SUITE DE MBS SOUVENIRS
tûmes se rattachent à la pensée de mes innocents plaisirs ! Le présent ne me sourit pas davantage ; la santé délabrée de ma mère augmente tous les jours la somme de mes peines ; le chagrin de mes sœurs grossit encore le mien.
Nous nous réunissons pour la soigner et la chérir. Ces pages que je viens d'écrire Font, un moment, distraite de ses souffrances. Un sourire a paru sur ses lèvres décolorées. Oh ! que ce sourire m'a fait de bien ! c'est la goutte de miel au fond de la coupe amère ! mais, à présent, que puis-je raconter qui ne fasse couler ses larmes ! La mort a parcouru nos rangs ; elle a frappé les santés les plus llorissantes, les jeunesses les plus brillantes. Trois d'entre nous sont dans le ciel ! Octavie et Joséphine ont suivi de bien près ma sœur Alexandrine, qui leur a montré le chemin. Cette chère enfant, après avoir vécu comme un ange, s'est aussi envolée comme un ange dans le soin de Dieu. Je voudrais pouvoir dire sa mort pleine de courage, d'innocence et de résignal ion ; mais la force me manque pour remplir cette tache ; mes pleurs effaceraient la ligne que ma main viendrait de tracer. Nous la retrouverons un jour. Que cette pensée est consolante !
La plupart des amies qui me restent sont mariées : Léontinc est devenue la comtesse de Castelbajac; Justine a épousé un de ses cousins, officier de cavalerie, jeune
homme plein d'honneur cl de noblesse.
Aujourd'hui des opinions politiques cl religieuses 1 ayanl divisé la société, ma famille, trouvant Le séjour de ht ville tort ennuyeux, a pris le parti de se fixer a la
(1) A la auite de In révolution de 1830.
CORALY DE (i.VIX
campagne. Mon oncle le chevalier ayant donné sa démission, nous sommes tous réunis ; Marie, Henriette et Mathilde vivent dans notre solitude, sans regretter les plaisirs d'un monde où leur jeunesse et surtout leur beauté pourraient leur procurer tant de succès.
Marie a conservé ce vague d'imagination et cette mélancolie qui jettent sur toutes ses actions une teinte un peu romanesque. Tendre et sensible jusqu'à l'excès, elle ne sait pas trouver le bonheur qu'elle fait goûter à ses entours. Henriette, au contraire, est bruyante, enjouée ; sa gaîté intarissable ranime nos longues soirées. Mathilde, dont l'éducation est confiée à nos soins, occupe une grande partie de notre temps. Le reste est rempli par la lecture, l'ouvrage, la promenade et la musique. A des jours de bonheur ont succédé des jours sombres et nuageux ; la mauvaise santé de ma mère, celle de mon père altérée aussi depuis longtemps sont pour nous une source inépuisable de tristesse.
Nos amies viennent nous revoir quelquefois, l'une avec son mari, l'autre avec sa jeune famille ; j'éprouve pour ces petits enfants une tendresse singulière, et, quoiqu'ils me poussent de l'épaule en me disant : Ote-toi de là que je iriy mette ! c'est de grand cœur que je leur cède la place, Dieu veuille qu'ils y trouvent plus de bonheur !
Emilie de Villeneuve habite encore le château d' Hauterive ; c'est la seule qui nous reste de tout notre voisinage, aussi l'aimons-nous bien tendrement. Son esprit et son cœur, formés dans la solitude, n'ont de vivacité que pour ki vertu ; toutes ses pensées sont tournées vers le Ciel. Le monde n'a aucun attrait pour elle : entièrement dévouée à ses amies, elle nous traite comme ses sœurs.