Léon Tolstoï
3. Constantin Ivanovitch Ivanov, plus tai-i général très connu.
ISi CORREePONDANCE DE ПОвТОТВУвК!
Premièrement, je voue remercie infiniment pour tout ce que vous avez fait, pour toutes ros démarchée pour mol. Vous éle» un ftccond frère pour moi, cher et bien-aimé l Totlobcn est le cœur le plus noble, j'en fus toujours persuadé. C'est une ftme chevaleresque, élevée et généreuse. Son frère est du même caractère. Pour l'amour du Christ, dites и Ernesl que je n'ai pu lire votre lettre sans verser des larmes, et je ne sais s'il existe des mots pour exprimer mes sentimeuls pour lui. Embrassez Adolphe [юиг moi. Que va-t-il advenir I L'afTaire est en bonne voie, je le comprends bien. Que Dieu accorde le bonheur au Monarque généreux î
Ainsi, tout est exact, ce que l'on racontait sans ceiM de l'amour passionné de tous pour lai !
Comme cela me réjouit 1 Plus de foi, plus d'unité et si on y joiut l'araour — tout peut s'accomplir. Qui donc voudrait rester en arrière? Ne passe joindre à rimpulsion commune, ne pas apporter son obole. Oh 1 Que Dieu l'accorde, que mon sort soiL plus tôt assuré.
Voua me dites de vous envoyer quelque chose. Je voue envoie des vers pour le Coaronnement, et la Corulusion de la /jai'x. Qu'ils soient bons ou mauvais, mais je les ai envoyée ici par Tadminisiration, avec prière d'autoriser de les faire imprimer (c'est-à-dire que Pierre Mikhaïlov a fait un rapport à Uasiord à propos de celte demande). Selon moi, ce serait maladroit de demander officiellement l'autorisation d'imprimer (par demande écrite) sans présenter en même temps l'ouvrage en question. C'est pourquoi j'ai commencé par la pièce de vers. Lisez-la, copiez-la et tâchez qu'elle parvienne au Monarque. Mais voilà : il est impossible d'éviter Hasford. Car il se peut que mon service ait lieu ici. Hasford va à Pétersbourg le 10 juin. Il se présentera au Tsar sans doute. Il emportera ma pièce de vers, mais jl faudrait le prévenir et surtout le bien disposer en ma faveur. Serez-vous à Pétersbourg à l'arrivée de Hasford ? Le rencontrerez-vous ? Si vous le rencontrez, je vous prie de ne pas lui parler de Totleben. Il s'occupera avec plus d'ardeur, si on rapporte à lui tout le succès de l'afTaire. Mais ce qui serait excellent, c'est que Totleben, l'ayant rencontré quelque part, ou bien môme (mais je n'oserais espérer une faveur pareille de Totleben) allant faire une
Visite à Hasford (ce qui flalterait Hasford énorroément), lui demaudàt de présenter ma poésie au Tsar ayec ma demande d'autorisation de publier; en même temps il pourrait dire un mot en ma faveur, si on lui parlait de moi, c'est-à-dire si on lui demandait si je suis digne de la promotion. N'est-ce pas, comme tout s'arrangerait bien 1 Ainsi, mon ami, que vous soyez ou non attaché à Hasford, à Saint-Pétersbourg, communiquez avec beaucoup de prudence cette idée à Totleben(car je demande beaucoup), et si vous voyez qu'il approuve, expliquez-lui tout. Vous ne sauriez croire combien vous m'avez inspiré de courage par ces nouvelles. J'attends de vous voir avec impatience ! Oh I si cela pouvait ôlre bientôt 1 Combien aurions-nout» à nous dire 1 Oh 1 que Dieu vous accorde le bonheur, et non pas les choses terribles qui arrivent quelquefois, je le dis par expérience ! Mais ne restez pas trop longtemps à Pétersbourg. Venez, pour l'amour de Dieu, venez.
Dites à mon frère que je le serre dans mes bras, que je lui demande pardon de toutes les peines que je lui ai eausées; je me mets à genoux devant lui.i/efafTaires vont très mal et je suis presque désespéré. U est difticile de souiTrir autant que j'ai soutTert! Mais je ne veux pas vous fatiguer, d'autant plus que je ne puis vous dire tout, et ainsi je me trouve seul avec mon ennui sans borne. Oh ! Si vous étiez ici, il eu serait autrement l
Elle me prie de faire des démarches pour faire admettre Paul au Corps des Cadets de Sibérie ; elle vous prie aussi de vous occuper auprès de Hasford, afin qu'on le reçoive môme celte année dans la petite division (Paul est dans sa neuvième année). J'ai promis de m'occuper de lui d'une manière désintéressée et c'est pourquoi, je vous en supplie, faites ce que vous pourrez. Mais je vous supplie aussi, pour l'amour de Dieu, persuadez mon frère Je s'informer en détail, et sérieusement, si on ne pourrait placer Paul au corps de Pavlovsk, sinon maintenant, du moins l'année prochaine ? Si c'est possible, que mon frère écrive à Maria DmiinevDa,anssilôt que f)oesibIe, avec tous les détails ; qu'il la tranquillise complètement ; et vous, Alexandre Egorovilch, pour l'amour du Christ et pour moi, t âchez de la convaincre qu'on peut trouver une bonne occasion pour conduire Paul à Saint-Pétersbourg, qu'elle
136 CORRESPONDANCE DE D09T0tEVeKI
n'aura pas à ее déplacer pour envoyer U son (ili que d'autres l'emm6neronl,cl qu*i l*ôler«bourg Paul trouvera dos amis. Persuadez-la, traaquilliscz-la ! Je supplie яигtoul mon frère.
Th. DostoIetski.
Ла même.
Semipalatinsk, U juillet 1856.
Je т'егаргряяе de vous répondre par le premier courrier, mon cher, mon inappréciable Alexandre Kgorovilch. J*ai cependant attendu longtemps une ligne au moins ! Je ne vous fais pas de reproches ; vous avez toujours été un frère pour moi ; je le sens et je le sais. Mais si vous saviez comme j'avais besoin de votre amitié, de votre bon souvenir pendant tout le temps. J'ai eu mille fois l'intention de vous écrire moi-môme, mais je craignais toujours que pendant ce temps-là vous ne partiez pour venir auprès d* nous el que ma lettre ne vous trouvât pas. D'ailleurs, qu'est-ce que je vous aurais écrit ? On ne peut jamais écrire tout ce qu'il faut dans une lettre. Et maintenant encore.
Je vous remercie encore pour la centième fois pour tous vos eCforts pour moi. Remerciez les deux Tolleben. Vous ne sauriez vou.s imaginer avec quel ravissement je considère la manière d'agir de cœurs pareils au vôtre et aux leurs, vis-à-vis de moi? Que vousai-je fait, pour que vous me témoigniez tant d'amour? Que leur ai-je fait, à ces ftmes si nobles? Que le Seigneur vous accorde ses bénédictions 1 Ainsi maintenant je puis espérer sûrement, mais... c'est déjà trop tard!... Je pensais recevoir au moins une ligne de vous (car je n'ai personne avec moi) et vous gardez le silence ; et maintenant Dieu sait si nous nous reverrons ! Pour l'amour de Dieu, ne m'abandonnez pas ! Que vous coûte-t-il de griffonner deux ou trois mots ? n'estce pas ? Comment tout cela finira-l-il, je n'en sais rien 1
Pour l'amour de Dieu, écrivez ce que vous allez devenir I Viendrez-vous ou non ? Je n'ose rien vous conseiller :
VOUS savez mieux. J'ai entendu dire par Demtchinsky, qu'André Rodionovilch lui a ditqu il voulait aller cet hiver à l'étranger. Est-ce bien vrai, — que ferez-vous alors?
J'ai prié Sloutzky et d'autres de faireà Omsk des démarches au sujet de Paul, et aussi à propos du secours (son père à elle ne l'oublie pas non plus et lui vient en aide). A propos du secours ça va bien. Sloutzky est si obligeant, il m'a répondu avec une politesse extrême. 11 a fait tout ce qu'il a pu. Mais au sujet de Paul, il écrit qu'il n'y a pas de place vacante et que le Tsar seul peut le faire placer surnuméraire, et on l'inscrirait comme candidat. Faites des démarches auprès de IIasford,pour l'amour de Dieu; il se pourrait qu'on l'acceptût cette année môme.
J'ai encore à vous adresser une demande urgente. Si vous pouvez, accordez-la-moi ; sinon, je ne vous en voudrai pas. Mon ami, si j'obtiens ma promotion et même en tout cas au mois d'août il me faudra do l'argent; très, très urgent. Vous ne sauriez croire combien m'a coûté mon expédition, et je courrai le risque d'une seconde. J'ai jusqu'à 1000 roubles argent de dettes. Je vis pauvrement, mais j'ai des dépenses indispensables. Je le sens, j'aurai besoin (en tout cas), j'aurai bien besoin d'argent. Il m'en faut maintenant à tout prix. Suppliez mon frère (que je vous prie d'embrasser un nombre infini de fois) de m'en envoyer au plus vite, s'il peut le faire. Quant à vous, voilà ce que je vous demande : si vous espérez réellement et si vous ôtes convaincu que j'obtiendrai l'autorisation de publier (mais rien que dans ce cas-là), alors, pour l'amour de Dieu, empruntez à quelqu'un (car je suis sûr que vous ne les avez pas) 300 roubles jusqu'en janvier. Car, si on m'autorise à publier, j'aurai plus d'argent que ça à rendre au mois de janvier. Je ne vous mettrai pas dans l'embarras. Pourvu que vous ayez à qui emprunter. Mais si cela vous gêne trop, ne vous dérangez pas, car c'est pénible d'emprunter. Si vous empruntez, alors envoyez aussitôt, — mais au nom de Lamotte. Pour l'amour de Dieu, pardonnez de pareilles demandes : 1» je ne connais pas votre situation sous ce rapport-là, et 2» je suis comme fou. Pour l'amour de Dieu, ne vous figurez rien.
Adieu, j'écrirai bientôt encore. Pour l'amour de Dieu écrivez plus vite sur toutes ces choses-là. Ne m'oubliez
138 CORRE8PONDANCE DE DOSTOIeTAKI
pas. Je vous ombrasse un nombre infini de foi», ainsi que шоп frère. Saluez les aulree. Ne me cache/, rien.
Th. DosToTEveiti.
Ли même,
Semipalatin^k, 2i juillet 1856.
VoilA encoi-e une lettre pour vous, mon cher et précieux Alexandre Kgorovilch. Je ne sais s<;ulement comment elle vous parviendra, vous trourora-t-elle à Pétersbourg? Celte lettre est une demande. Mon ami, mon bon ami, je voue accable de demandes. Je sais <{ue j'ai lorl, mais vous êtes mon seul espoir ! D'ailleurs, j'ai tellement foi en vous, me rappelant votre cœur pur et excellent ! Ne prenez pas mes demandes en mauvaise part. Quant à moi, je serais prêt à me jeter à l'eau pour vous. Voici de quoi il s'agit: Je vous ai écrit que j'avais prié Sloutzky do faire des décnarches pour Paul; j'avais aussi prié Jdal-Pouchkine et j'ai reçu de chacun la réponse. Pour cett<î année il y a peu d'espoir. Je vous ai prié d'en parler к Hasford. Mais à présent, j'ai reçu une lettre de Sloutzky, que j'avais aussi prié de faire avancer l'afTaire de Maria Dmilrievna par rapport au secours qu'on doit lui donner en une foie, car elle y a droit d'après la loi, après la mort de spn mari, et c'est "285 roubles argent. Sloutzky en effet avait fait marcher l'affaire, qui avait été oubliée. Par malheur Hasford est parti. En son absence, la direction principale a présenté l'affaire au ministre de l'Intérieur (le 7 juillet 1856, au n» 972). Voilà : cette demande de secours, qui a été présentée à Saint-Pétersbourg, peut rester dans les cartons, surtout dans les circonstances actuelles, et Dieu sait combien de temps aura passé avant qu'une décision ne soit prise. Et puis encore, décidera-t-on en sa faveur? Si on refusait! Mon ami, mon bon ange I Si vous continuez encore à m'aimer, moi qui vous assiège constamment par les demandes les plus variées, aidez-moi donc aussi dans cette circonstance, si c'est possible. Pour l'amour de Dieu, informez-vous de cette demande présentée ; vous trouverez certainement des amis, qui vous aideront, des personnes influentes. Ne pourrait-on hâter cette affaire.
afin qu'elle ne traînât pas et qu'elle fût décidée en faveur de Maria Draitrievna? Mon amil Ne le négligez pas, faitesle, pour l'amour du Christ. Songez donc : dans sa situation une telle somme est un véritable capital, et dans sa situation actuelle^ c'est le salut, l'unique issue. Je tremble que lasse d'attendre cet argent, elle ne se marie. Alors, il se pourrait (je le suppose) qu'on le lui refusât. Il n'a rien, elle non plus. Le mariage nécessitera des dépenses, il leur faudra au moins deux ans pour se relever 1 Et voilà de nouveau pour elle la pauvreté, les souflrances. Elle ne pourra plus s'adresser à son père pour lui demander de l'aider : car elle sera mariée. Pourquoi donc la pauvre femme doit-elle souCfrir, toujours souffrir? C'est pourquoi, pour Га mour de Dieu, faites ce que je demande ; faites aussi (si c'est possible) tout ce que je vous ai demandé dans ma dernière lettre. Vous ne savez pas à quel point vous me rendrez heureux 1
Je vous écris, et je ne sais pas encore moi-même où et quand vous recevrez ma lettre. Si vous devez venir ici, elle ne vous trouvera plus. Si vous restez là-bas, où serezvous donc ? Pour l'amour de Dieu, informez-moi si vous recevez cette lettre? Ne soyez pas paresseux pour m'écrira, mon bon ami 1 Au moins quelques mots, quelques mots seulement 1 Si vous saviez comme votre cœur me serait nécessaire I Je vous aurais serré contre le mien, et cela m'aurait, peut-être, soulagé. Ma tristesse m'est insupportable. Je sais bien que si vous ne venez pas en Sibérie, c'est parce qu'il vous est beaucoup plus avantageux de rester en Russie, mais pardonnez-moi mon égolsme: je ne rêve que de vous voir ici plus tôt. Vous m'êtes nécessaire, tellement nécessaire! Pardonnez-moi de vous écrire sur ce chiffon de papier : l» je suis très pressé, et 2» je ne suis presque capable de rien en ce moment et j'envisage les choses d'une façon lugubre.
Embrassez mon frère bien-aimé et dites-lui de me pardonner mon silence. Je lui écrirai ensuite; en ce moment, je vous jure, que je serais prêt à me jeter à l'eau 1 Encore à boire du vinl Embrassez-le pour moi et dites-lui que je l'aime infiniment. Avez-vous vu Kh...?De quoi s'agit-il?J'ai peur que vous ne gardiez davantage le silence. Écrivezmoi tout pour l'amour du Créateur. Si réellement il v avait
110 C0RBB8P0NDANCB DE DOeTOlBVftKI
l'espoir de me nommer oTIicicr, pourrait-on arran^îr pour que cola soit à Barnaoul ! Dites aux Tollebon ma gratitude infinie, mon afTection sans bornes? Que Dieu voub accorde, mon bon ami, tout le bonheur possible et qu'il vous préserve d'éprouver ce que j'éprouve. J'attends votre réponse et je vous écrirai (je vous le promets) une lettre plus amusante et plus détaillée. Saluez tout le monde, surtout Iakoushkine, si vous le voyez. Vous demandez si Gavrilov s'est marié ? Non, et même il paraît qu'il n'y songe plus. II y a eu une hisloirc très comique. Je me suie lié avec lui depuis peu. Dcmlchinsky est toujours le même, très bien avec moi, et il me rend bien des services. Adieu, mon ami inappréciable ! Est-il possible que vous n'assistiez pas aux fêtes du couronnement ? N'oubliez pas ma demande par rapport à l'argent. Sans lui tous mes projets périssent I Je vous le répète : il ne me resterait qu'à me jeter à l'eau I D'ailleurs, je supporte bien des privations. Adieu, adieu I Je vous embrasse bien des fois. Votre
Dostoïevski.
Aa même, Semipalatinsk, 9 novembre 1856.
Mon cher ami Alexandre Egorovitch,
J'ai reçu votre lettre depuis le 30 octobre et je n'ai pas répondu par retour du courrier à cause de diverses circonstances. Alors j'avais en tête un voyage à Barnaoul, et je voulais vous écrire de là-bas, après avoir vu К h... et aussi, ma lettre aurait été plus intéressante. Mon voyage ne s'est pas encore effectué, mais je suis presque certain qu'il aura lieu la semaine prochaine, si on m'envoie de l'argent, comme on me l'a promis. Alors je vous écrirai de Barnaoul et vous pouvez attendre cette lettre d'ici peu. Quant à celle que je vous écris, ne la comptez pas pour une lettre; ce n'est que quelques lignes que j'écris afin de vous répondre plus vite quelque chose. Si vous étiez ici, dans huit jours je n'aurais pas le temps, mon inoubliable ami, de tous dire tout ce dont je voudrais causer avec vous.
Vous écrivez que, sans compter notre Monarque infiniment miséricordieux, je dois encore de la reconnaissance
à Totleben et à S. A. le Prince d'Oldenbourg. Je les remercie de toute mon âme, et si vous voyez Totleben, dites-lui que je manque de mots pour lui exprimer ma gratitude. Je me rappellerai toute ma vie sa noble conduite envers moi. Mais mon cœur est juste : sans vous, mon cher ami, si vous ne vous étiez pas employé pour moi, mon affaire n'aurait pas marché aussi vite. Dieu vous a envoyé vers moi. Je vous remercie et je vous embrasse bien, bien fort. Vous savez que je vous aime.
Maintenant je vous dirai en quelques mots (quoique j'aurais à vous en dire beaucoup, mais on ne peut tout écrire) : — vous ne comprendrez jamais, mon cher, dans quelle tristesse, dans quel ennui vous m'avez plongé par votre long silence! Mon ami, je comprends cet étal d'esprit dans lequel on ne désire môme pas toucher à la plume pour écrire à celui qui est le plus apte à vous comprendre, — à moi, en un mot, pour qui vous n'aviez pas de secrets.
On a su ici que vous devez faire partie de l'expédition, mais que vous êtes encore à Pétersbourg; moi j'en étais sûr. Pourquoi donc n'écrit-il pas? Voilà une question que je me suis posée chaque jour. Mais je vous le jure, malgré tout, je n'ai jamais douté de votre amitié, je n'ai jamais pensé que vous m'ayez oublié. Vous me l'avez prouvé, en m'envoyant votre ^юrtrait (que je n'ai pas encore reçu). Mais, mon ami, je comprends ce trouble de l'esprit, quand on ne veut pas raviver la plaie du cœur, en en parlant aux autres. Mais n'auriez-vous pu m'écrire deux lignes?
L'autre raison que vous donnez pour expliquer votre silence (précisément : que vous n^avez fait rien de ce que je demandais), m'est tout à fait incompréhensible. Je vous ai demandé de l'argent comme à un ami, comme à un frère, à ce moment, dans ces circonstances-là où il ne reste que la corde ou bien un acte décisif. Je me suis décidé à vous en demander, sachant que ma demande pourrait vous gêner, mais si vous étiez dans les mômes conditions que moi, et si vous m'aviez demandé de risquer pour vous mes dernières ressources, je l'aurais fait. Jugeant d'après moi-môme, je me suis décidé, sans remords de conscience, de vous importuner (si je n'avais pas réussi
142 CORHESPONDANCE DE nOSTOÏEVSKI
à en emprunter ici et à faire des deitee, je serais perdu), cela m'tStail nt^ceiisaire non [юпг mon existence, mais pour mes projets. Vous savez, par т^-л anciennes leltres, dans quel état d'esprit je mo Irourais. Commeat o'ai-je pas perdu 1)1 raison jusrpi'è présent ! Mais, excellent Alexandre Egorovilrli, si vous n'aviez pas vous-même de quoi me venir en aide (ce qui devait être, car tous ne m'avez jamais abandonné), dites, pour l'amour de Dieu, fЮurquoi no pus écrire simplerai^nt ; non, ou bien : je ne peux рам (si l'impossibilité de satisfaire à ma demande était une des raisons de votre silence)? Est-ce que je n'étais pas capable de comprendre que c'était l'impossibilité qui vous forçait de me refuser, et non le manque d'amitié? El de quel droit aurais-je pu vous en vouloir pour votre refus (je suis déjà bien fortement votre débiteur), à vous, qui êtes et avez été pour moi comme un frère aimé et chéri? (Parce que, après tout ce que vous avez fait pour moi, vous me permettrez de vous nommer ainsi.) Enfin, ces derniers temps je m'ennuie sans vous jusqu'au plus haut degré(pardessusle marché j'ai été souvent malade dernièrement). Je mo suis figuré qu'il vous était arrivé quelque chose de tragique, dans le genre de ce dont nous avons parlé un jour. Et je n'avais personne qui pût me donner la moindre nouvelle. Enfin, votre lettre est venue et elle a résolu bien des malentendus, mais pas tous.
Mon ami, vous demandez ce que je désire, ce qu'il faudrait demander? Et vous dites aussi que l'on pourrait me faire aller en Russie. Mais, mon ami, la miséricorde de notre Tsar est infinie, et je sais que même sans que je sois au service, dans un an ou deux je pourrai revenir définitivement. Mais le changement dans l'armée ne vaut rien encore de ce fait que je serai en tout cas un médiocre officier, ne serait-ce qu'à cause de ma santé. Et cependant il faut être au service. Si je désirais revenir en Russie, c'est uniquement afin d'embrasser les miens et da consulter des médecins capables dem3 dir? quelle est la maladie dont je suis atteint (l'épilepsie), quels sont ces accès qai s e renouvellent et après lesquels ma mémoire faiblit, ainsi que toutes mes facultés, et qui, je le crains, finiront par me rendre fou. Quel officier puis-je devenir? Qu'on me laisse démissionner — même en me laissant ici quelque temps —
voilà tout moQ désir. Je saurai me procurer de l'argent pour mon existence. Je ne serai pas perdu ici, et c'est pourquoi écrivez sans faute (si c'est pijssibie) ; 1" si je pourrais bientôt, à cause de ma santé, présenter ma démission? (en demandant le droit de revenir en Russie, en tout cas, pour consulter les médecins) et 2» aurai-je la permission de publier, — ce qui pour moi est la question la plus impor tante, dont vous ne me dites rien dans votre lettre. Mais pour moi c'est le moyen d'existence, c'est le moyen de me créer une carrière, car j'ai foi en moi; j'espère devenir célèbre et acquérir de la notoriété, me créer une situation, attirer l'attention sur moi, sous mon nom (ou sous un pseudonyme) — serai-je imprimé ? Pour l'amour de Dieu, mon ami inappréciable, ne m'abandonnez pas, ne m'oubliei pas, et écrivez-le moi, si c'est possible, au plus vite et affirmativement. D'ailleurs, je serai plus sûrement renseigné à propos de ce que je veux obtenir, après mon voyage, car bien des choses se décideront pendant ce voyage. Et maintenant, en attendant, répondez- moi à ces deux questions.
Vous avez fait la connaissance de G...?Gomment l'avetvous trouvé? C'est un gentleman de la « Société Réunie », dont il est membre, âme de bureaucrate, sans idées, aux yeux de poisson cuit, que Dieu aurait doué d'un talent brillant, comme si c'était pour rire.
Combien je regrette que vous ne vous soyez pas lié avec mon frère. C'est le meilleur des hommes, et vraiment, si vous n'aviez auprès de vous personne, qui vous aimerait plus ardemment que lui. J'inclus pour lui une lettre. Pour l'amour de Dieu, remettez-la au plus tôt, ne la retenez pas. Je vous écris à la hâte, car il m'est absolument impossible d'écrire beaucoup : je vous le répète, la lettre suivante &era. plus convenable et plus détaillée.
Je ne peux rien vous dire de vos afifaireset de vos livres. Stepanov n'a rien, il me l'a dit. (Ni le samovar, ni les casseroles.) J'ai vu cet été quatre cais-ses, que Demtchinsky avait envoyées à Osterraeyer. Stepanov prétend que vous ne lui avez rien laissé. Demtchinsky dit qu'il ne sait pas ce qu'il y a dans les caisses. Je me renseignerai sur tout cela à Barnaoul, ainsi que sur les livres, et je ferai mon possible pour faire tout ce que vous demandez. Si on me
délivre votre malle (dont voue me faites cadeau), je la prendrai. Jft vous remercie, mon ami, vous neceseezde penser à moi.
Je vous remercie de la promesse de vous occuper de mon uniforme. Mais je me suie muni ici comme j'ai pu (à crédit, et tant bien que mal). Je regrette beaucoup de n'avoir pu vous en informer plus lot; car, peut être, m'avez-vous déjà tout envoyé! Maie je suis confus que vous ayez fait des dépenses pour moi. Je ne refuse pas le casque, le sabre briquet, et l'écharpe ; je vous les demanderais même; car ici on ne peut pas en avoir (surtout le casque).
Je ne vous donne pas de nouvelles d'ici. Ici c'est toujours la même chose et les mômes personnes, fj'écrirai plus tard.) Je suis assez intime avec Demtchinsky (il m'est très utile pour mes voyages; car il m'accompagne, ayant des affaires de cœur à Zmiev). Pour l'amour de Dieu, ne vous figurez pas qu'il vous ait remplacé. Mais il m'est très dévoué (je ne sais pas pourquoi) et je ne puis ne pas le reconnaître. Pourquoi ne vous aime-t-il que médiocrement? D'ailleurs, chez lui tout se fait par inspiration. Oboukhov est à Vernoïé.
Adieu, mon précieux ami, écrivez aussi vile que possible et attendez bientôt ma lettre.
Je vous embrasse bien fort. Votre
Dostoïevski.
Au même.
Semipalatinsk, 21 décembre 1856.
Mon bon, mon précieux Alexandre Egorovitch. Voilà déjà bien longtemps que j'attends votre lettre avec impatience et je ne reçois rien. Avez-vous reçu la mienne, dans laquelle je vous informais que je veux quitter Semipalatinsk pour une quinzaine de jours. Mais si même vous l'avez reçue, votre réponse n'a pas encore pu venir ; moi je vous parle de cette lettre que vous m'aviez promis d'écrire sans attendre ma réponse. Vous vouliez m'envoyer l'équipement d'officier. Je vous ai déjà informé, mon bon ami, que vous ne deviez pas vous ruiner pour moi, inutilement, que l'équipement complet ne m'était pas nécessaire,
(car il ra'arriverait toujours trop tard) et que, si réellement j'avais bien besoin de quelques accessoires, par exemple, du casque, des pattes d'épaule, des boutons à numéro, etc.; c'est uniquement parce qu'ici il n'y en a pas, — il faudrait ^es faire venir. C'est pourquoi je vous informais que j'accepterais ces petits objets de vous avec reconnaissance. Mais si les préparatifs et l'achat de ces objets vous ont occupé de sorte que vous ne m'avez pas écrit attendant la Un de ces achats, c'est dommage, vraiment dommage 1 Mon ami bon et inoubliable, auquel je dois déjà tant, se peut-il que de pareilles bagatelles vous empôclient de m'écrire? Mais peut-être me suis-je trompé, peut-être le temps a-t-il déjà effacé dans votre cœur jusqu'à mon souvenir et ne m'aimez-vous plus comme autrefois? Qui sait ! Mais non. C'est un péché de le dire. Vous avez tant fait pour moi, que le doute qui aurait pu se glisser dans mon cœur, serait de l'ingratitude envers vous ! Je ne veux pas de ces doutes, je les chasse; je vous serre dans mes bras, de tout mon cœur, et je veux vous parler comme autrefois, comme jadis à Semipalatinsk, quand vous étiez tout pour moi : mon ami, mon frère, et quand nous nous communiquions nos peines... de cœur.
Et d'abord, y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Totleben? Est-il à Pétersbourg? S'il y est, lui avez-vous transmis mes remerciements? Dites-lui, mon ami, que je ne trouve pas de paroles pour lui exprimer ma gratitude, et que je vais le révérer éternellement, que je n'oublierai jamais de ma vie ce qu'il a fait pour moi. Pour l'amour de Dieu, mon bon ami, écrivez-moi cela au plus tôt. Je vous avais promis une grande lettre, et voilà que je vous écris sur une demi-feuille. La raison eu est que je ne sais pas si ma lettre vous trouvera encore à Pétersbourg. Vous m'écriviez que vous vouliez aller à Irbitt et, Dieu sait, peut-être aurez-vous l'idée d'aller jusqu'à Barnaoul. Dans ce cas, je ne sais si ma lettre restera jusqu'à votre retour ou bien si on vous l'enverra de Pétersbourg, là où vous serez. Voilà pourquoi je vous écris brièvement, au lieu de vous écrire tout au long. Il y a encore une raison, que vous comprendrez par ces mots : < Dieu sait combien j'aurais voulu causer avec lui de vive voix, au lieu de lui écrire! » Si je vous voyais, je pourrais vous communiquer
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quelque chose, mais ici je no puis le faire. Je voue dirai seulemeDt que je sui» allé à Barnaoul et à Kouznetzk, avec Derolchinsky et Semenov (membre de la Société de g6<b graphie). A Barnaoul nous sommes arrivés le 24 décembre (le jour de fête de Kh...), et Gerngross, ne nous ayant pas encore vus, nous invita tout simplement par Semenov au bal. 11 m'a beaucoup plu. Je ne vous écris rien sur les habitants de Barnaoul. J'ai fait la connaissance de beaucoup de personnes. C'est une ville active oii l'on fait beaucoup de commérages et où l'on trouve beaucoup de Talleyrands de province! J'ai passé vingt-quatre heures à Barnaoul et je suis allé seul à Kouznclzk. LA, j'ai demeuré cinq jour», et au retour, je me suis encore arrêté vingts quatre heures à Barnaoul. J'ai dîné chez Gerngross et suie resté chez lui jusqu'au soir. Il a été excellent pour moi. A table j'ai commis une petite maladresse : Leur fils, un enfant d'environ huit ans, m'avait beaucoup plu ; il re»sembie étonnamment à la mère. Je le dis. Elle répliqua qu'il n'y avait aucune ressemblance. Je me mis à analyser cette ressemblance en détail. Figurez-vous : ce petit garçon, comme je le sus plus tard, est presque considéré dana la famille comme un laideron! Mon compliment était fameux!
J'ai reçu votre portrait. Merci, mon ami, merci 1 La malle dont vous m avez fait cadeau, je ne l'ai pas reçue. Gerngross ne m'en a pas dit un seul mot. Moi, je n'ai pas osé lui demander. Certainement, il l'a oubliée, mais c'est égal, il pourrait se faire qu'elle fût chez Ostermeyer. Si elle est chez lui, je l'aurai après. Vos livres et vos minéraux sont probablement à Zmiev chez Ostermeyer, dans les quatre caisses que vous lui avez envoyées cet été. En revenant, aous avons passé la nuit à Zmiev. Je ne pouvais aller chez Ostermeyer. Mais soyez certain que tout sera soigné et expédié chez vous. J'espère retourner encore à Zmiev.
Maintenant, mon ami, je veux vous déclarer une chose gui a une grande importance pour moi. Je dois vous le dire. à vous comme vous êtes mon ami. Bref : Si une circonstance ne m'empêche de le faire, avant le carnaval, je veux me marier. Vous savez avec qui. Elle m'aime jusqu'à présent... Elle m'a dit elle-même : Oui. Ce que je vous ai écrit d'elle en été a eu très peu d'influence sur sonattache-
ment pour moi. Elle m'aime. J'en suis sûr. Je le savais même alors que je vous écrivais ma lettre cet été. Elle a bientôt perdu ses illusions sur sa nouvelle affection. Je le savais encore en été, d'après ses lettres. Tout m'était connu. Elle n'a jamais eu de secrets pour moi. Oh ! si vous saviez quelle femme elle est! Je vous affirme que je me marie; cependant, il peut arriver une circons ance, ce serait trop long à raconter, qui pourrait faire remettre notre mariage à une époque indéterminée. Cette circonstance est tout à fait étrangère; mais il me semble, selon toutes les apparences, quelle ne se produira pas. Et si elle ne se produit pas, vous recevrez ma lettre suivante quand tout sera fini. Je n'ai pas le sou. D'après les calculs les plus justes et les plus rigoureux, il me faut pour tout 600 roubles argent. J'ai l'intention de les emprunter à K... (Il est à Omsk, mais il arrivera bientôt.) Nous nous sommes bien liés ces derniers temps. J'espère qu'il me les donnera. Et s'il ne les donne pas, tout sera perdu, au moins pour quelque temps. Je les lui emprunteraià longue échéance, c'est-à dire au moins un an. Mais avec la poste suivante, j'écris à Moscou à mon oncle, qui est riche, qui est plus d'une fois venu en aide à ma famille, et je lui demande 600 roubles argent. S'il me les donne, je les rendrai aussitôt à K... S'il ne les donne pas, il me faudra me procurer moi-même l'argent, car cette dette est une dette Sucrée et il faudra la payer aussitôt que possible.
Je ne puis compter sur mon frère. S'il avait de l'argent, il m'en donnerait. Mais il écrivait que sa situation était mauvaise, surtout en ce moment. Voilà pourquoi mon seul espoir, pour pouvoir payer ma dette et avoir des moyens d'existence, est d'être autorisé à publier. Ne vous étonnez pas, mon ami, que ne possédant rien, j'emprunte des sommes telles que 600 roubles argent. Mais j'ai des choses prêtes à être publiées pour plus de 1.000 roubles argent» J'aurai donc la possibilité de rendre si on me permet d'imprimer, et si l'oncle ne m'en envoie pas. Mais si on ne m'autorise pas encore de publier pendant un an, je suis perdu. Mieux vaut ne pas vivre alors ! Dans ma vie, il n'y a jamais eu un moment aussi critique qu'à présent. Et c'est pour cela que vous devez comprendre, mon ami inappréciable, quelle importance aurait |pour moi une nouvelle
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quelconque de l'autorisalion h publier. Voilà pourquoi je vous supplie, comme j'aurais supplié le bon Dieu, »i vous pouvez apprendre (juelque chose à ce jiropos (je vous l'ai demandé encore dans ma dernière lettre), infornu-z-men immédiatement. Je vous supplie de le faire, et si vous avez encore les mômes sentiments pour moi, vous écoulerez ma demande et y satisferez. N'est-ce pas, mon ami; est-ce que je me trompe, ou non ? pourquoi n'a-l-on рое publié mon Conte pour les enfants, dont vous m'avez parlé T A-l-on refusé? Il est important pour moi de le savoir. Bien entendu, je suis prêt à faire publier toujours, même sans signature, ou bien sous un pseudonyme. Si K... donne de l'argent, je ferai mon possible pour partir entre le 20 et le 25janvier,etjereviendraiàSemipalatinsk dans une vingtaine de jours avec ma femme. A Bamaoul, on espère, \е ne sais pas pourquoi, que vous y serez. Ne nous y rencontreronsnous pas? Voyez-vous mon frère? Pour l'amour de Dieu, voyez-le, parlez-lui de moi dans mon intérêt. Je ne lui demande pas d'argent; il n'en a pas. Mais je lui demande, s'il peut le faire, de m'envoyer certains objets. Je voudrais bien les avoir.
Et puis, dites à mon frère qu'il m'écrive tout ce qu'il sait de ce qui se passe derrière les coulisses de la littérature actuelle. C'est très important pour moi.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse. Écrivez, pour l'amour du Christ, plus vite, et informez-moi de tout. Adieu.
Tout à vous,
Dostoïevski.
Au même.
Semipalatinsk, 25 janvier 1857.
Je réponds à votre lettre, mon cher ami, par cette courte petite lettre. Je vous prie, ne considérez pas ma lettre comme une réponse à la vôtre, mais seulement comme une introduction à la réponse. Je vous écrirai bientôt, le 10 février, et, si je puis le faire, plus tôt même, le 3 février. Oui, mon ami inoubliable, ma destinée va s'accomplir. Je vous ai écrit, la dernière fois, que Maria Dmitrievna a consenti à
CORRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI l49
devenir ma femme. Tout ce dernier temps, j'ai eu une masse de soucis, j'ai manqué perdre la tête. Il a fallu rendre le mariage possible. Il a fallu emprunter de l'argent. J'ai le ferme espoir que cette année même on m'autorisera à publier, et alors je rendrai l'argent. En attendant, il fallait emprunter à tout prix. Je n'avais qu'une personne, à laquelle je pouvais en demander, K... Mais il était tout le temps à Omsk ; enfin, il est revenu, et dès ma première parole, il m'a donné 600 roubles argent; il m'a traité en frère. Je l'ai accepté avec la condition de ne pas le rembourser avant un an. Il m'a prié de ne pas me tourmenter. C'est le plus noble des hommes ! Il n'y a que trois jours que j'ai reçu l'argent, et dimanche, 27 courant, je pars à Kouznetzk, pour quinze jours. Je ne sais si, dans ce court temps, je pourrai arriver et célébrer le mariage. Elle peut être souffrante, elle peut ne pas ôlre prèle, ou bien, par exemple, on ne voudra pas nous marier dans si peu de temps (il y a tant de cérémonies), en un mot, je risque énormément, mais je ne puis faire autrement que de risquer, c'est-à-dire remettre après Pâques. H ny a aucune possibilité de retarder à cause de certaines circonstances, et c'est pourquoi il faut agir résolument. J'ai l'espoir que cela réussira. Dans tous les moments décisifs, les choses se sont toujours arrangées. Mais il va m'arriver mille ennuis. A commencer par cela qu'à mon retour à Semipalatinsk il ne me restera presque plus rien des 600 roubles : tout est si cher et si coûteux! Et cependant, c'est à peine si j'ai pu acheter quelques chaises comme meubles, c'est bien pauvre. L'équipement, les dettes, les achats et la cérémonie, et puis 1.500 verstes de voyage à faire, et enfin tout ce qu'il fallait pour lui permettre à elle de changer de résidence, voilà où a passé l'argent. Car nous avons été obligés, tous les deux, à nous pourvoir de tout, à peine si nous avions des chemises, il n'y avait rien, il fallait se procurer tout. J'ai écrit à un parent, à Moscou, et j'ai demandé 600 roubles. S'il ne les envoie pas, je suis perdu, je serai forcé de vivre au moins huit mois comme un malheureux, c'est-à-dire jusqu'à ce que je puisse imprimer. Maintenant, je m'occupe comme un fou, j'ai une masse de choses à faire, et cette lettre, mon cher ami, je irons l'écris à 3 heures de la nuit et, demain, à 7 heures du
150 CORRESPONDANCE ПЕ DOSTOÏEVBKI
matin, ']ç dois ôiro Rur piocJ. Dan^ quinze jours au plus je vous répondrai en détait ol sans rien vous cacher. Kt à présent, quelques mots Houlemenl, et je no répondrai qu'au principal... Je voua remercie infiniment pour votre lettre, mais pour l'amour de Dieu, écrive/, plus souvent ; répondez-moi aussitôt h cette lettre, sans attendre la deuxième. D'aucuns adressent les lettres directement à mon nom. Mais je vous prie de m'ôcrire au nom de Lamotte, pour remettre à Th. M..., c'osl-à-dire à moi. Vous me parlez de mon frère : je regrette que vous ne soyez pas liés. Je ne sais combien de temps il me laisse sans nouvelles. En huit mois, il me donne dt^ux licfiics. et ne parle jamais des choses nécessaires.
Que craint-il ?Ily atanld»; cluj^cts à écrire et (fu' on peut écrire. Et moi,je manque de renseignements. Il ne m'écrit pas un mot de littérature, et cependant c'est mon pain, mon unique espoir. S'il répondait au moins à mes questions. Par exemple, j'ai grand besoin de savoir qui sont aujourd'hui les entrepreneurs littéraires ! C'est très important pour moi ! Je ne le comprends pas, je ne le comprends pas, malgré toutes ses explications. Je ne sais qu'une chose : c'est un homme excellent ! Mais que devientil ? Vous me dites que je suis paresseux pour écrire ; non, mon ami, mais nos rapports,avec .M. D..., m'ont сопь plètemenl absorbé pendant ces deux dernières années. Au moins fai vécu ; j'ai souffert, mais quand môme j'ai vécu !
Je veux demander officiellement l'autorisation de me faire imprimer. Aidez-moi, aidez-moi quand viendra le moment I Faites quelques démarches à propos de cette autorisation ; ne me laissez pas au moins sans nouvelles. Comprenez donc ma situation et soyez mon protecteur comme vous l'avez été jusqu'à présent !
Jusqu'à présent je n'étais pas sûr où se trouvaient vos affaires et vos livres. Vous affirmiez qu'ils se trouvaient chez Gerngross, et je le croyais aussi. Maintenant, il résulte que c'est chez Ostermayer. Je serai de passage à Zmiev, je m'en informerai ! Mais je ne comprends pas comment faire pour vous les envoyer, car ils sont tous partis à Irbitt. 11 est trop tard maintenant.
P. -S. — Ci-inclus le tour de tète pour le casque. Très cher Alexandre Egorovitch ! j'ai excessivement besoin de ces
objets. Ici on n'en trouve pas, ni pour or ni pour argent, et puis nous ne savons même pas la forme actuelle. Il me faut: le casque, VéchArpe, les pattes (Tépaalejes boutons, — voilà tout ! Mais où les prendre, si on ne les trouve pas ? Envoyez-les-moi au plus tôt.
Pardonnez-moi, mon précieux ami, de vous écrire aussi à la hâte. Je vous écrirai tout, et maintenant à bientôt et au revoir, je vous embrasse I Pour l'amour de Dieu, écrivez plus en détail à propos de tout, et surtout de vousmême.
Au même.
Semipalatinsk, 9 тагз 1857.
Voilà plus de quinze jours que je suis chez moi. mon cher ami et frère Alexandre Egorovitch, et c'est à peine si j'ai pu me mettre à présent à vous écrire. Si vous saviez combien j'ai eu de soucis, d'embarras et d'occupations, des plus imprévus, avec ce nouvel état de choses, vous me pardonneriez certainement de ne vous avoir pas écrit tout de suite. Et premièrement, ma noce, qui a eu lieu à Kouznetzk (le 6 février) et le retour à Semipalatinsk m'ont pris beaucoup plus de temps que je n'avais compté. A Barnaoul, j'ai eu une crise et suis resté là quatre jours 'de plus. (La crise m'a brisé physiquement et moralement : le docteur m'a dit que j'avais la véritable épilepsie et il m'a prédit que si je ne prenais pas de mesures immédiates, c'està-dire un traitement régulier, ce qui ne peut se faire qu'en pleine liberté, les crises pourraient prendre mauvaise tournure et dans l'une d'elles je pourrais étouffer d'un spasme à la gorge, qui m'arrive toujours dans mes accès).
Arrivé à Semipalatinsk, j'ai été assailli par les embarras d'une installation ; puis ma femme est tombée malade, ensuite le commandant de brigade est arrivé pour une inspection générale, de sorte que j'ai dû remettre à aujourd'hui mes lettres pour vous et pour mon frère. Et cependant, comme je voulais plus vite vous répondre, à votre bonne, chère et charmante lettre l Ne vous tourmentez pas, ne vous désolez pas, mon ami ; je vois bien que vous avez duchagrin do tojtes parts. Ce qui m'inquiète le plus
152 COnnESPONDANCE DE DOSTOIBVHKI
pour VOUS, mon ami, ce sont voe rapporte avec voire père.
Je sais, je sais très bion (d'après mon oxjMSrifn. n -le
tels ennuis sont insupportables, d'autant plu» in tables que tous les deux, je le sais, vous vous aimez. Cet! une sorte do malentendu interminable de part et d'autre, et plus cela va, plus cela s'embrouille. Il n'y a rien à y faire. Aucune explication ne peut rétablir la concorde, et si elle se rétablissait, ce ne serait que pour un moment. Il n'y a qu'un remède, un moyen : — la séparation. Dès les premiers jours de la séparation, vous pénétrerez de nouveau dans son cœur, et il sera le premier à se donner tous les torts. Los caractères pareils à celui de votre père présentent un mélange étrange de la plus sombre méfiance, de sensibilité maladive et de générosité. Ne le connaissant pas personnellement, je tire cette conséquence, car deux fois dans ma vie j'ai connu des rapports exactement semblables aux vôtres. Il faut aussi le ménager, et vous le savez mieux que moi. Savez-vous, mon ami chéri : il me semble que vous avez le même caractère, vous avez aaasi l'âme et le cœur malades, et si le soupçon et la méfiance ne sont pas développés en vous, c'est qu'il n'y en a pas eu l'occasion, ou bien que c'est encore trop tôt, mais cela se développera ensuite. En revanche, votre sensibilité est maladivement développée. Gardez-vous en et tâchez de vous en sauver : les grandes révolutions de la vi& sont un moyen de l'éviter ; j'étais hypocondre au plus haut degré, mais j'en ai été guéri par le rude bouleversement de ma
destinée
Th. Dostoïevski.
A son frère Michel Dostoïevski.
Semipalatinsk, !•' mars 1858.
Je m'empresse de te répondre, mon cher ami Micha. Excuse ma courte lettre. J'ai peu de temps pour celte fois, et excepté cette lettre, il faut que j'en expédie encore deux grandes. Écoute donc. La nouvelle de la publication du Conte pour les enfants ne m'a pas été trop agréable. J'avais pensé depuis longtemps à le refaire, et le bien refaire, et premièrement à supprimer tout le commencement qui ne vaut rien. Mais que faire ? C'est imprimé, il n'y a pas
moyen de le ravoir. De plus, je n'ai pas encore pu me procurer le numéro du mois d'août des Olelchestvennia Zapiski. On les reçoit ici. On me les a promis, mais je ne les ai pas encore. Voilà pourquoi je ne l'ai pas encore lu imprimé.
Secondement : Cela m'est très pénible, mon cher ami Micha, que tu n'agisses pas avec moi en frère, et voilà : dans le cas où je ne me reconnaîtrais pas le débiteur de Kraevsky, tu veux immédiatement m'envoyer 200 roubles, et tu ajoutes : quand même il me les faudrait emprunter. N'as-tu pas honte d'agir ainsi avec moi ! Quelle conscience aurais-je donc d'exiger de toi ces 200 roubles, quand je te dois tant, et d'autant plus que tu m'as comblé de tes bontés; sans toi je n'aurais pas su que faire dans bien des circonstances de ma vie actuelle. Ainsi, ne pense pas à ces bagatelles, et si le Conte pour les enfants peut t'ôtre utile dans les comptes avec K... fais-en ce que tu voudras. Monsieur K... est drôle avec sa générosité. Voici ce que j'ai décidé :
Dis-lui ceci mot à mot :
1" Je ne lui dois pas plus de 800 roubles argent, mais exactement 650 roubles. Il est tout à fait inutile d'ajouter 150 roubles. Je me rappelle très bien le chifFrede ma dette. D'ailleurs, je suis certain qu'il se trompe involontairement, et je sais pourquoi il se trompe. Voilà : quand il me donnait l'argent peu à peu, il me demandait toujours une quittance (sur un chiffon de papier). En lui apportant quelque chose pour la publication (en paiement de ma dette), je ne lui reprenais jamais les quittances et je ne rayais jamais ce qui allait pour payer ma dette. Les quittances qui lui sont restées entre les mains le mettent certainement en erreur.
2o Si je reconnais lui devoir 650 roubles et si je désire les lui rendre (je le désire de tout mon cœur), 'je ne lai reconnais pas le droit, en môme temps, d'exiger de moi le paiement immédiat de ces 650 roubles, ou la publication d'un article qui m'appartient afin de se payer lui-môme. Cette décision est basée sur ceci :
a) D'après la loi je ne lui dois rien et si je reconnais ma dette et désire la payer, c'est par un sentiment d'honneur et de par ma propre volonté.
151 COnREHPONOANCB DE DOSTOÏEVSKI
h) Si je prenais de Targi'nt h K... jamais je ne rae suis engagé à lui rendre on argtMit, inaiH au contraire en articlos. Il me donnait précisément «le l'argent afin que je lui apportasse des articles. Dans toute autre circoualance, il ne m'aurait jamais rien donné. Et comme des circon^tatjces (pii durent dix ans et sont indépendanlesdc ma volonté |)euvent Ctre bdlcs que je ne puisse payer ma dette mémo en articles, jjuels fondements a-t-il d'exiger de moi ma dette ?
c) S'il se vante de n'avoir pas exigé just/u'à présent sa dette, je ne puis en aucune façon reconnaître cela pour de la générosité, par la raison que môme s'il avait voulu l'exiger, il n'aurait pas pu le faire.
d) S'il s'adresse à moi comme un homme s'adresse à un autre homme, et sans tenir compte de considérations basées sur la loi, s'il demande le payement de la dette ли nom de Гкоппеиг, je lui réponds ainsi : l* je n'ai pas payé pendant dix ans à cause de circonstances indépendantes de moi. '2» Ces mêmes circonstances me mettent dans l'impossibilité matérielle de payer tout de suite ou prochainement même si je voulais. 3* Je le prie de se rappeler que je me suis engagé de payer en articles, et non pas en argent.
e) S'il dit que dans ce cas je puis payer en articles et qu'il était en droit de publier mon Conte pour les enfants^ je répondrai: par les mêmes circonstances indépendantes de ma volonté, je me crois en droit de disposer de mon bien comme cela me plaît et non comme cela plaît aux autres. 2» Il ne peut se payer lui-môme par la violence qu'en ayant reçu une pareille autorité de la loi, comme on fait avec les débiteurs insolvables.
f) Enfin, le plus important: Me reconnaissant ton débiteur pour une somme quatre fois plus grande que la valeur du Conte pour les enfants, ei me reconnaissant ton obligét je te porte une reconnaissance éternelle '...
[En marge.]
Moi et ma femme, nous vous saluons tous, surtout Emilie Fédorovna. Eh bien, frère ? Tu t'étais vanté d'envoyer des portraits,mais jusqu'à présent nous n'avons rien reçu I Et cependant nous les attendons avec une grande impatience, surtout ma femme. Embrasse les enfants.