‹ Correspondance et uvresChapitre 27 sur 58 · LETTRES. PRE M IF, H K SEME · texte numérisé non relu

LETTRES. PRE M IF, H K SEME

touchante ? peut-être quelque troubadour égaré dans les bois serait-il venu demander un abri contre l'orage ? Je l'aurais enfermé à clef sous les voûtes et je lui aurais jeté par les fenêtres de simples fruits, du miel et du laitage...

Tout en composant le repas frugal du beau réfugié, je contemplais le ciel qui était, je t'assure, bien courroucé. Un jeune homme, qui regardait aussi, disait qu'il voudrait bien voir tomber la foudre, et, au même moment, elle visitait le bout de sa casquette qu'elle brûla en passant, entrait dans une iilature, renversait trois ou quatre femmes, et puis s'en retournait gravement par la porte. Trois minutes après, une pauvre femme faisait cuire un œuf dans une poêle, le tonnerre vient à tomber dedans, la fond et disparaît, en laissant, comme tu penses, la pauvre vieille stupéfaite. Enfin l'orage cesse, ma famille se met en marche, elle arrive et mes beaux rêves s'évanouissent. J'oubliai le troubadour pour ne songer qu'au plaisir de recevoir et d'embrasser ces chers arrivants, ce qui valait mieux encore que les plus belles aventures.

Je suis heureuse de me retrouver ici : Les tînmes de Villeneuve sont déjà venues nous voir avec M. Eugène de Palarin. Nous allons aujourd'hui passer la journée à Hauterive, je te conterai ce soir tout cela au plus juste. En attendant, je t'embrasse à La hâte pour aller déjeuner et monter en voiture.

Du .-ani.'ili matin.

Notre voyage a été des pins heureux el des pins gais ; ees dames sont charmantes ! En apercevant notre équipage, elles sertirent de la COUT et nous reeurent ftVec

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beaucoup de grâce : Léontine nous disait les plus jolies choses du monde, Emilie nous grondait de ce que nous n'avions pas emmené Henriette, Octavie s'extasiait sur la beauté de Marie, qui était en eifet charmante avec son petit béret mauve sur l'oreille. Nous parlâmes» beaucoup de vous toutes, Mesdames, ce qui me fît trouver les moments bien courts. J'ai raconté que Louise se trouvait mieux, puisque tu me parlais de courses à Pûols et à la Foubarié, et cette nouvelle fut reçue avec grand plaisir ; je dis ensuite que vous viendriez nous voir et nous bâtîmes sur cette espérance mille charmants projets.

J'ai vu le gros, Irais et réjoui M. Eugène de Palarin qui est un homme de très bonne compagnie et un bien bon sujet ; il ne manque pas desprit et sait apprécier celui des autres, car il m'a fait un éloge bien mérité de celui de Mnie de Saint-Martin. Léontine m'a beaucoup parlé, non sans rougir un peu, d'un merveilleux qu'elle a vu à Toulouse, dont tu as sans doute entendu parler. On m'a dit qu'il a une tournure intéressante, de l'esprit, une tête vive quoiqu'il soit toujours silencieux et pensif. Je trouve, d'après ce portrait, qu'il doit ressembler à un soupir comme M. Eugène de Palarin ressemble à un éclat de rire. Je ne sais s'il est écrit dans le livre des destins que Léontine sera M,nc B. ; quoiqu'il en soit, Dieu veuille qu'elle soit heureuse !

Nous attendions Auguste (1) tous les jours et nous avions formé pour cette époque, avec ces dames, des projets très intéressants ; il s'agissait de promenades à

(1) Le vicomte Auguste de Raynaud de la Salvetat, cousin d'Elise de Ravnaud.

cheval, de lectures, de courses au rocher tremblant. Une lettre du duc de Mouchy les a tous fait évanouir. A notre retour ici, on nous a dit qu'Auguste était passé, qu'il n'était déjà plus. Le voilà donc encore sur la route de Paris ! Qui sait s'il reviendra seul ? 11 vous a laissés à la Salvetat. Quel heureux temps vous devez passer ! Quel air pur vous devez respirer ! Je pense (pie, par ton journal, j'aurai de longs détails sur votre séjour. Quant à nous, nos jours s'écoulent fort vite ; la promenade, la broderie, la musique, le billard et la lecture remplissent notre temps.

Je viens délire Le Lépreux de la cité (ÏAoste qui m'a bien vivement intéressée ; on ne peut écrire avec plus de grâce et de sentiment. M. Xavier de Maistre est surtout enchanteur lorsqu'il parle de la mort de la sœur ; une larme coula malgré moi sur cette page. Oh, Elise, que je voudrais pouvoir te l'envoyer ! J'ai lu aussi du même auteur La Jeune Sibérienne qui est absolument l'histoire des exilés de Sibérie ; l'héroïne est bien plus intéressante qu'Elisabeth, mais le style de M""' Cottin est. à mon avis, bien préférable.

Je m'interromps pour t'assurer que mon frère n'a emporté de elie/ toi aucune clef ', grande ou petite. Quelle chute, ma chère Elise, après une aussi Longue dissertation! Mais, sais-tu bien qu'on pourrai! dire de tort belles

choses sur celle clef? Si j'étais M""' de Genlis, j'en

tirerais un parti merveilleux. Puisque je ne suis que Corcor, j'abandonne cel article, d'autant mieux que L'heure de la mess»1 me presse <>t que je ne suis pas encore habillée. Adieu, je vais prier pour toi.

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A la même, au château de Cuq, près Vielmur.

Gaïx, 16 septembre 1824.

Que je m'en veux, chère Elise, de t'avoir mal jugée ; pardonne-moi ce petit moment d'humeur qui ne reviendra plus, je te le promets. Pauvre Elise, tu as été souffrante, et je grondais contre toi ! mais aussi, était-ce ma faute ? Les beaux du vallon (1) me racontaient que les dames de Saint-Martin recevaient presque tous les jours de tes épîtres, les Saint-Ponais disaient qu'Octavie avait lu de toi des lettres charmantes. Je t'avais écrit deux grands volumes, quinze longs jours étaient passés et je n'avais encore rien su de toi ; ma petite bouderie est donc bien excusable. Nous aurions bien voulu, cette semaine, venir juger par nous-même de ta guérison et nous réjouir avec toi de l'arrivée de ton frère, mais, figure-toi, ma chère, que nous n'avons pas eu un moment à nous; c'est tous les jours de nouveaux visages, Gaïx est le tourne-bride de tous les attelages du pays.

L'autre jour, maman avait été à Payrin avec toute ma famille passer une journée ; j'étais restée seule au château avec le ministre des altaires étrangères (2) qui était un peu soutirant et papa qui courait les champs. Je me réjouissais de l'idée que je pourrais enfin avoir une journée

(1) On désignait ainsi les messieurs de Raynaud et de Saint-Martin.

(2) Son frère Edmond — souvenir de la Cour de Saint-Pons.

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à moi et me disposais à croquer pour mou dîner quelques côtelettes et un pan de saucisse, ce qui est fort peu poétique, lorsque j'entendis les pas d'un cheval que montait un beau du jour, à taille svelte et grands yeux noirs, qui me salua de l'air le plus gracieux et auquel je rendis le salut en l'envoyant tout bas promener.

Je ne le reconnus pas d'abord ; heureusement, mon père arriva, alla le rejoindre aux écuries et rentra accompagné de M. d'Exéa qui venait nous demander à dîner. Je fus obligée d'être toute la journée en cérémonie, étouffant un bâillement à chaque minute, ce qui faisait faire à ma figure une singulière grimace. Enfin, la conversation tomba sur le dessin, il offrit de me donner une leçon de perspective, j'acceptai bien vite, espérant faire ainsi passer le temps, et me voilà griffonnant du papier et écoutant des raisonnements auxquels je ne comprenais rien, mais que j'avais pourtant l'air de saisir à merveille, pour ne pas le décourager. Enfin la nuit arrive1, suivie de maman et de toute la couvée ; alors je leur cédai la place et je montai dans ma chambre pour respirer à mon aise.

Nous avons eu. les jours suivants, un momie l'on. Auguste est passe'' aussi en rriournanl de Paris à ses rochers ; il est toujours le même, el doii revenir nous voir dans quelques jours. Nous avons l'ail Le charmant projet d'aller

ensemble à Cuq voir une cousine qu'il aime de toute son àme, mais que j aime encore plus que lui. 11 apporte aux

dames de Saint-Martin de fort belles choses, entr'autres

des éludes de cachemire. Je te dirai, ma chère, m cela

peut l 'intéresser, que celle qui dut jadis être sa compagne va entrer aux Carmélites : voilà certes un bel exemple.

le croîs tort qu'Auguste est la cause de cette grande ré-

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solution, mais il ne veut pas en convenir ; il devrait, pour achever le roman, aller s'enfermer à la Trappe; je crains cependant qu'il n'ait pas une grande vocation pour ce genre de vie.

Il nous a dit que le Roi était fort malade ; ce pauvre homme n'a plus qu'un mois à vivre, il est superbe dans ses derniers moments, il connaît son état et en parle avec beaucoup de tranquillité. Sa famille le regrette fort, mais ils ne peuvent pas le soigner eux-mêmes, parce qu'ils sont princes. Ah, ma chère Elise, quel bonheur de n'être pas princesses ! Quand tu souffriras, je serai au chevet de ton lit, et, dans mes derniers moments, je ne serai pas livrée, je l'espère, à des mains étrangères.

Dieu, quel ennui ! voilà encore une voiture qui arrive ; on me presse, adieu. Je ne sais ce que c'est ; je voudraisbien que ce fût toi ; tu y es peut-être. Oh ! quel plaisir ! Je cours le voir et peut-être t'embrasser tout de bon.

A la même, au château de Cuq.

[Gaïx, fin septembre 1824.]

Me voici, chère Elise, bien triste et bien seulette ; ma sœur Marie et maman ont été à la Beloterie, chez Mme de Boissezon, et je suis restéeavec Mme Calmels (1), malade dans son lit. J'ai une frayeur horrible qu'elle ne nous donne une seconde représentation des maux effrayants

(1) Une amie de la famille.

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qu'elle souffrit à Saint-Pons, ce qui ne serait amusant ni pour elle ni pour nous ; dans tous les cas, que la volonté de Dieu soit faite.

J'ai eu, toute la matinée, des pensées fort noires, je viens m'égayer un peu auprès de toi et te dire que ton frère se porte bien, qu'il chasse toute la journée, qu'il lit hier des frais étonnants auprès des dames de Villeneuve, ce qui lui valut de leur part un torrent déloges. Nous devions passer la journée à Lostanges ; arrivés sur le •Causse, nous aperçûmes, en haut de la Roque, deux petits points blancs qui se dirigeaient vers Gaïx. L'idée me vint que c'était peut-être Léontine et sa sœur : Havnaud se précipite à la portière et le voilà courant à perdre haleine au devant de ces deux beautés. Elles étaient fort étonnées de voir arriver à travers champs un grand jeune homme qu' elles ne reconnaissaient pas et qui avait tout l'air de courir après elles. Enfin, il les atteignit, leur débita sa harangue avec beaucoup de grâce et resta le reste de la journée très assidu auprès d'elles, ,1e t'assure qu'il se tira à merveille, de sa petite cour, à tel point que tout le inonde fut enchanté de lui.

Arrivés à Lostanges, nous trouvâmes Justine assommée d'un pelit monsieur à perruque blonde, habit violet et nez crochu, qui parlait beaucoup de ses petits dont « le plus jeune, âgé d'au moins dix-sept ans, montait sur les échelles pour attraper Les livres, quand il se disputait

avec son frère sur la seirnee ; c'était un plaisir de les voir ! » Tout en disant eela il se tapait le lïout , sc> donnait de grandes claques et mangeait eonune un ogre ; je

L'avais vis-à-vis de moi tout le temps du dîner, et, makrré

toutes les contorsions que je faisais pour tenir mon

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rieux, je ne pus m'empêcher de rire aux grands éclats deux où trois fois.

Tu vas donc repartir pour Saint-Pons et nous n'aurons pas le plaisir de t'embrasser à Cuq ; c'est pourtant bien désagréable, mais il nous est impossible de bouger d'ici: M1"0 Calmels dans son lit d'un côté, les ennuyeux de lautre qui se succèdent sans interruption, nous sommes absolument à l'attache. Ainsi, ma bonne Elise, ne te fâche pas, mais plains-moi d'être obligée de sacrifier ce qui me fait le plus de plaisir à ce qui m'ennuie le plus au monde. Si j'étais mieux disposée, cette contradiction me servirait pour l'autre monde ; mais, hélas ! cet article va fort mal ; j'ai grand besoin de toi pour me remettre un peu sur la bonne voie. Ainsi, je t'attends au passage.

Voilà déjà quatre jours que ma lettre est commencée. Dans cet intervalle, j'ai reçu la tienne qui m'a fait du bien ; j'en avais besoin, je t'assure, car j'ai bien pleuré tous ces jours-ci. Mme Calmels est toujours dans son lit avec des maux d'estomac et de tête affreux, le château est toujours plein d'étrangers qui se succèdent continuellement, Alexandrine malade, maman aux champs ne sachant plus où donner de la tête, Marie fort inquiète et moi, pauvre malheureuse, obligée de rester au salon avec des gens qui n'aiment pas les larmes, je cache autant que je peux sous un sourire emprunté la tristesse qui me dévore, et je suis heureuse de pouvoir avec toi épancher mon cœur.

Pour achever de nous égayer, Monseigneur l'Archevêque (1), qui est dans le vallon de Saint-Amans et

(1) Mgr Charles Drault était archevêque d'Aibi depuis 1823.

qui aime beaucoup à castelléger (1), s'est fait annoncer pour venir ici passer la journée de mardi prochain ; juge un peu de notre embarras. Enfin, ma chère, il faut se soumettre à la Providence, mais je t'assure que ces joursci sont pour nous une rude épreuve. Prie Dieu pour nous, ma bonne Elise, nous en avons bien besoin. Ton arrivée me consolera un peu ; elle sera pour moi comme ce rayon de soleil qui brille quelquefois au milieu de la tempête. En attendant le résultat de tes prières, je t'embrasse de tout mon cœur et t'aime mille fois plus depuis que je suis triste.

A la même, au château de Caq.

Gaïx, 2 octobre 1824.

Que tu es aimable, chère Elise, de m'écrire avec tant d'exactitude, tes lettres me font du bien, l'expression de ta tendresse me refresco lou cor (2), comme le disait un paysan; je t'assure que j'en ai bien besoin, mon cœur est bien malade. Le château a vraiment l'air d'une infirmerie ; on ne voit que médecins et bientôt confesseurs, on n'entend parler qu'ordonnances ; il ne me manque que la cornette el le long rosaire pour avoir tout l'air d'une sœur de l'hôpital.

MmeCalmels nous donne tant d'inquiétudes que bous

(1) Aller de château en château.

(2) Me rafraîchit le cour.

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avons envoyé chercher M. Albert, son médecin, à Saint- Chinian, et un curé de Castres qui doit venir demain pour la confesser. L'on ne comprend rien à sa maladie, ce sont des maux très extraordinaires. Lorsque nous vîmes que son mal empirait, nous fîmes prier Monseigneur d'ajourner sa visite qui nous aurait été fort à charge, car toute la maison est sur les dents.

Alexandrine n'est pas encore guérie, son mal n'a rien d'alarmant, mais tu sais mieux que personne que Ion n'est jamais tranquille, quand on voit souffrir ceux qu'on aime. Je crains que ma pauvre mère ne puisse supporter tant d'inquiétudes et qu'elle ne devienne malade à son tour. Ah, chère Elise, que Dieu nous en préserve !

11 fait un temps affreux qui n'a pourtant pas empêché Mme de Peytes d'arriver au plus matin lever avec un de ses enfants. Nous étions toutes presque en chemise, occupées auprès de nos malades, quand cette belle visite est arrivée ; aussitôt nous voilà courant l'une à sa robe, l'autre à ses souliers, mais, quand notre toilette a été faite, cette nouvelle arrivée avait disparu. Auguste est venu heureusement nous distraire au moment de nos idées noires ; j'ai eu bien du plaisir à le voir, il a fait du bien à maman. Nous avons fait ensemble des projets charmants pour notre avenir, mais, comme tu ne dois pas être des nôtres, il est inutile de te les conter.

Ton frère, d'après tes ordres, est parti lundi, à son grand regret, avec promesse de revenir bientôt retrouver ses bons amis les lapins de Gaïx. Il a été remplacé par un beau ménestrel (1) de ta connaissance, qui erre de

(1) M. de Montarnau, vieux garçon habitant Saint-Pons ; il

castel en castel, la guitare à la main, une longue chaîne d'or suspendue à son cou, au bout de laquelle se trouve sans doute le portrait de sa belle dont il m'a parlé avec un grand émoi. Ses yeux noirs, sa coiffure au coup de vent, sa conversation contrariante, son admiration pour Octavie te le font assez reconnaître et tu as déjà nommé Peccicato ; il venait de Lastours et devait passer trois jours avec nous, mais comme nous sommes fort tristes et fort maussades, il fut obligé de repartir le lendemain, après avoir été fort aimable envers une jeune personne assez gentille qu'il trouva ici le jour de son arrivée. Nous descendîmes ensemble dans les souterrains du A'ieux château ; à l'aspect des vieilles tours en ruine, de la mousse et du lierre qui les couvrent, du hibou et des chauves-souris qui peuplent ses ténèbres, sa muse s'échauffa et lui lit dire les plus belles choses du monde.

A propos de belles choses, tu as lu Ourika (1), m'at-on dit? on a môme ajouté que tu en étais enchantée. .le ne te conçois pas ; quoi, cette vilaine égoïste, contre laquelle je me suis mise dans des fureurs épouvantables, a pu l'intéresser ? Toi qui aimes si peu les gens ([ni ne pensent qu'à eux ! Le style en est charmant, j'en conviens ; il v a même des pensées neuves qui viennent du cœur, mais, à mon avis, L'héroïne est une toile qui mériterait le fouet et les petites maisons.

Nous avons lu hier avec Auguste des choses char-

jouail la comédie tl<i Bociété et avait un culte particulier* pour Octavie Guiraud; on l'avait surnomme* pizzicato,

(1) Roman imprimé en 1823 h écrit par Claire I. --rli.it .le l, saint , duchesse de I taras.

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mantes que je gardais pour ton passage, mais il les a prises pour les lire à la Ribaute (1), car il est reparti aujourd'hui avec un temps superbe. Je te vois d'ici, ouvrant de grands yeux étonnés et me croyant devenue imbécile, parce que je contredis ce que j'ai raconté une page avant ; cependant ma lettre est commencée depuis trois jours, et, chaque fois que je reprends la plume, je t'écris dans la position où je me trouve, sans penser à la confusion que doit nécessairement occasionner une lettre reprise et laissée vingt fois de suite. Au moins devrais-je t'en avertir, mais je te prie, ma chère, de me pardonner, car je n'ai plus la tête à moi : j'ai eu beaucoup de lettres à écrire, du monde à voir, des malades à soigner, et, par-dessus le marché, une conscience à débrouiller, ce qui n'est pas peu de chose.

Tu vas croire, d'après cela, que je suis devenue au moins ministre, et tu ris, je parie, de mon affairement, méchante, au lieu de me plaindre ! il n'en est pas moins vrai que maman est fort alarmée et ne pense qu'à ses malades, que Marie ne veut ni écme ni faire des frais et que je dois la suppléer. Je t'annoncerai pourtant que, depuis que ma lettre est commencée, M,ue Calmels va beaucoup mieux. Elle s'est confessée -hier, plus par fantaisie que par nécessité, et s'est levée aujourd'hui, ce qu'elle n'avait pas fait depuis douze jours ; elle est presque en convalescence. Que Dieu soit béni ! mais nous avons eu bien peur.

La nouvelle du mariage de Mlle de Montalivet avec

(1) Résidence de la famille de Saint-Martin, près de Saint- Amans-Soult.

M. de Lestiés (1) est-elle parvenue jusqu'à Guq (2)? C'est une jolie acquisition que fera la ville de Castres, car cette jeune personne est vraiment charmante. Adieu, ma chère Elise, je suis une bavarde qui ne sait jamais finir, et toi une amie bien patiente qui liras tout d'une haleine ma lettre jusqu'au bout, si tu la reçois, car je crains fort qu'elle ne puisse pas partir ; dans tous les cas, tu n'y perdras pas grand'chose. Adieu, encore, supporte-moi, prie Dieu pour moi, et surtout aime-moi.

A la même, à Saint-Pons.

Gaïx, 22 octobre 1824.

Je ne sais trop, chère Elise, comment je ferai partir cette lettre, mais je t'écris toujours parce que j'ai besoin de t'écrire ; tu es l'amie du cœur, peines et plaisirs, je puis tout te conter et je suis bien sûre de n'être jamais à charge. Si tu avais une sœur, tu comprendrais encore mieux combien il est désolant de la voir souffrir sans pouvoir la soulager.

Alexandrine est un ange de résignation ei de patience : on peut venir apprendre au pied de son lil tout ce que la religion donne de force ei de courage,* à L'âge le plus intéressant, ei au sexe le plus faible. Cependant, comme

(1) M. de Cal nids de Les lus appartenait à une famille protestante originaire de Lacaunc (Tarn).

(2) Château appartenant à la famille cl « - Raynaud, entre Castres et Vielmur.

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nous ne sommes pas aussi patientes qu'elle et que nous n'avons pas grande foi aux médecins, nous avons fait un projet charmant qui, je l'espère, la soulagera : c'est de nous vouer toutes quatre à la Sainte Vierge. Alexandrine porte déjà le cordon blanc ; tu sais combien Marie est bonne pour les jeunes personnes, je l'ai déjà éprouvé bien des fois. J'ai la ferme confiance qu'elle nous exaucera, car elle est meilleure, dit-on, que la plus tendre des mères. Certes alors, que n'aurons-nous le droit d'attendre d'elle, puisque ma pauvre mère se dessèche dedouleur, depuis que son enfant est malade? Nous avons déjà commencé une neuvaine à la Plate (1), et, lorsque M. Mouret repassera, s'il s'arrête comme il nous l'a promis, nous le chargerons d'une messe qu'il aura la bonté de dire à Notre-Dame du Rocher (2). Tu y assisteras, chère Elise, et toutes ces demoiselles seraient bien aimables si elles y allaient avec toi ; prie-les de ma part et dis-leur combien nous en serions reconnaissantes.

Que fais-tu de mon frère? nous n'en avons rien su depuis son départ. Notre bonne Justine, qui est venue nous voir hier, m'a raconté de belles choses du tien ; elle nous a dit que Raynaud avait lu toute notre correspondance coram populo chez Mmc Silvy. Je suis furieuse ; Justine n'est pas non plus très contente. Il a d'ailleurs bien choisi son auditoire ; je te prie de lui faire une grande scène de ma part, et toi, ma chère, serre un peu mieux nos griffonnages.

Je pense que nous retournerons bientôt à Castres ; aus-

(1) Notre-Dame delà Plate, église paroissiale de Castres.

(2) Chapelle appelée aussi Notre-Dame du Jaur, située dans 1& voisinage de Saint-Pons.

sitôt qu'Alexandrine pourra supporter le voyage, nous nous embarquons. Je te dirai que j'ai fait pour cet hiver de grands projets de retraite, je soignerai notre chère malade et je serai enchantée d'avoir une raison qui me dispense d'aller dans le monde. Toute la ville a pris le deuil pour le Roi. Tu sais que le noir est ma couleur favorite et je suis charmée de pouvoir l'endosser, sans •qu'il m'en coûte une larme ; ainsi Marie et moi allons faire une robe de soie noire qui nous servira de parure et de négligé. Je gage que Marie sera charmante sous ce •costume ; la pauvre enfant a repris sa fraîcheur, mais je crains bien que les inquiétudes que nous éprouvons ne la flétrissent de nouveau. Adieu, ma bonne cousine ; heureuse, je t'aimais beaucoup ; affligée, je te chéris encore davantage. Tu me plains, j'en suis sûre, et mon cœur est bien compris du tien. Adieu, encore, je t'ombrasse comme je t'aime.

A la même.

[Gaïx, ... octobre 1824.]

Il est bien juste, chère Elise, que tu te réjouisses un peu avec Corcor, puisque tu as bien voulu t'affliger avec

elle ; il ne faut pourtant pas Olier bien haut, car notre

malade es! encore bien souffrante, mais enfin une petite

lueur d'espérance a paru et je l'ai saisie avec avidité. Je

suis absolument comme un noyé qui s'attache aux branches sans être SÛr qu'elles pourront le soutenir. Le mieux

CORALY DK GAIX

qu'elle a éprouvé a un peu ranimé ma confiance ; j'aime aujourd'hui à me rappeler sa jeunesse, sa force, les bonnes prières que tu fais pour elle, et, par-dessus tout, la bonté de Marie. Tu vois, ma chère Elise, que cette dernière branche à laquelle je me suis accrochée est solide ; j'espère qu'elle ne manquera pas, mais continue à prier pour nous, tu es notre Moïse qui lève les mains au ciel sur la montagne, et nous sommes les Josué qui combattons dans la plaine ; si tu laisses retomber tes bras, adieu la victoire.

Ton frère n'a pas pu s'arrêter à notre grand regret ; il était fort pressé d'aller à Castres où Edmond a été le joindre ; il avait très bien fait son voyage. Conte-moi un peu ce qui est arrivé à ce pauvre Massipou (1). Est-il vrai qu'il ait endossé le froc, comme on me l'a dit? c'est vraiment admirable ! quelle est donc la cause de cette belle vocation ? Y a-t-il quelque voile blanc, pris d'un autre côté? Explique-moi cette histoire, je t'en prie, cela m'intrigue beaucoup. Je suis bien contente de ce que tu m'as dit de Masou ; il m'intéressait fort, peut-être parce qu'il t'intéressait, puisse-t-il arriver à bon port à la prêtrise !

Nous voyons souvent notre bonne .amie Justine ; sa visite d'hier nous étonna pourtant un peu ; le soleil, ce jour-là, avait un peu d'humeur, car il ne parut pas de toute la journée, un brouillard très humide était répandu dans la campagne, mais voilà qu'à travers le nuage nous voyons apparaître une espèce de caravane arabe, telle que Chateaubriand les dépeint dans son Itinéraire : l'âne

(1) Massipou. fils de Massip ; Masou, fils de Mas.

marchait en tête, escorté par la cavale du dësert que montaient de mystérieux personnages, enveloppés dans de grands châles, à la façon des Turcs. Il ne manquait à tout cela qu'un turban et quelques chameaux.

Enfin cet équipage arrive, l'on s'empresse à le recevoir, les châles tombent, la métamorphose s'opère, et les trois belles nymphes du pays sont à notre cou. Léontine. Octavie et Justine venaient nous demander à déjeuner. J'aurais bien voulu avoir à leur donner les dattes de Jéricho et leur faire boire de l'eau du Jourdain. Maisy hélas ! je ne trouvai dans mon office que quelques confitures de ma façon, quelques bouteilles de vin vieux, et du fruit de nos vergers qu'elles croquèrent comme s'il eût été de l'antique Grèce. Le moment du départ arrive, Justine est déjà perchée sur sa haute jument, Léontine a légèrement sauté sur sa monture, mais la pauvre- Octavie a enfourché l'onagre des déserts, qui l'amène droit au moulin. Tu comprends comme nous dûmes rire de ce petit voyage ; nous eûmes toutes les peines du monde à remettre ce pauvre âne dans le droit chemin, car, effrayé par nos éclats de rire et par les cris d'Octavie, il trottait tant qu'il pouvait. Enfin, grâce à quelques coups de bâton, il rejoignit ses camarades, et bientôt nos belles voyageuses disparurent dans Le nuage.

Adieu, mon chou, il esl près de minuit, j'ai fort mal dormi la nuit dernière et pourtant, avec toi. j'oublu même le sommeil. Marie t'embrasse tendrement, et moi

plus tendrement encore. Adieu, mes yeux se feraient, ji

vais rêver à toi.

CORALY DE GAIX

A la même.

[Gaïx, fin octobre 182'*.]

Hier, chère Elise, au moment où je voulais t'écrire, je trouvai dans ma table une lettre, adressée à toi, qui était de fort vieille date apparemment et que j'avais eu l'étourderie de ne pas faire partir. Je ne sais trop ce que je te disais, car, depuis ce temps-là, il m'est passé bien des choses dans la tête et dans le cœur.

Alexandrine nous occupe uniquement ; je t'assure qu'elle est bien malade, la pauvre enfant ! comme elle souffre ! Nous avons écrit pour elle au prince de Hohenlohe en Allemagne (1) ; les journaux sont remplis de guérisons miraculeuses obtenues par ses prières. J'ai aussi une grande confiance en la Sainte Vierge, qui nous protège visiblement, puisqu'elle nous conserve maman bien portante, en dépit de ses inquiétudes ; mais, d'un autre côté, je crains bien que ma pauvre sœur ne puisse guérir que par un miracle, et nous ne serons pas assez bonnes pour l'obtenir. Va vite, ma chère amie, faire une petite prière à la Vierge de la montagne ; conte-lui tous nos chagrins, elle técoutera, j'en suis sûre. Nous avons chargé Mmc Galmels dune messe qui doit se célébrer dans sa chapelle, et tu auras la bonté de me mander le

(1) Léopold, prince de Hohenlohe-Waldenbourg, célèbre thaumaturge allemand, né en 1794, jésuite, à qui l'on attribuait à tort le don des miracles.

jour et l'heure désignés pour cela ; je me joindrai d'ici à vous tant bien que mal. J'espère que vous apporterez par là un petit soulagement à tant de souffrances, vous qui êtes de si belles âmes !

Malgré toutes mes inquiétudes, je n'ai pu m'empêcher de rire aux éclats à toutes les malices que tu m'écris ; je trouve on ne peut mieux appliqué le ministère de la guerre et surtout celui des finances. Si notre bon Roi choisissait aussi bien ses ministres, jamais royaume n'eut été mieux gouverné ; nous ne danserions pas, j'en réponds, et les beaux arbres du foirai n'ombrageraient que des amours célestes. Mon Dieu, qu'ai-je dit? Gomment prendras-tu ma phrase ? mais je te prie d'en rire tout comme moi, et sois bien persuadée que ce n'est pas à ton intention que je l'ai écrite.

J'ai un compliment à te faire, ma chère; tu vois beaucoup, m'a-t-on dit, un certain monsieur qui a une certaine tournure et surtout un certain sentiment accompagné de certains écus. Mais, vraiment, tu ne m'avais pas conté tout cela ; à quand le mariage, je te prie ? Allons, allons, ne fais pas rétonnée, je veux tout savoir ; ainsi ne me laisse pas ignorer le plus petit détail.

Mon frère a été à Saint-Ghinian ; tant pis, parce que cela ennuie M""' d'Astanières. Je lui écrirai, mais il court le monde*; j'attendrai donc qu'il soit à Saint-Pons pour lui donner de mes nouvelles. Tu n'as plus Les dames de Saint-Martin et tu dois être bien désorientée. Peut-être, me reviendra-t-il de ton ennui quelques Lettres de plus? je le désire, car lu es devenue bien paresseuse.

J'espère (pie le premier sénateur 1 VOUS est arrivé (1) Mmc Calmels — toujours la plaisanterie de la Courde Saint-Pons,

CORALY DE GAIX

sain et sauf ; je craignais bien un moment que le Sénat ne fût obligé de prendre le deuil. Je pense qu'ils s'assembleront demain au palais en grand costume, et qu'on leur rendra compte de tous les croupions de volaille qu'aura croqués, pendant son absence, le vénérable membre, car il ne se nourrit qu'avec cela. Plaisanterie à part, cbère Elise, donne-moi de ses nouvelles ; je l'ai vue partir ce matin avec beaucoup de regret et je crains bien qu'elle n'ait été malade en chemin. Je te dirai bien bas que je trouve que sa maladie lui a brouillé les idées ; tout cela m'a fait faire de bien tristes réflexions.

Adieu, ma bonne amie, nous avons eu une quantité étonnante d'ennuyeux et d'ennuyeuses. Je reviens auprès de ma sœur et je ne t'écrirai plus sans avoir de toi la j^romesse écrite de brûler toutes mes lettres marquées d'une croix. Adieu, je t'embrasse.

A la même.

[Gaïx,] le 4 novembre, jour de ma fête, 1824.

Je te remercie, ma bien chère Elise, de l'intérêt que tu prends à tes amies, et surtout de tes bonnes prières. J'ai reçu ta dernière lettre auprès du lit de notre pauvre malade, où nous étions presque tous rassemblés; c'était hier mercredi, à huit heures et demie du matin, dans le moment sans doute où vous descendiez de la montagne (1).

(1) Venant de la chapelle de Notre-Dame du Rocher.

Quelqu'un de nous fit la réflexion que le prêtre qui avait dit la messe devait être à son action de grâces; alors, ma tante, frappée de cette idée, se retourne vivement : « A genoux, mes enfants », nous dit-elle d'une voix émue, et nous nous mîmes à prier de bien bon cœur.

Nous remarquâmes même qu'à l'heure où le saint Sacrifice commençait à Saint-Pons, Alexandrine éprouvait un petit soulagement, ses souffrances s'étaient un peu calmées : elle causait, elle riait, et pourtant elle nous fit venir deux ou trois fois les larmes aux yeux.

— Maman, disait-elle, guérirai-je bientôt?

— Oui, mon enfant, je l'espère.

— Allez, ma pauvre maman, soyez tranquille ; puisque la souffrance sanctifie, je deviendrai sainte, et alors je prierai Dieu pour vous.

Cette dernière phrase arracha le cœur de ma pauvre mère. Ensuite, quand elle fut dans son bain, comme elle s'appuyait avec ses bras, son corps ne touchait à rien :

« Voyez, nous dit-elle en riant, je ne tiens plus à la terre que par un fil ».

A ces mots, les pleurs nie suffoquèrent ; je m'en allai bien vite pour les dérober à maman, qui en a bien assez de sa douleur.

Je De sais pourquoi je n'ose penser à l'avenir. Dieu est si puissant, Mario est si bonne, vos prières si ferventes, ei pourtant ce mois-ci me fait frémir. Il nu> semble que tout ce qui m'entoure me présage un malheur; si je vais un moment dans mon allée chérie, je suis couverte de

feuilles sèehes, qui étaienl si jolies il y a huit jours : S*

je rentre au château, je trouve les fleurs de mes vases toutes flétries. J'ai été voir ce malin Les tourterelle-

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d'Alexandrine et une de ces pauvres colombes est venue presque expirer à mes pieds. Alors je monte dans ma chambre, je me prends à pleurer, je prie la Sainte Vierge et l'espérance renaît dans mon cœur. N'est-ce pas, chère Elise, que ma sœur guérira? Oh oui, elle guérira, puisque vous priez pour elle. Ne montre ma lettre à personne, je te prie, et surtout à bonne maman qui en serait peut-être effrayée ; cependant ta bonne cousine est bien malade ; oh ! bien malade !

Apprends-moi l'arrivée de mon frère à Saint-Pons, afin que je lui écrive , ce pauvre enfant ne se doute pas du chagrin que nous éprouvons, ne le détrompe pas, chère Elise, puisqu'il est heureux. Je suis contente de ce que tu me dis de Raynaud ; je n'ai vu Justine que la veille de l'arrivée de ta lettre, sans quoi je lui aurais mis l'esprit en repos.

Adieu, ma chère et mille fois bonne amie, il faut bien que je compte sur ton cœur pour venir, pour ainsi dire, l'abreuver de mes larmes, mais je ne puis en parler qu'avec toi, car Marie ne croit pas du tout sa sœur aussi malade ; elle espère la voir bientôt rétablie, je suis obligée de respecter cette douce illusion, et de ranimer un peu le courage de maman qui voit toujours son enfant aux abois. Avec tout cela, elle se porte assez bien, et moi aussi, sauf un petit torticolis qui me donne un air penché tout à fait sentimental et une physionomie très intéressante. Adieu, mon bijou, continue tes prières, invoque tous les saints du paradis, recommande-nous à toutes les belles âmes de Saint-Pons, remercie Glaire et Catherine, dis-leur surtout de ne pas s'arrêter là, car il faut absolument forcer le ciel. Adieu, encore, je t'aime bien.

A la même

Gaïx, le 17 novembre 1824.

Redouble tes prières, chère Elise, nous en avons grand besoin. Notre pauvre Alexandrine ! ma chère, c'est un ange ! Elle a trop de perfections pour rester sur la terre ; c'est un fruit mur, qui tombera bientôt. Nous sommes dans le désespoir, nous ne conserverons pas cette enfant ; elle s'affaiblit tous les jours, les médecins n'entendent plus rien à son mal, tout notre espoir est en Dieu.

Elle a reçu cette nuit les sacrements avec une piété angélique. Lorsque M. le curé est allé chercher le bon Dieu, elle m'a fait approcher et m'a demandé quelles étaient les dispositions qu'il fallait apporter à l'Extrême- Onction ; elle les connaissait mieux que moi, mais elle voulait avoir le plaisir de parler du ciel. Je lui dis alors :

— Mon enfant, c'est un sacrement qui rend la santé aux malades ; dis au bon Dieu de te guérir.

A ces mots, elle se tourna vers moi avec un visage serein :

— Je ne crains pas la mort, me répondit-elle.

— Si ce n'est pas pour toi, demande pour ton père, pour ta mère, pour nous toutes qui sommes si malheureuses de le \ oir souffrir.

— Va, Gorcor, ne t'afflige pas, je lui dirai que sa \n- Lonté soit faite. Tiens, lave-moi les mains, prépare du

coton pour les onctions, récite-moi les actes ayant lu Communion.

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Je me mis à genoux auprès de son lit et je commençai les actes que j'achevai en sanglotant. Heureusement j'étais seule dans la chambre et, comme je parlais à voix basse, elle ne s'aperçut pas que je pleurais. Maman, qui craignait que cela ne fît mal à Marie et à Henriette, leur avait ordonné d'aller se coucher.

Enfin, M. le curé arrive, mon père et mon frère prennent chacun une bougie et vont le recevoir à la porte. Maman a eu, dans cette occasion-ci, un courage étonnant ; je t'assure que c'est bien la femme forte, c'est elle qui a assisté ma sœur pendant la cérémonie et pas une seule larme n'a trahi la douleur qui la déchirait. Pour moi, quand je vis entrer le bon Dieu, je crus que mon cœur se brisait ; je fus obligée de sortir, je restai près de la porte en versant un torrent de larmes.

Alexandrine avait les mains croisées sur sa poitrine, les yeux attachés au ciel, son visage était céleste ; on eut dit qu'elle ne tenait plus à la terre. Quand elle eut reçu le bon Dieu, elle demeura immobile pendant un quart d'heure, puis elle me fît approcher :

— Hé bien, luidis-je, t'es-tu acquittée de ma commission auprès du bon Dieu ?

— Oui, répondit-elle, je lui ai demandé un peu de me guérir.

Ensuite, après un moment de silence :

« Mon Dieu, s'écria-t-elle, faites que ce calice passe sans que je le boive, mais, au moins, que votre volonté se fasse et non pas la mienne. »

Qu'elle est heureuse de mourir dans sa belle innocence, sans connaître les chagrins de la vie ! mais nous, ma chère Elise, que nous sommes à plaindre ! Lorsque Marie

eut repris sa fraîcheur, j'eus la folie de compter sur de beaux jours, je formais de riants projets, je me nourrissais d'espérances, et voilà qu'un chagrin violent est venu me persuader plus que jamais que tout est vanité dans ee monde ; ce bel avenir que je voyais en perspective s'est enfui bien loin, j'ai sur le cœur un poids insupportable qui ne me laisse de repos ni jours ni nuits.

Si, quelquefois, je trouve le sommeil, je suis tourmentée par des songes affreux, qui sont encore pires que l'insommie ; je me réveille en sursaut, croyant toujours ma sœur aux abois. L'autre jour, j'entendis des cris de désespoir qui me réveillèrent ; je crus reconnaître la voix de maman, qui disait : « Coraly ! Coraly ! descends vite, je t'en conjure ; elle expire ! » Je saute au bas de mon lit, il n'était pas encore jour, j'arrive en chemise et les pieds nus à la chambre d'Alexandrine, que je trouve tranquille dans son lit, et sa garde au coin du feu. Elles furent effrayées de mon visage bouleversé; je n'eus pas la force de leur dire ce que j'avais, mais je tombai sur ma chaise, ne pouvant plus me soutenir; ce maudit songeen était la cause.

Depuis ee jour, je suis poursuivie par une espèce de cauchemar qui me fait toujours entendre les mêmes cris et la même voix, chaque lois que je suis seule. Par surcroît de malheur, nous avons été obligés de prendre le deuil à cause de ma tante de Mauléon qui est morte ces

jours -ci, et nous voilà, avec nos robes noires, autour de cette pauvre enfant, ce qui me lait une peine inconcevable.

"Ma chère Elise, pardonne-moi ; je t'assomme de mon

chagrin, je le sens, mais je ne puis en parler qu'à loi et à

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Dieu. Je suis obligée de donner à ma mère un courage que je n'ai pas, et Marie est encore dans son heureuse illusion. Ah î qu'elle y reste ! La pauvre enfant aura bien assez à pleurer, quand elle sera désabusée.

A la même.

Gaïx, ce 27 décembre 1824.

J'ai reçu hier ta lettre, chère Elise, que j'ai lue en famille. Tout le monde a été enchanté des jolies douceurs que tu nous débites, mais l'on n'a pas compris ta reconnaissance, car enfin il est tout simple que l'on chérisse et que l'on aime la sixième enfant de la maison. Hélas ! ma chère Elise, tu n'es plus aujourd'hui que la sixième ; je cherche toujours partout celle qui nous manque et je ne puis la retrouver que dans le ciel. Certainement, elle est heureuse ! mais moi, qui suis encore sur la terre, je pleure quand je pense qu'elle n'y est plus.

Va ! Ion ne meurt pas de douleur. Je n'ose plus me plaindre, lorsque je vois maman supporter la sienne avec tant de courage. Si le bon Dieu nous afflige, il nous fait aussi de grandes grâces. Je croyais que cette pauvre mère y succomberait, et pourtant elle a vu souffrir cette chère enfant, elle l'a vue mourir et elle existe encore !

Votre départ cependant nous a laissé un vide immense, tout est triste, tout est désert, cette montagne qu'elle aimait tant à escalader, cette allée où nous allions ensemble, cette petite église qui faisait notre bonheur et

qui me fait aujourd'hui tant de mal ! Marie prend un peu plus sur elle ; Dieu soit loué ! je craignais bien que cela ne lui fît mal. Elle et maman supportent mieux la distraction, aussi je mets tout en œuvre pour trouver quelque chose qui puisse les distraire. Tantôt c'est une promenade, tantôt une lecture, quelquefois nous pleurons ensemble et cela me fait du bien. Je redoute pourtant beaucoup notre changement à Castres que je désirais tant l'autre jour ; mais, quand je pense que nous l'avions amenée ici brillante de fraîcheur et de jeunesse, et que nous nous en retournons sans elle, tu peux croire que cela fait bien mal.

Quelle année tourmentée nous venons de passer! j'espère que celle que nous commençons sera plus heureuse et que notre ange obtiendra un peu de calme pour sa pauvre mère, et, pour Corcor, la force de marcher sur ses traces. Que le bon Dieu, chère Elise, donne de longs jours à tout ce qui t'est cher ; c'est le seul bonheur que je te souhaite ; tous les autres se retrouvent dans celui-là, j'en ai fait la triste expérience.

Dis, je (e prie, aux dames de Saint- Martin combien nous faisons des vœux pour le rétablissement de leur frère, nous sommes bien impatients d'apprendre sa euérison. Auguste1 n'est pas encore venu, ce qui nous fait

beaucoup de peine ; je crains qu'il ne soit malade ou qu'il

ne soit parti pour Bordeaux. Il a écrit à mon frère qu'il

était indisposé ; j'en ai facilement deviné la cause, ee pauvre cousin a trop bon cour pour se bien porter. Edmond lui aurait répondu, si nous ne l'attendions d'un jour à L'autre.

Tu as été à la messe de minuit, mais pas moi. J'ai

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cependant vu tous nos bergers, avec leurs gros sabots et leurs habits des dimanches, s'acheminer vers la chapelle,, leur rosaire à la main, entourés de leur famille ; je t'assure que c'est bien touchant. Le temps était fort calme, on entendait de tous côtés les cloches des environs, l'air était chargé de sons magiques, on eut cru entendre le concert des anges ; je restai sur la porte un temps infini. Tout cela me donnait une tristesse mêlée de plaisir, qui avait beaucoup de charme. Ah ! ma chère Elise, qu'ils sont à plaindre ceux qui ne croient pas ! Adieu, mon Elise ; crois, je te prie, que si les années m'apportent des rides et des cheveux blancs, elles ne pourront rien sur mon cœur qui aura toujours le feu de la jeunesse pour te chérir.

Je décacheté ma lettre pour te donner des nouvelles du fils de Joséphine ; il est bel enfant, se porte bien et ressemble beaucoup à sa mère. Oh ! comme je l'aimerai ! J'ai eu aussi des détails sur les derniers moments de cette pauvre amie qui, au milieu des larmes de tous ceux qui l'entouraient, était la seule qui eût du courage. Elle a exhorté elle-même son mari à la résignation, a demandé les sacrements qu'elle a reçus avec beaucoup de ferveur, et elle est morte en faisant à Dieu. le sacrifice de son mari, de son enfant, et en témoignant le regret de ne pouvoir pas embrasser sa mère.

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