dixième de ce que j'ai fait depuis deux mois.
« Je serais désolé de t'avoir chagriné par ma franchise, mais je n'en serai pas moins franc dans la suite. Adieu , écris-moi le plus tôt que tu pourras.
« J.-J. Ampère. »
De J.'J. Ampère à André-Marie Ampère.
Août 1816.
a Cher père, une lettre contre six, c'est trop peu , surtout dans un moment où il s'agit de déterminer l'état que je dois embrasser.
« Ma résolution est prise ,. je veux être quelque chose. On dit que l'École polytechnique va être réorganisée , que le plan vient d'être présenté; mais, quelle que soit la décision du ministre , j'en suis venu à un ppint où il me serait impossible de devenir marchand. Ma tête s'est montée, je le répète : je veux être quelque chose. J'ai du goût pour les sciences et les lettres à peu près également , ce qui est rare. Le commerce est la seule
— ■ ■ ^— ■-■■'-' ■- ■ mm m ^^•^^^^^^^^^^^^^^^mmm^Kmi^m^ -\
André-Marie et Jran-Jacques Ampère. 133 *!
partie pour laquelle j'ai une aversion prononcée, et une envie méprisable de gagner me ferait accepter cette carrière ! Quoi donc ! pendant huit ans on cherche à exciter dans l'âme des enfants des sentijients nobles et généreux, on leur prêche le désintéressement; leurs thèmes, leurs versions ne sont composés que de maximes de modération et de sagesse , et au sortir de cette éducation stoique, on leur déclare que tout Cela est un tas de bêtises, on les envoie pourrir dans un comptoir, où, en moins d'un an , ils ont acquis l'art de compter au suprême degré de perfection et d'aimer autant l'argent, grâce au secours des gens mûrs et raisonnables , qu'ils aimaient la gloire naguère. Quand toutes les routes de la vie me sont ouvertes, pourquoi choisir celle où l'on se traîne? Plutôt des précipices que la bouel
« Cher père , voici enfin des nouvelles ; elles me font grand plaisir, une seule chose exceptée. Tu parles de mathématiques, de chimie, de dessin pour l'année prochaine. Tu oublies les lettres : crois-tu donc que je veuille les perdre de vue un seul instant? J'espère que c'est sans intention de ta part.
ce Adieu,
(c Ton fils qui t'aime de tout son cœur,
« J.-J. Ampère. »
1 54 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
De J,-J, Ampère à André-Marie,
Août i8i6.
« Depuis hier soir que j'ai reçu ta lettre, je suis dans des transports de joie inexprimables. Je tremblais d'y voir du mécontentement et du chagrin. Ton idée sur ma carrière était la mienne , mais je n'osais m'avouer à moi-même de si audacieuses espérances, ^h ! une telle perspective me met au-dessus de toutes les difficultés : Hic opuSy hic labor-est; oui, c'est là tout mon désir. Tu cherches à me prouver par l'exemple de savants distingués qui ont autrefois été élèves .de TÉcoIe la fausseté de l'assertion de M. Clément; il n'en est point besoin, la voix publique et le bon sens la démentent assez formellement. La belle union que celle de la science et des lettres !
(( Je suis dans les compositions jusqu'au cou : discours français et latib. Le sujet du discours français le voici : Un orateur adresse des reproches aux Athéniens qui voulaient décerner des récompenses à un certain^ Menon, accusateur de Phidias, mort en prison. Je t'envoie ma péroraison.
(c La composition latine a pour sujet : Richelieu rentrant en grâce auprès du roi.
Plus je vais, plus je sens combien j'aigais eu tort
André'Marie et Jean Jacques Ampère. i j 5
d'embrasser la carrière commerciale. Cette idée me tourmentait, mon humeur s'en ressentait. Souvent je te paraissais en contradiction avec moi-même. Tu dois avoir éprouvé que quand on cherche à se cacher quelque chose, à se dissimuler sa propre volonté, l'esprit est gêné, contraint. Maintenant je suis gai, heureux, le temps a passé de la pluie au beau, a Adieu , cher bon père.
<» J.-J. Ampère. »
Ce discours français méritait à Jean-Jacques le premier prix de rhétorique au grand concours. L'année suivante il remportait le même triomphe en philosophie ; cette fois il s'agissait d'exposer les preuves de l'existence de Dieu. Son professeur en le voyant couronner pleura de joie, non sans dissimuler un peu d'étonnement , car il avait à peine remarqué la copie du lauréat. Les conditions dans lesquelles grandissait Jean-Jacques devaient réserver à ses maîtres plus d'une surprise. Transporté à Paris en 1808, au milieu d'un cercle de penseurs dont André est le centre, l'écolier subit l'influence de son entourage. Il sait écouter et comprendre, et se développe autrement et plus vite en approchant des hommes éminents que sur les bancs du collège.
Élev? entre sa tante et son aïeule , ce petit diable que
I }6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
rien n'arrête à Polémieux, si ce n'est la prison; qui déroute et inquiète ses institutrices par ses volontés et ses résistances énergiques, qui aime à la folie les histoires et le catéchisme, et veut lire chaque jour deux pages de Buffonet trois le dimanche; ce mauvais sujet de quatre ans, studieux , colère, furieux dans ses excès , et pourtant charmant, a hérité de Julie, sa mère, la grâce, la délicatesse et la tendresse féminine; d'Élise Carron, la finesse, le goût, la verve gauloise et une certaine susceptibilité nerveuse. A son père que ne doit-il pas? Puissance de travail , passion pour la vérité, curiosité insatiable, entraînement vers l'universalité, etc.. André et Jean-Jacques, qui de bonne heure sentent^et redoutent les vives évolutions de leurs orageuses pensées, travaillent sans relâche à. s'apaiser, à s'améliorer; des examens de conscience, écrits régulièrement, attestent tant d'efforts, montrent à quel point ils combattent leurs faiblesses et s'encduragent par la victoire. « Le fils aide à comprendre le père », a dit un critique sagace *; mieux encore, le père explique le fils. De profondes analogies existent entre ces deux hommes, qui cependant reflètent et représentent deux époques, deux générations.
A sept ans, Jean-Jacques rentraitun jour de l'école les yeux pochés, le corps meurtri. Sa grand'mère, le voyant ainsi maltraité, se récriait contre ces méchants vauriens
I, M, Weiss,
Andri'Marie et Jean-Jacques Ampère. 137
de camarades. « Qu'est-ce que ça me fait qu'ils me battent , répond le gamin^ pourvu qu'ils m'aiment? » Dans l'âme des deux Ampère l'amitié peut atteindre à la vivacité d'un autre sentiment : nous connaissons la tendresse exaltée d'André pour Ballanche et Bredin. La première passion de son fils est excitée par un de ses condisciples, Jules Bastide, doué d'une imagination encore moins gouvernable que celle de Jean-Jacques; les forces de Bastide n'y résistent pas ; la désespérance des Renés lui donne la fièvre. A côté de ces deux jeunes gens se réunissent Adrien et Alexis de Jussieu, Frank et Albert Stapfer, Morel, Sautelet, Prosper Mérimée, Fulgence F'resnel, etc., etc.; tous ensemble se pressent autour de Victor Cousin et font de la philosophie et du romantisme.
André-Marie ne demande pas longtemps au rhétoricien amoureux de la gloire de devenir teinturier, mécanicien, pharmacien ou manufacturier. Toîit-à coup, sans transition aucune , oubliant ses velléités industrielles , il rêve pour son fils les lauriers du poëte, le supplie d'entreprendre une œuvre capitale, qui devra l'immortaliser, une tragédie! et Jean-Jacques, moins effrayé de ce nouveau conseil que du premier, se mettra en devoir de le suivre.
De 1817a 1820, les confidences sur sa carrière qui,
mêlées au récit d'un voyage en Suisse, s'adressent à son
père e^à ses camarades, nous montrent encore des ir- I. 8.
1 38 André' Marie et Jean-Jacques Ampère.
résolutions, on devine , malgré les réticences du narrateur, Pattrait que la succession des aspects et des lieux lui inspire déjà.
Bien des lettres de ce recueil seront datées de Vanteuil , maison de campagne de la famille de Jussieu , où Jean-Jacques a passé les plus heureux jours de sa jeunesse.
D' André-Marie Ampère à J. Bredin.
29 mars 1818.
« Au lieu de pouvoir écrire sur la psychologie, j'ai été obligé de faire un programme de mon cours de logique à PÉcole normale. Il était promis solennellement; interrompu à chaque instant , ce n*est qu'après l'avoir recommencé quatre fois que j'ai pu aller jusqu'au bout. Enfin il est achevé, et les élèves l'étudient pour se préparer à un examen qui aura lieu cette semaine. Ce programme me sera d'une extrême utilité ; c'est comme le canevas d'un ouvrage où je puis jeter presque toutes les bases de ma psychologie sous le titre modeste d'Éléments de logique, titre qui le fera répandre partout et particulièrement méditer par les professeurs de philosophie, etc. En publiant à la suite de ce programme un autre ouvrage sur les premiers développements de l'esprit humaii^ j'au-
André^Marie eî Jean-Jacques Ampère, 1 59
rai exposé tous mes résultats, et cette marche aura l'avantage de faire bien comprendre ce qu'il faut savoir pour saisir le reste.
« As-tu enfin lu le livre de M. de Lamennais*? J'ai un désir de te voir qui ressemble à ce que Gall appelle une idée fixe. Cette maladie du pays que j'éprouvais autrefois me reprend de nouveau. Je n'existe presque plus que dans le passé. Privé de ce que j'avais tant aimé, de ce que je regretterai toute ma vie, j'ai été bien malheureux à Lyon ; mais alors mon âme était plus calme , toute pleine d'amour du bien. Pourquoi eame livrante tant de vaines occupations, me suis-je laissé aller à cette paresse impardonnable des choses du ciel? Selon le monde aujourd'hui, je suis parvenu à la fortune, à la réputation , à ce que beaucoup d'hommes peuvent désirer. Eh bien, cher Bredin, Dieu a voulu me prouver que tout est vain , hors l'aimer et le servir.
(( André-Marie. »
D'André^Marie Ampère à J. Bredin.
18 mai 1S18.
i( Comment se fait-il, cher ami, que je sois depuis une douzaine de jours propriétaire d'une maison à Paris