INTRODUCTION XV
l'étrange et touchante missive qu'un beau jour de la Restauration on rédigea dans le château de Gaïx, spécimen de toute une littérature qui semble bien disparue :
Monsieur le Vicomte,
Nous n'avons l'honneur de vous connaître que par la beauté de vos ouvrages et votre dévouement à la cause royale. Vous serez très étonné quand vous saurez que nous n'avons que quatorze à quinze ans, mais l'enthousiasme qu'inspirent vos ouvrages est commun à la vieillesse et à l'enfance. Nous vous avouons franchement que nous n'avions pas beaucoup de goût pour le genre descriptif, mais votre style enchanteur nous l'a fait aimer.
Les preuves de fidélité que vous avez données au Roi sont connues, et, ayant partagé vos sentiments, nous nous faisons gloire d'avoir dans notre parti un auteur aussi distingué. Tout cela réuni nous a donné un vif désir de vous connaître. C'est pourquoi nous serions très ilattées si, quelque jour, vous honoriez nos châteaux de votre présence.
Nous ne pourrons pas vous présenter les rosiers de Jéricho, ni les palmes de Cadès, ni les ruines de ces antiques tours qu'ont illustrées tant de* preux cheva-* tiers. Mais vous y verrez des chênes qui ont vu vieillir nos pères et qui leur ont survécu... Au milieu d'une prairie s'élève un temple couvert de mousse, entouré de Cyprès et de tombeaux ; à travers des bois antiques, l'on arrive à des ruines qu'ont habitées nos aïeux.
Elles n'existent plus, ces tours!... Ils sont épais, ces créneaux!... Quelques pierres restent encore et nous
XVI CORALY DE GAIX
rappellent le néant des grandeurs humaines. Nous allons y rêver sur les vertus qu'ont pratiquées nos aïeux... Quelques fleurs qui croissent çà et là à l'ombre de ces vieilles murailles, le hibou qui fait entendre son cri plaintif, des pierres qui s'écroulent, voilà le tableau qui se déroulera à vos regards, et votre muse mélancolique trouvera là des sujets dignes d'elle.
Après vous avoir exposé les beautés que vous trouverez à Gaïx et à Hauterive, nous oserons, Monsieur, vous engager à venir illustrer par votre présence les lieux qui nous sont si chers et qui nous le seront bien davantage quand votre souvenir s'y rattachera.
Agréez, Monsieur le Vicomte, les sentiments de reconnaissance qui seront bien vifs si vous daignez accomplir les désirs de vos dévouées admiratrices.
Coraly de Gaïx.
Léontine de Villeneuve (1).
Que la lettre n'ait jamais été envoyée, que nous importe! Elle nous montre que dans ces vieilles demeures de province, on savait, sans en jamais beaucoup sortir, se tenir au courant du mouvement intellectuel. Coraly et ses amies, en effet, du fond de leur pays castrais, sont dignes de collaborer à la Muse Française et de faire partie du premier Cénacle. Mrae de Genlis ne leur dit rien de bon avec sa « sensiblerie » et son « attachement aux principes révolutionnaires » ; Xavier de Maistre les émeut avec le Lépreux de la cité d'Aoste et la Jeune Sibé-
(1) Souvenirs de mon jeune âge.