INTRODUCTION XXV
A la Conciergerie, le 29 juin 1844.
Le prisonnier de la Conciergerie ne se souvient guère de ses livres, mais il n'a pas oublié les paysannes de Gaïx, ni le chapitre qu'elles lui ont fourni : le meilleur qu'il ait jamais publié ; il connaît leur œuvre, il a gardé leur souvenir, il répète leurs noms dans ses prières, deux noms surtout : Coraly, Mathilde. Coraly dit que Mathilde est un ange et Mathilde dit que Coraly est une sainte ; et il y a un moine qui certifie au prisonnier que Coraly et Mathilde disent vrai toutes deux. Le prisonnier n'avait pas besoin de cette garantie. Ce sont des âmes aimées de Dieu, celles qui viennent au secours du soldat de la Croix, l'aident de leurs prières, de leurs aumônes et surtout de leurs douces exhortations.
Soyez bénies, sœurs inconnues : l'ange invisible de Gaïx est venu jusqu'ici ; il y a fidèlement apporté le parfum de vos fleurs, et ni les barreaux, ni les verrous n'ont empêché le prisonnier d'aller en esprit jusqu'à ces prairies, jusqu'à ces ombrages, jusqu'à cette chapelle où la bonne sainte Vierge vous accompagne avec tendresse quand vous travaillez et quand vous priez.
Ecoutez maintenant, douces abeilles du Seigneur; voici ce que le prisonnier vous envoie en retour de vos aumônes :
Quand vous entendrez dire qu'un de vos frères souffre pour la justice, recommandez-le bien au bon Dieu, mais ne le plaignez pas ; il pense à son Sauveur, il s'estime heureux de souffrir, il voudrait souffrir davantage, il se sent plus courageux et plus fort que jamais. Si vous voulez, à votre tour, connaître cette grande joie, cela est facile ; confessez partout Jésus-Christ, préfère/, son amour à l'amour du monde, sacrifiez-lui. au premier signe,
XXVI CORALY DE GAIX
tout ce qui vous sera le plus cher ; le monde ne manquera pas de vous haïr et de vous persécuter et vous goûterez une joie si grande, si grande, qu'il semble qu'elle devrait être réservée pour le ciel.
Mes sœurs, petites et grandes, châtelaines et paysannes, adieu. Que celui qui donne aux champs leurs fleurs brillantes et aux brillantes fleurs leurs aimables parfums, verse dans vos coeurs son plus noble ouvrage, la joie et les consolations qu'il m'a données par vous. Amen.
Louis Veuillot.
« Coraly est une sainte. » Nous retrouvons sous la plume de Louis Veuillot la même expression qu'Eugénie de Guérin avait employée huit ans auparavant. En tout cas, c'était une sainte fort gaie et qui avait beaucoup d'esprit. Ces mêmes jeunes filles de Gaïx, dont elle avait si bien présenté la troupe édifiante à Louis Veuillot, de façon à lui arracher une sorte de sermon, elle nous en donnera elle-même, un an après, un portrait tout différent : « Elles grimpent sur les arbres comme de vrais garçons, se disputent, se battent jusque dans l'église » et font enrager leur pauvre directrice qui, après le mariage de Mathilde, est demeurée seule à leur tête ; quant à leur science, si Ton demande à Tune « combien il y a de dieux, » elle répondra quatre ou peut-être cinq, elle n'en est pas bien sûre ; à l'autre : qui s'est incarné pour nous? — La Sainte Vierge. Qui vous a créée et mise