SUITE DE MES SOUVENIRS
Nous posâmes cette croix sur ses lèvres, en invoquant les doux noms de Jésus et de Marie : il la baisa machinalement et ses yeux sans regard se fixèrent sur nous. Puis il alla paraître devant Dieu, tout paré de ses bonnes œuvres et de quatre-vingts ans employés à le servir. Et ce bon Dieu, qui récompense magnifiquement le don d'un verre d'eau, l'aura sans doute reçu dans sa miséricorde. Ses ouailles le pleurèrent et placèrent, selon ses désirs, sa tombe au milieu du chemin (1).
La bonté de son cœur, sa tête vive, son caractère gai, doux et facile, attiraient l'affection plus encore que le respect. Il avait le génie de la langue patoise, s'exprimait avec facilité, aimait à parler en public et mettait dans ses discours beaucoup plus de clarté que de dignité. Ainsi, par exemple, en racontant l'évangile de la multiplication des pains, voici le langage qu'il prêtait à notre divin Sauveur.
— Jésus diguet : Jésus Maria ! quant de moundé ! coussi faren per lous nouiri (2) ?
Une autre fois, expliquant à son peuple ce que c'était
que le jubilé :
— Sabés qu'es aco, mous Praires, que Lou jubilé ? Acos un don/il que durbis uno grando tino, ramplido de boun vi. Ahï ! coussi lous Lvrougnos m'eseoutou! Oui; la gléïso, acos la tino ; las gracias, acos lou vi ; Dius ba remena un bricou lou douzil, cl patatrac ! Um\ lou vi
(I) Dans l'allée centrale du cimetière.
('!) Jésus Maria ! eoinl>iei\ «le monde î eoinniejit ïerons-nous pour
les nourrir?
sazoundara. Et nous autres de benfaire coumo lous ivrougnos etana bada jous lou douzil (1).
Son caractère bouillant avait quelquefois des saillies qui nous faisaient fort rire. Sa colère contre les femmes •se disputant autour de son confessionnal était fort amusante.
Un jour, une d'elles, pressée d'un singulier mouvement -de contrition, voulut passer avant les autres pénitentes, qui s'y opposaient de toutes leurs forces. Alors, elle eut l'idée de monter sur le confessionnal, afin de se glisser plus vite à la place de celle qui se retirerait. Mais, se .pressant un peu trop, elle tomba à califourchon sur le cou de la pauvre pénitente, qui se mit à crier comme un aigle.
Le curé, à ce vacarme, sortit aussitôt de son trou, .criant dans sa sainte colère :
— Coussi, i a de canous per tua lous ornes, et i en a pas per esclarci las fennos ! (2)
Il trouvait avec raison que les jeunes filles mettaient trop de luxe dans leurs parures. Il leur lit un discours là-dessus qui ne sortira jamais de ma mémoire.
— Agajas, disait-il, aquelos filhos, coussi se pimpou ! panou de tindellos a your maires per croumpa des dantellos et de ribans, et belèu portou pas de camiso ! Tout
(1) Savez-vous ce qu'est le jubilé ? c'est le robinet d'une grande barrique pleine de bon vin. Ah ! comme les ivrognes m'écoutent ! Oui, l'Eglise, c'est la barrique; les grâces, c'est le vin. Dieu va ouvrir un peu le robinet. Et patratac, tout le vin se répandra. Et nous autres, nous devons faire comme les ivrognes, et aller ouvrir la bouche sous le robinet.
(2) Comment ! il y a des canons pour tuer les hommes, et il n'y en a pas pour diminuer le nombre des femmes !