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CHAPITRE IV

LETTRES — DEUXIÈME SÉRIE (1825-1831} (f)

A Mademoiselle Elise de Raijnand, à Saint-Pons.

Castres, 28 février 1825.

Je profite do mon oncle d'Espine, ma chère Elise, pour te parler encore de ma tendresse et pour l'envoyer Les dessins que tu réclamais de Didine - : je vois que tu as de grands projets d'ouvrage pour ce carême et que tu veux réparer le temps perdu. Et moi aussi je travaille à force, j'ai commencé à broder deux aubes et un collet en tulle. Si j'étais auprès de loi. je réclamerais ton

adresse, et j 'espère que tu voudras bien refaire sur l'un de nies ouvrages la jolie petite fougasse dout tu décoras

(1) De l.i tnorl de sa bobut Mexandrine à celle de m mère.

(2) Aiexandrine de Bonne.

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avec tant de grâce l'autel de la Salvetat (1), le jour delà première Communion.

Nous sommes au temps des belles morts ; celle de Mmc de Villeneuve a été sublime ; la piété, la résignation, la force d'àme ont adouci ses derniers moments. Elle a expiré entre les bras de ses filles qui ne s'y attendaient pas ; aussi ces pauvres amies sont dans une affliction d'autant plus grande qu'elles n'ont jamais voulu la prévoir.

Dès que nous avons appris cette affreuse nouvelle, nous sommes montées en voiture pour aller à leur secours. Nous partons par un temps assez beau, mais, à moitié chemin, il s'éleva un tourbillon qui nous amena une pluie battante. Lorsque nous fûmes près de Labruguière, nous aperçûmes au loin une masse blanche qui s'agitait doucement et avait l'air de marcher ; tout à coup elle disparut et fut remplacée par des fantômes noirs qui s'effacèrent à leur tour. La pluie et la tempête ne nous permettaient pas de distinguer ce qui se passait.

Enfin, arrivées près d'une petite chapelle dédiée à la Vierge, nous voyons un énorme échafaudage entouré d'un peuple immense, au pied d'une grande croix. Des jeunes filles vêtues de blanc et des hommes en vêtements noirs, qui, de loin, nous avaient fait l'effet de fantômes, écoutaient attentivement les paroles d'un pauvre missionnaire, lequel, placé auprès de la croix, tenant un crucifix d'une main, leur montrait le ciel de l'autre. Il n'était distrait ni par le vent furieux qui agitait ses cheveux blancs, ni par la grêle affreuse qui frappait son

(1) Localité voisine de Saint-Pons.

LKTTRKS. DEUXIKME SERIE

-visage. La foule l'écoutait avec recueillement : les uns essuyaient leurs larmes, d'autres embrassaient leurs ennemis. Ce saint vieillard qui bravait la tempête, ce spectacle si attendrissant, le nom de Dieu mêlé aux hurlements du vent, tout cela nous impressionna bien plus que ne l'auraient fait les plus beaux discours.

Didine, ma chère Elise, t'aime de tout son cœur, elle ne me parle jamais de toi qu'avec de grands éloges, et moi de me requinquer et de faire sonner bien haut que tu es ma cousine. On parle aussi beaucoup de Clémence et surtout de la jolie ligure de Louise, qui a pourtant tout l'air de ne pas s'en douter. Et sainte Caroline, que dit-elle de son carnaval? Gare, mesdames, prenez garde au courroux du roi ! (1) Vous allez être joliment secouées, car Monsieur me l'a dit; et pourtant j'ai rompu des lances en voire honneur, j'ai raconté avec beaucoup d'éloquence que vous aviez presque toujours ligure sur des chaises, ce qui, certes, est bien canonique : niais je n'ai pas pu le détourner de son projet.

Je voudrais bien venir vous voir, ce carême, car je ne suis jamais aussi bien qu'au milieu de vous. Ici nous sommes toujours enfermées dans notre château tort '2 d'où nous ne sortons jamais que pour aller à L'église et quelquefois chez M""' de Lastours. Ce genre de vie me plait assez, je trouve du bonheur dans cette existence; quand on es! triste, il faut rester chez soi, car on n'est

plus bon à rien dans le monde.

Maman nous obligea pourtant, l'autre jour, d'aller à

(1) Nouvelle allusion à la cour do Saint-Pons. (2 L'hôtel dé la famille de Gaïx, à Castre-.

ï 18 COHALY DE GAIX

Gaïx avec les dames de Corneillan. Je n'y étais plus revenue depuis notre retour à la ville ; je ne puis te dire les sensations affreuses que j'éprouvai dans cette course; j'étais arrivée avec de douloureux souvenirs et je ne retrouvai là qu'un tombeau. Ah, ma chère Elise ! il faut avoir éprouvé un chagrin aussi amer que le mien pour pouvoir le comprendre. Je me mis à pleurer sans pouvoir m'en empêcher : heureusement mon voile me servit à cacher mes pleurs et personne ne s'en aperçut. Je vis aussi de grosses larmes couler des yeux de Marie et d'Henriette, tous les autres passèrent avec indifférence ; nous fûmes obligées de remplacer par un sourire les larmes qui nous suffoquaient ; mais, lorsque je fus rentrée chez moi, j'en versai tout à mon aise et je fus heureuse de pouvoir leur donner libre cours.

Ecris-moi bientôt longuement, je veux de longs détails ; parle-moi des dames de Saint-Martin, de la santé .de Philibert, d'Octavie (1) qui ne m'a plus écrit; je crains que tu ne lui aies conté, dans un de tes moments «le naïveté, ce que je t'écrivais sur son compte. Parlemoi de votre mondanité et de votre sainteté, car je ne sais pas où vous en êtes. Donne-moi aussi des nouvelles de la Cour ; j'aime beaucoup tes articles politiques ; tu devrais bien m'envoyer ton journal.

Adieu, ma chère amie, je finis en te faisant un aveu ; j'ai transgressé un de tes préceptes, mais je suis résignée à accepter telle pénitence qu'il te plaira de m'imposer. Voici le fait : une de tes charmantes lettres nous a fait rire de si bon cœur que je n'ai pu m'empêcher de la lire

(1) Octavie Guiraud.

à mon oncle d'Espine (1), malgré les foudres dont tu accompagnais ta menace. Mon oncle a ri aux éclats, en se flattant bien pourtant de grossir ta brochette. Je l'ai supplié de ne pas t'en parler, mais je n'ai pu l'obtenir : ainsi prépare-toi à une guerre ouverte.

Après un tel aveu, oserai-je te faire une prière ? ma lettre ne peut être intéressante pour personne, je suis même incertaine si je te l'enverrai ; ainsi, ma chère, si tu la reçois, garde-la pour toi et ne la lis pas à Clémence. Ne rends pas le mal pour le bien ; j'ai fort amusé mes auditeurs, et tu ennuierais beaucoup les tiens. Adieu, mon Elise, compte toujours sur la tendresse de Corcor.

A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Haulerive.

[Castres, fin mars 1825.]

Vous voilà bien seules, mes chères amies, et votre solitude doit vous paraître bien grande ; j'espère pourtant que vous avez profité de ces beaux jours, et que L'allée de buis el le petit bois n'ont pas été déserts. Vous nous occupe/ sans cesse, il me tarde de savoir de VOS nouvelles ; nous avons Laissé Emilie malade, M. de Villeneuve ne donnant pas, nos bonnes amies tri s te s, affligées ; tout cela ajoute' à l'eloigncnuMit QOUS donne des

pensées bien amères,

(1) Le frère de la baronne *le Gaïx, qui résidail à Saint-Poni

o eo sa mère.

120 COKALY DE GA1X

J'aurais voulu vous envoyer Lamartine, comme je vous l'avais promis, et mon original de frère l'a emporté à Saint-Pons. Je pense qu'il arrivera ces jours-ci et qu'Octavie pourra bientôt admirer de nouveau tout le romantisme et toute la sensiblerie de son héros, voire même la tendre cuisse et le charmant jarret (1), car sa plume sait tout embellir (Ma chère Octavie, ne vous fâchez pas, mais je vous trouve deux fois plus aimable que Lamartine, et moi, qui vous dirai tout bêtement que je vous aime, je crois savoir mieux aimer que lui).

Je vous conterai que je passai hier en revue tout le monde de la ville ; le soleil fit éclore de brillantes parures» l'on n'apercevait de tous côtés que fleurs et poupons, et la bonne et simple Mme de V..., en bonnet de nuit sur la terrasse, faisait un contraste fort singulier. Nous trébuchâmes contre Mmc de M... et sa fille qui, malgré son chapeau de paille et sa robe blanche, ne gagne pas à être vue au grand jour. Nous demandâmes à M. de Lestiés des nouvelles de sa femme ; il secoua la tète d'un air fort triste et nous dit qu'elle n'allait pas bien. Je vous dirai tout bas, quoiqu'on l'ait dit bien haut, que les médecins prétendent qu'elle a dans le cerveau un je ne sais quoi (j'ai oublié le mot technique) ; bref, cette femme charmante doit devenir imbécile ; au reste, elle ne veut plus recevoir personne, s'endort au milieu d'un cercle, est triste, silencieuse, souffre de douleurs atroces à la tête, et le monde l'a presque oubliée.

Tous ces exemples nous parlent bien haut, chère

(1) 11 est difficile d'attribuer ce vers à Lamartine, dont les Méditations seules avaient paru en 1823 et qui ne le contiennent pas.

Lélé ; nous ne sommes pas ici pour toujours, pourquoi donc nous attacher à la vie ? Comme il faut peu de temps pour abattre la santé la plus brillante, la beauté la plus admirée ! Quel court instant a changé le bonheur de nos deux familles en larmes amères (1) ! Il est doux alors d'avoir autre chose que le monde pour pleurer avec nous; ma Lélé, nous nous aimerons toujours, n'est-ce pas? Oh oui, toujours ! Plaisirs et peines, tout nous sera commun. Notre amitié me fera trouver encore du charme sur la terre, et comme je passerai sans doute avant vous sans rien laisser après moi, j'emporterai en mourant la douce consolation de vivre au moins dans le souvenir de mes sœurs et de mes bonnes amies. Adieu, ma Lélé, lisez ce griffonnage, si vous le pouvez, j'espère au moins que vous saurez déchilfrer que je vous aime.

A la même.

[Gaïx,] ce samedi, [... juin 1825.]

Eh bien, chère Lélé] Comment vous trouvez-vous de votre solitude ? J'aurais bien voulu venir la troubler ud moment, mais cela ne m'a pas été possible. Une petite affaire m'oblige d'aller à Castres demain, sans quoi je serais venue m'édifier de nouveau dans votre jolie église d'Hauterive où je suis, ce me semble, plus dévote qu'autre part. Je crains même que nous ne puissions

(1) Mme de Villeneuve étail morte <lq>uis peu.

effectuer, cette semaine, un projet qui nous tient tant à cœur, parce que nous attendons du monde, Caroline de Laurens et Mllc Déjean doivent venir passer quelques jours avec nous ; cette visite, tout agréable quelle soit, nous contrariera un peu, parce quelle mettra obstacle à une course qui ferait tant de plaisir. Mais vous, mes bonnes amies, qui n'avez pas les mêmes raisons, j'espère qu'au premier beau jour, après l'arrivée de M. de Villeneuve, armées de vos ombrelles et de vos immenses chapeaux de paille, vous vous acheminerez vers le châteaux de Gaïx, où vous trouverez toujours des amies bien tendres.

Je vous renvoie Mme de Genlis qui nous a fait passer des moments bien agréables, tout en nous impatientant avec sa sensiblerie et ses principes révolutionnaires. Quelle vilaine femme ! Elle, qui prie tant Dieu, peut bien réciter quelque pater pour son cher Pétion et son ami Barrère.

Comme les dimanches sont fort longs à la campagne, ma mère vous prierait d'avoir la bonté de lui envoyer par mon émissaire les volumes de Walter Scott que vous lui avez offerts avec tant de grâce, je crois que c'est Quentin Durward que vous ne lisez pas. Mais surtout, ma Lélé, ne vous dérangez pas ; n'envoyez, je vous prie, que ceux qui ne vous sont pas nécessaires.

Adieu, ma Lélé, je pense que je verrai demain à Castres notre bonne Justine ; nous parlerons certainement de vous, j'aurai donc double plaisir. Adieu, encore, ma belle princesse, veuillez recevoir, en attendant le trône de Portugal, un baiser bien tendre de Corcor ; <c'est le tribut d'un cœur où vous régnez depuis long-

LETTRES. DEUXIÈME SEHIE 123

temps et d'où aucune révolution ne pourra vous chasser.

A Mademoiselle Elise de Raynaud, au château de Cuq.

[Gaïx, ... juillet 1825] (1).

Samedi.

La journée s'est passée en espérances, j'attendais une lettre de mon Elise : le soir arrive et me laisse sans espoir. Voilà ma vie en miniature, toujours de belles illusions, jamais une réalité. Quoique l'expérience ait dû m'habitucr à ces mécomptes, je n'en suis pas moins toute désappointée, et je voudrais être près de toi pour me fâcher tout rouge. J'ai eu pourtant aujourd'hui un petit dédommagement; M"10 de Saint-Martin est passée avec son pensif cousin : ils vont à Toulouse où le pauvre Auguste vadireotii.il le dira sans poésie, sans illusion, il n'en sera peut-être que plus heureux. Tout le monde l'ait le plus grand éloge de MUe Clémentine de Saint-Géry : ce qu1 Auguste lui trouve de plus agréable, c'esl vingt-six ans et deux cent mille francs. Je suis bien sûre qu'il finira par l'aimer de t on I son cœur : on dit qu elle est d'une grande douceur, qu'elle possède un cœur parfait, beaucoup d'instruction sans pédanterie, de la simplicité dans ses goûts comme dans ses manières. Les chagrins qu'elle vient (réprouver l'ont beaucoup flétrie, ce qui la rend à

(1) Journal d'une semaine.

CORALY DE GAIX

mes yeux plus intéressante. Son physique est agréable,, sans avoir rien de saillant, mais elle a le malheur d'avoir une sœur qui est fort belle, (si c'en est un, car, à ce compte, je serais deux fois malheureuse). Il n'en est pas moins vrai que la belle Gertrude a donné dans l'œil du pauvre cousin, qui, pourtant, s'est décidé pour Clémentine. Dieu veuille qu'il soit heureux ! Amen, amen !

Mmc de Saint-Martin est charmante, je suis bien touchée de la manière dont elle est avec moi. Elle a toujours sur les lèvres un propos agréable, et dit une chose flatteuse avec tant de finesse et de simplicité, que je suis toute gonflée de vanité quand je la quitte : ce sont ensuite des affaires avec ma conscience qui n'en finissent, plus. Le mieux de Louise se soutient, Clémence est toujours jolie, Caroline charmante ; ces dames sont furieuses contre l'âge de la future cousine, elles en ont poussé un cri d'étonnement. Caroline surtout en a levé les bras audessus de la tête. Adieu, je n'ai plus le temps, la cloche m'appelle.

Dimanche.

Le temps est beau, l'air est frais, le ciel couvert : nous assistons à une messe moitié chantée, moitié psalmodiée, après laquelle le Saint-Sacrement est porté à une pauvre malade, à une demi-lieue de là. Je le suivis, marchant pêle-mêle avec des vieillards, des femmes et des enfants, qui tous étaient dans le plus profond recueillement. Après avoir traversé des champs, dés. prairies, des chemins coupés par des torrents, nous sommes arrivés dans une pauvre cabane enfumée.

Pendant cette course, il me semblait être à la suite de notre Sauveur, lorsqu'il allait dans les villages, essuyant les larmes du pauvre, guérissant les malades et consolant les affligés. Une jeune femme, d'une figure parfaitement belle, couchée sur son grabat, souffrait avec résignation ; deux petites filles pleuraient auprès d'elle. Nous entrons ; en apercevant son Dieu, la malade oublie toutes ses souffrances et ne pense qu'à son bonheur : « Réjouissez-vous, mon enfant, lui dit le curé, vous allez mourir ! » Cette parole, qui aurait fait frissonner un heureux du siècle, lui arracha presque un sourire. Elle attacha ensuite un tendre regard sur ses pauvres enfants, comme pour les remettre entre les mains de la Providence, et puis ne s'occupa plus que de l'échange qu'elle allait faire d'une jeune vie, pleine de chagrins et de tribulations, contre une éternité de bonheur.

Oh, Elise ! que notre religion est belle ! qu'elle sait bien trouver le chemin du cœur! Qu'ils sont à plaindre ceux qui ne croient pas ! J'aurais voulu les rassembler dans cette chaumière, ils auraient vu une jeune mère expirant dans la joie, un vieux prêtre lui montrant le ciel, une foule prosternée, Dieu lui-même portant aux malheureux consolation et espérance ! Ton! cela m'a bien remué le cœur.

Quoiqu'il en soit, je suis sortie de là meilleure que Je n'y riais entrée. Mais le temps avait changé, il pleuvait à seaux. J'étais sans parapluie, à une demi-heure du château. L'heure du dîner approchait et je me trouvais fort en peine. Le ciel vint à mon sec-ours; en un moment, toutes les capettes du village furent en mouvement, chacune de ces bonnes femmes voulait m'emlosser la

126 CORALY DE GAIX

sienne. Je les remerciai de mon mieux et courus me réfugier chez une jolie paysanne qui me reçut à merveille ; elle m'invita de très bonne grâce à partager ses patates et son millas (1) ; j'aurais accepté de grand cœur sans la crainte de faire attendre au château.

Je résolus donc de ne sortir qu'après la pluie et je m'établis, en attendant, chez la gracieuse paysanne. Une bonne vieille qui s'y trouvait me raconta l'histoire de trois ou quatre générations ; elle était vraiment une tradition ambulante ; mais ce qui l'avait le plus frappée dans toute sa vie, c'était le mariage de mon grand-père, les jeunes gens du village allant au-devant de lui avec des fifres et des tambours, les jeunes filles avec des robes blanches et des agneaux parés de rubans, le bal champêtre où elle dansait avec tant de plaisir, enfin une chanson patoise dont elle se souvenait à merveille et qui racontait la beauté de ma grand' mère ; enfin sa narration finit avec l'averse, au moment où des parapluies arrivèrent du château.

Je me remis en marche avec Sophie, qui ne m'avait pas quittée et j'arrivai, haletant de chaud et mourant de faim, car les sensations ne m'avaient pas nourrie. Et toi, ma chère Elise, tu es aussi haletante. si tu as lu ces pages tout d'un trait ; ainsi, je m'arrête.

Lundi.

Enfin je l'ai reçue cette lettre tant désirée ! Elise, tu es charmante, aimable, originale, rien n'est drôle comme toi. Eh, mon Dieu, ma chère amie! tu n'as pas besoin

(1) Bouillie de farine de maïs.

LETTRES. D&UXIBME SÉRIE 127

d'user d'adresse pour te faire lire : je suis toujours désolée de rencontrer ce terrible bonsoir qui vient toujours se mettre en travers d'une lettre pleine d'esprit J'aime beaucoup ton pas acccéléré : tu ne devrais jamais en prendre d'autre, celui-là te va si bien.

Hélas ! ma chère ! je crains bien que notre voyage à Cuq ne soit mis au rang de mes contradictions ; maman est encore souffrante, nous ne la quittons pas, et je suis plus désolée que toi de détruire ton espérance, sans te laisser des souvenirs. Mais, pourquoi se plaindre? il faut se résigner. J'ai des épreuves de tout genre, anciennes et nouvelles, petites et grandes, en un mot toute une famille de contradictions, qui pourront me servir de préparation pour le jubilé.

J'ai été voir aujourd'hui le clocher de ma paroisse et nous avons déjeuné chez Mme de Boissézon, où j'ai fait connaissance avec une jeune personne que je me sens très disposée à aimer ; mais je n'en ferai rien, j'en ai pris la résolution. Cependant elle est charmante, sa figure n'est pas jolie, mais remplie de physionomie ; elle a beaucoup de grâce dans la (aille, de bonnes manières, une grande douceur, de l'esprit. Comment veux-tu que je résiste à loul cela? Sans compter une piété angélique : il D'y a pas moyen de résister : c'en est lait, je l'aime. Mais n'en sois point jalouse, elle est bien loin de loi. c'est

Mll(> Antoinette de Faï, elle arrive de Pamiera avec son père el doit bientôt y retourner, ,1e pense que nous la

verrons à Gaïx eette semaine, car nous attendons un image de inonde. Adieu, c'est bien moi qui suis bavarde; me voilà déjà à ma quatrième page el le premier jour de la semaine vient seulement de finir.

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Mardi.

Le soleil luisait à peine, que le roulement des voitures s'est fait entendre. Je ne te dirai pas toutes les personnes que j'ai vues, mais je nommerai entr'autres M. C... qui m'a toute étonnée ; je m'en faisais une toute autre idée. Il a Fair bon, franc et sensible ; je le croyais faux, dur et méchant. Il parle de sa femme et de ses enfants comme l'aurait fait feu M. Mathieu (1), ce qui n'est pas à l'ordre du jour, surtout lorsqu'on a cinq cent mille livres de rente ; puis il s'est étendu sur le bonheur du séjour de la campagne, sur l'ennui de Paris et de ses grandeurs ; c'est vraiment un honnête homme.

Ensuite est arrivé un pauvre solitaire, maigre comme un hareng, monté sur un cheval encore plus maigre. Il habite une petite montagne où il ne s'occupe que des pauvres et de Dieu ; s'il se permet un moment de récréation, c'est pour travailler à son cercueil. Il a tout à fait la tournure d'un ermite des premiers siècles ; j'aime beaucoup à le voir, sa présence me remplit de bonnes pensées. Il a dîné avec nous légèrement et a repris ensuite le chemin de son ermitage.

Elise ! il faut que tu saches que je ne veux pas qu'on m'enterre le lendemain de ma mort et je te conseille d'avoir la même volonté. Tu connais M"1C Grasset, elle a une amie qui mourut à l'âge de vingt ans ; ses compagnes, après l'avoir pleurée, voulurent la conduire en pompe au lieu de son repos ; tout était préparé pour le

(1) On dirait aujourd'hui M. Prudhomme.

convoi, lorsque la pluie survint et fit renvoyer la cérémonie au lendemain. A l'heure indiquée, ses jeunes amies se rendirent en habits blancs dans la chambre de la défunte: « Quand partirons-nous?» demanda lune d'elles. — « Pas encore », répondit une douce voix : c'était celle de la morte qui ne put articuler que ces paroles.

11 y en eut assez pour jeter l'épouvante parmi ces jeunes filles. Elles furent bientôt assurées que cette jeune personne n'était pas morte, mais plutôt qu'elle entendait tout ce qui se disait et se faisait, sans pouvoir donner un signe de vie, bien quelle se vît sur le point d'être enterrée vivante. Quelle alïreuse position ? j'en frémis delà tète aux pieds ! Cette histoire est arrivée le mois passé, et aujourd'hui la ressuscitée se porte bien. Adieu, Elise, il es! tard, j'ai encore des lettres à écrire, ma prière à faire el mes yeux se ferment déjà.

Mercredi,

Les dames de Villeneuve viennent de partir, nous avons passé ensemble une journée rapide. Biles me jettent toujours dans une admiration de leur esprit uni m'hébète ; je les écoute la bouche béante, et je l'ai si fort ouverte aujourd'hui ([ne je ne sais plus la refermer : c'était un redoublement d'amabilité de leur part, et de bêtise de la mienne. Nous avons parle de toi, ma chère Elise, et mon c<eur ma alors fourni des pensées : tu me

rends éloquente, car j'ai dit des choses admirables sur

L'amitié, mais on ne les a pas remarquées. Enfin ma chère, tu as beau dire, je ne suis pas aimable, La conver

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sation de ces dames, tes lettres et celles de Mmc de Sévigné que j'ai lues aujourd'hui me donnent la forte tentation de jeter la présente par la fenêtre, mais je pense qu'elle te servira de pénitence pour le jubilé et je continue mon bavardage sans scrupule.

Je te parlerai d'abord d'une procession fort édifiante qui marchait fort lentement, lorsque trois oies arrivent dans un grand recueillement, et se placent au milieu du rang avec beaucoup de gravité. Le maître des cérémonies les reçoit fort mal et les chasse avec ignominie ; mais elles ne se déconcertèrent pas, et l'une d'elles alla même se mêler aux autorités, entre le maire et le curé : on eut dit un adjoint. Les autres suivirent avec beaucoup de dévotion. Tout le monde se mit à rire, mais elles prirent la chose plus sérieusement et ne se retirèrent que lorsqu'on fut rentré dans l'église. Tu vois que tout ici est pour moi un exemple, et qu'il faut mordious que je devienne sainte.

Adieu, il fait un temps superbe ; je t'aime plus que jamais ; Monseigneur l'Evêque (1) arrive ; Lydia Alquier se marie la semaine prochaine et non pas moi, tra, la, la ; je viens de gagner cent fiches au reversi ; Marie prêche un grand sermon sur l'humilité ; Henriette fait des cabrioles, voilà toutes mes nouvelles. Adieu, il est temps de finir mes radotages ; mais ce qui n'en est pas un, c'est ma tendresse pour toi.

(1) Ou plus exactement Mgr l'archevêque (d'Albi), car l'évêché de Castres, supprimé à la Révolution, n'a pas été rétabli. C'était M<rr Hrault.

Jeudi

Si je n'avais pas la migraine, chère Elise, je t'écrirais longuement, car aujourd'hui j'ai l'humeur bavarde ; mais cette fâcheuse visite m'empêche de m'occuper,ce qui me contrarie beaucoup. J'ai été me promener à nuit close, toute seule, dans l'allée la plus sombre ; là, j'ai fait des songes creux, des châteaux en Espagne, sans porte ni fenêtres, ton souvenir m'a tenu longtemps compagnie. J'ai voulu calculer l'éternité et j'ai entassé siècles sur siècles, sans jamais pouvoir en trouver le bout.

Heureusement la Grande Ourse m'a tirée de cet abîme en se montrant à mes veux dans toute sa magnificence ; j'ai ri comme une folle en songeant à la ressemblance que tu lui trouves. Enlin je suis rentrée, puis m'étant enfermée dans ma chambre, j'ai voulu arrêter mon esprit par une sainte lecture qui m'a dit que là où était mon trésor, là aussi était mon cœur. J'ai alors cherché rapidement mon trésor, mais je l'ai trouvé fort éparpillé dans le ciel, sur la terre et parloul où lu es. Je voudrais bien pourtanl le fixer dans un seul endroit, car mon cœur es1 bien fatigue de ses éternels voyages du ciel à (iaï\ e( de (iaï\ à Cuq. Je voudrais cependant ne le

réunir que dans cenl ans ; Indique-moi un moyen, car

[e suis bien en peine.

Tes lectures continuent-elles ?ou en sonl Les Hfohhans ? c'est un remède spécifique contre les tnsomnii s et, celte nuit, ce volume m'aurait fait grand plaisir, car j'ai bien

mal dormi. Adieu, mon trésor ; heureusement pour toi, je souffre de la tête, car, autrement, tu n'en serais pas

quitte à si bon marche.

132 CORALY DE GAIX

Vendredi.

Je viens, ma chère Elise, de recevoir de pa de nobio (1) dont je puis te faire part, si tu en es désireuse. Nous venons de faire notre visite de noce à Lidia Alquier qui m'a paru fort contente ; elle nous a montré toutes ses parures, fort simples et de bon goût. Son mari n'est pas aussi joli que ses robes ; enfin, je la trouve fort raisonnable. J'ai vu aussi les cadeaux qu'on lui a faits ; celui qui m'a le plus frappé vient de son beau-frère Théodore,, qui a placé, au milieu d'un beau service, un si bémol (2) en porcelaine dorée ; nous en avons bien ri.

Nous allons demain à Castres travailler à notre salut ; cela m'est bien nécessaire car, depuis quelque temps, je ne suis ni à Dieu ni au diable ; c'est un état fort dangereux. M. de Beaucaire vient de mourir d'un anévrisme ; sic transit gloria mundi, voilà déjà un motif de conversion.

Auguste arrive dimanche de Toulouse, peut-être ne le verrai-je pas ? Ce jubilé m'arrange et me dérange, car nous voulions venir ensemble à Cuq, afin de t'amener pour notre course au Rocher tremblant (3), et voilà qu'il n'en est plus question. Adieu, ma belle, ma bonne, ma charmante cousine, je n'ai pas .le courage de relire cette pancarte ; si je suis ennuyeuse, endors-toi ; dans tous les cas brûle-moi, c'est ce que tu as de mieux à faire.

(1) Du pain de nouvelle mariée.

(2) Certain ustensile de chambre dont l'anse a la forme d'un, bémol.

(3) Joli site dans le plateau du Sidobre, près de Castres.

LETTRES

Je te renvoie les portraits écrits ; corrige celui de Marie 1) dont tout le monde admire le style et la'ressemblance, puis rends-le-moi. Adieu, je t'aime beaucoup trop pour mon salut ; je ne t'écrirai peut-être plus ; peutêtre t'écrirai-je encore des volumes. Quoiqu'il en soit, présente mes respects affectueux à madame ta mère et à monsieur ton oncle ; quanta toi, ma chère, je te souhaite un beau mari, dans un vieux château au clair de lune, avec des chouettes et des chauves-souris, au milieu d'une

(1) Coraly et ses amies s'étaient exercées à faire des portraits écrits de personnes de leur entourage.

Voici celui de Marie de Gaïx fait par Elise de Raynaud :

Son âme est toute de feu ; son cœur et sa tête ne seraient pas ■étrangers aux orages de la vie, si une direction habile n'avait su tourner toutes ses affections vers le ciel et vers sa famille. Entourée de parents qui la chérissent, douée d'une beauté remarquable et d'un esprit distingué, elle ne saurait croire au bonheur. Son imagination place toujours un nuage entr'elle et le ciel serein que la beauté de son âme devrait sans cesse lui faire découvrir.

Tant de vivacité dans sa tête et tant de calme autour d'elle jettent dans un vague perpétuel son imagination qui ne saurait demeurer inactive et que rien encore n'a fixé. In vers d'elle suffit pour la faire connaître :

« Ne pouvant plus aimer, elle voulail mourir !

La femme qui a deviné ce mot, sans avoir connu les agitations de l'âme, sans avoir eu d'autres affections que celles ^l** sa famille, révèle tout ce que Bon cœur a de tendre et Bon âme de brûlant. Le plaisir pourra un momenl la Béduire, mais ne la charmera jamais ; elle en jouira tout au plus en réalité, jamais en espérance ai en souvenir.

Le spectacle de la nature lui lai: éprouver de douces émotions, il a plus d'attraits pour elle qu'une brillante fête. Son caractère est d'une douceur extrême, el toul le bonheur dont elle jouira pendant sa vie ne lui semblerait pas COmplel si elle ne le l'aidait par -

» ager à ses entoura.

131 CORALY DE GAIX

forêt pleine de fantômes. Adieu, je suis folle, mais ce que je te souhaite bien vivement c'est un bonheur parfait, in ssecula saicalorum, amen.

A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Hanterive.

[Gaïx, ... juillet 1825.]

Que devez-vous penser de moi, ma chère Lélé ? Rien de bon sans doute, ou plutôt votre excellent cœur cherche peut-être à excuser le mien, qui pourtant n'est pas coupable, car il vous aime tendrement. Nous sommes bien peines de vous savoir tous malades ; le rhume d'Octavie nous ennuie fort, il nous semble qu'il se prolonge bien longtemps, et, par surcroît de déplaisir, nous avons appris que M. de Villeneuve était plus souifrant que de coutume. Oh ! je vous en prie, ma bonne amie, donnezmoi de vos nouvelles ; si mes soins pouvaient vous être agréables, vous n'avez qu'à parler, j'arrive sur le champ. Maman est fort bien depuis quelques jours, le régime que lui conseilla M. de Villeneuve lui a été très salutaire, et, lorsque nous nous réjouissons du retour de cette précieuse santé, celle de nos bons amis nous afflige. Ainsi va le monde, ma pauvre Lélé ; on ne goûte jamais un bonheur entier ; mais si tous ceux que j'aime pouvaient être heureux, tout le reste me serait bien indifférent.

J'ai passé quinze jours dans une grande agitation ; les besoins de mon àme m'appelaient à Castres, ceux de mon cœur me retenaient à Gaïx, j'étais toujours à rouler

LETTRES. — DEUXIKMK SÉRIE 135

sur les grands chemins : j'ai entendu des sermons qui m'ont transportée, j'ai assisté à des cérémonies qui m'ont ravie, j ai vu des exemples qui m'ont vraiment touchée, j'ai pris les plus belles résolutions du monde, et me voilà Gros-Jean comme devant. Il faut sans doute que mon cœur soit de pierre, et pourtant je suis bien le contraire lorsque je pense à Hauterive et à mes bonnes amies. J'ai bien prié pour vous, ma chère Lélé ; pourquoi n'êtes- vous pas guérie? pourquoi tous les vôtres sont-ils encore malades ? C'est que je suis toujours la même, et que Dieu n'a pas voulu m'écouter.

Adieu, ma bonne amie. Malhilde arrive avec ses li\ r je vais mettre ma patience à l'épreuve. Il fait un vent furieux, une pluie battante, tout cela m'enchante, j'aime les tempêtes et les orages, pourvu qu'ils n'emportent pas votre moulin. Enveloppée d'une immense pelisse, je vais toute seule affronter les autans ; il y a surtout, à vingt pas du château, un lieu charmant que j'appelle mon pays et qui fait mon bonheur. L'on y descend d'abord par un chemin épineux et difficile comme le premier pas dans la vertu, mais l'on trouve ensuite des arbres bien touffus, à travers lesquels le soleil ne pénètre jamais.

Je m'asseois sur une pierre couverte de mousse auprès de Laquelle coule, sans être aperçue, une cascade dont on entend seulement le bruit, car elle est cachée par des lianes et des ronces chargées de fleurs ; on dirait L'esprit d'une jolie femme. Devant moi est un arbre couvert de lierre, pins Loin un pont à demi ruiné à travers Lequel on

aperçoit les branches llexibles d'un saille pleureur. Je

passerais des heures à regarder le ruisseau qui coule à

mes pieds ; je trouve une grande Conformité entre ma

CORALY DE GAIX

vie et ces eaux tranquilles ; quelquefois, une feuille qui tombe en trouble la surface, mais elles ne cachent aucun abîme et Ton trouve des fleurs sur ces rivages. Cette solitude n'est troublée que par un berger qui vient, sur l'autre bord, abreuver son troupeau et qui vous laisse avec une rêverie nouvelle.

Enfin, ma chère, il ne manque à ce tableau qu'un rayon de la lune, pour ressembler à une page de d'Arlincourt (1), mais je n'ai su où le placer. J'espère que vous allez bien vous moquer de moi, en m'apercevant d'Hauterive, assise sur la pierre, pensant à mes amies en regardant le lierre symbolique.

Ah, mon Dieu ! Mathilde s'impatiente et vous aussi sans doute ; je finis donc à la hâte en vous embrassant bien serré et en vous souhaitant santé, bonheur et félicité sur cette terre, et in sœcula sœculorum.

A la même.

[Gaïx, ... août 1825.]

Mon père, étant à Castres, n'a pu répondre lui-même, ma chère Lélé, à la gracieuseté de M. de Villeneuve, mais, comme je sais qu'il y sera très sensible, je prie monsieur votre père de recevoir ses remercîments et ceux de toute la famille qui est fort disposée à croquer vos

(1) Charles-Victor Prévôt, vicomte d'Arlincourt, poète et romancier, né en 1789 près de Versailles, mort en 1856.

LETTRES. DEUXIÈME SIÎRIE 137

magnifiques poissons, après les avoir admirés. Marie est partie avec mon père ; si j'étais plus hardie, je grimperais sur ma monture et je viendrais vous voir, pourvu que madame l'ànesse ne me ramenât pas à la crèche comme de coutume. Mais j'ai encore besoin de quelques leçons d'Octavie, et j'espère que, sous un maître aussi aimable et surtout aussi aimé, je ferai de rapides progrès.

J'ai reçu une lettre d Elise, qui est toute pleine de vous ; cette chère cousine vous aime tendrement. Si nous pouvons la garder deux ou trois jours, il y en aura un qui vous sera dédié.

Je voudrais bien savoir des nouvelles de vos troubadours ; ce pauvre Don Miguel (1) est-il encore retourné sous la tour des jolies châtelaines, ou bien s'est-il enroué en chantant sa tendresse ? J'en serais fort fâchée, car, ma chère Lélé, malgré mon antipathie pour les grandeurs, je serais pourtant bien glorieuse d'avoir une princesse pour amie, niais je vous prie de croire que je ne vous aimerais pas davantage, et que ma Lélé à Hauterive flatte autant mon amour-propre que si elle devenait renne de Portugal.

Je ne sais si vous connaisse/, en entier le dernier ouvrage de Lamartine ; dans tous les cas, je vous l'envoie en vous priant de nous le faire passer quand vous L'aurez lu. Je vous aurais aussi renvoyé' M""' de Genlis : niais ma tante devant venir aujourd'hui, nous en avons gardé

les volumes qu'elle parcourra avec plaisir.

(1) (n partisan de Dozn Miguel, prétendant au trône de Portugal.

138 CORALV DE GAIX

Adieu, ma chère Lélé, venez nous voir bientôt, et recevez, en attendant, un tendre baiser de votre plus tendre amie.

A Mademoiselle Elise de Raynaud, au château de Cuq*

Gaïx, ce 25 août [1825.]

Lundi lut pour nous un jour de calme, ma chère Elise, personne ne vint troubler notre solitude, mais il nous arriva des choses assez drôles. Le matin, maman, Marie et moi allons à la messe. En entrant dans le cimetière, nous apercevons au milieu des tombeaux une femme assez grande, les cheveux épars qui tombaient jusqu'à la ceinture rattachés par un ruban rouge et une couronne de fleurs, portant un gros bouquet à son côté et, sous le bras, un énorme fagot de fleurs. Elle était debout, immobile sur une tombe, une main levée et les yeux fixes. Nous la contemplâmes de loin assez longtemps, elle nous parut jeune et belle. Tout à coup, elle jette ses fleurs, s'agenouille au pied de la croix et prie quelques instants avec beaucoup de ferveur ; puis, se relevant avec vivacité, elle saisit une pierre, monte sur le piédestal de la croix qui est assez élevé, prononce des mots mystérieux et trace avec le caillou des caractères inconnus.

Je vais chercher M. le curé qui arrive en surplis et en bonnet carré ; nous nous approchons d'elle, nous l'entourons, M. le curé lui parle, elle n'entend rien, ne voit rien, elle semble seule dans l'univers. Je t'assure qu'alors

je pensai à toi : cette femme debout sur une croix entourée de cyprès, le vent agitant sa chevelure, faisait un effet magnifique. Enfin, quelques instants après, M. le curé lui parla de nouveau et lui dit :

— Que faites-vous près de cette croix, ma bonne femme ?

— Monsieur, répondit-elle sans se déranger, je la trépane.

Nous vîmes alors que c'était une folle.

— J'espère, continua-t-elle, que cela ne lui fera pas de mal.

Alors elle descendit, reprit son paquet de fleurs et fît à chacun de nous une gracieuse révérence.

— Je suis venue, nous dit-elle, vous faire une visite ; je cueille ces fleurs pour fleurir vos chevaux quand vous viendrez me la rendre.

— Pourquoi, pauvre femme, allez-vous nu-tète, exposée au soleil et au vent ? Vous prendrez mal.

— Je ne crains pas la mort, elle est depuis longtemps l'objet de mes désirs.

Puis, elle nous parla de sa petite Sophie, nous récita des vers, et finit en nous disant :

u Adieu, Mesdames, 9oyez heureuses ; je vous souhaite les biens du ciel qui dureront toujours. »

Puis, elle se mit à taire \ ingi révérences, suivies d'une pirouette, ei disparut à travers la prairie, bénissant Le ruisseau, bénissant les arbres, bénissant Le chemin et cueillant des (leurs en balbutiant des paroles prophétiques :

on eût cru \oir une. aneieune druïdesse. Mais comment

trouves-tu la dernière phrase de cette folle? ne vaut- elle

pas mieux que toute la raison de nos beaux esprits?

140 CORALY DE GAIX

Nous retournâmes au château en faisant de sérieuses Téflexions sur la raison dont nous nous glorifions et qu'un rien peut nous faire perdre ; je remerciai Dieu de m'avoir conservé le bon sens. Cette femme resta toute la journée présente à ma pensée. J'allai me promener seule, vers midi, avec cette folle dans la tète, lorsque je fus distraite de cette rêverie par un bruit que j'entendis der rière moi. Il était produit par deux grands gaillards, cachés dans les broussailles, qui se levèrent en sursaut aussitôt qu'ils m'entendirent. Je ne sais ce qu'ils faisaient là, mais la peur me saisit, je prends la course et j'arrive essoufflée et toute tremblante, me promettant de ne plus sortir seule ; je pense que ces épouvantails étaient là pour se reposer, et qu'ils durent bien rire de ma fraveur.

Le soir, nous retournâmes à Saint-Julien, et, au milieu de notre prière, nous fûmes distraites par une voix de stentor qui criait hors de l'église : « Portez armes ! » Nous courons vers la porte et apercevons monsieur le régiment qui manœuvrait sur le grand chemin. Ce joli spectacle nous retint longtemps et nous amusa beaucoup ; et voilà la lin de nos aventures.

Je suis bien indiscrète pourtant de.t'assommer d'un pareil verbiage, mais entre amies, point de compliments ; j'avais besoin de causer avec toi, et j'aime à croire que tu m'écouteras patiemment ; bien plus, que tu me répondras ; j'attends de toi une longue lettre.

Marie t'aime beaucoup et me charge de te le dire, mais, en fait de tendresse, je ne lui cède pas le pas. Quoique l'aînée, je suis obligée de baisser pavillon devant elle pour tout ce qui tient à l'esprit et aux grâces, mais quand

LETTRES. DEUXIÈME SERIE lil

il s'agit des affaires du cœur, je réclame impérieusement mon droit d'aînesse.

Adieu, mon Elise, je t'aime et t'aimerai toujours, de près et de loin, en hiver et en été, à la vie et à la mort, dans le temps et dans l'éternité que je vous souhaite ; ainsi soit-il. Je ne voudrais pas cependant que ma lettre eût tout l'air d'une méditation et si je la terminais à cette dernière phrase, le temps, la mort et l'éternité suffiraient pour te faire réfléchir pendant trois mois, et puis ta mère me gronderait. Il faut donc bien vite que je te parle d'autre chose et que je te raconte ma prouesse d'hier qui fut pour moi une journée mémorable.

Hé bien ! ma chère, je puis te donner des leçons d'équitation ; j'ai été hier jusqu'à moitié chemin de Castres sur madame lànesse où je me tenais seule comme et mieux que César, sans crier et allant presque au trot. Il est vrai que Jean tenait la bride, que Marie était d'un côté et papa de l'autre. Mais, au retour, la tendresse maternelle rappelait mon coursier au château où il avait laissé un orphelin, et le voilà qui prend le mors aux dents, e! moi dessus, nous arrivâmes tous deux ensemble, sans nous séparer, sans mésaventure, laissant bien loin derrière moi et mon père et ma sœur, qui furent tous étonnés de ma bravoure. Tu vois que je fais des progrès, el que. pour ce chapitre, je serai bientôt digne de toi.

Adieu, mon petit bijou, sois exacte à mVrriiv. car tes lettres font mon bonheur. Mets quelquefois à contribution les plumes de Clémence e1 de Caroline, si les tiennes refusent d'écrire, et aete fâche pas si mes épitres ne sont pas si longues que de coutume, ou plutôt remercies-en mes veux ; je t'embrasse comme je t'aime.

CORALY DE GAIX

A la même, au château de Cuq.

[Gaïx, 1er septembre] 1825.

Si mon départ pour Lostange a fait rire ta mère, ma bonne Elise, les détails du petit convoi et surtout les réflexions qui l'accompagnent m'ont bien touchée. J'ai reçu ta lettre au milieu de beaucoup de monde qui voulait fort savoir ce que tu me mandais ; je me suis bien gardée de leur lire l'article du pauvre petit enfant, on ne t'aurait pas comprise.

Nous avons été, tous ces jours-ci, dans un tourbillon : les uns partaient, les autres arrivaient ; la tête m'en tourne encore.

Dimanche était jour de fête votive : grands offices, grandes danses, grand sermon, grands ornements. Dames et demoiselles, prêtres et officiers remplissaient le château. Après un sermon, fort beau, sans doute, à en juger par les gestes du prédicateur, l'assemblée fut réveillée (car nos pauvres paysans dormaient tous d'un profond somme) par un bruit qui était au-dessus de nos têtes ; c'était notre petit Massillon qui, voulant descendre de chaire, secouait son souflleur, car celui-ci, ayant oublié de mettre de l'eau dans son vin en l'honneur de la fête, était couché au travers de la porte, sans qu'il y eut moyen de le réveiller. Le prédicateur le poussait par les épaules, une bonne femme le tirait par les jambes ; eniin, il sortit de là, du corps battant les murailles et laissant

le passage libre au pauvre abbé qui était, je puis Rassurer, bien en peine.

Au moment de la bénédiction, la plus mélomane de nos bergères commence par un grand éclat de voix un cantique patois bien touchant, quand, tout à coup, M. le curé se retourne et lui impose silence, en disant :

« Calas hous ! daisas canta las dournaiselos (1). » Alors les demoiselles Lamouzié qui étaient avec nous, mes sœurs et moi, étonnées de cette apostrophe, commençons bien bas et d'une voix bien chevrotante un de nos cantiques, ce qui nous fit perdre entièrement notre réputation de becs dftùrats (2). Les vêpres étant finies, les Terpsiçhores champêtres s'en retournèrent au village, au son de la musette et du tambourin ; pour nous, qui étions plus sages, nous revînmes au château. Le lendemain, les dames Lamouzié repartiri.Mil et furent remplacées par Justine et son père, qui passèrent la journée avec nous.

Adieu, chère Elise ; demain, je m'éloignerai de toi, et je me rapprocherai de Saint-Pons, car nous irons peutêtre à Mazamet chez Mme de Saint-Palais. Mais j'espère que je ne m'en éloignerai pas toujours, et qu'une belle matinée, tu un verras arriver, montée sur mon âne qui ne me ramènera pas à la crèche ; dans ce ca^. je mettrai toute pitié de côté et je L'assommerai de coups, car je mus fort ennuyée de jouer le rôle de Balaam, dont L'ànesse était, je crois, l'aïeule de la mienne. .le crains fort <pie tu

(l) Taisez vous, laissez chanter les demoiselles, ('2) IV bouche d'or.

CORALY DE GAIX

ne puisses lire ce griffonnage, mais je te prie de savoir démêler dans tout cela que je t'aime de tout mon cœur, et que je joins à toute la tendresse d'une nièce et d'une cousine celle d'une sœur et d'une amie.

A la même, au château de Cuq.

[Gaïx, ce 8 septembre 1825.]

Rire, pleurer, rechercher le monde et la solitude, être moitié folle et moitié raisonnable, voilà mon histoire depuis ton départ. J'ai l'esprit à l'envers, mais ce n'est pas ma faute. Toute la ville redoute un malheur ; moi, plus que personne, je suis à la veille de faire une grande perte, et tu ne me regretteras peut-être pas ! cependant mon pauvre curé de la cathédrale (1) va mourir... Oh l ma chère Elise, prie Dieu, je t'en supplie, car, pour moi. je ne sais plus le faire. Conseils, force, soutien, consolations, je perds tout avec lui. lime donnait la main pour marcher ; à présent, je marcherai seule et n'irai plus qu'à cloche-pied, je tomberai peut-être .et personne ne me relèvera. Mais quelle folie ! dois-je donc me défier de la Providence? Dieu a toujours été si bon pour moi ! Non, non, je me jette entre ses bras, que sa volonté soit faite !

Tu riras peut-être de cette longue tirade, mais j'ai le cœur plein et j'avais besoin de te dire tout cela. Ne te

(1) De Castres.

moque pas de moi, ma chère petite cousine ; si tu étais à ma place, je te plaindrais vivement. Mes sœurs, ma mère et moi sommes allées voir ce pauvre malade ; on ne voyait autour de son lit que des visages baignés de larmes ; un prêtre l'exhortait à mourir : rien ne me sécha comme son discours et ses paroles pompeuses. Le malade avait les yeux fermés, tous ses traits respiraient la paix, son front était serein : c'était bien le juste qui s'endort. Oh ! que l'on a raison de dire : « Sa mort est le soir d'un beau jour. »

Mais, ma chère Elise, ce chapitre t'ennuie peut-être et moi, aujourd'hui, je ne sais point parler d'autre chose; aussi je te quitte et je te souhaite le bonsoir.

Du mardi.

Il est mort ce matin à onze heures, il est au ciel ; mais moi, qui suis sur la terre, j'ai pleuré tout le jour; ma perte est encore plus grande que ma douleur. Adieu, je suis aujourd'hui trop maussade et trop triste, pour causer avec toi.

Du mercredi.

Tu m'as trouvée peut-être un peu déraisonnable, ma bonne Elise, niais, que veux-tu ? je n'en suis que plus à plaindre. Cependant, je Qe veux plus l'en parler, je ne

te dirai même pas son magnifique enterrement, ni 1 expression de bonheur qui régnait sur son visage, ni

les larmes touchantes de toul son peuple qui Tout accompagné dans sa tombe.

Que te dirai-je doue? ces jours-ei. je n'ai vu personne.

1 46 CORALY DE GAIX

nous avons passé la semaine en famille, ce qui fait notre bonheur. Ce soir, avec Henriette et Marie, nous avonspris les champs, notre promenade a été rêveuse, la nuit nous a surprises ; nous marchions d'un pas distrait ; tout en cheminant, nous murmurions à demi-voix un long cantique sur les vanités du monde. L'air était pur, la soirée magnifique, on n'entendait que le cri de la cigale ; quelquefois le chant du courlis, caché dans un buisson voisin, se mêlait aux aboiements éloignés d'un chien de berger. De temps en temps, un rayon de la lune perçait le feuillage, éclairait la sombre allée et découvrait les jolis visages de mes sœurs, lorsqu'elles racontaient précisément que la beauté n'est qu'un songe et que Dieu seul est digne de notre amour.

Oh ! combien je trouvai ces paroles touchantes dans leurs jolies bouches ! Nous avons ensuite parlé de toi, ma bonne Elise, nous avons dit combien tu étais peu aimable et combien nous t'aimions peu ; crois-en ce que tu voudras, mais, tout en t'habillant de la sorte, nous désirons vivement ton retour. Le petit séjour que tu as fait à Gaïx et ensuite ton départ ont laissé ici un grand vide. Nous avons escaladé hier la montagne afin d'apercevoir de loin 1 église, l'arbre et le château (1) de notre amie, mais tu étais dans les nuages et nous ne vîmes qu'un vague lointain qui te dérobait à nos yeux, comme l'espérance se cache aux infortunés.

Adieu, mon Elise, mon journal n'est pas gai, mais plus je suis triste et plus mon cœur se resserre et t'aime tendrement.

(1) Le château de Cùq.

Du samedi.

Aujourd'hui, chère Elise, grand monde, grand fracas : c'est M. de Milhau et toute l'histoire d'une vie de quatrevingts ans ; c'est M"10 de Pins et toute l'amabibité d'une femme d'esprit ; c'est Raymond de Pins, son petit-fils, et toute la bruyante gaité d'un écolier de seize ans.

Grande joie pour nous toutes ! Léontine est arrivée fraîche, grasse et jolie, ses yeux ont repris leur vivacité, sa tournure est remplie de grâce ; c'est une femme charmante. Nous avons parlé de Saint-Sauveur (1) et de notre jolie fête qui lui a donné tant de regrets. Notre course au Hocher tremblant est plus que jamais sur le tapis, mais, tu comprends bien, ma chère cousine, que nous ne pouvons y aller sans toi ; ainsi, ma chère, tienstoi sur tes gardes, Auguste viendra te prendre et j espère que, pour cette fois, tu mettras de coté ton caractère indécis et partiras sans dire gare.

Je te ferai la confidence que, depuis que je n'ai plus de confesseur, j'ai jeté mon bonne! par-dessus les moulins ri je suis devenue tout à fait indévote ; je \ eux profiter du temps du jubilé, qui arrive à toute course, pour me convertir tout de bon. Nous devons avoir un prédicateur d»' la Cour, tu comprends bien qu'il ne sera pas

possible de résister aux belles CÛOS6S qu'il nous prêchera.

Adieu, dis un Veni cre&tor pour savoir ce qu'il faut

(1) Les bains de Sain I -San \ rui, il tus les Pyrénées, prèfl U> ('..intérêts.

148 CORALY DE (ÎAIX

que je fasse. Marie a ri comme une folle de la grimace horrible que jetais obligée de faire en prononçant diiïicilement ce couple éclopé au sujet de M. et Mmc de Lestiés ; débite ces mots huit fois sans te tromper, et tu seras plus habile que moi. A propos de phrases, je viens de voir un monsieur bien ampoulé, qui aurait pu jouer un rôle dans les Femmes romantiques (1) ; rien n'est drôle comme ce personnage. Adieu, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.

A la même, au château du Cuq.

Gaïx, fin septembre 1825.

Nous avons eu, ma chère Elise, beaucoup de monde ces jours-ci, entr 'autres les dames de Pélissier qui sont charmantes. Maria, l'aînée de ces dames, ressemble en beau à Eunomie Lachapelle, ce qui m'a fort prévenue en sa faveur ; sa figure porte l'empreinte d'une grande bonté et d'une douceur angélique ; sa sœur Pauline est gaie, vive, enjouée, spirituelle. Elles me conviendraient assez, si notre connaissance avait une plus" vieille date, mais certes mon cœur est bien assez occupé. Tu en as envahi une grande portion, et je voudrais pourtant qu'il n'eût rien à démêler avec les créatures ; cependant ce désir est irréalisable, car tu es trop aimable.

(1) Les Femmes romantiques ou Lord***, comédie vaudeville en un acte. Paris, Martinet, 1824, in-8°, de Théaulon de Lambert, en collaboration avec Ramond de la Croisette.

Je crains parfois que ma tendresse ne soit trop forte et je nie rabats alors sur ma grande phrase, que je veux écrire en lettres d'or sur mes souvenirs : « Puisque la créature est si séduisante, que doit être le Créateur ! » C'est sans doute pour épargner cette réflexion que Léonie épouse son mari... Voilà une ligne qui ne devrait pas suivre ma belle sentence, mais enfin ce n'est pas ma faute de n'avoir rien de séduisant ! à ce compte, je serais bien coupable. A propos de séduisant, j'ai vu, non pas M. de F..., mais la moitié de lui-même; Caroline est tout à fait singulière dans son nouvel état, elle n'a pas ose ouvrir la première lettre qu'elle a reçue de son mari, craignant de faire une inconvenance, et elle l'a portée à sa mère ; je trouve que ce trait la peint à merveille.

J'espère que ce ménage sera plus heureux que celui qui vient de passer sous nos fenêtres ; c'était un vacarme terrible, maman a été mettre le holà; la femme, qui se relevait delà poussière, tout en se recoiffant, racontait que son mari l'avait mordue; le mari montrait un genou meurtri par un coup de pierre (pie lui avait Lancé sa femme. Enfin, ma chère, marie-toi, tu feras bien; ne te maries pas, tu feras mieux encore. Adieu, je t'embrasse au plus vite, car on attend ma lettre, mais je t'assure que, tille ou femme, je t'aimerai toujours tendrement.

A la même, au château de Caq.

[Castres, ... octobre 1825.]

Je voudrais bien, chère Elise, avoir le temps de causer avec toi, mais je suis si occupée par le monde et par Dieu que j'en perds la tête. Je suis encore toute chair de poule du terrible sermon que j'ai entendu hier; les missionnaires l'ont merveille ; tous les confessionnaux sont si bien entourés, qu'il n'y a pas moyen d'approcher. Si cela m'est égal, Marie n'est pas du même avis, elle est déjà au troisième ciel, et trouve cela fort désagréable.

L'autre jour eut lieu une cérémonie fort touchante, celle du sacrement de confirmation, administré à une centaine de petits anges. Après la communion de ces enfants, Monseigneur leur fit chanter un De profanais pour notre pauvre curé, et toute l'église éclata en sanglots. Si tu connaissais, ma chère, celui qu'on a nommé à la place de ce saint homme ! . . . un fort bon digne prêtre, assurément; mais quelle différence !.. . enfin, chut! mon cœur, tu es trop blessé pour parler encore.

Ma bonne Elise, retournons la médaille. Tu viens de me voir au milieu de la sainteté, regarde-moi maintenant au milieu d'une foule de gens qui me vexent et m'ennuient ; Gaïx est assiégé d'étrangers, notre voiture est toujours roulant sur les chemins. Hier, c'était la famille du Lac (1), vos voisins, qui, pour le coup, mirent de côté

(1) Dulac de Montvert.

leurs talents en musique et en tragédie; c'était les messieurs de Falguerolles qui lirent un long- discours sur la société biblique. Auguste vint se jeter au milieu de tout ce monde, ce qui le contraria fort ; puis il partit pour Saint- Géry.

Adieu, je t'aime saintement, je t'embrasse saintement, je te quitte saintement, mais, dans toute cette sainteté, je n'en suis pas plus sainte, voilà le malheur !

A l(t même, à Saint -Pons.

[Gaïx? ... octobre 1825.]

Quel train î quelle cohue î vive la paix et la tranquillité, ma chère Elise ! ton amie a failli perdre la tète dans tout ce vacarme, mais elle est bien sûre au moins de n'y avoir pas laissé son cœur. J'arrive de Rhône! (I où je ne devais pas aller, et tu dois avoir les détails de la noce par M. de Saint-Martin qui a dû vous conter tout le bonheur du jeune ménage. 11 tant avouer cependanl qu'une noce est mit- drôle de eh«>se. l'on rit et l'on pleure, L'on esi heureux et malheureux, \<>ilà L'histoire de la vie, ri notre chère Justine, au milieu de sa félicité, a versé bien des Larmes.

La veille de Ce grand jour, nous allâmes à 1 Iauleri\ e ,

alin de nous rapprocher de Lostangeet nous passâmes La

soirée avec 1 éoonsenr. qui était rêveur et pensif; je lui

(1) Ou Ronel, château Bitué prrs de Realmont, entre Albi et Castres, résidence de M- Maurice de Bonne.

152 CORALY DE GAIX

en fis des reproches, il m'assura que ses rêves étaient bien doux, et qu'il cherchait à comprendre si son bonheur était une réalité. Il avala un grand verre d'eau sucrée, tout en parlant de Justine, car il avait peur d'être enroué pour prononcer le grand oui du lendemain ; sur ce, il alla se coucher.

Enfin, le jour arrive, je suis réveillée par des chants et par le bruit de certains talons éperonnés qui passaient dans le vestibule ; c'était mon Léon qui se rendait auprès de sa belle. Nous le suivons de près et trouvons à Lostange une nombreuse société, qui, munie d'un riche appétit, faisait disparaître, comme par magie, dindes et pâtés. Justine, nous prenant la main, nous présenta à tous ses convives. Alors, un tourbillon se met en mouvement, il renverse sur son passage chaises et tabourets, culbute tout ce qu'il rencontre et se jette à mon cou. Etourdie de tout ce vacarme, je lève la tête et je reconnais la sous- préfète qui me serrait si fort, qu'elle faillit m'étoufîer. Chacun regardait cette belle scène en souriant, mon étonnement contrastait avec ces transports dont je n'ai pu jamais me rendre compte ; je crois que la pauvre femme avait perdu la tète, elle pleurait comme une gouttière, son nez était rouge, et sa joue enflée d'une aile de perdreau que son émotion l'empêchait d'avaler.

Après mètre débarrassée de ses longs bras, nous montâmes à l'appartement de cette chère Justine pour la parer de son voile et de sa couronne ; une branche de fleurs d'oranger était dans ses beaux cheveux blonds, une robe blanche bien simple composait sa parure ; en la voyant, on eut dit un ange. Les apprêts étant terminés, nous descendîmes pour être témoins d'une scène fort originale.

LETTRES. — DEUXIÈME SKRIE 153

In monsieur bien gros et bien court était assis devant une table où il écrivait ; auprès de lui était un paysan endimanché, le bout d'une écharpe bien sale sortait de sa poche, sa tête était surmontée d'un grand bonnet;. Léon, en costume militaire, se tenait debout auprès de Justine ; le reste de la société entourait ce groupe.

Après un moment de silence, le monsieur se lève d'un air majestueux et l'ait d'une voix solennelle la lecture du contrat et du devoir des époux. Puis le paysan déroula un. grand papier, mit ses lunettes et commença d'une voix glapissante, presque en épelant :

Ma-ma-du-mai-sello Jus-jus-tino dé Bonos but-ello* pour époux monsieur Lion dé Bonos ?

Tout le monde se mit à rire ; il continua dans ce langage, sans se déconcerter, et, lorsqu'il fallut dire oui, quelqu'un répondit non ; je croyais vraiment jouer une charade.

Cette comédie étant terminée, la scène changea et l'on* put l'aire la différence de cette bouffonnerie à une cérémonie religieuse. Ici, tout était grave et touchant : Justine, an moment de partir pour l'église, prit son père à part, se jeta à ses pieds pour recevoir sa bénédiction et sortit de là tonte en larmes; son père pleurait aussi. Arrives à l'église, les deux époux se placèrent devant

un autel tout paré de fleurs, la longue épée de Léon se

campa en travers sur la robe de Justine et sembla lui dire : Ne crains rien, je te défendrai toujours. Le prêtre lit un beau discours, recommanda au mari amour et lidelite, prédit à la femme chagrins et douleurs, souhaita une longue progéniture et bénit leur union.

Nous retournâmes ensuite au château : la journée tu*

15 i OO&ALY DE GAIX

assez gaie. Après le dîner, Léontine et Octavie chantèrent des couplets qui attendrirent tout le monde. Didine voulut aussi nous donner une chanson de sa façon, comprenant vingt-huit couplets ; je t'assure que sa naïveté nous fit fort rire. On servit ensuite un punch qui redoubla la gaîté, nos cavaliers furent fort aimables et, au milieu de tout ce monde, il ne se trouva qu'une personne maussade ; ce fut moi. J'étais avec un gros rhume et une voix de rogomme, empaquetée dans un châle énorme ; on voulut me faire chanter, je commençai d'un ton si rauque, avec une physionomie si bouleversée, que j'avais bien l'air d'entonner un requiem. Aussi, j'en fus quitte pour le premier couplet ; on n'en demanda pas davantage.

Le moment du départ étant venu, nous nous embarquons dans un trouski, pour traverser la rivière par une nuit obscure. Tous nos cavaliers suivirent l'équipage, disposés à se jeter à la nage au moindre signe de danger. Le lendemain, ayant obtenu pour nous de nos parents la permission de suivre notre amie à Rhônel, nous partîmes aAec Octavie de Villeneuve, sous la tutelle de Mme de Bonnemain et de mon oncle le Chevalier ; Léontine, un peu souffrante, ne fut pas de la partie. Mais, avant de te décrire ce nouveau pays, il faut que tu fasses connaissance avec la société que je trouvai réunie à Rhônel.

Je te parlerai d'abord d'un M. Prosper de Marliave qui joint à la physionomie la plus intéressante les vertus les plus touchantes. Orphelin de bonne heure, il s'était consacré à la carrière des armes, qu'il quitta bientôt pour aller vivre auprès d'une sœur et de trois tantes qu'il aimait passionnément. En le voyant, j'ai pensé à toi, le «croyant capable de faire ton bonheur ; mais tout ce beau

rêve fut anéanti par l'apparition de sa femme, qui est jolie comme un cœur et qui tenait dans ses bras le plus bel enfant du monde.

Un peu plus loin était assis M. Paul de Marliave, son cousin, d'une figure fraîche et réjouie ; c'est un bon garçon, qui se trouve fort bien dans ce monde et auquel il ne faut, pour être heureux, qu'un bon diner et une meute de chiens ; si celui-là te convient, ma chère, il est encore libre. A sa droite était sa sœur Victoire, jeune personne d'une très belle figure ; ses manières sont charmantes, sa timidité fort grande et son regard enchanteur.

Tu connais tout le reste du cercle, excepté deux ou trois messieurs de Corneillan qui sont de fort braves gens, mais les plus originaux que je connaisse. L'aîné de ces messieurs a un esprit aussi extraordinaire que sa personne ; une longue queue rattachée par un ruban noir Hotte sur ses épaules. 11 aime la chasse par-dessus tout; pour nous donner une idée de son savoir faire, il se mit à hier, à coups de fusil, les chapons de l;i basse-cour; ces pauvres bêtes faisaient des cris inhumains.

Il a pour compagnon de ses exploits un certain M. de 1>.. autre nouveau cousin de Justine, qui, voyant passer

un lièvre, coiirnl après, et, n'avanl pu L'atteindre, appela son ami, en criant : « Courneillan ! Courneillan ! la Lièbre

il a sauté le bartas, il est entré dans la goïre. on \oit encore les palades ! »

\ <»ilà à peu près, chère Elise, les Indh idus que je trouvai

au château de Rhône! : lorsqu'ils entendirent le bruit de nos chevaux, ils coururent sur la terrasse pour nous offrir la main. Le eliàlean est assez joli, la Campagne agréable ; c'est un peu le genre de Saint-Pons, des rocher-.

des montagnes, de l'eau et des bois. Justine s'y trouve à merveille, elle a déjà pris un petit air madame qui lui sied à ravir. Son mari a été fort aimable pour nous.

M. Justin est, dans tout cela, le plus à plaindre. Tu ne saurais croire combien ce pauvre père m'a touché ; la veille de son départ, on le trouva dans la cour pleurant à chaudes larmes. Il rentra dans le salon avec une expression de tristesse qu'il cherchait à effacer ; il se promenait à grands pas, puis regardait sa fille, puis nous prenait la main, comme pour nous dire : « Consolez-la, quand je n'y serai plus ! »

Nous avons été faire quelques courses aux environs ; le voisinage est très agréable. Mais, ma chère, que je te conte ; je suis transportée, ravie, enchantée! j'ai vu une chose superbe, étonnante, majestueuse, pour tout dire en. un mot, j'ai vu la cathédrale de Sainte-Cécile d'Albu Mon enthousiasme t'étonnera peut-être, mais c'est que je n'ai jamais rien vu de si beau. Lorsque j'aperçus ces voûtes élevées, ces peintures, ces statues, je crus entrer dans le temple de Salomon. La chaire seule n'est pas enrapport d'ancienneté avec le reste, mais elle n'en est pas moins un bel ouvrage moderne ; l'on se moqua de moi, parce que je disais, fort bêtement sans doute, qu'elle était comme une rose dans des cheveux blancs. Mais je crois que tu as vu tout cela, ainsi je ne t'en parlerai pas davantage.

Enfin me voici de retour, enchantée de retrouver mon castel et nos jours paisibles; je vais me fourrer en retraite, ayant été bien dissipée tous ces jours-ci. J'espéraisà mon retour trouver une lettre de toi, il m'a fallu déchanter ; voilà le commencement de ma pénitence, mais

•comme celle-là est trop sévère, je te prie de ne pas la faire durer plus longtemps, je ne suis pas encore assez parfaite. Adieu, ma bonne Elise, voilà un grand volume qui te fatiguera peut-être, aussi je m'empresse de finir en tembrassant de tout mon cœur.

P. -S. — J'ai reçu une lettre démon oncle l'évêque de Pamiers (1) au sujet de la postulante de Saint-Pons que M""' Gazel m'avait chargée de lui recommander. 11 a fait exactement la commission et me l'écrit au milieu de plaisanteries plus gaies les unes que les autres.

A la même, à Saint-Pons.

[Gaïx,] ce vendredi 27 octobre [1825.]

Les lapins et les merles éprouvent aujourd'hui un grand plaisir, et nous un grand vide ; Raynaud est parti. Il a dû te conter notre course de la Beloterie, et ma séparation de corps avec mon an esse, et la pluie qui nous a fort peu respectés, et nos stations joyeuses, el le plaisir que nous aurions eu de t'a voir avec nous

Samedi.

Je fais de saintes résolutions, je bâtis en Espagne de

saints châteaux, tout eela est détruit par L'arrivée de plusieurs personnes. 0 vanité des projets ! ô inconstance du

(1) Monseigneur de Latour-Landorthe.

cœur de l'homme ! Après cette belle exclamation, je te dirai, ma chère, que ces personnes étaient la famille de Boissezon et Mlle du Faï. Vraiment je suis fâchée que tu ne la connaisses pas, elle est si douce et si aimable, sa conversation est si intéressante, elle possède au suprême degré ce je ne sais quoi que je trouve à si peu de personnes ; tu l'aimerais, j'en suis sûre.

M. de Boissezon s'empara de la découpure de Marie, représentant la pauvre mendiante ; après avoir admiré le travail, il fit la lecture de l'élégie

Dimanche.

J'ai été à Castres ce matin avec maman et me suis trouvée, par hasard, à l'installation du nouveau curé. Ah ! ma chère, j'ai eu bien mal au cœur, je t'assure ; au reste toute la paroisse était en larmes. Les vicaires ont accompagné M. Facieux d'abord à sa stalle, puis aux fonts baptismaux, puis aux cloches, et enfin en chaire où il nous a dit qu'il n'était pas venu mettre des coussins sous les coudes des pécheurs, qu'il était effrayé du poids énorme qu'on avait assumé sur ses faibles épaules (note que je n'en ai jamais vues de plus robustes que les siennes). Ensuite, il a dit un mot du pauvre M. Maurel ; alors, ce ne furent plus que des sanglots, les vicaires fondirent en pleurs, tout cela faisait grand pitié. Au reste, c'est, diton, un fort brave homme qui a beaucoup de zèle. Dieu veuille qu'il fasse le bien (1). Adieu, Elisa.

(1) L'anecdote suivante montre qu'elle reporta sur M. Facieux la confiance qu'elle avait en son prédécesseur: Mlle Coraly avait commis une chanson patoise fort spirituelle dans laquelle chacun

Lundi.

Il fait aujourd'hui un brouillard aussi épais que celui de ton avenir, à travers lequel je t'aperçois toujours sous le porche du temple solitaire, tenant à la main ta couronne de roses blanches. Il faut avouer, ma chère cousine, que tu es bien aimable. Oh ! pourquoi n'es-tu pas sur un plus grand théâtre! Certainement tu deviendrais célèbre. Je ne le deviendrai pas, moi, car chaque jour m'ajoute une nouvelle dose de bêtise.

Mardi.

Que te dit ton estomac, chère Elise? Le mien est affamé et boude un peu contre le jeûne. Cependant, quoique ventre affamé n'ait point d'oreilles, j'en ai eu assez pour écouter une charmante histoire que Roger nous a faite sur le compte de M""' de Saint-Martin. Je

des curés et ecclésiastiques de Castres était dépeint avec Bes travers. Cette chanson n'avait pas tarde à l'aire le tour de la ville et

à parvenir an\ oreilles de ML l'aeieux, qui y trouva un couplet à

son adresse et jura de se venger. Sa pénitente 6tan1 venue le trouver dans son confessionnal, M. l'aeieux la questionne, au beau

milieu de sa confession, sur sa chanson que, disait il. on trouvait

fort amusante; Corah s/excuss aussitôt de sa méchanceté: lié bien ! lui dit Le Curé, pour votre punition, vous allez me la r. citer toul entière o, La pénitente s'exécuta, mais, entraînée par

le feu de son débit, au lieu de renier les derniers eoiqdets. elle

finit par les chanter, même celui de M. l'aeieux, que sa vengeanci mil fort en gatté, el qui dut apparemment se garder de défendr< de nouvelles chansons.

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t'assure qu'il a beaucoup d'imagination, et que les énormes souliers de Pierril chaussant le pied mignon de Mmc de Saint-Martin, et le gros jupon de serge attaché à sa fine taille, faisaient un très bel eiFet dans sa narration.

A propos, ma chère, que dis-tu de ce malheureux Talma? voudrais-tu être dans sa peau? Les cheveux se dressent sur ma tête, d'autant mieux qu'il aurait vu l'Archevêque avec grand plaisir, si cette vilaine canaille qui l'entourait ne l'en eût empêché. Je me suis brouillée avec son sonnet (1) ; il aura beau faire des vers admirables, je ne veux j)lus l'aimer ; j'ai appris qu'il pensait comme tous ces gens-là ; c'est indigne !

Du mercredi, jour de la Toussaint.

Aujourd'hui, un temps sombre, un vent bien froid, des feuilles qui tombent, des offices bien longs, des prières bien touchantes, une procession au cimetière, des souvenirs déchirants, des espérances consolantes, des larmes que notre belle religion seule peut essuyer ; voilà tout.

Jeudi.

Je viens de rire comme une folle de -la singulière dévotion de M,nc de Lestiés, qui fait avaler à son mari protestant tout le pain bénit qu'elle peut attraper à la messe, prétendant que chaque morceau qu'il mange lui elFace un péché.

(1) Le tragédien Talma, né à Paris en 1763 est mort en 1826 ; il avait adopté avec ardeur les principes de la Révolution. On cite de lui les Réflexions sur l'art théâtral, parues en 1825 ; ses poésies sont peu connues.

Ma chère Elise, tu dois être bien contente, car l'on m'a dit que les dames de Saint-Martin sont arrivées à Saint- Pons. Que de choses vous allez dire ! Quel plaisir vous allez avoir ! Quelles charmantes soirées vous allez passer ! Le souvenir de Corcor sera-t-il entièrement banni de vos conversations ? J'aime à croire le contraire, et quelquefois, quand vous n'aurez plus rien à dire, vous parlerez un peu de celle qui vous aime si tendrement et qui se trouverait bien heureuse d'être au milieu de vous. Embrasseles toutes bien serré de ma part ; je les prie de te le rendre.

A Mademoiselle Léontinc de Villeneuve, à Hauterive.

Castres, 10 janvier 182G,

Grâces à Dieu, ma chère Lélé ! vous voilà à présent sans inquiétude. Vous ne sauriez croire combien vous nous avez occupés et combien nous avons pris pari à votre atfreuse situation ; ce sentiment était partagé par beaucoup de monde, il n'était question dans toute la ville que du moulin et des habitants d'Ilauterive, chacun faisait un conte à sa guise : mais la version qui m'a le pins divertie quand le danger fui passé, c'est un exprès envoyé par M. de Villeneuve, dans je ne sais quel pays, afin de chercher des mate- Lots pour venir délivrer les pauvres prisonniers i I .Ce qui

(1) I lahiianis du moulin d'Hauterive, emprisonné! par les eaux, el sauvés par M. de Villeneuve ancien officier île marine.

tl

1 f>2 CORALY DE GAIX

ne m'a pas étonné, mais m'a fait plaisir, c'est que dans toutes les conversations du peuple, on a pu remarquer combien on savait apprécier et chérir monsieur votre père.

Quand je pensais, ma chère Lélé, que, cinq minutes plus tard, vous étiez surprises par cette affreuse inondation, les cheveux se dressaient sur ma tête ! Je parie que vous, et surtout Octavie, auriez été enchantées de courir cette aventure ; je vous connais, votre esprit aime assez les grands événements, et le plaisir de braver les flots et la tempête vous aurait fait oublier le danger que vous couriez et le chagrin de vos amies ; il me tarde de savoir si vous avez beaucoup de dégâts.

Je vous dirai, ma chère Lélé, que, comme je m'efforce de marcher sur vos traces, de même notre humble ruisseau a voulu singer votre belle rivière et nous a emporté beaucoup d'arbres et deux grandes chaussées ; mais tout cela doit être bien peu de chose comparativement à vous, aussi nous n'osons pas nous plaindre. M. Gachaçin a été le plus malheureux de tous les Castrais. L'eau, entrant dans sa cave, faisait soulever des bouteilles où était un vin sans doute fort précieux, puisqu'il faillit perdre la vie pour courir à leur secours. Enfin, après avoir gémi avec sa femme sur la perte de ce doux nectar, le choc <les bouteilles enflammant son courage, il s'embarqua dans un cuvier auquel il attacha une corde devant servir de gouvernail et dont l'extrémité libre fut confiée à une servante. Après une navigation périlleuse, comme il sauvait du naufrage une de ces pauvres noyées, la servante fait un mouvement, tire la corde, et voilà tout l'équipage qui chavire, et le pauvre Gachaçin, ne sachant pas nager, crie au secours, pendant que la servante dé-

LETTRES, — DEUXIÈME SliRIE K)3

sespérée ne sait où donner de la tête. Enfin les voisins arrivent fort à propos, pour sauver le pauvre homme qui commençait à boire un coup de tout son cœur.

Grande nouvelle, chère Lélé ! Les Lastours ont enfin abandonné la paisible agriculture pour le fracas du grand monde de Castres ; pour ma part, je suis enchantée de leur retour, Ilombeline est pour moi une grande ressource. Marie est aujourd'hui en cours de visites avec maman. Le inonde est une chose bien ridicule ! L'on va voir des gens qui vous ennuient et que vous ennuyez. Mais enfin, n'en parlons plus ; tous les ans, je suis en fureur contre le genre humain. Il faut absolument que je retourne à Hauterive pour me raccommoder avec lui. Vivent les jolies soirées que nous passons ensemble ! gaîté, bonheur, charme, rien n'y manque, parce que le cœur n'y manque pas.

Quand nous reverrons-nous, ma chère Lélé ? En attendant, ma tante est dans l'admiration, maman dans l'enthousiasme, et moi, lorsque je lis vos jolis vers, je déchire ma page, et je cours me cacher. J'espère qu'à notre première entrevue, je vous trouverai armée d'un nouveau chef-d'œuvre. Octavie devrail aussi réveiller sa nuise; avec tant d'esprit el une imagination aussi vive, elle ne pourra que faire de jolies choses. Adieu, eharinante Lélé, je vous embrasse bien serré et vous aime de tout mon cœur.

CORALY DE GAIX

A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint Pons.

[Castres..., janvier 1826.]

J'ai vu aujourd'hui, ma chère Elise, beaucoup de beau monde et j'ai fait tant de frais qu'il ne m'en reste plus pour te parler de ma tendresse. Si tu savais combien je me trouve petite auprès de ces grandes dames ! Madame la Baronne par-ci, monsieur le Comte par là ; des gens qui prennent leur parler des dimanches, qui re prononcent plus les r, qui sont ennuyés du monde et qui pourtant s'ennuient tous seuls. Mais j'ai été surtout frappée par un beau merveilleux, embelli par vingt mille livres de rente, qui, tout en arrangeant ses cheveux, frappant sans bruit ses doigts l'un contre l'autre comme s'il jouait du piano, passant le pouce dans une de ses boutonnières (ce qui est à présent le grand genre), nous donnait sa paole d'honneu que Païs n'était pas aussi agéable que Toulouse, et que, d'après cette obsévation, il allait y passer le canaval.

Pour moi, ma chère, qui ne suis pas encore à cette hauteur, je le regardai de tous mes yeux et le trouvai fort riditule. Mon frère est parti aujourd'hui pour Toulouse ; je serais bien fâchée qu'il nous revînt avec ce jargon et ces grandes manières.

Tu as sans doute appris les événements aquatiques de notre cité ; c'est une chose bien aiîreuse qu'une inondation et notre modeste ruisseau qui a voulu singer les

grandes rivières nous a occasionné, par ce petit orgueil, trois ou quatre mille francs de dommages. Cependant ce n'est rien en comparaison de nos entours et nous n'osons pas nous plaindre.

Léontine m'a rendu compte fort drôlement des événements occasionnés à Hauterive par le débordement du Thoré. Voici un fragment de ce qu'elle m'écrivait:

Il faut, d'abord, que je vous fasse le tableau de l'intérieur du moulin, c'est-à-dire de ses habitants. La garnison ordinaire, composée d'hommes et de femmes, avait été renforcée, le jour de l'inondation, par trois ou quatre auxiliaires qui venaient aider à mettre tout en ordre. La curiosité, compagne de tous les âges et surtout de la jeunesse, conduisit vers ce lieu une douzaine de petits garçons et de petites tilles qui venaient contempler le tleuve.

Tout à coup, la faible barrière, opposée par le mur du parc, se rompt; l'eau se précipite avec fureur dans le nouveau lit qu'elle vient de se creuser, et voilà tout le monde en fuite, tâchant de se réfugier au moulin. Cependant, L'inondation ne tarda pas à parvenir jusques au rez-de-chaussée, il fallut monter au premier étage. L'eau croissait toujours, le vent souillait avec violence. La nuit s'écoula, durant laquelle on veilla, puis on dormit, on gémit, on espéra, ainsi qu'il arrive en présence d'un danger qu'on redoute*, niais qu'on se [latte pourtant de voir disparaître.

Le lendemain, le spectacle était vraiment effrayant : les Ilots

balayaient les murs avec violence, leur bruit soutenu empê •cliait les voix de parvenir de l'une à l'autre rive.t hi apereex ail

les pauvres mères qui, de la rive, tendaient les bras à leurs enfants, et les enfants qui leur répondaient en agitant la main. Les prisonniers, néanmoins, commencèrent à s'effrayer, les hommes même donnèrent l'exemple du découragement,

CORALY DE GAIX

Le minotier, se tournant vers sa femme, lui dit : « Mariette, c'est aujourd'hui qu'il nous faut mourir !» — A peine les assistants eurent-ils entendu ce discours rassurant,, qu'un concert de cris et de pleurs s'éleva : « Ah ! vous autres, à la bonne heure ! dit le meunier, vous pouvez bien mourir ! mais nous qui avons des enfants ! » Et le forgeron reprit : « Oui, mais vous êtes tous réunis, vous ne ferez donc pleurer personne ; au lieu que ma pauvre Rousil !... Ah ! j'en suis sûr ! elle n'a pas mangé un morceau de pain depuis deux, jours !... »

Cette dispute, à qui était le plus à plaindre, se termina ; l'on convint qu'il fallait se donner mutuellement des larmes, mais on se réunit pour signifier à un vieux maçon qu'il eut à se résigner, lui, vu qu'ayant passé soixante-dix-sept ans sur la terre, il devait peu lui importer, à lui ou aux autres, qu'il continuât à y rester : « Avés pla rasou, répondit-il, tabé, m'en voli pas douna » (1).

Toutefois, la frayeur allant croissant, les remords de la vie passée survinrent : mais, voilà que quelques lettrés s'avisèrent de dire qu'ils avaient lu un Evangile clans lequel il était dit (jue jamais les noyés n'étaient sauvés. Je vous laisse à penser comme ce théologien répandit l'effroi dans tous les cœurs. Heureusement la foulonneuse se rappela avoir conservé un cierge bénit, et elle prétendit qu'en l'allumant, on était préservé de tout danger ; mais le théologien avança que la protection du ciel ne pouvait s'étendre au delà de la durée du cierge : autre désespoir ! — Bientôt l'eau commença à baisser, et je ne doute pas que Dieu n'ait exaucé les prières bien ferventes de ces pauvres infortunés.

Le lendemain, l'on décida qu'on pouvait aller les chercher en bateau, mais le plus difficile n'était pas passé : lorsqu'il s'agit de sortir du moulin, on trouva que la meilleure issue était un

(1) Vous avez bien raison ; aussi, je ne veux pas me tracasser.

trou rond, percé dans un mur de façade. Les premiers effectuèrent le passage ; la minotière le tenta ensuite. Malheureusement, la dimension de sa taille ne se prêtait pas à celle du trou, et la voilà engagée la tête en dehors, les jambes en dedans, criant et se désespérant. Il fallut toute la force du poignet de son mari pour la tirer de ce mauvais passage, mais on assure que ses hanches ont terriblement souffert.

A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Hauterive,

[Castres, fin janvier 1826.]

Non, ma chère Lélé, ce n'est point un poème épique qui occupait ma plume, mais un gros rhume et toutes ses suites occupaient ma tête et toutes ses facultés, ne me laissant de libre que le cœur ; je commence afin à nie débarrasser de cette fâcheuse visite, et je profite de ce premier moment de liberté, pour vous remercier des deux jolies lettres que vous m'avez écrites. L'histoire de votre moulin, qui nous avait tant affligés, a fini par nous faire rire aux larmes ; on ne peut raconter d'une manière plus aimable !

Kl puis, ce pauvre abbé Prades ! quel drôle de corps!

je vous assure, ma Lélé, que je suis obligée de Lui céder

le pas. Au beau milieu d'un tendre vers, Pégase m'a jetée

à terre ; je suis à me rouler dans la poussière depuis que je vous ai vue; j'ai grand besoin, pour me relever, d'une main amie et je compte sur la vôtre. J'espère avoir le plaisir de vous embrasser celle semaine, si le temps est

beau el pourvu que mon rhume ail disparu ; maman nous

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a permis de venir passer une journée, et peut-être deux, auprès de nos bons amis d'Hauteiïve. Nous réglerons alors ensemble les statuts à observer dans notre aimable académie, en vous dédiant la place d'honneur, qui vous appartient à tant de titres.

Je vous dirai, chère Lélé, qu'il n'est bruit, dans la ville, que de la nomination de monsieur votre père à la mairie (1) ; tout le monde se félicite de ce bon choix, et moi plus que personne, en pensant que cela nous procurera peut-être le plaisir de nous voir plus souvent. Lorsque la nouvelle est arrivée, elle a couru la ville dans la minute, et chacun allait à la source afin d'avoir la certitude d'une chose si vivement désirée. Monsieur votre père est fort aimé à Castres ; c'est déjà une grande ressource pour faire le bien.

Votre lettre m'est parvenue, comme je causais avec Justine du plaisir que nous procurait cette nomination ; je vous dirai que cette bonne amie est arrivée plus fraîche que jamais. Elle est venue alimenter les plaisirs de Castres, qui sont toujours fort tristes, en dépit de tous les frais de Mmc de Lestiés. L'on a pourtant annoncé une fort belle fête pour jeudi ; mais, qui la donnera ? c'est encore un mystère qui, je crois, ne s'éclaircira jamais. On parle aussi du mariage de Cornélie Alquié avec M. Godefroy de Bouffard ; mais, hélas ! ma chère, on ne parlera jamais du mien, car M. Emmanuel de V. m'a gracieusement condamnée au célibat. Il vint, l'autre jour, me confier obligeamment cette belle nouvelle, et c'est de grand cœur que j'en acceptai l'augure : « Vous voyez bien, Mail) De Castres.

« demoiselle, me disait-il en faisant rouler la clef de sa « montre, que vous ne pouvez pas vous marier, car enfin « vous êtes dans la même position que moi ; et si, par « exemple, je vous épousais, nous mourrions de faim. « Tenez, Mademoiselle, il vaut mieux rester comme nous « sommes, et surtout ne pas nous mettre ces marteaux « en tête, car c'est mauvais ! mais c'est mauvais ! « Mlle Léontine, oh! celle-là, c'est différent ; aussi, je « l'aime ! mais je l'aime ! »

Je répondis du cœur et de la voix à cette belle exclamation ; mais, en prononçant ces mots, le pauvre garçon ouvrait une si grande bouche que je ne pus retenir un grand éclat de rire. Maman me faisait de grands veux, Marie conservait une gravité impassible, Henriette écoutait de toutes ses oreilles ce discours ingénu. M. Emmanuel ne se déconcerta pas, il continua à me donner des conseils ; ensuite, se tournant vers mes sœurs, il fut ému de compassion, et, trouvant sans doute qu'il serait bien dommage que d'aussi jolis minois subissent un si triste sort, il les consola du mieux qu'il put et leur prédit un riant avenir, accompagné d'un aimable mari. Après cette belle harangue, il prit son chapeau et disparut, en nous laissant à nos réflexions ou plutôt à nos grands éclats de rire, qui lurent si bruyants que je crains fort qu'il ne les ait entendus. Cependant, ma chère Lélé, en revenant sur ses raisonnements, je suis bien Loin de les trouver ridicules, car ils portent la marque du bon sens.

Si j'avais plus d' espace, je vous parlerais d'un beau merveilleux que j'ai rencontré de par le monde, qui est

tout à fait dans le grand genre, e'e^t-à-dire qu'il a toujours son pouce dans une de ses boutonnières, qu'il res-

CORALY DE GAIX

semble à une élégie ambulante, et qu'il ne prononce plus les R. Il nous donna sa paole dlionneu qiïil voulait faie un maïage d'inclination, quil ne demandait seulement quune demoiselle de cinquante mille ccus comptants, et cinquante en espéance. Je trouvai ce sentiment sublime !

Mais voilà que le papier me manque et que je voudrais pourtant vous parler de notre bonne et chère Emilie ; c'est demain un bien beau jour pour elle, j'envie bien sa place, je vous assure, et sa belle innocence lui présage de grandes bénédictions. Je la supplie de se souvenir un peu de Corcor qui réclame une petite prière.

Adieu, ma chère et mille fois bonne amie ; j'ai toujours un remords quand je termine mon bavardage, je crains toujours mon esprit satirique qui ne fait apercevoir que le côté ridicule là où je pourrais trouver beaucoup de choses à admirer. J'ai bien envie de jeter ma lettre au feu, mais croyez, ma chère Lélé, que j'ai sans doute exagéré les caractères que je vous trace, et qu'il n'y a rien de bien réel que ma tendresse pour vous.

A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint-Pons.

[Castres, ... février 1826.]

Nous venons d'être témoins, ma chère Elise, de la réception du comte de Villeneuve, qui a été installé maire de Castres. L'on ne saurait se figurer l'enthousiasme de la ville : cavalcades, feux de joie, banquet, illuminations,

LETTRES. DEUXIÈME SERIE 17 î

sans compter les vers et les sérénades qui pleuraient de tous côtés. Il y eut surtout un complimenteur fort intéressant qui se présenta après le charmant discours du sous-préfet, en réclamant l'attention du public, c'est-àdire de tout ce qu'il y avait de plus marquant dans la ville. Ses bras pendants, sa tête énorme, son teint fleuri s'accordaient à merveille avec sa voix de jeune iîlle. Après un profond salut: « Messieurs, dit-il, le Roi !... naguère... ! le Roi !... » Il eut beau se taper le front, jamais l'air de bonté et les paroles bienveillantes de M. de Villeneuve ne purent le tirer de son roi naguère.

Que tu es éloquente, ma chère Elise î Dieux ! j'en suis toute ébaubie ! Cependant, d'après ce que tu me dis, tu dois me détester joliment ; cela m'afflige beaucoup, car l'on veut toujours être aimé aussi bien que l'on aime, et pourtant, si, comme tu le dis, je suis la chaleur de ton été, je dois être bien à charge. Me voilà donc la cause de ta sueur et de tes suil'ocations ! que je suis malheureuse ! Rétracte-toi sur le champ, ou j'arrive à Saint-Pons avec un énorme é^ entai! qui te fera respirer facilement, j'en réponds. Après m'avoir fait l'histoire de ton cœur d'une manière aussi poétique, tu fais arriver l'histoire d'un pan d'escot ; du Parnasse lu descends au comptoir ! Quelle chute pour une fille d* Apollon !

J'ai vu ces jours-ci un merveilleux qui m'a beaucoup parlé de votre journal : je ne sais s'il \ es1 abonné, mais,

d'après ce qu'il m'a dit, il parait jouer un grand rôle

dans les articles que vous consacrez aux nouvelles du

jour. Il pourrait même au besoin nous fournir des morceaux littéraires et des vers de sa façon : il se dispose a vous offrir bientôt une triste élégie sur sa culotte brisée

17 '2 CORALY DE GAIX

ciux genoux pour s'être jeté trop précipitamment à vos pieds, en jouant une partie aux barres. Et vous, belles inhumaines, vous avez ri de son malheur î il m'a conté tout cela les larmes aux yeux et la douleur dans l'âme. 11 a alimenté les plaisirs de notre ville pendant deux ou trois jours, puis il a été danser (le menuet, peut-être) dans des régions lointaines.

Ce pauvre Pierrou est- il toujours entre les griffes du diable? Quand j'y pense, cela me fait frémir î je ne voudrais pas être à sa place, mais plutôt je veux être toujours prête à partir, car j'eus l'autre jour une belle frayeur. Figure-toi, ma chère, une nuit bien profonde, une chambre bien isolée, une heure bien indue, et Cocor, profondément endormie, réveillée tout à coup par un bruit épouvantable cmi se fait à la porte. Tu comprends combien j'étais rassurée; je m'approche de la fenêtre, et j'entends des voix d'hommes cpii parlaient assez; bas et qui secouaient la porte très fortement. Alors, enflammée de courage, je veux les effrayer ; j'avais à ma portée un vase d'iniquités que j'étais tentée de leur jeter dessus, en accompagnant cette petite pluie de quelques morbleus prononcés d'une voix de stentor.

Mais, au milieu de tous ces beaux projets, la peur me saisit, je remonte au lit toute tremblante, j'enveloppe ma tête dans mes draps, je récite vingt actes de contrition et j'attends patiemment la fin de cette aventure. Enfin, messieurs les voleurs, saisis de je ne sais quelle terreur panique, abandonnèrent leur entreprise, pour aller dérober dans une maison voisine plusieurs effets d'assez grand prix. Le jour étant venu, j'osai alors me hasarder à sortir de ma chambre; je raconte ce qui m'est arrivé, on se

LETTRES. — DEUXIÈME SÉRIE 1 T.'i-

moque de moi, me traitant d'extravagante. Pour seule défense, j'entraîne tout le monde vers la porte ; elle était en capilotade et l'on fut obligé de l'envoyer réparer. Que l'on dise après cela que je ne suis point courageuse !

Je te dirai qu'il est arrivé ici une jeune parisienne fort vive, fort jolie, fort gentille, qui joue du piano comme un ange, qui fait les délices de nos réunions, et qui, avec tout cela, est malade à la mort. Sa sœur, Mme de Lestiés, l'a amenée à Castres pour lui faire changer d'air ; ellemême a grand besoin de se remettre, car elle a furieusement maigri. Son mari est toujours le plus heureux des hommes; son bonheur l'a même rendu joli garçon. O vertu de l'hymen ! Adieu, Elise, jet'aime bien.

A Monsieur le baron de Gaïx, à Castres.

Saint-Pons, [le... mars 1826]

Je voulais vous écrire l'autre joui", mon cher papa, mais maman ne voulut point me céder sa place. Aujourd'hui, elle a eu beau se fâcher, je lui ai volé sa plume et je vais vous conter notre aventureuse existence depuis le dépari de mes sœurs pour Gaïx.

Le Lendemain de Leur départ, Auguste arriva à sis

heures du malin, faisant grand bruit, disant que la voilure (tait disposée, qu'il fallait partir, (pie Le temps était superbe, sauf un peu d'humidité. Nous nous habillons à la hâte et nous embarquons dans la vieille panache de

M"" ( îuiraud, avec L'humidité dont parlait Auguste, c'est-

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à-dire une pluie battante et un vent furieux, qui faillit mettre l'équipage en capilotade lorsque nous passâmes au Sommail. Enfin nous arrivâmes clopin-clopant, onze personnes, de Saint-Pons à la Salvetat, chez les Raynaud, où nous fûmes reçus avec toute la grâce et la bonté possibles. Mme de Raynaud, dont j'avais grand peur par l'idée que je me faisais de son caractère, me rassura bientôt et, en dépit du mauvais temps, nous passâmes une journée fort gaie.

Le lendemain, un soleil magnifique nous invita à aller courir la campagne que j'ai trouvée superbe ; je n'ai rien vu de beau comme Arifat. Nous avons été aussi à Cacavel. Le soir arrive, nouveaux plaisirs ; un proverbe charmant précéda des jeux bruyants dont Mme de Raynaud fit l'ouverture, en dansant une bourrée avec M. Silvaire, ce qui commença à exciter notre gaîté. Nous sommes enfin reparties de la Salvetat avec beaucoup de regrets et un temps superbe, assommées de dîners et de fatigue, enchantées de la beauté du lieu et de l'aimable réception de cette bonne famille, qui nous a reçues comme des enfants chéris ; je vous assure que vous avez bien manqué à la fête et que tout le monde vous a bien réclamé.

Enfin nous voici de retour à Saint-Pons, où chacun s'empresse de nous caresser et de nous fêter. Nous sommes invitées lundi chez tante Mouline, mardi chez les dames Vidal, mercredi à Pont-de-Ra ; je suis obligée de dire comme le gascon : « Si ceci dure, j'en crèverai ». Malgré ces menaces d'indigestion, nous nous portons à merveille ; nous espérons que votre santé se soutient aussi.

Adieu, mon cher petit papa, ne me grondez pas, si ^vous trouvez ma lettre peu soignée. Je ne serais pas

étonnée que vous y trouviez quelques fragments de Walter Scott, car maman en lit, tout auprès de moi, un passsage à Marie, mon oncle d'Espine joue sur la flûte l'air sentimental de Marlborough dans le tuyau de mon oreille, Haynaud cause avec bonne maman, et moi, je vous écris au milieu de tout ce brouhaha, criant contre tout le monde. Mais la fatigue et le sommeil me forcent à linir mon épître ; j'ai arpenté la ville deux ou trois fois et fait nos visites. Adieu donc encore, mon cher papa, dormez aussi bien que je vais le faire et croyez à toute la ((adresse de votre très respectueuse Corcor.

P. -S. — Bonne maman vous fait des tendres compliments et est aussi fâchée que nous que vous ne soyez pas venu partager nos plaisirs.

.4 Mademoiselle Léontinedc Villeneuve, à Toulouse.

[Saint-Pons, 6 mai 182f>.]

Je n'ai jamais douté, ma bonne Lélé, de L'intérêt que nous prenez à tout ce qui me touche, et comme je suis sûre que Vousétiez de moitié dans mes chagrins, je veux aussi que vous 1*' soyez dans ma joie. Voilà enfin notre pauvre malade debout (1), aprèsavoir gardé Le Ht pendant trente jours; vous jugez, d'après cela, combien elle doit être faible el exténuée. L'on n'aperçoit sur son joli

(1) Marie de Gab av. ni été malade à Satat-Pooa,

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visage que des yeux immenses et un nez qui ne finit plus ; mon oncle d'Espine l'a surnommée la nymphe Echo, jamais ressemblance n'a été plus frappante. Elle commence à marcher avec l'aide de deux bras, son appétit est aussi revenu ; elle a encore besoin de beaucoup de ménagements, mais j'espère que, la semaine prochaine, nous pourrons nous acheminer vers Castres.

J'ai passé des jours bien pénibles, ma pauvre Lélé ! Oh ! mon cœur a cruellement souffert ! aux inquiétudes du présent venait se joindre l'amertume du passé ; j'ai versé bien des larmes et je me suis dit, plus que jamais : bien fou celui qui cherche d'autres liens, puisque les affections que l'on a déjà coûtent tant de pleurs. Ainsi, ma chère, point de mariage, ne m'en parlez plus, pas même du monsieur si dévot, qui devait me rendre si heureuse. Mais vous, ma chère Lélé, qui êtes destinée à faire le bonheur de vos entours, dépêchez- vous de nommer un heureux, car me voilà disposée à le chérir comme un frère.

Une colonie Gastraise est venue fondre, m'a-t-on dit, sur Toulouse ; je suis enchantée de cette aventure, j'espère qu'à vous toutes, Mesdames, vous réhabiliterez notre réputation ; elle est remise en bonnes mains, et je ne doute pas, qu'en fait d'esprit et de beauté, nous ne remportions la victoire. Quant à moi, chère Lélé, je ne puis guère vous aider dans cette lutte. En fait desprit, je fais toujours un pas en arrière ; je ne sais trop où tout cela aboutira, mais il est certain que je ne deviens pas aimable.

Figurez-vous ce qui m'arriva l'autre jour, et jugez : une dame magnifiquement ornée vint nous taire une vi-

site, je lui offris d'abord un fauteuil avec assez de gaucherie, mais passe pour cela. Nous voilà assises, la conversation commence ; elle parle beaucoup de sa belle habitation où se trouve une immense estafilade d'appartements, de son mari qu'elle soigne par devoir, quoiqu'elle l'aime tendrement, de ses enfants qui sont morts, quoiqu'ils fussent bien élevés et qu'ils chantassent à merveille. Pendant tout ce discours, j'étais dans une distraction complète, mais j'en sortis bientôt, grâce à la phrase suivante, prononcée d'un ton de pitié : « Ah, mademoiselle Marie ! comme vous donnez de l'air à votre mère ! > Moi, qui savais que maman était sujette aux courbatures, je prends un visage tout effrayé, et m'adressant à ma sœur : « Prends garde, lui dis-je, tu l'enrhumeras Heureusement, l'on n'entendit pas ma réponse, mais Elise, qui aperçut mon étonnement, ne put s'empêcher d'éclater de rire. Hélas ! chère Lélé, plaignez-moi, voilà ce qui m'arrive tous les jours.

Du 1 i mai.

J'espère, chère Lélé, que, dans huit à dix jours, Marie

Se trouvera assez bien pour partir do Saint-Pons, mais

nous n'aurons pas le plaisir do vous embrasser à notre arrivée, car vous êtes encore, m'a-t-on dit, à Toulouse pour longtemps. Il me tarde bien cependant de nous revoir, surtout à Gaïx ou à Hauterive, car il me semble que nous sommes beaucoup plus aimables là que partout ailleurs. Toutes Les demoiselles de Saint-Pons, qui me chargenl pour vousde mille tendresses, sont dans ce moment-ci au milieu d'une fête brillante, mangeante el étouf-

faute, mais qui devait aussi être fort amusante. Il s'agissait en effet d'un ambigu au milieu d'un bois ravissant, sans compter des bergères en habit rose qui devaient paraître tout à coup avec des houlettes garnies de fleurs, chantant des couplets à la reine de la fête qui n'est rien moins que belle, quoique la chanson la proclame la plus jolie et la plus fraîche. Une pluie beaucoup plus fraîche encore est venue déranger ces beaux projets ; adieu, bergères ! adieu, fêtes champêtres ! Les voilà renfermées dans un salon fort étroit, jouant sans doute à l'écarté ; quel mécompte !

Quant à moi, chère Lélé, je me suis débarrassée d'une invitation ; ma sœur est souffrante, je n'ai pas le cœur au plaisir, j'en trouve un bien plus doux à causer avec vous, et vous dire que jamais vous n'aurez d'amie plus tendre que Gorcor.

A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint- Pons.

[Gaïx, ... juin 1826.]

Comment, ma tendre cousine, pas un embroché ? mais c'est admirable ! tu avais sans doute armé ton cœur de pied en cap ; comment, pas un seul, je n'en reviens pas ! Te voilà donc avec la paix du cœur, ce qui vaut bien, je crois, toutes les brochettes du monde (1). Lisbine M.. ne peut en dire autant ; elle est aujourd'hui plus folle

(1) Brochettes de cœurs.

que jamais, après avoir passé deux ans sans regarder personne, pas même sa sœur, sans prononcer une seule parole, sans sortir de sa chambre excepté pour aller à l'église, où elle restait quatre heures dans la même position, avec un énorme livre d'heures qu'elle commençait à la préface et n'abandonnait qu'à la dernière ligne de la table.

Tout à coup, elle se réveille de cette espèce de léthargie, raconte à son père qu'elle est guérie, qu'elle veut s'occuper du ménage. Son père, transporté, lui confie cent écus quelle emploie aussitôt à acheter des Heurs et des parures, et à courir les grands chemins pour chercher un mari.

L'autre jour, elle alla prendre un petit enfant à Mme Combes, et, dans une toilette in fioeco, grimpa sur la corniche de Notre-Dame de la Plate : un jeune vicaire, qui était alors presque seul dans l'église, voulant, sans doute dans un moment d'extase, lever les veux au ciel, aperçut à la voûte une belle dame qui battait des entrechats, tenant un enfant dans ses bras. Il crut apparemment avoir une vision, mais enfin, reconnaissant la pauvre Lisbine, il eut une frayeur épouvantable. [1 tâcha pourtant de la eabner un peu :

— Fort bien, Mademoiselle, fort bien, lui eria-t-ilv

doucement! A présent essayez de descendre.

— Oh ! Monsieur, je voudrais essayer de faire le saut

périlleux, niais cet enfant m'embarrasse.

Eu disant cela, elle avançait son pied sur le bord de la corniche e( mesurai! la distance; tu comprends eoinhien Cet abbé devait être à son aise. Enfin, à forée de prières,

il la lit dégringoler. Depuis ce temps on L'enferme, mais

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elle ne perd pas son temps, elle se coilï'e et s'habille en turc, disant qu'elle est secrétaire d'un certain général grec dont je ne me rappelle pas le nom. Elle se met à la fenêtre avec cet équipage, et quelquefois se met à prêcher d'une manière si éloquente qu'il y avait, m'a-t-on dit, l'autre jour, plus de cent personnes, dans la rue, qui l'écoutaient. Je ne finirais pas si je voulais te citer tout ce que l'on raconte d'elle, c'est vraiment une pitié. Que ta raison est une belle chose !

Adieu, ma bonne cousine, il me tarde bien de t'embrasser ; Justine m'a montré la jolie lettre de Clémence, j'y ai rencontré un petit souvenir pour nous dont je suis bien touchée. Parle quelquefois de moi à ces charmantes amies et reçois un baiser bien tendre de Corcor.

A la même, à Saint-Pons.

Gaïx, le 15 juin [1826.]

Enfin, chère Elise, me voilà debout avec l'espérance de te revoir encore. Ta charmante lettre me divertit bien, quoique je fusse alors bien souifrante ; mais je crus un instant que tu étais au chevet de mon lit, me racontant toutes vos excursions ; cette illusion me fit plaisir. Je me suis crue un moment fort malade et j'avais la folie de regretter la vie! moi qui précisément, l'avant-veille, avait fait là-dessus des réflexions sérieuses qui m'avaient convaincue que je ne pourrais jamais trouver le bonheur sur

la terre ; car il m'arriva une chose, fort simple pourtant, mais qui me lit bien réfléchir.

Après une visite à Lastours où j'étais allée en compagnie de mon frère, nous nous arrêtâmes au retour à Castres où une petite affaire m'obligea d'aller à l'hôpital. Je trouvai les bonnes sœurs après leur souper, dans une grande cour, sous un acacia énorme où mille oiseaux chantaient leurs plus beaux airs. Les unes tricotaient, les autres causaient avec de vieilles femmes, les plus jeunes allaient et venaient, le bonheur et la joie se peignaient sur leur visage.

En m'aperçevant, sœur Félicité vint au-devant de moi et me fit asseoir auprès d'elle. La personne qui m accompagnait expliqua le sujet de notre visite. Pendant cette explication, me voilà retombée dans ma rêverie ; voilà donc, me disais-je, des personnes heureuses. Elles ont tout abandonné sur la terre, elles voient tout leur avenir ; occupées du matin au soir, elles ne connaissent ni désirs, ni remords; rien ne trouble la sérénité de leurs jours. Et moi, qui viens dépasser une journée charmante aux yeux du monde, je suis triste et troublée ; et puis, quelque chose me disait tout bas de rester toujours avec ces anges de la terre et de ne plus revenir dans le

monde.

— Qu'avez-vous ? me dil sœur Félicité, vous êtes triste.

— Rien, ma sœur, lui répondis-je, et je fis un effort

pour retenir mes larmes.

Alors arriva une jeune S03Ur, l 'air préoccupé, quinoUS

lit, en passant, une petite révérence :

— Vous voilà avec un air bien sérieux, sœur Elisa-

182 CORALV DE GAIX

beth, qu'avez-vous donc ? lui demanda sœur Félicité.

— C'est que mon pauvre vieux Guillaume n'a point voulu manger sa soupe, je crains qu'il ne soit malade.

— C'est, peut-être, un moment d'humeur.

— Oh non, ma sœur, je crois qu'il est souffrant, et •cela m'afflige.

En disant cela, elle disparut. Elle fut remplacée par une autre, plus jeune encore, qui passait loin de nous. Sœur Félicité l'aperçut :

— Joséphine, approchez, lui dit-elle.

— Ah ! ma sœur, je viens de préparer des remèdes, je me suis abîmée, je ne puis paraître devant ces daines.

— Peu importe, ces dames vous excuseront.

Elle s'approcha en effet, comme faisant un acte d'obéissance, l'air timide, les yeux baissés, elle nous salua et se plaça debout derrière la supérieure. J'eus le temps de la regarder à mon aise et j'aperçus, sous la large cornette, les plus beaux yeux noirs que j'aie jamais vus, une peau éclatante de fraîcheur, une bouche qui ressemblait à une rose entr' ouverte.

— Vous êtes bien jeune, ma sœur, lui dis-je; j'avais grande envie d'ajouter : et bien jolie ; mais son air de candeur et de modestie m'en imposèrent.

— Oui, Madame, me dit-elle, et pourtant je suis ici depuis plusieurs années.

Après quelques instants, sœur Félicité lui dit :

— Vous pouvez allez rejoindre vos compagnes.

Elle n'attendit pas davantage et s'en fut à toute course, comme soulagée d'un grand poids.

Quel ennui! chère Elise, mon récit est interrompu

LETTRES

par l'arrivée de Mme de Juge et de toute sa famille. Après un instant de conversation dans le salon, tout ce beau monde va à la promenade, Henriette s'étant chargée de l'aînée et Mathilde de la seconde. En ma qualité de convalescente, je me suis dispensée de les accompagner et je suis venue vite, pendant ce temps, continuer notre causerie.

A propos d'Henriette, je te dirai qu'aujourd'hui e'st le jour de sa fête. Hier au soir, à la partie de reversi, Mathilde lui offrit un gros bouquet de roses, au nom de tous les habitants de Gaïx. Lorsqu'elle fut se coucher, elle trouva son lit orné de guirlandes et couvert de Heurs; c'était l'œuvre de tous les domestiques qui, ayant voulu fêter leur jeune maîtresse, lui avaient secrètement préparé ces couronnes moins jolies et moins fraîches qu'elle. Comme les odeurs sont malsaines, nous allions enlever ces guirlandes ; mais elle ne voulu! pas : « Non, non, dit-elle, cela me fait trop de plaisir pour me faire du mal. »

Hier au soir, nous avons été courir les bois pour ramasser des champignons: cette cueillette nous a Forl amusées. Mathilde, à qui l'on avait raconté l'histoire de Robin son, s'est éloignée par mégarde de quelques pas et un arbre nous cacha à sa vne, La voilà qui se croit i

rée dans une île déserte et qui Se me( à crier de toute la force de ses poumons. Nous accourons très ell'ra\

mais Mathilde, enchantée de revoir des humains, a as*

su\<'' ses pleurs et a repris gaîmeal son chemin.

Elle a versé aujourd'hui un torrent de larmes parée

qu'Abraham avait chassé Agar et qu'il avait failli immoler Isaae; je crois quelle déteste franchement ce

184 CORALY DE GAIX

saint homme. Sa sensibilité s'attache à tout ce qui l'entoure, jusqu'à un petit oiseau que nous avions laissé à Gaïx, l'hiver dernier, pendant notre séjour à Castres, et qui lui fut un grand sujet de larmes, parce qu'il n'entendait pas le patois et que la femme du jardinier, chargée de le soigner, ne sachant pas le français, ils ne pourraient pas se comprendre.

J'entends du bruit, chère Elise, je crois que la promenade est finie ; il faut aller encore s'ennuyer de bonne grâce. Adieu, à demain.

Du dimanche, à quatre heures.

Que je suis contente, chère Elise ! Quelle charmante demi-heure je viens de passer ! devine qui vient de partir, devine, si tu peux, qui je viens d'embrasser? Mmc de Saint-Martin et Louise qui arrivent de Sorèze. Ce moment de plaisir a été bien court, mais enfin je les ai vues, et j'ai trouvé cette bonne Louise mieux en apparence que je ne l'avais laissée.

Tout ceci me fait oublier l'histoire de l'hôpital qu'heureusement je n'ai pas achevé de te conter. La fin de ma narration m'aurait valu, peut-être, un sermon de ta part. J'étais d'ailleurs dans un moment de tristesse et je ne t'aurais pas épargné, sans doute, les réflexions lugubres. Restons-en donc au riant souvenir de la jolie sœur et parlons d'autre chose.

On m'a conté un joli trait d'Auguste, ce qui, de sa part, ne surprendra personne. Dans l'un de ses derniers voyages à Toulouse, étant à table d'hôte, il s'égaya un peu sur le compte des gens de robe. Ce discours déplut

à un magistrat qui en demanda raison. L'un et l'autre se rendent au lieu indiqué, les témoins chargent et offrent les pistolets, l'adversaire tire le premier et manque son coup. Auguste dit que c'est à refaire, qu'il ne tirera pas. Le magistrat accepte, tire de nouveau ; le pistolet fait encore long feu. Auguste persiste, dit qu'il ne veut pas abuser du malheur de son adversaire, qu'il attend une troisième tentative. L'arme est de nouveau braquée au cerveau du pauvre cousin qui reste immobile, mais le pistolet ne voulut jamais partir.

Certes, alors, le magistrat, touché de tant de grandeur d'àme, jeta son arme, courut se jeter au cou d'Auguste et lui dit que tant de générosité et de courage le touchait vivement, qu'il ne voulait pas devenir un assasin, qu'il avouait qu'il avait eu tort, et qu'il serait heureux de trouver un ami dans celui qu'il regardait. Le moment d'avant, comme son ennemi. Auguste lui tendit La main ; ils s'en retournèrent fort coulent s l'un de l'autre. Cette histoire, racontée par les témoins, a fait beaucoup de bruit à Toulouse. Auguste, comme tu le penses, ne nous en a pas dit un mot, mais, en fait de délicatesse el de beaux sentiments, rien ne m'étonnera de sa part .

Lundi.

Que n'étais-tu avec moi, chère1 Elise, Lorsque nous allâmes visiter, au commencement de ce mois, un paysage bien sauvage el des sites enchanteurs ! Nous Qe connaissions pas le Rocher tremblant qui attire tant (le

186 CORALV DE GAIX

curieux dans le Sidobre (1), et ma mère a voulu nous donner le plaisir de le voir. Nous montâmes en voiture avec un vent assez frais ; le temps était sombre, la journée superbe. Nous passons par un joli chemin bordé de violettes, nous traversons une prairie couverte de troupeaux. Enfin, ayant laissé notre équipage à Lézert, nous arrivons pédestrement au bout de notre course.

Mon Dieu, quelle vue ! d'énormes rochers entassés, au travers desquels coule une rivière qu'on n'aperçoit pas, mais qui fait le bruit d'un tonnerre lointain; Ton croirait vraiment que Dieu n'a pas débrouillé cette partie du chaos. Tout en cheminant au bord des précipices, nous rencontrâmes un enfant qui offrit très gracieusement de nous conduire. Nous acceptâmes son olfre et nous suivîmes notre jeune guide qui marchait gaîment devant nous. Il nous fit grimpera pic jusqu'à un endroit où les chèvres ont de la peine à se tenir. Nous nous suspendions comme des lianes ou des nids d'hirondelle. « Mon Dieu, mon enfant ! nous ne pouvons pas passer par là ! — Oh ! mam'selle, mon troupeau y passe bien ! » et il sautait légèrement en sifflant un air champêtre. Nous le suivions clopin-clopant, et moi surtout, m 'attachant de temps en temps à la robe de Marie, au risque de la faire dégringoler avec moi.

Arrivés dans un endroit très escarpé, nous entrons dans une grotte où nos bons paysans racontent que saint Dominique a habité ; ils montrent avec beaucoup de respect la chaire dans laquelle il prêcha, une lampe atta-

(1) Plateau granitique entre l'Agout et la Durenque, dans le voisinage de Castres

chée à la voûte, et puis encore un bénitier. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne peut pas séparer la vue de ces déserts d'avec la pensée de Dieu, et ces pauvres gens, qui ont senti cela sans pouvoir le comprendre, ont tout de suite rempli ces lieux des apparitions d'un personnage mystérieux descendu du ciel.

En sortant de la grotte, nous recommençâmes à grimper, et nous aperçûmes, au bord du sommet, un énorme rocher qu'un léger effort ébranle ; c'est vraiment très curieux. Nos compagnons d'excursion prétendirent que c'était, sans doute, quelque monument druidique ; pour moi, je n'ai su voir dans tout cela que le doigt de Dieu.

11 est onze heures du soir, chère Elise, et je ne veux pas me coucher sans te dire adieu. La visite de Louise m'a valu comme le remède le plus efficace ; nie voilà guérie depuis que je l'ai vue.

Il fait un temps superbe, je regarde la lnne en pensant à toi ; c'est presque à sa clarté que je t'écris. Je te mande cela, afin que, de ton coté, lu n'oublies pas cette petite machine de sentiment. Je te parlerai demain des allants et des venants ; pour ee soir je me contenterai de t'embrasser bien serré et de te quittera regret pour aller dormir. Sois assez aimable pour venir embellir nus songes, puisque lu ae verra pas venir en réalité; cependant ma convalescence aurait grand besoin de toi.

Mardi.

A propos, chère Elise, j'oubliais de te faire compliment sur ton m&rrainage ; ce M. Pontepaisse a eu une drôle (1 idée. J'attends des détails sur le baptême, et je

CORALY DE GAIX

ne doute pas que tu ne reçoives un beau cadeau du parrain ; Raynaud connaît trop bien les devoirs des chevaliers pour ne pas remplir cette formalité, sans compter le grand bouquet de fleurs artificielles et le large ruban. Quel plaisir tu vas avoir à t'entendre appeler Minine (1) par ce gros Manuel !

Prends garde qu'il ne t'advienne ce qui arriva à maman qui, à Fàge de trois ans, avait tenu un petit garçon sur les fonts baptismaux. Elle avait entièrement oublié cet intéressant filleul, lorsqu'au bout de vingt ans, se trouvant au vieux château de Gaïx, au milieu d'un cercle brillant qui admirait sa beauté et ses grâces, la porte s'ouvre, un gros paysan paraît, saute au cou de ma mère, en criant : « Bonjour, minine ! » Chacun avait, comme tu penses, grande envie de rire, et manière, un peu honteuse, ne pouvait jamais se débarrasser de ces bras robustes. Enfin le paysan explique cet élan de tendresse et ma mère se rappela qu'en eilet, autrefois, elle avait été marraine. Elle rit la première de cette petite aventure qui égaya beaucoup la société.

Du mardi soir.

Je viens de recevoir ta bonne et charmante lettre, ma chère cousine, et je ne veux pas me coucher sans te remercier de ton intéressante histoire. Cette épître m'a surprise au milieu des arts, c'est-à-dire entre le dessin, la musique et la poésie. Nous avons eu du monde toute la journée, et, pour faire passer le temps à nos hôtes, nous

(1) En français : marraine.

avons mis en jeu tous nos petits moyens. Cependant, en recevant ta lettre, j'ai tout abandonné pour me réfugier avec toi dans un petit coin, où j'ai lu avec intérêt tout ce que tu me mandes. Mais tu m'as fait une malice digne de toi : tu m'as mis la puce à l'oreille au sujet de ton frère, et puis tu m'as laissée là; j'espère que Raynaud ne sera pas aussi méchant que toi, et qu'il aura pitié de ma curiosité.

Nous avons eu, ces jours-ci, la charmante Mme de Lestiés, en noir de pied en cap, ce qui lui va à merveille. Les dames de Villeneuve sont aussi venues nous voir dans une toilette des plus pompeuses ; c'étaient des chapeaux de crêpe blanc couverts de fleurs, c'étaient des robes superbes, des canezous de mousseline brodée, des bracelets à n'en plus finir. Avec tout cela, elles étaient charmantes, Octavie surtout. Je trouve que la simplicité sied mieux à Léontine ; cette chère amie est encore venue hier nous faire ses adieux, elle part après demain pour Saint-Sauveur. Puisse-t-elle nous revenir fraîche et bien portante !

M. A/aïs, de Labruguière, frère du tragique Lisou (1) que lu connais, était un de nos hôtes (pie nous avons charmés par des vers et des romances. Il avait été à Toulouse pendant le temps du jubile et nous disait que l'abbé Gayon faisait florès parmi les militaires ; il nous parla surtout d'un soldat qui disait fort drôlement dans son

langage énergique : « (le f... missionnaire ma porté une

(1) LisoU A/aïs, qui, durant l.i 1 \c \ olul ion, avait complot <• aV6C le baron de Gaïx pour rétablir la mo uaivhio.

190 CORALY DE GAIX

hotte qui m'a été droit au cœur ; aussi je veux aller le voir dans sa guérite. »

En effet, il s'achemina vers le confessionnal où il raconta toute sa vie avec de grands sentiments de douleur.

— Etes-vous bien repentant, lui dit le prêtre, de tout ce que vous avez fait?

— Oh ! diablement oui, lui répondit l'humble pénitent.

— Hé bien ! revenez un tel jour.

Le jour indiqué se passe, le soldat ne revient pas. Enfin, au bout d'un certain temps, il se présente de nouveau.

— Qu'avez-vous donc fait, lui dit le Père, pourquoi n'êtes-vous pas revenu ?

— Oh, c'est qu'il m'est arrivé une petite aventure qui m'en a empêché.

— Qu'est-ce donc ?

— Oh, ce n'est rien.

— Mais le soin de votre âme doit passer avant tout.

— Oui bien, mon Père ; c'est que, voyez-vous, j'avais acheté une petite bonne Vierge, pour me préparer un peu mieux. Je lavais mise sous mon chevet et mon compagnon de chambre me dit : « Hé bien ! tu es devenu capucin, donc? — Et moi je lui dis : Qu'appelles-tu capucin ! morbleu ! viens sur le terrain, je te ferai voir ! » D'ailleurs, il s'était moqué de la bonne Mère de Dieu, et moi, voyez-vous bien, je ne sais pas souffrir cela; il vint sur le terrain et je l'étendis par terre.

— Comment, vous l'avez tué?

— Oh! j'en réponds, morbleu, il n'en reviendra pas ;

LETTRES. DFl'XIHME SERIE 191'

insulter comme ça la bonne Mère de Dieu, le coquin !

— Mais vous n'êtes pas fâché de ce que vous avez fait ?

— Non, parbleu, mon Père ; si l'on insultait mon Roi, je le vengerais ; à plus forte raison la bonne Vierge. Oui, certes, un sabre est tout prêt ; qu'un autre recommence, s'il ose !

Enfin, le missionnaire ne put pas lui faire comprendre qu'il avait eu tort.

J'aime ce trait ; quoique blâmable sur un point, il me paraît bien français. Bonne nuit, chère Elise.

A la même.

Gaïx, ce 22 juillet 18^1».

Oh, la drôle de ligure ! quelle physionomie boullonne ï le nez au vent, la bouche ouverte, les bras pendants ; je ne puis encore m'empêcher de rire en songeant à cette singulière tournure. C'est pourtant un admirateur d'Henriette, qui arrive tous les dimanches aux offices de la paroisse et qui ne manque jamais de sortir de L'église avec quelqu'un de ma famille afin de VOIT à son aise Celle qu'il trouve si jolie. Mais nous lui faisons ordinairement la malice de prendre un autre chemin : non-- Tenons encore de lui jouer ce tour et nous nous sommes fort diverties à le voir tristement s'acheminer vers sa demeure. Te rappelles-tu cette petite habitation derrière le vieux château, sur une hauteur? C'est là le séjour d« papillon séduisant.

192 CORALY DE GAIX

Elise, je ne suis pas sage ! je me laisse toujours en traîner, d'autant mieux que ce pauvre garçon n'est peutêtre pas aussi ridicule que je le dis. Je devrais arracher cette page de mon journal, mais je la laisse, afin de te montrer que je n'ai pas fait un pas en avant; j'ai beau me gronder tous les jours, je suis constamment la même, et pourtant, qui n'avance pas recule. Elise, prie Dieu pour moi.

Nous avons vu hier Justine ; elle m'a dit qu'elle partait pour Saint- Pons à cause de la première communion de sa sœur. Cette cérémonie doit t'occuper beaucoup ; je te vois d'ici au milieu d'une fourmilière de petites filles, les excitant à la contrition, leur débitant les discours les plus pathétiques etleur faisant verser d'abondantes larmes. Je voudrais bien pouvoir me mettre au nombre de tes auditeurs et j'aurais été bien heureuse de me trouver à Saint- Pons le jour de cette touchante cérémonie.

Du dimanche soir.

Nous avons reçu une lettre d'Auguste, remplie de folies, où il tempête contre ce qu'il appelle mon excessive dévotion qui, selon lui, m'a rendue malade. Autrefois, ajoute-t-il, nos pères faisaient leur salut tout bonnement ; aujourd'hui, on croit que, pour l'obtenir, il ne s'agit rien moins que de prendre la lune avec les dents. Je serais bien malheureuse, si je ne pouvais le faire qu'à ce prix.

Il raconte ensuite qu'il a vu à Paris un mauvais libelle qui accuse les dames du faubourg Saint-Germain de n'avoir pas eu une conduite très édifiante avant la Révolution. Cette date les a indignées ; elles ont demandé

LETTRES. DEUXIÈME SÉRIi: 1(.*.!

justice. On va jusqu'à dire qu'elles impriment un mémoire justificatif pour prouver que leurs erreurs ne datent pas de si loin, mais Auguste prétend quelles ne trouveront personne assez humble pour signer les attestations qu'elles veulent mettre à l'appui.

Après avoir bien ri de ces folies, une seconde lettre nous fut apportée, qui renfermait des larmes ; c'était une lettre déchirante de Mmc de Pardeilhan (1) qui nous annonçait la mort de son fils. Ainsi va le monde, les uns pleurent, les autres se réjouissent, et j'ai trouvé des larmes dans mes yeux lorsque le rire était encore sur mes lèvres.

Du lundi soir.

Aujourd'hui grand extra, la belle de nos contrées a abandonné ses poules et ses œufs pour venir nous voir ; tu sais déjà de qui je veux parler. Oui, ma chère, Ilombeline est venue nous voir et elle a été charmante, d'autant plus qu'elle m'a chargée pour loi de mille choses aimables ; elle m'a fait courir comme un basque, j'en suis un peu fatiguée, mais il me reste le souvenir d'une journée fort agréable.

Du mardi.

,le n'en puis plus ! je suis harassée de fatigue el de monde ! il nie tarde bien de pouvoir rentrer en moimême, j'ai grand besoin de solitude, (le matin, à neuf

(1) Louise de S.iini Martin, devenue M"10 du Treilh de Par deilhan.

391 CORALY DE GAIX

[heures, maman, Marie, Henriette et moi, montées sur des ânesses, avons été voir le lieu le plus joli, le plus irais, le plus sauvage, le plus romantique que je connaisse. Dans ce moment-ci, mon esprit et mon cœur ont besoin de réflexion ; j'aurais voulu demeurer ermite dans ce joli désert avec mon chapelet et un livre d'Evangiles. Mais l'heure du départ sonna, il fallut reprendre le chemin de ses pénates ; nous n'arrivâmes au château qu'après une heure du soir.

Nous y trouvâmes Henri de Lastours qui nous attendait avec Amédée Mahusiés dans la rotonde, en carambolant de tout son cœur. 11 nous dit que sa sœur et sa cousine nous attendaient à Brenas qui n'est qu'à une demi-lieue d'ici et qu'il aurait l'honneur de nous servir de chevalier ; il ajouta qu'un homme de beaucoup d'esprit, M. l'abbé d'Huteau, accompagnait ces dames. Nous dînâmes en toute hâte et partîmes : pendant que ces messieurs faisaient caracoler leurs chevaux à notre portière, je pensais au plaisir de revoir Léontine de Bayne (1) que nous n'avions pas vue depuis deux ans ; et puis, j'allais avoir la satisfaction de voir un homme d'esprit, ce qui est la canso ra.ro dans notre pays.

Arrivées à la ferme, nous ne trouvons personne, ces ■dames couraient les champs. Cependant, à travers la prairie, nous vîmes courir à nous Hombeline et Léontine; celle-ci est, sans contredit, une beauté de premier ordre ; des yeux magnifiques, un nez à la grecque, une bouche charmante, c'est ainsi que je me suis toujours représentée la Sainte Vierge. Mais sa taille ne répond pas à

(1) Léontine de Bayne, amie d'Eugénie de Guérin.

sa beauté, il y a cependant tant de douceur dans sa physionomie, qu'en la voyant on ne peut s'empêcher de l'aimer.

Quant à l'homme d'esprit, ma chère Elise, je suis sans ■doute une imbécile, mais je n'ai pas su admirer une seule de ses phrases. Je voudrais te citer quelque chose de lui, imais il ne m'est rien resté que je puisse te redire, si non qu'il a crié famine tout le temps. Pendant que nous étions tous armés d'une écuelle de lait, la porte s'ouvre et Yictorine Dejean paraît, arrivant de Gaïx où elle ne nous avait pas trouvées. Nous étions, comme tu vois, fort nombreux, mais M. d'Huteau réclamant à cor et à cris le dîner de Lastours, il a fallu se séparer, et me voici, fort contente de retrouver le calme, ma chambre, ma plume et mon journal. Adieu, ma charmante amie, quand je reviens de ce brouhaha, je t'aime encore davantage.

De mercredi.

Los dames de Bonne se sont l'ait annoncer pour passer la journée ; nous les attendons de pied ferme, ce qui ne

m'empêche pas de causer avec l<>i ei de prendre un petit acompte de plaisir. Que te dirai-je, ma chère Elise? rien de4 bien intéressant, car je suis forl maussade aujourd'hui. Je t'aime beaucoup, c'est une vieille histoire, mais, ce qui es I nouveau, ces! que je vomirais pouvoir ne pins

ramier. Tontes nus alléchons sont de\ enues des »-nlra\ es; si j'étais assez, heureuse pour les rompre!... mais, hélas 1

il me semble que plus j v travaille et plus Le nœud se resserre. Ce qui ne coûte rien ne vaut rien, lime semble

190 CORALY DE GAIX

que Dieu me demande un grand sacrifice, le monde me devient chaque jour plus insupportable, je fais de grands projets, et puis, quand je pense à ma famille, à mes amies, à toi, ma bonne Elise, tout mon courage m'abandonne. Que Dieu fasse de moi ce qu'il lui plaira, je me jette dans les bras de sa Providence, mais je ne veux plus y penser, car ces combats sont affreux. Elise, ne raconte ma faiblesse à personne, mon cœur avait besoin de s'épancher ; il a bien fallu te le dire, mais ce n'est qu'à toi seule et je ne veux même pas que tu me répondes là-dessus.

On ma dit hier que la pauvre Esther était très malade, à la suite d'un crachement de sang : sa sœur, Mme de Lestiés, est désolée ; elle attend une autre sœur qui est, dit-on, belle comme le jour et qui ne trouvera peut-être plus Esther. Pauvre enfant ! elle a fait cet hiver les délices du monde, et l'hiver prochain, on n'y pensera plus, à moins qu'on n'ait besoin d'une pianiste pour danser ; alors, dira-t-on peut-être, quel dommage qu'elle soit morte î

A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Saint-Sauveur.

Gaïx, 5 août 1826.

Vous voilà donc bien loin de nous, ma bonne Lélé, au milieu d'un tourbillon qui ne vous fera point, je l'espère, oublier vos amies. Notre voisinage a perdu la moitié de ses charmes, mais l'autre moitié nous reste et nous allons de temps en temps égayer la solitude de votre bonne

sœur. Dimanche, nous eûmes le plaisir de l'embrasser, les heures s'écoulèrent bien vite en parlant de vous, et le moment du départ arriva qu'il nous semblait encore que nous venions d'arriver. Octavie était gaie, bien portante, heureuse de penser que vous vous amusiez ; l'exacte Emilie sacrifia son heure d'étude à Henriette, ce qui n'est pas, je crois, une petite preuve de tendresse ; Ludovic chantait à tue-tête, avec une voix superbe, une romance fort tendre, après laquelle il fut se jeter dans le Thoré. A un âge plus avancé, on eut vraiment cru assister à la fin d'un roman, mais la romance ne s'adressait à personne et le saut périlleux était tout bonnement pour apprendre à nager.

Votre excellent père avait été voir ses amis de Gaïx el les inviter, avec sa grâce ordinaire, à aller célébrer Saint- Laurent (1), ce qui ne sera pour nous qu'une demi-fête, puisque vous n'y serez pas; d'autant mieux que mon courage avait besoin d'être stimulé par le vôtre, car il est question dune bombe qui doit partir avec beaucoup de bruit ; vous comprenez d'après cela que je prierai le grave Antoine de me cacher dans le lieu le plus recule du château, et là je demanderai à votre patron, courage pour moi, bonheur el santé pour vous.

Je voudrais bien avoir à vous conter quelque chose d'intéressant, mais Castres est triste el maussade, nos jours sont uniformes et rapides, je lis, j'écris, je travaille, je réfléchis beaucoup sur la vie religieuse qui me plaît, sur le inonde qui m*ennuie, sur ma famille que j'aime alors plus que jamais, sur mes amies, sur VOUS,

(1) Patron dv L'église d'Hauterive<

ma chère Léontine, qui ajoutez aux liens que je ne saurai jamais rompre. Toute occupée de ces pensées, je m'acheminai l'autre jour vers Las tours où nous trouvâmes beaucoup de monde, entr'autres le merveilleux M. de Foucaud, qui fut tout surpris de m'entendre appeler Corcor :

— Comment, Mademoiselle, me dit-il, en faisant un calembour, vous avez deux cœurs?

Surprise de cette question :

— Hélas ! lui répondis-je avec précipitation, un seul me suffit bien !

Etonné du ton avec lequel j'ai prononcé ces mots:

— Comment donc, me dit-il, mais voilà un demi-aveu* Ah, Lélé, que je fus honteuse I je lui assurai que ma

phrase avait une physionomie bien trompeuse, si elle laissait entendre ce qu'il supposait, et je changeai aussitôt de sujet de conversation. Voilà ce que me vaut mon étourderie ; je crois toujours causer avec mes amies. A cette distraction s'enjoignirent beaucoup d'autres tout aussi singulières qui durent me faire juger bien drôlement par M. de Foucaud, que je voyais à peu près pour la première fois. Enfin, la journée passa vite, Mme de Lastours et Hombeline furent charmantes, Henri fît beaucoup de frais d'amabilité, et Léon de Bonne, veuf ce jourlà, fut d'une gaîté remarquable.

Parlant d'Henri, vous trouverez tout simple que je pense à ses chiens qui, l'autre jour, jouèrent une scène assez drôle. Vous savez que son plus grand plaisir est d'en être entouré, et qu'alors il se met à chanter, où plutôt à psalmodier un air lamentable qui fait hurler ces pauvres animaux pendant des heures entières. S'ache-

minant vers Brenas avec son équipage de chasse, il fut broncher contre le convoi d'un juge qui défilait avec beaucoup de pompe à travers les rues de Castres. Alorsla meute, croyant reconnaître sans doute les chants du maître, se jette à travers le cortège en poussant des aboiements épouvantables, et se met bravement à lancer letribunal qui suivait en grand costume, comme si c'eut été un lièvre dans les bois. Ces messieurs, effrayés, perdent leur gravité, enfoncent leur toque, retroussent leurs longues robes, et les voilà courant à toutes jambes, les uns d'un côté, les autres de l'autre. Aux aboiements des chiens se mêlaient le rire des spectateurs, les chants des prêtres, et les sifflements du pauvre Henri, qui ne parvint qu'avec beaucoup de peine à ramener sa meute dispersée. Fort fâché de ce désordre, il reprit humblement son chemin, tandis que les juges, essoufflés, reprenaient celui du cimetière.

Octavie a dû sans doute vous parler de la mort de cette pauvre Esther, qui fut bien prompte et bien frappante. Le dimanche d'avant, jolie comme un cœur dans une parure charmante, huit jours après, dans le tombeau ! Nous apprîmes sa mort au retour de Lastours où nous avions passé une journée toit gaie : ainsi va le monde. Les uns pleurent, les autres se réjouissent. Adieu. ma bonne Léontine, il me tarde d'avoir de \o> nouvelles,

je veux de longs détails, faites-moi l'aire connaissance

avec ions vos entours ; soignez nous bien, amusez-vous^

pensez à moi et surtout rêveur/ bien portante. Adieu. Croyez que vous n'aurez jamais d'amie plus tendre ni plus sincère que

I loRAl Y D] ( '.Ai\

'200 CORALY DE GAIX

A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint-Pons.

[Gaïx, ... août 1826.]

Je suis toute bouleversée, ma bonne Elise, mon cœur est serré, et pourtant j'arrive dune fête où l'on a été fort gai, où j'ai vu beaucoup de monde, où j'ai ri de bon cœur ; mais, au retour, j'ai appris la mort de cette pauvre Esther, ce qui m'a bien frappée, je t'assure, quoiqu'on dût s'y attendre. Elle était si jeune ! si intéressante ! et puis les malheurs de ce genre réveillent en moi un souvenir si déchirant !

Dimanche, Esther, qui était toujours habillée de laine de pied en cap, parut sur la promenade dans une toilette charmante ; elle avait remplacé sa chemise de laine par une robe de mousseline blanche et un canezou des plus élégants qui laissait apercevoir une poitrine et des bras d'albâtre. Une ceinture rose et un chapeau blanc doublé de rose, placé sur l'oreille, complétaient ce joli costume; son petit minois était charmant là-dessous. Il faisait un froid assez vif, sa sœur l'engagea plusieurs fois à remettre son châle ; mais on la regardait, on la trouvait jolie, elle était heureuse de paraître une fois dans tout son éclat, elle résista à toutes les instances qui lui furent faites, disant qu'elle étouffait, qu'elle ne sentait pas le froid ; eniin, elle prit le coup de la mort, et aujourd'hui sa parure est un linceul.

Elle avait demandé, le matin, son confesseur et reçu tous les sacrements avec une parfaite connaissance ; le

jour où elle tomba malade, elle lut toute la journée l'Evangile médité. Elle avait une grande candeur, beaucoup d'innocence, mais ne possédait aucune instruction religieuse. Sous l'empire des illusions de son âge, elle cherchait à s'étourdir sur son état, aimait le monde, les plaisirs, allait au spectacle pour se distraire. Si elle eut tourné son cœur d'un autre côté, qu'elle eut été plus heureuse ! mais à dix-sept ans, jolie, admirée, l'avenir parait si beau ! il est si difficile de ne pas s'attacher à la vie ! Enfin, au milieu de ce tourbillon, sa conduite était pure, et je pense bien qu'elle ne voudrait pas maintenant retourner sur la terre. En attendant, récitons pour elle un De prof midis.

Que te dirai -je encore, ma chère Elise? ah! rien ce soir ; je n'ai plus que des plaisirs à te conter et je n'en ai vraiment pas le courage.

Samedi,

Rien de nouveau aujourd'hui ; j'ai travaillé toute la journée à un modeste b;is de colon, mes sœurs m'ont battue au billard, j'ai tout perdu au reversi ; une promenade solitaire et les don fessions de saint Augustin, que j'ai beaucoup lues, ont employé Le reste du jour. Cette lecture m'a transportée ; quelle tète bouillante ! quel Cœur si tendre ! son aine aussi était orageuse comme

L'océan, mais qu'il a bien su y rétablir le calme ! Ma chère Elise, j'ai bien pensé' à toi et j'ai rencontré plusieurs passages qui te ressemblaient, plusieurs traits qui

pouvaient frire appliqués. Mais ils se rapp. «riaient bien

plus encore à Auguste ; si ces doux personnages s'étaienl

rencontrés ensemble sur la terre, ils auraient été bien bons amis.

Je me suis réconciliée avec l'esprit de M. d'Huteau, je l'ai vu rassasié et je l'ai trouvé aimable ; j'ai eu avec lui une longue conversation après laquelle il a été raconter à tout le monde que j'avais beaucoup d'esprit. Je me suis fait cette réputation à peu de frais, car je n'ai prononcéque trois mots et me suis contentée de l'écouter le reste du temps.

Le curé de Gaïx, qui a administré Esther, m'a dit qu'il avait cru voir un ange ; lorsqu'il entra, elle ouvrit ses grands yeux bleus, le regarda avec douceur, se confessa avec toute sa présence d'esprit, reçut son Dieu dans le plus grand recueillement, baissa la tête, tomba dans l'agonie, et mourut ou plutôt s'endormit. Le peuple a été la voir, chacun s'en retournait en disant : « Qu'elle est belle ! » On avait posé sur sa tête une couronne de roses blanches, un rosaire était passé à son bras, ses mains d'albâtre tenaient un livre rouge qui était son livre d'heures ; on lui avait mis aussi sa robe blanche ; on l'eut prise pour l'innocence endormie.

Mme de Lestiés a presque perdu la tête, elle va dans ses immenses appartements en criant : « Esther! nia sœur ! tu ne me réponds plus ! dis au bon Dieu de te laisser venir un petit moment, afin que je te voie encore ! » Elle pleure ensuite à torrents, puis ne verse plusune larme. Sa douleur est all'reuse, mais elle ne sera pas longue, car son caractère est trop vif et trop léger pour que cet état puisse durer.

Je te quitte, chère Elise, car il est près de minuit ; je crains que tu ne saches pas déchiffrer cette page, mais

je te prie de savoir lire que je t'aime de tout mon cœur.

Dimanche.

Aujourd'hui est pour moi une journée de contradictions. Je voulais aller à Castres pour régler certaines affaires pressantes ; au lieu de cela, il m'a fallu subir beaucoup de chaleur pour aller à la messe, beaucoup de tons faux dont les chantres ont gratifié mes oreilles et beaucoup de grimaces de Mm0 Fricasse, qui chantait le (Iredo dans la perfection ; sans compter le petit ménestrel de chaque dimanche qui n'a pas manqué de se rendre, selon sa coutume, à l'ollice afin de remporter dans sa cabane solitaire de doux souvenirs pour le reste de la semaine. Ajoute à cela un prône à toute une paroisse endormie, un chapelet si bien bredouillé qu'on n'entend jamais (pie les mots ainsi soit-il, un ollice chanté si vite qu'on en perd la respiration, la légèreté de mon esprit brochant sur le lout, et tu auras une juste idée de la [en eui de ton amie.

Tandis que toi, mon Elise, as dû être aujourd'hui bien touchée, bien pénétrée, bien fervente; je te vois d'hï, pieds ef poings liés, en très pires dins un hune I . comme dit ta mère, avec trois ou quatre Livres, t'époumonant,

suant à grosses gouttes, ou bien ramassant peut-être Les

fleurs que te jette le prédicateur et donl tu fais ensuite de si jolis bouquets. J'espère que La cérémonie d'aujourd'hui me vaudra de toi une Longue page.

Ma bonne Elise, lu es vraiment trop patiente de Lire

(1 ) Pliée en in>i> dans un banc.

:204 CORALY DE GAIX

d'un bout à l'autre toutes mes rapsodies, mais ton long silence me l'ait craindre que tu me trouves trop bavarde et que ce ne soit une leçon de ta part. Je vais donc en profiter pour finir cette longue lettre, cependant j'ai besoin de te dire tout cela, mon cœur est plein, mon esprit vide, et tu es, après ma famille, ce que j'aime le plus au monde ; j'ai aussi besoin d'un petit retour. Adieu, Elise, aime-moi, je t'en prie ; j'attendrai une lettre de toi pour t'écrire encore.

A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Hauterive

[Castres,] 20 janvier 1827.

Enfin, vous voilà de retour, ma bonne Lélé ; je vous assure qu'il me tarde bien de vous voir, de vous embrasser : j'espère que Toulouse ne vous aura pas fait oublier Castres, et que Gorcor vous est toujours aussi chère. Nous eûmes l'autre jour un grand plaisir à voir Octavie, nous la trouvâmes fraîche et bien portante ; nous coulâmes à fond votre chapitre, les moments passèrent vite, il fallut se séparer, et qui sait quand nous nous reverrons ? nous sommes à une lieue comme à cent. Donnez-nous de vos nouvelles, si vous ne pouvez venir me voir ; parlez-moi surtout de votre pauvre tante de Palarin qui vous occupe beaucoup. M. de Villeneuve est ici; je ne l'ai vu que de loin, avec sa belle ceinture, à la tête de toutes les autorités. Tous les Castrais en ralfolent, mais je connais quelqu'un qui l'aime plus que personne.

Qu'est devenu votre feu poétique ? il n'est bruit ici que de vos jolis vers, tout le monde m'en parle. Je ne sais qui vous a trahie, mais vos amies ne sont pas fâchées de voir divulguer ce petit secret. Quant à moi. j'en suis toujours au même point ; mon héros est toujours sous l'arbre, attendant l'aurore. Apollon me boude décidément, mais je vais le bouder à mon tour. Je porterai seulement tous mes soins à bien étudier le portrait de Gabrielle, afin de me calquer sur un si beau modèle et de le rendre ressemblant, sans quoi vous seriez obligée de faire comme ce peintre gascon qui, ayant dessiné un levraut qu'on prenait toujours pour une chèvre, fut obligé d'écrire au bas : cette chiébre est un liébrot.

Hien de nouveau ici ; les plaisirs de Castres sont fort calmes. On parlait beaucoup de l'arrivée de M. de (iuyon (1); je l'attendais pour me dépouiller du vieil homme, car ma sainteté est toujours avec le même habit et la même cravate ; pas du tout, il va partir et nous no nous convertirons pas. Adieu, ma chère Lélé, mes veux son! fatigués, ce qui m'empêche de continuer. Je deviens aveugle et suis furieuse d'avoir cette demi-ressemblance avec Le joli petit dieu qui n'aura jamais rien de commun avec m<»i ; heureusement, je ne porte pas de moustaches,

sans quoi il rirait bien (le mon défi et me jetterait à VOS

pieds. Trêve de folies, chère Lélé, je vous dirai sérieu? semenl que je vous aime beaucoup, et je vous prie de croire à la vive tendresse de votre meilleure amie.

(1) l h prédicateur.

2<)f> CORALY DE GAIX

A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint-Pons.

[Gaïx. .., avril 1827.]

Oui, ma chère Elise, tu l'as deviné, non pas mon secret, au moins, car malgré toute ta pénétration, tu n'en viendras jamais à bout ; mais tu as deviné que ce serait avec quelques échappés de la noce (1) que je ferais mon voyage. En effet, nous avons trébuché de noce en noce. Notre voiture fut assiégée à la Bastide (2) par un tourbillon de personnes qui traînaient, plutôt quelles n'accompagnaient, une énorme dame qu'on jucha toute en pleurs au beau milieu de notre équipage, après quelle eut embrassé la foule qui l'entourait. Elle était suivie d'une autre dame moins vieille, qui monta plus gaîment et s'assit sans façon entre maman et moi, car son mari nous prévint que son épouse ne pouvait pas aller à reculons. Lorsque la vieille dame eut fait sa toilette et qu'elle eut essuyé la poussière, les larmes et la trace des baisers qui était restée sur son gros visage, elle nous demanda nos noms, et nous conta qu'elle venait de marier, à la Bastide, une de ses nièces habitant Angles, et que ses cuisses lui faisaient grand mal, parce qu'elle avait descendu la montagne à pied.

Après ce beau préambule, je crois qu'elle s'endormit,

(1) Le mariage de M. Charles de Poumayrac et de Pauline de Laur, à la Cabarède, dans le voisinage de Saint-Amans-Soult. (*J) Localité située entre Saint- Amans et Saint-Pons.

LETTRES. DEUXIÈME SERIE 'Jl )~

et nous arrivâmes à la Cabarède où nous fîmes halte sous un arc de triomphe. Il était orné de belles devises où je ne pus jamais distinguer que le mot cœur ; j'augurai de là que c'était très sentimental, et que Mlle de Laur serait la plus heureuse femme du monde. Un instant après la portière de la voiture s'ouvre et nous voyons paraître le plus tendre des époux, accompagné et suivi de ses nombreux amis ; je remarquai avec plaisir qu'un superbe embonpoint pouvait s'accorder avec un sentiment très vif, car M. Charles possède l'un et l'autre au suprême degré. Nous lui parlâmes de son bonheur ; il était enchanté, et aurait voulu nous faire descendre de voiture pour nous montrer sa femme; maman refusa. Alors un jeune homme à long nez offrit sa main à une dame à figure réjouie et les voilà encore dans notre voiture ; tu comprends comme nous devions être à notre aise.

Les adieux se font de part et d'autre, le postillon fait ëlaquer son fouet et nous voilà partis ; chemin faisant. connaissance se lit et bien m'en a valu, car l'on me prenait toujours pour nia mère. Enfin la conversation s'en Lame, Ton parle avec enthousiasme de la société que l'on avait vue chez M. de Pouma \ rae. Notre beau voyageur débite une sentence contre Les airs affectés : << il faut, disait-il, beaucoup de naturel pour être aimable », et tout

en disant eela, il s'arrangeait à son aise, jambe par-ei,

jambe par-là, tandis que moi, pauvre malheureuse, je me

serrais dans mon petit eoin, afin de ne pas monter .1

cheval sur les genoux de ce damoiseau si naturel.

On parla aussi des daines de la fête : j'aurais bien voulu les passer en revue, mais je n'osai pas trop faire de questions. Je me hasardai pourtant à demander quelques dé-

208 CORALY DE GAIX

tails, je fus curieuse en ton honneur et je commençai par la nouvelle mariée.

— On la dit fort gentille, dis-je bien bas.

— Oui, Mademoiselle, répondit le monsieur d'un air distrait, et il se mit à fredonner un air. Puis il reprit :

— Son frère est un charmant jeune homme, il parle six langues, coiffe les dames mieux que le coiffeur le plus habile et travaille l'or à merveille.

A la fin de chaque phrase, il recommençait sa chanson en l'interrompant de temps en temps pour dire quelque belle tirade sur la beauté de la campagne.

Enfin, j'entamai la grande question :

— Vous avez vu, Monsieur, les dames de Saint-Martin?

— Certainement, je les ai vues, elles sont charmantes ; il faut avouer que M!le Clémence a des yeux bien pacificateurs !

A ces mots, j'eus bien de la peine à réprimer un grand éclat de rire.

— Elles ont beaucoup dansé, continua-t-il ; cette réunion était vraiment très agréable ; l'on est heureux d'avoir un voisinage aussi bien composé ; tra la la la.

Son refrain fut plus long que sa phrase n'avait été courte.

— Et Mlle de Martrin.

— Ah voilà, par exemple, répondit-il avec promptitude, une très jolie personne î

Je vis alors que j'avais touché la corde sensible; j'aurais voulu approfondir davantage cet article, mais je ne sais quel événement interrompit notre conversation. Je crois que ce fut une histoire de la grosse dame qui racon-

tait, avec beaucoup de feu, que son fils, sadils, avait été, s'adits, trouver un missionnaire qui, sadits, en avait été fort content. A cet éloquent discours, le merveilleux et sa mère riaient sous cape, j'avais bonne envie d'en faire autant, mais j'eus honte détourner en ridicule cette bonne femme qui ne pensait qu'à Dieu, tandis que nous ne nous occupions que des plaisirs du monde.

Lorsqu'elle eut cessé de parler, la conversation changea de face ; on laissa la noce pour s'entretenir des Grecs et des Romains, ce qui fit bâiller et endormir notre vieille compagne. Enfin les ruines du vieux château de Gaïx commencèrent à paraître, et plus rien autre ne me vint à la pensée que le plaisir d'embrasser mes bonnes sœurs et de retrouver mon castel. Adieu, chère Elise, il est déjà tard, mes yeux se ferment et je crois te parler en songe, mais c'est bien au moins un rêve de félicité. Adieu.

A l(i même, ù Toulouse.

[Gaïx, ] le 21 juin 1SJ7.

Bravo ! chère Elise: voilà ce qui s'appelle résistera la tentation! M"'' Mars est, pour ainsi dire, à ta porte, tu meurs d'envie de la voir, l'on offre de t'\ conduire, l'on te presse même, l'on se moque de toi, et lu es terme comme

un rocher ! et tu bouches tes oreilles de peur d'être séduite ! et tu ne succombes pas ! Mais voilà qui esl admirable ! lu as ajoute un beau diamant à ta couronne, reçois-

cn mon sincère compliment. .le ne voudrais pas que le

210 CORALY DE GAIX

bois dont je suis faite soit soumis à un feu aussi terrible r je craindrais trop l'incendie. Tu dois être bien heureuse de cette victoire, et puis de te trouver au milieu de tes bonnes amies qui te dédommagent de toutes les demoiselles Mars du monde.

A la même, à Saint-Pons.

[Gaïx,] ce lundi [... juillet 1827.]

Mais voilà qui est touchant, par exemple ! une diligence passe, mon cœur se met à battre comme s'il devinait ce quelle renferme, mes yeux la suivent avec attention ; elle arrive au bout de l'avenue, et un maudit coup de fouet, plus fort encore que de coutume, vient écorcher mon pauvre cœur et mes oreilles ; les chevaux passent sans s'arrêter et avec eux emportent mon espérance et nos douces conversations et mes rêves de plaisir. Oh, Elise, que je suis en colère ! j'aurais voulu être cheval de la diligence, j'aurais si fort rué que l'équipage aurait culbuté ; mes ruades auraient pourtant respecté deux intéressantes voyageuses, mais il leur aurait fallu, bon gré mal gré, s'arrêter à Gaïx, embrasser tous ceux qui les aiment et puis repartir si nous n'avions pu obtenir un plus long séjour. Mais, pas du tout, il a fallu renoncer à cette métamorphose pour demeurer toujours une cousine bien tendre et bien attrapée. Aussi je vais me venger en te condamnant à lire ce bavardage d'un bout à l'autre, et, en dépit de moi, il faut toujours te dire que

je t'aime et que j'ai eu hier le plaisir de parler de toi à quelqu'un qui nous a reconnues à noire tendresse pour Elise. C'est M. Fournier, un de tes cousins, qui, d'après ce qu'on m'a conté, vient d'être baptisé, ce qui a failli me faire prosterner à ses pieds, tant j'enviais sa blanche âme.

As-tu reyu une de mes lettres à Toulouse? Pourquoi donc, Mademoiselle, ne uT avez-vous pas écrit? Apprenez que, dorénavant, je veux compter avec vous, et si vous ne répondez pas bientôt une charmante lettre à cette longue paperasse, craignez mon courroux ! Je viens, ma chère petite cousine, te demander en grâce une chose que tu ne me refuseras pas. j'en suis sûre. J'ai un grand projet en tète, mais, ne t'enraie pas, c'est une bêtise ; je voudrais écrire des souvenirs de notre enfance que Marie embellira de ses jolies découpures, et puis je ferai relier le tout. Comme je pense que je retrouverai dans notre correspondance plusieurs choses qui pourraient m être échappées, je viens te prier de me prêter toutes mes lettres. Je te les renverrai, si tu y Liens, ou. ce qui est bien simple, je les brûlerai après les avoir lues.

Rien de nouveau ici qu'une grande solitude qui m'enchante, troublée seulemenl par quelques indifférents au nombre desquels un certain merveilleux, nommé Anacréon, qui, tout en nous prou> ant la richesse de son appétit, nous racontait aussi 1 histoire de sou cœur. C'est avec une bouteille à la main droite, uu verre de L'autre, une protubérance1 remplie de pain à la joue droite, une autre pleine de viande à la joue gauche, qu'il nous disait comment un soude ticelle L'avait rendu le plus heureux des mortels. 11 lui obligé d'aller acheter cette ficelle dans une

212 CORALY DE GAIX

boutique où elle lui fut vendue par une jeune personne qui la noua si bien qu'elle ne s'est plus dénouée, à ce qu'il prétend. Ayant revu cette beauté à une prise d'habit de sa sœur, cette vision l'occupa tout entier et l'empêcha, me dit-il, déverser quelques larmes. Enfin il l'a épousée, mais je puis assurer que son estomac est aussi bon que son cœur est tendre.

Ce mardi.

Aujourd'hui, chaleur assommante^ visites ennuyeuses, conversation languissante, bâillements étoulles, ainsi s'est écoulée une partie de ma journée qui a été suivie d'une promenade isolée dans la course de bagues (1) qui domine le grand bois. Gomme je laissais errer mon esprit sur mille idées folles ou sérieuses, une voix étrangère a fait cesser mes rêveries et iîxé mon attention. Cette voix était troublée par le bruit de plusieurs chevaux qui marchaient d'un pas tranquille. De temps en temps, un silence admiratif interrompait le discours.

Assise sur une pierre, derrière une haie de buis, je prête une oreille attentive, et j'entends le voyageur passant au pied des vieilles tours qui disait : « les belles ruines ! quel dommage ! Gomme ils doivent s'en repentir ! abattre un château d'un aspect aussi majestueux ! mais, M. de Gaïx n'y songeait pas, sans doute ! Et les troubadours ne viendront plus chanter sous les fenêtres d'une belle imaginaire ! » Piquée de cette dernière

(1) Allée du parc du vieux château de Gaïx, où se faisaient les courses de bagues.

phrase, j'eus un instant l'idée de franchir la haie et de dire au voyageur sentimental : « Qu'appelez- vous, monsieur, imaginaire? regardez-moi, s'il vous plaît î »

Mais des éclats de rire qui accompagnèrent les derniers mots de l'orateur excitèrent ma curiosité. Je m'avançai doucement entre les broussailles et j'aperçus, dans le chemin creux qui borde les remparts, une jeune personne charmante, d'une tournure pleine de grâce et d'élégance. Une jeune dame la suivait et un beau cavalier leur traçait le chemin. Une brise légère agitait mollement les robes blanches et les voiles des gentilles voyageuses, qui faisaient un elï'et charmant à travers les arbres.

La jeune demoiselle lit une question qui allait ranimer cette intéressante conversation ; mais le chien, qui les suivait, ayant fait partir un lapin, ruines et troubadours furent délaissés. L'on ne s'occupa plus que de la chasse de Médor qu'on appelait à grands cris. Bientôt la bruyante cavalcade s'enfonça dans le bois ei disparut.

i e mercredi,

Me voilà entièrement seule dans Le château, ei je profite de ('('tic profonde solitude pour causer avec toi, bonne et chère amie, afin d'ajouter encore quelques Lignes aux trois énormes pages que je t'écrivis hier et rendre encore plus sévère la pénitence que je t'ai infligée. Tu sauras d'abord que je suis très sentimentale ei que

ma causerie se ressentira sans doute de la sensiblerie de

mon esprit. Ainsi, je te parlerai d'abord d'une promenade au clair de lune : j'étais seule avec mes rêveries, du

CORALY DE GAIX

vieux château je montai sur la pelouse comme un fantôme qui sort des ruines.

Là, assise sur les débris d'une colonne, je demeurai longtemps à contempler un spectacle magnifique : la nature était dans ses jours de coquetterie, je voyais de légers nuages passer rapidement, puis disparaître, et je disais : « Je passe aussi comme eux, heureuse si, comme eux, mon cœur ne recèle jamais d'orages ! » Un rossignol chantait encore ; Ion entendait aussi le cri monotone du grillon, un vent léger se jouait dans mon voile. La pensée de Dieu venait se mêler à cette foule de petites jouissances et leur donnait encore un nouveau charme, comme cette belle rose que je mets quelquefois dans un bouquet d'épis, pour les parfumer. J'étais dans un ravissement difficile à décrire, lorsque je fus tirée de ma rêverie par une voix terrible qui m'appelait pour aller..., te le dirai-je, chère Elise?... pour aller so uper ! Quelle chute pour mon sentiment ! et, chose plus incroyable, je mangeai comme un ogre.

Je repris le lendemain mon cours de romantisme ; au plus matin levée, j'allai à la prairie. Rien n'est joli comme la récolte du foin : ces jeunes filles avec leur râteau, ces charrettes que l'on charge, ces bœufs qui paissent, tout ce paysage est rempli de mouvement et de vie. Mais, ce qui m'occupait le plus, c'était toutes ces jolies fleurs qui tombaient sous la faux cruelle, et qui n'étaient pas plus épargnées qu'une herbe déjà flétrie. A cette pensée, de tristes souvenirs se présentèrent à mon esprit; je quittai la prairie le cœur serré.

En m'en retournant, je vis une foule de moissonneurs et de charmantes glaneuses, qui chantaient et riaient au

milieu de gerbes amoncelées ; tout était gai autour de moi, seule je ne riais pas. J'aperçus des épis magnifiques qui s'élevaient au-dessus des autres, courbant la tète sous leur poids, ce qui me fit ressouvenir de cette pensée charmante d'un de mes amis : heureux celui dont le cœur humble s'inclinera sous ses propres vertus, comme le chaume sous le grain dont il est chargé.

Tu dois être fatiguée de cette promenade, et moi aussi; d'ailleurs tu dois trouver la pénitence un peu sévère. Henriette prétend qu'après avoir lu tout cela, tu pourras chanter un Te Deum. Je t'avais annoncé du sentiment, j'espère t'avoir tenu parole ; il est temps maintenant de me reposer. Adieu, je t'aime ; j'ai une belle histoire à te conter, mais ce sera pour le prochain courrier.

.4 Mademoiselle Léon fine de Villeneuve, à Toulouse.

( lastres, ce 1 1 j i m n ier 1 828.

Ce ae sont pas des consolations que je viens vous offrir, ma pauvre Léontine, Dieu seul s'en réserve le soin, mais je viens pleurer avec vous et essayer de soulager mon cœur, qui ressenl bieo vivement le poids affreux qui accable le vôtre. Il faut avoir éprouvé ces douleurs pour pouvoir les comprendre, et qui mieux que moi saura vous plaindre! Encore, si je pouvais être auprès de vous, nous trouverions un peu de douceur à parler d'elle ensemble, à «lue combien nous L'aimions ei combien elle était aimable \ I ).

(I) Octavie de Villeneuve venail de mourir.

:21C> CORALY DE GAIX

Depuis trois ans, le ciel se peuple de tout ce qui nous est cher ; notre pauvre Octavie en a fait souvent la remarque, et, après avoir pleuré avec tant d'amertume celles que nous aimions tant, elle a été aussi les rejoindre. Ce n'est pas elle qui est malheureuse, mais vous, ma pauvre Léontine ! mais nous qui savions si bien la chérir, c'est nous qui sommes à plaindre ! nous prenions tant de plaisir à repasser les jours de notre enfance, et ces longues soirées d'Hauterive, et cette folie si aimable, et cette sensibilité si touchante qu'elle mêlait à tout.

Mais à présent, un souvenir affreux viendra empoisonner ces douces souvenances ; nous ne trouverons plus de plaisir dans le passé, le présent n'est que douleur, et je ne vois dans l'avenir que des regrets trop profonds pour qu'ils puissent jamais s'effacer. Je veux, si je puis, redoubler pour vous de tendresse et d'affection, et tâcher de vous faire retrouver dans Corcor, non pas la sœur que vous avez perdue, mais au moins un cœur qui saura, comme le sien, vous aimer et vous plaindre.

11 me tarde bien d'apprendre de vos nouvelles, il me semble que vous êtes malade, que vous ne pleurez pas assez. Tout cela me tourmente ; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous donne un peu de courage et qu'il me fasse la grâce de mettre à profit les beaux exemples de résignation et de douceur que vous a laissés, en mourant, notre si tendre amie. Heureux qui peut mourir comme elle, n'ayant à offrir à Dieu qu'une âme pure, une jeune vie pleine de mérites, et des rêves de bonheur qu'elle formait sur la terre et qui se réaliseront dans le ciel.

Marie n'a pas le courage de vous écrire, mais elle me charge de vous embrasser bien serré. Matante, qui est

auprès de nous et qui ressent bien vivement la perte que nous avons faite, ne veut pas que je l'oublie auprès de vous. Et ce pauvre M. de Villeneuve qui était déjà souffrant ! Sa douleur est aussi la nôtre ; nous aimions Octavie comme une sœur, il me semble que nous avons à consoler un père.

Adieu, chère Léontine, je vous chéris plus que jamais, et vous embrasse plus tendrement encore que de coutume.

A Mademoiselle Elise de Raijnaiid, à Saint-Pons.

[Gaïx,... janvier 1828.]

Ingrate, cruelle, barbare, perfide, inhumaine ! « Lu. f aimerai (/ni m'aimera, et puisque tu ne m'aimes pas, je ne t'aime pas ». Belle conclusion ! Tandis que moi je dis : « Je t'aimerai quand même ». El pourtant, ma bonne cousine, à mesure que ceux que j'aime vont peupler le ciel, j'ai besoin plus que jamais de ton affection et de ta tendresse. Cette pauvre Octavie nous a Laissé des regrets ineffaçables, et Léontine me l'ait une pitié que je ne puis pendre.

Ces beaux jours de notre enfance, que nous .limions

tant à repasser ensemble, nous apparaîtront mêlés à nue

pensée bien amère; un souvenir déchiranl accompagnera ces douces souvenances, et cette jolie fête d'Hauterive où nous étions si heureuses a été la source d'un affreux

malheur. Tant il est vrai que nos plaisirs, même Les plus

218 COHALT DE GAIX

innocents, sont presque toujours suivis de larmes. Je ne parle que pour moi, chère Elise, et je n'avais pas besoin d'un exemple aussi terrible pour en faire la remarque.

Notre pauvre amie est morte avec un courage extraordinaire, connaissant son état, et voulant le cacher à son père et à sa sœur qu'elle accueillait toujours avec un sourire angélique pour ne pas les attrister. Son médecin lui témoignant l'étonnement que lui donnait sa résignation : «Ah! Monsieur, lui répondit-elle, j'ai trop vu souffrir ma mère sans se plaindre, pour ne pas profiter d'un si bel exemple. » Enfin, j'espère qu'elle est heureuse.

Adieu, aujourd'hui je ne sais pas parler d'autre chose et je ne voudrais pas attrister tes plaisirs; ainsi donc, je te quitte en t' embrassant de tout mon cœur. J'accepte ta devise dans toute son étendue; je suis alors bien sûre de ta tendresse.

A la même, à Saint-Pons.

Gaïx, ce 28 juin 1828. .

Tu m'aimes donc encore, ma chère Elise ! Oh, si tu savais les chagrinantes pensées qui ont assiégé mon esprit, tandis que des raisons toutes simples étaient la cause de ton silence effrayant, que je ne savais à quoi attribuer ! Tantôt je craignais que ma dernière lettre ne t'eût choquée, je cherchais à m'en rappeler les expressions et je n'en trouvais aucune qui pût te déplaire ; tantôt je

croyais que Dieu trouvait un attachement trop sensible dans l'affection que j'avais pour toi, et je frémissais qu'il ne m'en voulût demander le sacrifice. J'essayais quelquefois, en pleurant, d'acquiescer à sa volonté, et alors je le suppliais qu'au moins il te rendît heureuse, ainsi que ma chère Clémence que je croyais de connivence avec toi pour ne plus m'aimer.

Mais pourquoi te parler encore de toutes mes folies ? C'est (pie je ne sais pas éprouver un bonheur sans que tu le partages, et que je veux me réjouir avec toi de ce que je te suis encore chère. Parlons à présent de ton mariage, qui me tient trop à cœur pour que je ne m'y intéresse pas vivement ; je me sens très disposée à aimer ton mari, et il ne me faudra rien moins que la certitude de ton bonheur pour lui pardonner de t'éloigner de nous.

Ton incendie m'a bien fait rire. Cela m'a fait ressouvenir du grand feu de la Saint-Jean qu'on avait allumé ces jours-ci et auprès duquel Mathilde avail aussi allumé un tout petit l'eu, qu'elle sautait à pieds joints. Je Laissée M. de Chefdebien (1) le grand feu de la paroisse, mais au moins je réclame impérieusement pour ma partie petit feu de ma sœur; il sera pour moi ce feu sacré qui ne doit jamais s'éteindre.

Adieu, ma chère Elise, sois heureuse autant que tu le mérites; ton. bonheur contribuera au mien. Toute ma famille, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, me charge pour loi de ses compliments de félicitations; il nous larde beaucoup de faire connaissance avec notre nouveau

cousin. Je te prie de lui parler de moi, j "ose espérer qu'il (1) Le vicomte de Chefdebien, Qancé à Eli sa

2*20 CORALY DE GAIX

aimera tout ce que tu aimes. Etez-vous bien délassées des fatigues de la noce ? l'on m'a dit qu'elle avait été des plus brillantes. Adieu, encore, mon Elise, je ne finirai pas cette lettre sans t'embrasser de tout mon cœur.

A Madame la vicomtesse de Chefdebien, à Saint-Pons.

[Gaïx, le ... juillet 1828.]

Mille remerciements, ma chère Elise, de ta bonne et jolie lettre ; quoique bien éloignées de toi, j'espère que tu ne nous a pas crues indifférentes à ce beau jour de ta vie. Nous eussions été bien heureuses de recevoir ton Pa de nobio (1). Ah ! si j'avais eu des ailes ! Mais il a fallu se contenter de prier Dieu pour toi, et c'est de grand cœur que je lui ai demandé de te faire voir les petits enfants de tes petits enfants, et de ne te donner que la mort pour terme de ton bonheur, ou plutôt pour le commencement d'un autre, puisque, selon mes vœux, tu dois te retrouver au ciel avec toutes tes générations.

J'ai lu et relu la phrase de ta lettre m'assurant que ton nouvel état ne changerait rien à ton cœur. Il faut pourtant nous serrer rudement, ton mari arrive là, au beau milieu, comme un vainqueur, en criant : Place î place ! — Ah, Monsieur, de grâce, ne poussez pas si fort ! laissez-moi un tout petit coin pour me nicher, et puisque vous allez faire le bonheur de mon Elise, croyez

(1) Pain bénit de la nouvelle mariée.

LETTRES. DEUXIÈME SÉRIE '2l21

aussi que vous êtes de moitié dans l'ailection que nous avons pour elle.

Je ne sais trop, ma chère, comment tu feras avaler cette phrase à ton mari, qui me trouvera peut-être bien familière, mais j'espère qu'il ne verra en moi qu'une cousine qui ne peut retrouver qu'en Mmc de Ghefdebien tout ce quelle a perdu dans Elise de Raynaud. Je te renvoie toutes mes paperasses qui pourront te servir à monter ton ménage ; je vois d'ici tes pots de confiture coiffés de mes tendresses, mais si quelques-unes échappent à cette noble destinée, elles pourront servir de témoins, dans cent ans d'ici, que mon cœur n'aura jamais changé pour toi.

Adieu, bonne cousine, donne-moi souvent de tes nouvelles ; je voudrais bien avoir quelques détails sur ton nouveau genre de vie. Toute ma famille t'aime et me charge de tous ses compliments pour le jeune ménage. Ecris-moi bientôt et crois que, dans toutes les positions de ta vie, mon atfection sera la même.

A ht inenic, à Saint-Pons,

Château de Gaïx, te 29 janvier 1829.

Espérant tous Les jours avoir lo plaisir de t 'embrasser. ma chère Elise, je n'ai pas répondu à ton aimable lettre

du mois de janvier, qui m'a fail un si grand plaisir, parce que je te retrouve toujours la même. Mais aujourd'hui,

étant obligée de mettre au rang de mes contradictions ce

2'2'2 CORALY DE GAIX

voyage tant désiré de Saint-Pons, je voudrais avoir une voix assez forte pour te faire entendre d'ici ce que je t'aurais dit au coin de ton feu, dans un de ces tête-à-tête qui m'en aurait rappelé tant d'autres : Ma chère Elise, aimes-tu toujours Corcor ? tes nouveaux liens n'ont-ils pas affaibli ceux qui datent de l'enfance ? Oh ! je ne suis point jalouse de ton excellent mari, mais je ne cède mes droits à personne, je les réclamerais plutôt les armes à la main.

Te voilà donc tranquille sur la santé de ta bonne mère, je m'en réjouis avec toi. Le chagrin que tu devais ressentir me faisait éprouver doublement celui de la savoir malade, car, ma chère Elise, mon cœur recevra toujours le contre-coup de tes plaisirs ou de tes peines. J'aime bien ton mari parce qu'il te rend heureuse ; l'on m'a dit pourtant qu'il manque encore quelque chose à ta félicité. Oh ! ma chère amie, ne t 'afflige pas sitôt ; Justine a bien plus tardé que toi, et la voilà qui n'en finit plus. Quelque chose me dit tout bas que nous aurons bientôt un rejeton de ton nom et de tes vertus ; mais, si Dieu ne remplit pas tes désirs, ne murmure pas, chère Elise ! Des larmes bien amères et d'affreux désespoirs sont souvent attachés à ce titre mère. Je sais bien que je prêche au désert. Hé bien î ne te fâche pas ; je ferai, si tu le désires, une neuvaine à la Vierge.

J'ai vu lundi Justine toute en larmes, parce que son fils pleurait, je crois vraiment qu'il était malade. Ces pauvres petits font pitié ! Quelle destinée est la nôtre l Mais ce n'est pas trop le moment de gémir sur la pauvre nature, puisque cette lettre viendra peut-être se jeter au travers d'une brillante fête dont tu seras sans doute la reine, car le mariage, en détruisant les convenances et la

timidité de la jeune personne, a dû te rendre deux fois plus aimable. Il est, comme dit M. de Bonald, l'allumette de l'esprit des femmes : et quel incendie cette allumette n'a-t-elle pas dû causer chez toi !

Je ne te parle pas des plaisirs de Castres ; les plus bruyants sont des conférences sur le dogme entre deux messieurs de la société, l'un catholique, l'autre protestant : celui-ci s'embrouille, celui-là s'emporte, Ton crie, l'on se dispute, tout le monde accourt, le salon se remplit, et puis l'on se sépare pour recommencer le lendemain, afin de ne pas user tout le plaisir en un jour.

Nos jeunes gens ont, je crois, grande envie de faire une descente à Saint-Pons, pour vous enseigner à jouer Vas qui court et la mer crayeuse, car la danse ! fi donc ! ils sont trop grands seigneurs ! Une génération pensante et réfléchissante ne doit pas danser. Vous êtes retardés d'un siècle à Saint-Pons, et moi, qui suis aussi de l'autre siècle, j'avoue ingénument que je m'amuserais beaucoup dans votre ville, si j'étais encore de ce monde ; mais, à tout cela, je préfère la paix de notre solitude et le ealme de nos bois. J'y vais souvent penser à toi, et rien ne manquerait à ma satisfaction, si je pouvais t'y rencontrer un jour. Peut-être le temps, qui fait tant de choses, me rapprochera-t-il de toi; en attendant, il peu! bien renverser, en passant, l'empire le plus glorieux comme celui de la pauvre fourmi, mais sa terrible taux n'atteindra

jamais à mon cœur. Cette belle phrase veut dire, ma chère,

que je l'aimerai toujours, en ci4 monde et dans l'autre. P. -S. — A propos, madame la vicomtesse', je ne veux

pas \ ous tutoyer : c'est s'en ressouvenir un peu tard.

CORALY DE GAIX

A la même, à Narbonne

Gaïx, 1er novembre 1829.

Oui, vraiment, chère Elise, ton silence était bien long et mon cœur commençait à s'alarmer ; ta prose et tes jolis vers sont venus très à propos et ont été reçus comme de coutume, c'est-à-dire avec grand plaisir. Si je t'avais soupçonnée à Saint- Pons, mes lettres t'auraient assaillie ; rends donc grâce à mon ignorance. Je suis ravie de ton établissement dans ta ville natale ; c'est sans doute une galanterie de ton mari, dont je lui sais bon gré, car j'y trouve mon compte (1). Le plaisir que me donnent mes voyages à Saint- Pons diminuerait d'une grande moitié, si je ne devais pas t'y trouver.

Mon errante sœur (2) court toujours le monde et ne nous donne plus signe de vie ; je sais pourtant qu'on l'a trouvée belle, aimable, et surtout bien bonne. Ah! ma chère Elise, que je voudrais n'être pas aussi sensible à toutes ces vanités, mais mon orgueil se gonfle de fumée ! que Dieu me le pardonne ! Je trouye mes sœurs charmantes, j'aime à le penser, j'aime encore plus qu'on mêle dise. Ah ! si je pouvais prêter mes yeux à quelque jeune duc et pair, bien rente, bien gentil ! voilà une folie que je te conte à l'oreille au moins. Il faut que tu essuies et

(1) M. de Chcfdebicn, qui résidait à Narbonne, fut nommé magistrat à Saint-Pons.

(2) Marie.

que tu me pardonnes tous les écarts de mon esprit, mais depuis quelque temps la solitude, la pluie, la tristesse occasionnée par la maladie de ma mère ont si fort inllué sur moi que j'ai la tête fort près du bonnet. Oh, que la vie est une triste chose ! mais toi, ma chère Elise, qui ne la connais encore que du beau côté, conserve bien tes illusions et ton bonheur ; puisse tu jamais ne les perdre '

Tu vas donc voir une douzaine de grands personnages cette lanterne magique m'amuserait assez. Cette pauvre reine d'Espagne numéro quatre (1) m'intéresse beaucoup ; à sa place, j'aurais une belle frayeur, car Barbe-bleue n'a pas tué plus de femmes que ce pauvre Ferdinand. Tu me diras, je te prie, comment tu l'auras trouvée ; écris-moi une longue lettre avec tous les détails de vos belles fêtes, cela nous intéressera beaucoup.

Tu me demandes des nouvelles de Léontine ; elle esi toute seule à I lanterne, rêvant à son hvmen qui es! fixé au 24 ; j'ai vu le futur qui est aussi aimable que galant. Mais Léontine est loin d'avoir renoncé à cultiver les muses ; elle est transportée de Chateaubriand et ne jure plus que par lui. Elle lui a mandé ces jours- cl son ode et son épître. avec une fort jolie lettre; il me tarde de voir sa réponse. Mais tout cela n'empêche pas qu'il ne soit, à mes yeux, couvert (le houe; ti .' le vilain!!

Cette nouvelle connaissance réveille la muse de Léontine qui l'ail des vers à forer ; elle doit arriver ce soir ici,

pour passer les têtes avec nous, et m'apporter toute Si

(1) Marie-Christine de Naples, quatrième femme <!<> Ferdî iiiind V 1 1 . roi d 'Espagne, mort en 1833; elle passa par Narbonnc

pour se rendre en Espagne.

IN

226 CORALY DE GAIX

poésie qui va grossir mon recueil. Emilie est à Toulouse d'où elle nous écrit des lettres toutes remplies de retraites, de cardinaux, de sermons. Ces deux sœurs se ressemblent à peu près comme une Anglaise à une Espagnole.

Adieu, mon Elise, je t'en veux un peu de ne m'avoir rien dit de ton mari ; fais-lui mes compliments. M"'e de Chefdebien (1) voudra bien aussi recevoir l'assurance de mon respect, je n'ose pas dire démon affection, mais comment pourrais-je m'en défendre, puisqu'elle sait si bien te chérir et te rendre heureuse. Tous mesentours te font mille amitiés.

A la même, à Saint-Pons.

Gaïx, le 22 décembre 1829.

Ah ! madame la vicomtesse ! rendez grâce au jubilé ; sans lui, je vous ferais un beau sabbat. Comment donc, ma chère Elise, te voilà à demi maman et c'est le public qui m'a conté cette belle nouvelle ? Et, c'est en apprenant que tu as failli être malheureuse, qu'il faut nous réjouir. Je t'en veux un peu de ne me l'avoir pas dit, mais enfin je vais mettre toute gronderie de côté pour te dire combien cette nouvelle a fait plaisir à toute ma famille et pour m'en réjouir avec toi sans restriction. Soigne-toi bien, ma bonne Elise. Oh ! comme je vais bien prier pour toi.

(1) Belle-mère d'Elise.

J'écrivais hier à Léontine que, ne devant occuper aucune place ici-bas, mon bonheur se rattachait à celui de mes amies, et, comme tu es chargée d'une grande portion de ce bonheur, tu remplissais fort bien ton emploi ; je lui contais alors le sujet de ta joie et de la mienne, et je suis bien sûre quelle y sera sensible. On s'occupe beaucoup de Léontine qui, malgré les paris ouverts, les méchantes langues et les bruits de rupture, a prononcé son grand oui et se trouve parfaitement heureuse. Nous avons reyu d'elle de fort jolis cadeaux ; elle aurait dû me céder aussi une petite étincelle de son esprit, cette lettre serait plus aimable, ma chère Elise, et tu arriverais jusqu'au bout sans te fatiguer ; mais je suis réduite à mon cœur qui sait beaucoup sentir et ne sait rien exprimer.

Ma mère est mieux ces jours-ci; mes sœurs ont profité de ce bien-être pour aller à Rhônel, et me voilà dans une profonde solitude qui m'enchante : je soigne ma mère, je regarde tomber la neige, j'écoute sonner X;idalct (1), je pense à toi. à Saint-Pons, à l'année qui finit, à celle qui commence, à la vie qui passe : et [mis je me serre au coin du feu et je te souhaite un bonheur qui ne passe pas, une postérité aussi nombreuse que Les étoiles du eiel. et surtout thvs entants qui te ressemblent. Je te promets pour eux un cœur de tante, puisque j ai pour toi celui d'une suur.

M. de Ghefdebien voudra bien recevoir aussi mon compliment de felieitation : quel beau paraphe je ferais, si j'étais assez heureuse pour assister au baptême de s<m

(1) Sonnerie de cloches annonçant La prochaine Eâte de Noël (Nadal en roman).

228 CORALY DE GAIX

lils ! Entends-tu, Elise? de son iîls; ce n'est qu'à la prochaine fois que je te permets une fille. Ta mère est de mon avis, j'en suis sûre ; embrasse-la pour moi et fais-moi bientôt donner de tes nouvelles, ma chère petite cousine, car je suis fort pressée. Je baise ma petite Isabelle ainsi que sa jolie mère ; et je te prie de croire aune amitié qui date de trop loin pour s'effacer jamais.

A Monsieur le baron de Gaïx, à Castres.

Saint-Pons, le dimanche 2 mai 1831.

Je dérobe un petit moment à ce brouhaha, mon cher papa, pour venir causer un instant avec vous et vous rendre compte de notre conduite. J'ai, pour nia part, si fort dormi cette nuit qu'on a cru vraiment que je ne me réveillerais plus ; mais nous sommes occupées de votre isolement, cette idée gâte un peu le plaisir que nous avons de nous trouver avec tant de personnes que nous aimons et qui sont si bonnes pour nous.

Bonne maman est ravie de nous avoir, mais notre ar> rivée fut terrible : je l'ai trouvée bien maigrie par le chagrin (1). Nous avons la pluie aujourd'hui, ce qui dérange beaucoup la fête de Philippe (2) qui, sans elle, eut été des plus brillantes. Cela n'empêche pourtant pas les

(1) Mme d'Espine, grand'mèrc de Coraly, très affectée par la mort de Mme de Gaïx sa fille, survenue en avril 1830.

(2) Le roi Louis-Philippe Ier, qui venait de monter sur le trône.

feux de joie, les danses et les messes en musique d'aller leur train.

Si vous trouvez quelques pâtés dans ma lettre, prenezvous en aux coups de canon et aux pétards qui ne cessent d'éclater et de tressaillir, car vous savez combien je suis courageuse. Le sous-préfet a fait un discours magnifique à la garde nationale dans lequel il a beaucoup parlé du chant du coq. J'ai cru vraiment qu'au lieu de lui répondre : « Vive le Roi ! » on allait crier cacaraca. Nous étions placées aux première loges pour voir tout cela, sans faire semblant de regarder ; c'était chez Elise où nous sommes invitées à dîner pour demain.

Adieu, mon cher papa, ma lettre est bien barbouillée, mais je n'ai rien qui vaille pour vous écrire, excepté mon cœur, qui me fait même passer par-dessus la peur qui m'étrangle, car on tire toujours. Ah ! que le bon Dieu a bien fait de ne pas me faire grenadier ! heureusement pour votre honneur, je ne suis qu'une fille bien tendre qui veut vous rendre heureux à tout prix. Ne soyez pas ni peine de nos santés, elles sont vraiment bien meilleures que je ne l'espérais. Embrassez mon oncle H ma tante de ma part, car je les aime bien, sans oublier Edmond. Adieu, adieu! l'on m'appelle; je vous embrasse au plus vite. Votre très respectueuse fille.

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