‹ Correspondance et uvresChapitre 7 sur 58 · INTRODUCTION \I · texte numérisé non relu

INTRODUCTION \I

Elise et Clémence, qui étaient allées se promener dans les champs, fort loin du château, rentrèrent avec une histoire mystérieuse à raconter. Dans un endroil isolé, elles avaient découvert une petite maison « d une élégante simplicité » ; non loin d'elle, se dressaient « deux cyprès et un saule, aux branches duquel étaient suspendues une lyre et une épée attachées par un crêpe noir ». Un jeune enfant était assis sous l'arbre mystérieux. Elles l'interrogèrent :

— Qu'est ce que tout cela?

— Mamselle, je m appelle Guillot pour vous servir.

— Hé bien, Guillot, dis-nous donc ce que cela veut dire?

Ma mère s'appelle Gertrude.

— A la bonne heure. Mais qui demeure là ?

— C'est une jolie dame qui pleure toujours.

— Et tu ne sais pas pourquoi?

— Non. Elle dit quelquefois à ma mère que c'est celui qui portait cela qui en est la cause. Puis, elle prend ce joli instrument, et elle pleure en chantant un air bien triste.

— Tu ne sais pas son nom ?

— Elle se nomme Knia. Elle vient tous les soirs prier Dieu sous cet arbre, et elle ne s'en va jamais sans avoir fait un baiser à ce vilain sabre qui la fait tant pleurer

Souvenirs d'Ossian et de Lamartine ! A ee récit chacun s'enflamme, et Philibert, tout troublé, jure

XX CORALY DE GAIX

qu'il ira « au coucher du soleil » voir et consoler peut-être cette belle affligée. Mais laissons la parole à la narratrice :

Jamais journée ne fut plus longue; enfin, le moment arrive; l'on part. Après avoir cheminé quelque temps, on aperçoit la jolie chaumière et les tristes cyprès ; on se tapit derrière un buisson. Tout à coup, un léger bruit se fait entendre, une femme voilée de noir paraît ; elle s'avance, détache la lyre. A travers son crêpe, on apercevait un teint d'une blancheur éblouissante et la plus belle figure du monde. Alors on entendit une voix bien douce, puis des accords, puis des sanglots... qui furent troublés par les grands éclats de rire de ces demoiselles. Leurs idées romanesques disparurent tout à coup, et Philibert, furieux, essaya en vain de les calmer. Ne pouvant y réussir, et craignant que la belle dame n'en fût offusquée, il se décida à s'avancer pour s'excuser d'avoir troublé une douleur aussi intéressante. Comme il s'approchait avec une grande émotion et qu'il avait déjà posé un genou en terre, il poussa un cri, le charme s'évanouit ; et, au lieu de la beauté chimérique que son imagination avait créée, il en trouva une autre plus réelle, sa sœur Louise en personne, qui lui accorda généreusement son pardon. Philibert prit fort bien la mystification de ses sœurs qui rirent beaucoup de cette histoire (1).

On pourra juger par tout ceci de la place que la littérature tient dans les papiers de Coraly de Gaïx. C'est une première différence, très sensible, avec les souvenirs d'Eugénie de Guéri n. Tandis que l'une

(1) Lettre à Léontine de Villeneuve, été de 1821.

Page 1