INTRODUCTION XXXIII
voir de grosses vilaines dents qui ne nous rassuraient guère. Nous faillîmes en prendre la fuite :
— Ah ! Monsieur, nous écriâmes-nous toutes épouvantées, est-ce que vous allez nous mordre ?
— Oh ! soyez tranquilles, Mesdames, je suis trop bien élevé.
Cet argument ne nous rassura pas du tout ; et nous fûmes bien moins tranquilles encore, quand nous apprîmes plus tard qu'il avait été mordu par un chien. On ne le connaissait que sous le nom de V Enragé.
Un beau soir, au milieu du cercle, il se lève sans dire gare et se met à entonner d'une voix de stentor, comme s'il eût été au lutrin :
J'aime Lucile à la tolie.
Lucile fait tout mon bonheur; Ce qui me plaît dans mon amie, C'est qu'elle est laide à faire peur.
Puis il interrompit son chant pour nous demander. d'un air terrifié :
« Pardon, Mesdames, aucune de vous, au moins, ne se nomme Lucile ? »
Sur notre réponse négative, il continua sans scrupules, chantant toujours à pleins poumons.
,1e te laisse à penser quels bruyants éclats de rire accompagnèrent cette antienne ! Et pourtant, ma chère, c'était un fort digne homme.
J'ai voulu te conter cette histoire pour te faire profiter de la leçon que j'en ai tirée: c'est qu'il ne faut jamais juger les gens sur la mine (1).
Malgré la sage moralité du récit, Coraly de Gaïx
1) Un voyage à Ussat.
XXXIV CORALY DE GAIX
se sentait certainement troublée d'abandonner sa plume à de pareilles fantaisies ; à mesure qu'elle avançait en âge, en effet, elle avait beaucoup corrigé en elle cetle aptitude à saisir le côté comique des choses et des hommes. Elle n'était plus la rieuse petite fille, qui ne voyait autour d'elle et devant elle que joies, sourires, espérances et promesses. Que de deuils à Gaïx, depuis la petite Alexandrine, morte en 1824, jusqu'à la mère, fauchée prématurément ! Octaviede Villeneuve et Joséphine de Brassac ont été emportées, elles aussi, par un mal impitoyable ; Emilie de Villeneuve a fondé à Castres une maison religieuse, le « couvent bleu » de l'Immaculée-Conception.
Coraly n'a-t-elle pas été tentée de l'y suivre? C'est ce que semble indiquer un simple mot d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne : « On m'a dit aussi, ce me semble, que Mlle Coraly de Gaïx entrait chez Mlle de Villeneuve (1;. .. »
Et, quelques mois plus tard, elle soulignait le vif intérêt qu'elle n'avait cessé de lui inspirer : « C'est une personne charmante, de celles qui plaisent tout d'abord. Je voudrais bien qu'une autre retraite, je ne sais quoi, pût nous faire rencontrer. Quand sera-ce ? Il est des choses et des personnes qu'on ne voit pas deux fois (2). »
(i) Lettre à Louise de Bayne, du 11 mai 1S37.
(2) Lettre à Antoinette de Boisset, septembre 1837.