‹ Correspondance et uvresChapitre 4 sur 58 · INTRODUCTION XIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIII

œuvre inspire tous les songes. Coraly et Léontine de Villeneuve crient : « Léonidas ! » à travers les paisibles campagnes tarnaises. Si le brouillard s'en mêle, c'est presque de l'hallucination.

Le soleil, ce jour-là, avait un peu d'humeur, car il ne parut pas de toute la journée; un brouillard très humide était répandu dans la campagne ; mais voilà que, à travers le nuage, nous voyons apparaître une espèce de caravane arabe, telle que Chateaubriand les dépeint dans son Itinéraire : l'âne marchait en tète escorté par la cavale du désert que montaient de mystérieux personnages, enveloppés dans de grands châles à la façon des Turcs. Il ne manquait à tout cela qu'un turban et quelques chameaux.

Enfin, cet équipage arrive, l'on s'empresse à le recevoir, les châles tombent, la métamorphose s'opère et les trois belles nymphes du pays sont à notre cou. Léontine, Octavie et Justine venaient nous demander à déjeuner. J'aurai bien voulu avoir à leur donner les dattes de Jéricho et leur Taire boire l'eau du Jourdain. Mais, hélas ! je ne trouvai dans mon oflice que quelques confitures de ma façon, quelques bouteilles de vin vieux et du fruit de nos vergers qu'elles croquèrent comme s'il eût été de l'antique Grèce. Le moment du départ arrive. Justine est déjà perchée sur sa haute jument, Léontine a légèrement sauté sur sa monture, mais la pauvre Octavie a enfourché l'onagre des déserts qui remmène droit au moulin. Tu comprends comme nous dûmes rire de ce petit voyage ; nous eûmes toutes les peines du monde à remettre ce pauvre fine dans le droit chemin, car, effrayé par nos éclats de rire et par les cris d'Octavie, il trottait tant qu'il pouvait. Enfin, grâce à

XIV CORALY DE GAIX

quelques coups de bâton, il rejoignit ses camarades, et bientôt nos belles voyageuses disparurent dans le nuage (1).

Mais la hantise de Chateaubriand ne se manifestait pas toujours de cette façon joyeuse. Souvent, nous retrouvons, au cours du Journal, des Lettres, ou de gros manuscrits sur le Crucifix et la Semaine Sainte, des « morceaux » directement inspirés par le grand enchanteur ; quand elle dépeint la fenaison, ou la première communion des petits paysans, ou un sermon en plein air, ou encore le transport du Saint Viatique au lit d'un mourant, toutes choses qu'elle note parce qu'elle les a vues et qu'elle pourrait transcrire directement, nous sentons très bien que Coraly de Gaïx interpose toujours entre elle et son modèle quelque vision de Chateaubriand. Elle lui emprunte son vocabulaire, ses procédés, sa phraséologie ; et, naturellement, c'est dans ces passages qu'elle nous intéresserait le moins, si nous ne trouvions là une des plus éclatantes marques de l'empire du grand écrivain sur son époque. Quels .poètes font de même rêver les jeunes filles d'aujourd'hui?

Un jour, Coraly et Léontine n'y tinrent plus. Se communiquer, en paroles et par lettres, leurs sentiments sur le grand homme ne pouvait plus leur suffire. Voir René, l'entendre, lui parler! Et voici

(1) Lettre à Elise de Raynaud, octobre 1824.

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