‹ Correspondance et uvresChapitre 6 sur 58 · INTRODUCTION XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVII

vienne : mais il est encore trop paisible pour leur imagination. Ce qu'il leur faut, c'est Gessner, d'Arlincourt, Walter Scott surtout, et bientôt Lamartine ; entre elles, il n'est question que « de prières, de rochers, de blanche main, de vocation sainte, de noir visage, de plaisirs, de chagrins, de duels, de physionomies sévères, de regards enchanteurs, d'âme sublime, de cœur malheureux (1)... » Quand elles songent au mariage, elles se souhaitent en riant « un beau mari, dans un vieux château au clair de lune, avec des chouettes et des chauvessouris, au milieu d'une forêt pleine de fantômes (2). » Lorsque Coraly veut s'isoler, elle descend près du château, « sous des arbres touffus, à travers lesquels le soleil ne pénètre jamais », auprès d'une petite cascade invisible, et là elle passe des heures à contempler le ruisseau qui coule à ses pieds, un arbre couvert de lierre et, plus loin, « un pont à demiruiné à travers lequel on aperçoit les branches flexibles d'un saule pleureur ». Cette solitude n'est troublée que « par un berger qui vient, sur l'autre bord, abreuver son troupeau (3) ». Quand elle emmène Léontine jusqu'aux ruines du vieux château, elles gravent leurs noms sur la pierre, « pour que le voyageur sache que leur amitié seule a existé au

(4) Lettre à Elise de Baynaud, septembre 1823.

(2) A la même, juillet 1825.

(3) A la même, juillet 1825.

XVilI CORALY DE GAIX

milieu de tant de débris (1) ». Si, la nuit, on aperçoit, au delà du petit cimetière, les lanternes de quelques pêcheurs d'écrevisses, on ne doute plus que ce ne soient des fantômes, et toute la maison en •est bouleversée. Coraly écrit des vers, et malgré les fautes de prosodie, ils ne sont pas sensiblement inférieurs à ceux que prodiguaient alors Chênedollé, Millevoye ou Alexandre Guiraud :

Un soir, assis au pied d'une croix solitaire

Qu'un vieux lierre entourait de ses frêles rameaux,

Un aveugle, pensif et couvert de poussière,

De son manteau poudreux secouait les lambeaux.

... Les débris d'un vieux casque et d'une antique armure

Attestaient ses travaux, cachaient ses cheveux blancs.

... Un chien auprès de lui cherchait une caresse .. (2).

On voit que nul accessoire n'a été oublié, et cela est fort touchant. Mais ce qui l'est bien davantage, c'est de voir ce romantisme ingénu inspirer les jeux de ces demoiselles, et leur fournir des distractions auprès desquelles le tennis ou le puzzle font une figure assez ridicule.

La scène se passe au château de la Ribaute, au pied de la Montagne-Noire, dans la famille de Saint- Martin. Il y avait là Elise de Raynaud en visite chez ses jeunes amis : Clémence, Caroline, Louise, Philibert et Victor. Un beau matin de l'été de 1821,

(1) Lettre à Léontine de Villeneuve, H août 1818. '2) Souvenirs de mon jeune âge.

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