‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 12 sur 48 · La fin manque · texte numérisé non relu

La fin manque

Encore une fois : ne m'envoie ces deux cents roubles sous aucun prétexte. Salue Shrenk. Comme on se rencontre !

Je t'informerai quand mes affaires avec le Boasski Viest" nik seront terminées. En attendant, j'écris. Je ne sais рае encore quand j'aurai terminé. Ma situation est critique. Mon seul espoir est en Dieu. Si Pleshtcliéev donne 1,000 roubles, j'irai aussitôt en Russie ; s'il ne les donne pas, je ne sais vraiment comment faire. Il a promis. Je sais comment m'acquitler envers lui. Adieu. Écris pour Гатоиг de Dieu. ,

Je pense toujours à lioasskoë Slovo. Il y aura un article. D'ailleurs je l'écrirai bientôt à ce propos et je te ferai part de mes plans.

Au même.

Semipalatinsk, 31 mai 1858.

Je m'empresse de te répondre, cher ami, avec le premier courrier. Je suis très étonné que mes lettres te parviennent si lentement. Et cependant je ne suis pas paresseux pour écrire. Si tu t'es inquiété à propos de moi, je puis dire que j'en ai fait autant à ton propos. Surtout ces derniers temps j'avais décidé que quelque chose t'était arrivé, et surtout que tu étais malade, La nouvelle de ta perte (3,000 roubles) m'a beaucoup chagriné. Tu me dis que ce n'est pas la perte d'argent qui le chagrinait, mais la situation critique, etc... Non, frère, on peut aussi regretter l'argent. Tes enfants grandissent, 3.000 roubles ne sont pas faciles à gagner. N'y aurait-il donc aucun espoir de les ravoir? Je suis vexé, mon ami, de ra'ôtre trouvé là justement, comme un fait exprès, avec mes commissions et mes demandes. Mais que faire 1 Tu m'écris que tu enverras bientôt. Je te remercie, frère ; j'espère que c'est la dernière fois que je te tourmente. Je voulais attendre ton envoi et te répondre alors. Mais les colis peuvent tarder. Tu me dis que tu veux m'envoyer un habit et un pantalon. Il me semble qu'il vaudrait mieux une redingote. C'est toujours plus utile. Je tâcherai de m'arranger et d'en commander иаэ ici, malgré que je ne sois pas bien riche en argent.

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Tu me dis, mon ami, de l'envoyer ce qui est écrit Je ne me souviens plus (en général, ma mémoire est devenue bien mauvaise), jo ne me souviens plus si je t'avais écril que je me suis mis en rapport avec Kalkov (liouttki Vieil' fuk) et je lui ai écrit une lettre, dans laquelb^ je lui ai proposé de collaborer à sa revue, et je lui ai promis une nouvelle pour cette année, s'il voulait m'envoyer tout de suite Г)00 roubles arg. Ces 500 roubles, je les ai reçus il y a un mois ou cinq semaines, accompagnés d'une lettre fort aima* bleet fort intelligente. Il écrit qu'il est très heureux de ma collaboration, qu'il accède immédiatement à ma demande, (500 r.) et il me prie de me gêner le moins possible, de travailler sans me presser, sans terme fixe. C'est parfait. Je suis en train de travailler pour le liousshi ViestniU (une grande nouvelle); mais voilà l'ennui, c'est que je n'ai pas fait de conditions avec Katkov pour le prix de la feuille, lui ayant écrit que jo me fiais à son équité. J'enverrai aussi quelque chose à liousskoë SZodo cette année, je l'espère, mais une nouvelle, pas un roman. Quant au roman, je l'ai mis de côté jusqu'à mon retour en Russie. Je l'ai fait par nécessité. L'idée en est fort heureuse, le caractère est nouveau, il n'a pas encore paru. Mais comme ce caractère doit être très répandu en Russie, dans la vie réelle par le temps qui court, surtout maintenant, à en juger par les idées et les tendances qui s'emparent de tout le monde, je suis sûr que je pourrais enrichir mon roman de nouvelles observations à mon retour en Russie. Il ne faut pas se presser, mon cher ami, mais il faut faire bien.

Tu écris, mon cher, que je suis probablement ambitieux et que je veux paraître avec quelque chose de très bien, et c'est pourquoi je le couve. Admettons qu'il en soit ainsi : mais comme j'ai renoncé à paraître avec un roman, et que j'écris deux nouvelles, qui seront à peu près passables (s'il plaît à Dieu), alors je ne couve rien. Mais quelle théorie est donc la tienne, mon ami, qu'un tableau doit être peint en une fois, etc., etc., etc. ? Quand as-tu été convaincu de cela? Crois-moi, il faut partout du travail et un travail énorme. Crois-moi qu'une pièce de vers de Pouchkine, légère et élégante, en quelques lignes, paraît justement écrite en une fois, parce qu'elle a été longtemps arrangée et reprise par Pouchkine. Ce sont des faits: Gogol

a écrit les Ames Mortes durant huit aas. Rien de ce qui a été écrit de chic n'est mûr. On ne trouve pas de ratures dans les manuscrits de Shakespeare, dit-on. C'est pour cela qu'on y trouve tant de difformités et de manque de goût ; s'il eût travaillé, — c'eût été encore mieux. Tu confonds évidemment l'inspiration, c'est-à-dire la création première, instantanée du tableau ou le mouvement de l'ume (ce qui arrive souvent), avec le travail. Ainsi, par exemple, j'inscris une scène aussitôt, telle qu'elle m'est apparue, et j'en suis enchanté; ensuite, pendant des mois, pendant un an, je la travaille, je m'en inspire plusieurs fois, et non une seule fois (car cette scène me plaît) ; j'ajoute et je retranche plusieurs fois quelque chose, comme cela m'est déjà arrivé, et, crois-moi, le résultat est bien meilleur. Pourvu que l'inspiration vienne. Cwrtainemt'nr <•'"- inspiration, rien ne peut se faire.

Maintenant, il est vrai, on paye bien chez vous. Alors Pissemski a pu recevoir 200 ou 2b0 roubles par feuille, pour ses Mille Ames. On peut vivre ainsi, et travailler sans se presser. Mais trouves-tu le roman de Pissemski admirable ? Ce n'est qu'une médiocrité et quoiqu'elle soit dorée, c'est toujours une médiocrité. S'y Irouve-l-il un seul caractère, nouveau, créé, qu'on n'ait jamais rencontré? Tout cela a été et a paru depuis longtemps chez nos auteurs-novateurs, surtout chez Gogol. Ce sont de vieux thèmes arrangés à la nouvelle mode. C'est une copie excellente d'après des modèles d'autrui, le travail de SazikoY, le célèbre joaillier russe, d'après les dessins de Benvenuto Cellini. Il est vrai que je n'ai lu que deux parties ; les revues arrivent bien en retard chez nous. La fin de la seconde partie est décidément invraisemblable et tout à fait gâtée. Kalinovitch, trompant consciemment — est impossible. D'après ce que l'auteur a exposé auparavant, Kalinovitch doit se sacrifier, proposer le mariage, se glorifier, jouir dans son cœur de sa grandeur d'âme et il est persuadé qu'il ne trompera pas. Kalinovitch a tant d'araourpropre, que pour lui-môme il ne veut pas se considérer comme un lâche. Certainement, il jouira de tout cela ; il passera la nuit avec Nastenka. et puis, certainement, il la trompera; mais il le fera après, quand la nécessité Ц commandera, et certainement il se consolera soi-même, Il dira

158 CORneSPONOANCB DE DOeTOlBVSKI

que dans celte circonstance également il a noblement agi. Mais Kalinovilch, ayant conscience de son menaoDge et couciiant avec NaHtetika — cet dégoûtant, eat impossible ; c'est-à-dire il est possible, mais ce n'est plus Kalinovilcb. Mais a<^9oz de toutes ces bagatelles.

Mon ami, j'attende ma démission атес impatience. Je n'ai pas demandé directement à habiter Moscou, mais j'ai écrit tout simpiemcnt dans ma demande de démission, selon la formule oxigéo:/aurat mon lieu J'hahilalion <1мпм la ville Je Moscou. Si on ne me геГи><>е pas, j'irai. J'irait mais avec quelles ressources ? Jusqu'à ce que ma nouvelle soit terminée, je n'aurai pas d'argent. Comment vivrai-je dans deux mois, je n'en sais rien — car dans deux mois je n'aurai plus d'argent. Des 500 roubles envoyés par Kalkov, -i<X) roubles ont été employés immédiatement à payer des dettes. Je dépense 40 roubles par mois, mais il y a toujours les dépenses imprévues. Voilà déjà un an et demi que j'ai sans cesse des dépenses imprévues. Que deviendrai-je d'ici la fin de l'année, alors que je recevrai pour mon travail 1 Mais je ne recevrai pas avant. Je ne sais pas ; ma lèle se brise, je n'ai plus à qui emprunter. Mais ne t'inquiète pas trop à propos de moi ; tout pourra s'arranger.

Pleclitchéev viendra à Moscou et à Pétersbourg. Il doit venir au mois de mai. Reçois-le bien et lâche de faire la connaissance de sa femme. Je reçois à l'instant un envoi de Milukov (son livre), un officier Га apporté ; mais je n'ai pas vu l'officier, il viendra peut-être. Salue bien Milukov et les autres.

Que devient la parenté? Varenka, Viérotchka ? Pas un mot, pas un mol jusqu'à présent. Où est le frère André, où est Nicolas?

Adieu ! Je t'embrasse. Salue Emilie Fédorovna ; embrasse les enfants I Ma femme vous salue tous.

Adieu. Ton

Th. Dostoïevski.

J'écrirai encore dès que j'aurai reçu les aCFaires et la démission. Je t'informerai de ma situation. Mais, pour l'amour de Dieu, ne traîne pas et écris, pour l'amour de Dieul

Au même.

19 juillet 1858.

Très cher ami et frère Micha, j'ai répondu aussitôt à ta lettre du 5 mai. Dans cette lettre tu écris entre autres: « Cette semaine ou la semaine prochaine je t'envoie des vêtements, etc. » Cela voulait dire que le dernier terme de l'envoi serait le 15 mai, pas plus tard. C'est ainsi, au moins, qu'il fallait comprendre le sens de ta lettri-. Maintenant, conclus toi-même, moucher: la poste met habituellement environ vingt-deux à vingt-cinq jours de Pétersbourg à Semipalatinsk. Que dois-je penser de loi, de ta situation et de tes affaires ? Comprends donc surtout, mon ami, que ce n'est pas le relard des vêtements qui m'inquiète (quoique Dieu sait combien ces vêtements me seraient utiles, car je n'ai pas le sou pour en acheter). Mais tant pis pour les vêlements!

Comprends donc avant tout que ce qui m'inquiète c'est loi, toi seul, et que je ne sais plus ce que je dois penser. Dans ta dernière lettre, lu m'écrivais à propos de les grands ennuis d'affaires. Sont-ils la cause de ton silence ? Crois- moi, mon ami, je me tourmente à propos de toi. Es-tu en bonne santé ? Es-tu eu vie ? Je ne saisrieu. Personne n'écrit, personne ne me donne de nouvelles. Voilà plus d'une année que je ne reçois pas une ligne de Moscou. Je rêve de toi toutes les nuits, je m'inquiète terriblement. Je ne veux pas que tu meures, je veux te voir et l'embrasser encore une fois dans ma vie, mon chéri. Tranquillise-moi pour l'amour de Dieu; et si tu le portes bien, pour l'amour du Christ, laisse toutes les affaires et tous tes tracas et écris-moi tout de suite, à l'instant, car autrement je perdrais la raison. 11 faut, mon ami, que tu comprennes ma situation. Si tu ne peux envoyer de vêtements, n'en envoie pas (si c'est cela qui t'empêche d'écrire). Mais je ne crois pas que ce soit cette raison qui t'empêche d'écrire. Tranquillise-moi donc, mon cher; je te jure que mon inquiétude est devenue insupportable.

Je ne peux rien te dire de consolant par rapport à moi- môme. Ma démission ne m'a pas encore été accordée (voilà six mois que je l'ai demandée ; je ne puis me figu-

160 CORnBHPONOAMCE DE DOSTOIEVHKI

rcr ce qui la retarde). Ma santé ne ее rétablit рае. Les crises se produisent quelquefois et laissent de tristes suites. Je n'ai pas d'argent; il me reste, sans exagérer, qnelquu roubles, h' n'ai personne h qui emprunter, car les persoD* nés (|ui, autrefois, me donnaient toujours, ne sont plus là. Plechlchéev m'avait promis, encon* l'année dernière, de m»* donner 10(H) roubles argent aussitôt qu'il entrerait en possession de son héritage. Sans Н>^Ю roubles il m'est absolument impossible de bouger de Sibérie, ^юиг aller en Russie (tout est calculé h un kopek près); car arrivé en Russie, il faut aussi avoir quebjue chose de côté pour les prcmiert» mois. A présent, Plechlchéev est en congé pour six mois & Moscou et à Pétersbourg (avec sa femme). Il sera aussi à Pétersbourg : il ira te voir. Demande-lui à cœur ouvert et d'une façon détaillée: !• s'il peut m'envoycr 1000 roubles; 3* quand peut-il me les envoyer? Demande-lui des réponses > ' iques, et ' avec

une complète franchise, » > :. Je ne ^.as .de

l'amitié de Plechtchéev. Mais je comprends bien ce que veut dire hériter. On espère toucher au bout d'- i-,

et on touche au bout de six ans. Je ne sais u\> ut

pas où trouver l'argent pour vivre. Tu m'écris de l'envoyer une nouvelle et tu dis que tu la vendras tout de suite et que tu m'enverras l'argent. Mais, mon ami, je n'écrirai jamais sur commande ; c'est juré. Maintenant, j'écris deux nouvelles. L'une, grande (environ comme Le Doublé), pour le Bousski Viestnlk; l'autre, environ cinq feuilles, pour le Rousskoë SlovOf qui attend de moi un roman; je le lui donnerai à la fin de l'année. J'ai abandonné le roman, car, à ce que je puis en juger, ce sera mon chefd'œuvre, et je ne veux pas le gâter en me pressant; d'ailleurs j'ai besoin de puiser moi-même certains renseignements en Russie. La nouvelle pour le Rousski Viestnik sera bien dans les détails, mais dans l'ensemble elle est manquée (trop étendue, et j'ai la marotte de raccourcir, ce qui ne me réussit pas) . Dans le Bousskoë Slovo peut-être, ça n'ira pas mal. J'ai déjà pris à Katkov 500 roubles argent d'avance. Dans ma nouvelle (à Katkov) il y a en tout treize chapitres (un chapitre par feuille). Le 10 août je lui enverrai sept chapitres complètement terminés et recopiés et je demanderai encore 600 roubles argent. Je sais cer-

tain qu'il ne les donnera pas. Mais c'est ma dernière tentative désespérée. Tout dépend à présent de notre gracieux Empereur — s'il veut me rendre heureux, me permettre de venir à Moscou. A présent je ne soigne pas du tout ma maladie. Rien n'est plus facile que de se faire du mal. Je veux consulter les meilleurs médecins de Moscou: alors je prendrai une décision.

S'il est difficile d'envoyer les habits — que le diable les emporte 1 — tant pis. Adieu, mon ami.

Ma femme te salue. Elle me donne du courage, mais elle s'inquiète autant à propos de toi que moi. J'embrasse toue les liens. Je salue Emilie Fédorovna particulièrement. Adieu, mon cher, mou unique ami. Rassure-moi, Iranquil- 1 iso-moi par une seule ligne. Je t'en supplie. Écris, pour l'amour de Dieu, quelle publication tu veux organiser l'année prochaine. Écris en détail.

Je compterai sur mes doigts les jours et les heures jusqu'à ce que j'aie reçu ta réponse à cette lettre.

Dostoïevski.

A Monsieur E...

Semipalatinsk, 12 décembre 1858.

ÉIl y a bien longtemps que je ne vous ai rien écrit, mon très cher et très noble monsieur E... et je regarde cela comme une impolitesse de ma part. Vous m'exprimez toujours votre sympathie avec tant de noblesse et de simplicilé, que je ne pourrai jamais l'oublier, et je crains que vous ne me taxiez d'ingratitude. Je vous assure que ce serait injuste.

Si je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, ce n'est ni par indiftérence ni par oubli. Voilà déjà trois mois que je remets à vous écrire et je ne puis m'y décider par diverses raisons, entre autres parce que je voudrais vous écrire quelque chose de positif. Chaque jour, à chaque instant, j'attends la décision de mon sort, et rien. Vous ne pouvez vous imaginer combien c'est énervant.

Il y a bientôt une année (moins quelques jours) que j'ai donné ma démission en mentionnant dans ma demande (conformémentà l'usage) que j'aurais mon domicile à Mos-

162 CORRESPONOANCK DE DOflTOlBVBKI

COU. Ma «lémiHsion a suivi la lilière dane le» bureaux f^t ju.4«]u'à ce jour je n'en ai aucun» nouvelle. Jo ne eai» pa» ce (|ui la relient. La raison dû ma dénaission, c'eet l'épilepsie. Ma démission eera acceptée un jour, mais il reele à savoir si on w. fera pas d'ob-slacle pour rm résidence à Moscou. Mon fï^ro et d'aulres qui s'occupent activement de cette affaire m'affirment qu'il n'y a rien h craindre. Je ne sais, mais je suis dans un état d'enprit très n je

ne puis rien entreprendre de diverses choses rj 'i-

ressent exlrômoment, parce que je no saie pas ce qui m'attend et sur quoi je puis compter. Kn attendant, je reste à Semipalulinak qui m'ennuie morlelleraent. 1л vie ici m'est 1res pénible. Je ne puis en quelques mots vous expliquer tout. Croiriez-vous que niAme les travaux littéraires ne sont plus pour moi un soulagement, mais une soufTraoce. C'est le pire. La cause de tout, c'est mon état maladif et ma façon de vivre. Je ne lis pas de r ix mois

que je n'ai môme pas eu de jour ^ partir

bientôt en Russie, je ne me suis paf\ inscrit à la biblioth^que et je n'ai chez qui emprunter des livres, car je ne veux avoir d'obligation à personne. Et je vous affirme que ce n'est ni orgueil ni irritation de ma part, mais on ne peut raconter tout.

Katkov m'a écrit et sur ma demande m'a envoyé 500 roubles. Je lui ai promis un roman. Je me suis mis à l'écrire avec enthousiasme, mais je l'ai abandonné, car je veux écrire quelque chose de très bien et il me manque quelques renseignements qu'il me faudra prendre personnellement en Russie. Écrire n'importe comment, je ne veux pas. C'est pourquoi j'ai abandonné mon grand roman et me suis mis à autre chose. D'abord je m'y suis astreint, bientôt je fus entraîné et j'écrivis avec plaisir. Ce sera très grand, environ douze feuilles. Arrivé aux deux tiers, je l'ai laissé. Voici pourquoi : comme je manque d'argent à chaque instant et beaucoup (surtout à cause de mon mariage), je me suis endetté et mon frère est entré en pourparlers à Pétersbourg avec la future rédaction de la future revue fiousskoië Slovo.qni paraîtra en 1859, et il a traité en mon nom. Il a pris d'avance 500 roubles ( 100 roubles par feuille) et me les a envoyés. Je ne pouvais me passer d'argent et j'ai approuvé toutes les conditions pensant terminer pour la

nouvelle année. Mais je n'ai pas pu finir pour septembre, ce que j'avais prorais à Katkov.Je me suis ressaisi ; aussitôt je me suis rais à la nouvelle pour Rousskoië Slovo et maintenant je l'écris à la hâte et j'ai presque terrainé. Je vais l'envoyer ces jours-ci; aussitôt je me remettrai à travailler pourKatkov, et prochainement j'enverrai la moitié de mon travail.

Mais ne pensez pas que Katkov me presse. Au contraire. 11 m'a écrit une lettre très noble dans laquelle il me demande de ne pas me tourmenter de la dette et de ne pas me surmener. C'est pourquoi je désire finir le plus tôt.

Je ne vous dirai pas combien l'épilepsie me fait perdre de temps et trouble ma disposition d'esprit. 11 y avait encore d'autres choses. Mon très bon monsieur Ë..., voilà encore une brève nouvelle de moi. Je répète. Vous m'êtes devenu si intime par votre taçon d'agir envers moi que je ne puis me taire devant vous et ne pas vous parler tout franchement. Cependant il y a encore bien des choses que je ne vous ai pas dites.

Au revoir, mon bien cher monsieur E... Ne m'oubUez pas, moi je ne vous oublierai jamais. Peut-être nous verronsnous bientôt. Bien vôtre,

Dostoïevski.

J'écris à votre ancienne adresse, je ne sais si ma lettre vous parviendra.

A son frère Michel Dostoïevski.

Semipalatinsk, 11 avril 1859.

Mon cher frère Micha, je ne t'écris que deux mots. Je suis pressé. J'envoie par ce courrier les trois quarts de mon roman à Katkov. Jusqu'à présent je n'ai pas pu le terminer. J'ai travaillé presque toute la nuit, je me suis levé tard, je n'avais plus le temps, le courrier va partir. Voilà quinze jours que j'ai reçu 1.000 roubles de Kouchelev *, en raôrae temps qu'une lettre pleine de louanges. Je ne t'ai pas intormé jusqu'à présent, car j'attendais

1. Priuce Kouchelev'Bezborodko, éditeur de la Revue Rousskoié Slovo.

164 CORRESPONDANCE ОВ DO8T0lEVeKI

toujours de toi une lettre, et je youlaie répondre à la foi». Dans la joie que lu témoignes parce que ma nouvelle platt beaucoup, lu montres ta belle âme. Mais tu écris duO mars et tu ne dis pas si ma nouvelle a paru déjà. N'<;hI-<:o pas le 1*' de chaque mois que paraît le liousskoië Slovo ? Pour l'amour de Dieu envoiolc-moi, ou au moins la livraison qui contient ma nouvelle. Demande à Kouchelev, dis-lui (|u'on me la mette sur mon compte. Arrange ça, pour l'amour de Dieu.

Je te remercie pour ta promesse de m'envoyer du linge et des gilets. J'avais espéré que lu prendrais cela sur lea mille roubles do Kouchelev. Maintenant nous altendrooe pour régler nos comptes que je sois à Tver.

Mon ami, de ces 1.000 roubles il ne reste plus que 600 roubles. C'est avec cela qu'il faut que je me mette en roule et que je vive jusqu'à mon départ; mais c'est impossible et cela ne suffira pas. J'écris à Katkov de m'envoyer encore 200 roubles et que je les attendrai de sa part jusqu'au 15 juin. Alors, je ne pourrai plus attendre, je partirai. Je lui ai parlé aussi des 100 roubles par feuille. Quelle sera sa réponse? Il m'en veut et n'a pas répondu à ma dernière lettre. Combien sont pénibles, mon frère, tous ces rapports par écrit et non directement.

Le roman que j'envoie à Katkov est, à mon avis, inflniment supérieur au Rêve de mon Oncle; il s'y trouve deux caractères sérieux et même nouveaux, inconnus jusqu'à présent. Mais comment fînirai-je le roman ? Il m'ennuie beaucoup, il me tourmente (ça, c'est à la lettre). II paraîtra, je l'espère, au mois d'août ou de septembre dans le Housski Viestnik.

J'attends de toi une lettre bientôt. Je suis certain que tu me parleras de tout, c'est-à-dire des opinions littéraires que l'on formulera au sujet du Hêve de mon Oncle. Jeté prie, donne le plus de détails ! Je t'en supplie.

Tu ne me dis rien de Plechtchéev. Est-il allé à Moscou? Zavialov venait souvent nous voir. C'est un bon garçon, sans aucune malice. Je l'aime beaucoup.

Tu me parles de Tver et tu dis qu'il faudra y demeurer deux ans. Mais c'est affreux, mon ami. J'espère, au contraire, obtenir l'autorisation d'habiter Moscou. Je commencerai à demander dès mon arrivée à Tver, bien entendu

Car on ne m'a pas refusé par ordre supérieur, mais dans le bureau des inspecteurs, ils ont déclaré exactement qu'il leur était impossible de prendre sar eax de trancher la question, ne sachant pas s'il m'était accordé de vivre à Moscou, et ils me conseillent de m'adresser à l'Empereur, par la troisième section, pour obtenir une solution. Il y a encore une lueur d'espoir : le 8 septembre s'accomplira la majorité du grand-duc héritier. Quand on a célébré la majorité de l'Empereur actuel, on a accordé des grâces importantes aux condamnés politiques. Je ne doute pas que l'Empereur, à l'occasion de cette solennité, ne se souvienne des pauvres malheureux que nous sommes et ne pardonne tout le reste. J'ai calculé que vers ceUe époque (le 8 sept.) il faudrait présenter une demande pour obtenir l'autorisation de vivre à Moscou; il suffit des e trouver alors à Tver.

Adieu, mon bon Micha. Je t'embrasse bien fort, loi et toute ta famille. Ma femme te salue. Demain est le jonr de Pâques. Christ est ressuscité ! Ma santé est toujours pareille. Ton

Th. Dostoïevski.

Occupe-toi de mon Paul.

Au même.

Semipalatinsk, 9 mai 1859.

Mon cher ami Micha, j'ai enfin reçu ta lettre du 8 avril avec le dernier courrier, et j'ai été bien peiné et bien effrayé de ta maladie. Ma frayeur n'est pas encore passée. Je comprends fort bien que des accès peuvent devenir fort dangereux, et si je ne reçois pas de nouvelles lettres m'annonçant ta complète guérison, je ne serai раз tranquille. Si Dieu vient à mon aide, je me mettrai en route le 15 juin, mais pas avant, peut-être môme beaucoup plus tard. Je t'ai déjà écrit que ma démission a été accordée à Saint-Pétersbourg, par rescrit impérial du 18 mars, mais qu'elle vient de parvenir ici et qu'il faudra attendre le commencement de juin au moins, jusqu'à ce que les formalités soient terminées, d'après les exigences dn corps d'armée, et que je sois complètement libéré. Mais

166 CORIIBAPONOANCK DE OOSTOIBVMU

81 je para le 15 juin, il est peu probable que je reçoive U rt^ponse à cette lettre, d'autant plue que la poele ra à prés<;nl benucoiip plus lentement, à caUMdeecruen du priotonips. Mais DéamnuinH, л\ tu m'aimee, répoDd»*moi auaai» tAt(avec des détails sur ta Hanté) et adresse-moi 1л lettre direclemeut h Semipalntinftk. J'aurai besoin de paaaerdeux ou trois semaines à ()n>sk, pour retirer Paul du Corpi dea Cadets; et ta lettre me suirra de Semipalatinsk. (N. B. — N'adresse pas h Omsk, mais h SemipalatiniUc.)

Je me suis (igur<^ si nettement, mon ami Micha, que tu allais mourir et que je ne le reverrais plus, que j'en ai encore gardé l'elTroi dans le cœur. Ah ! pourvu que je reçoive quatre lignes de toi !

Je te remercie beaucoup, mon ami, pour l'envoi dea gilets, des chemises, etc. Mais je n'ai encore rien reçu. D'après ta lettre, je vois que tu as expédié tout cela vers le milieu de mars. Ta lettre du 9 avril est arrivée depuis huit jours, et le colis du mois de mars est quelque pari en route. Je n'y comprends rien.

Je t'ai informé que j'ai reçu de l'argent de Kouchelev, Mais je n'ai pas reçu de lui de revue. Je la recevrai peutêtre encore: il m'avait informé qu'il m'enverrait le compte. Peut-être la revue viendra-t-elle en même temps.

Mon ami Micha, je te prie, accorde ma demande: écrismoi, sans rien celer, tout ce que tu entendras dire de mon roman, c'est-à-dire comment on en parle, si on en parle seulement. Comprends donc que cela m'intéresse extrêmement.

Avec le dernier courrier j'ai écrit à Kouchelev. Il fallait lui accuser réception de l'argent. Je lui ai demandé la revue. Quant à la collaboration dans sa revue (il m'écrivait dans sa lettre qu'il attendrait ma prochaine nouvelle avec la plus grande impatience, je lui ai écrit que je voulais avant tout le voir et causer de vive voix avec lui. Je lui a* expliqué que j'ai en vue d'écrire un grand roman, de 25 feuilles environ, que j'aurais bien envie de commencer immédiatement à l'écrire (et rien que celui-là), mais que, à cause de certaines circonstances, il m'est impossible de m'y mettre, et que c'est à propos de ces circonstances que je voudrais Г entretenir en personne. C'est par cela que j'ai terminé ma lettre à Kouchelev sans aucune explication ;

mais je l'expliquerai quelles sont ces circonstances: l» pour écrire un roman il me faut un an et demi; 2« pour l'écrire en un an et demi, il faut avoir de quoi vivre pendant ce temps ; et moi je n'ai rien ; 3° tu me communiques constamment des nouvelles telles que : Gonlcharov a pris 7.000 roubles pour son roman, et Tourg^enev pour son Nid de Gentilshommes (je l'ai enfin lui, c'est extrêmement bien)areçu de Katkpv (auquel je demande 100 roubles par feuille) 4.000 roubles, c'est à-dire 400 roubles par feuille. Mon ami ! Je sais très bien que j'écris plus mal qu«* Tourguenev, mais ce n'est pas si mal que cela, et enfin j'espère écrire aussi bien. Pourquoi donc, moi qui ai tant besoin, ne prendrais-je que 100 roubles et Tourguenev.qui a deux mille ftmes, prendrait- il 400 roubles? La nécessité me force à me hôter et à écrire pour me procurer de l'argent, par conséquent à gâcher certainement. Voilà pourquoi, à ma rencontre avec Kouchelev, j'ai l'intention de lui exposer, tout franchement, qu'il doit me donner un terme d'un an et demi, 300 roubles par feuille et, de plus, de quoi vivre pendant mon travail, — 3.000 roubles argent d'avance. S'il consent, je m'engage à lui donner par-dessus le marché une petite nouvelle d'une feuille et demie pour l'année prochaine (le début de l'année). J'ai beaucoup de sujets pour de grandes nouvelles, mais pas pour des petites. Mais d'ici au nouvel an j'espère tomber sur un sujet qui m'inspirera et cuisiner une petite nouvelle pour Kouchelev. Il se peut que mes conditions te paraîtront soudain trop élevées, d'humbles qu'elles étaient ; mais tout cela, mon ami, est lié à une circonstance que tu ignores. Et comme cette circonstance et à son tour liée à ta question à propos des Pauvres Gens, — question à laquelle tu demandes une prompte réponse, — je passerai directement aux Pauvres Gens.

Tu voudrais, mon ami, les vendre à Kouchelev. Ce serait bien ; mais je te prie de ne pas le faire, parce que j'ai une autre idée en tôle. La voici : je termine à présent un roman pour Kalkov (il est long : 14 à 15 feuilles). Les trois quarts sont déjà expédiés; j'enverrai le reste dans les premiers jours de juin. Écoute, Micha ! Ce roman a certainement de grands défauts et surtout, peut-être, trop d'étendue ; mais je suis certain d'une chose, comme d'un axiome,

168 COnRESPONOANCS OE DOSTOÏEVSKI

c'e»t qu'il a nn même temps de grandes qualités et que c'est ma meilleure œuvre. Je l'ai écrit pendant deux ans (avec une interruption au milieu : Le fiéve de mon Oncle). Le commencemeut et le milieu oont élaborée, la lin est écrite h la hftte. Mais là j'ai mis tout mon coeur, toute ma chair et tout mon sang. Je ne veux pas dire par là que j'ai fait connaître toutes шея pensées; ceserait une absurdité ! J'aurai encore bien den pensées 4 faire connaître : D'ailleurH, dans le roman il y a peu de sentiment (c'est-àdire de puesion, comme par exemple dane le Nid de Gen-ttlshnmmes), mais il s'y trouve deux énormes caractèrestypes, t]\ie) j ai créés et noté» pendant cinq ans, que j'ai travaillé irréprochablement (à mon avis), caractères bien russes ri mal tracés dans la littérature nisse. Je ne sais si Katkov saura les apprécier, mais si le public accueille mon roman avec froideur, je Гатоие, je serai peut-être au désespoir. Je fonde sur lui mes meilleures espérances et surtout je veux assurer mon nom dans la littérature. Maintenant, raisonnons : mon roman paraîtra cette année, peutêtre en septembre. Je pense que si on en parlait, que si on en disait du bien, je pourrais le proposer à Kouchelev à 300 roubles la feuille, etc. Il n'aura plus affaire à un auteur qui n'aura écrit que le Rêve de mon Oncle. Certainement, je puis me tromper au sujet de mon roman et de ses qualités ; mais j'y mets tout mon espoir. Maintenant : si le roman du /iousski Viestnik a du succès,et même considérable, peut-être, alors, au lieu de publier Les Pauvres Gens à part, j'ai une nouvelle idée : arriver à Tver et avec ton aide, bien entendu, mon cher, — toi qui me viens toujours en aide, — publier vers janvier ou février de Tannée prochaine deux volumes de mes œuvres, dans l'ordre suivant : 1" Premier volume : Les Pauvres Gens, Nélolchka Nezva~ nov (les six premiers chapitres arrangés; ils ont plu à tout le monde), Les Nuits blanches. Conte pour les enfants, L'Arbre de Noël ei La Noce, en tout 18 feuilles. Deuxième volume : Le Village Stepantchikovo (le roman de Katkov) et Le Rêve de mon Oncle. Le second volume aura 24 feuilles. N.B. — Plus tard on pourrait publier Le Double nou vellemen t revu ou complètement refait, etc. Ce serait le troisième vo lume , mais celaplus tard, et maintenant deux volumes seule ment. L'édition de2.000 exemplaires coûtera 1.500 roubles.

pas davantage. On pourra vendre à 3 roub les le volume* Voilà pourquoi, si j'écris un grand roman pendant un an et demi, la vente graduelle de ces exemplaires peut assurer mon existence et me pourvoir d'argent. On pourrait aussi vendre l'édition à Kouchelev, pour trois mille ou deux raille cinq cents ; mais, bien entendu, il est tout à fait impossible d'entrer en pourparlers à présent ; il faut attendre que le roman de Katkov ait du succès. Voilà tout mon espoir, car ce succès facilitera les négociations.

N.B. — J'enverrai à Katkov en tout 15 feuilles; à 100 roubles, cela fait 1.500 roubles. Je lui ai pris 500 roubles, et puis,ayant expédié les trois quarts du roman, j'ai demandé 200 roubles pour mes frais de voyage ; j'ai donc pris 700 roubles. J'arriverai à Tversans le sou, mais aussi dans très peu de temps je recevrai de Katkov 700 ou 800 roubles. Ce n'est rien alors. On peut encore se retourner.

Je suis tout effrayé d'avoir entendu dire que si i^aul était retiré complètement du Corps, il faudrait rembourser pour son entretien 200 roubles par an, 400 roubles en tout, mais où les prendrais-je ? C'est pour moi le coup de foudre. J'ai en tout, en ce moment, 600 roubles, avec ceux de Katkov cela fera 800 ; mais il faut acheter une voiture, etc., et puis faire 1.000 verstes pendant l'été, ce qui est le plus coûteux (on attellera 4 chevaux, 5 quelquefois), et je n'ai d'argent que juste pour ce voyage. Avec quoi paierais-je pour Paul ?

Adieu, mon ami, mon cher Micha, sois heureux et bien portant et laisse-moi t'embras.ser au plus tôt. Salue ta femme et embrasse tes enfants. Il se peut que j'aie omis d'écrire bien des choses dans ma lettre, mais je suis très pressé. J'ai affaire. Adieu, chéri ! Salue Plechtchéev ; pourquoi ne m'écrit-il pas ? Ne serait-il pas contrarié de ma demande d'argent ? Est-il possible ! Ma femme te salue. Bien des choses à tous ceux qui se souviennent de moi. Au revoir, mon ami.

Au même,

Tver, 19 septembre 1859.

Hier j'ai reçu ta lettre, mon cher Michel, mais très tard, c'est pourquoi je n'ai pu te répondre aussitôt.

170 COUHE8PONDA.NCB DE DO»TOÏEV»ICI

Га lettre rn'a fait une grande joie : !• parce que je suis complètement eeul; 2« parce qu'elle est arrivée plue tôt que je ne l'altondais. Je n'y comptais pas avant ^mecJi. Je suia très heureux pour toi <|U<î tout aille bien chez les liene et que tu sois content. Seulement quand пош» verrons- noue T Moi, bien que restant à Tver, je continue à voyager. Quand le sort nous réunira-t-il ?

Je suis alléchez Baranov avecla lettre pour Dolgoroukov. 11 m'a promis son ai<le (c'esl-à-dirr d envoyer la lettre). Mais il m'a dit que ces démarches sont inutiles pour le moment, car Dolgoroukov ne se trouve pas à Pétersbourg, et que pendant le voyage il ne fera |pas de rapports à l'Empereur. En conséquence, il me conseille d'att<*ndre jusqu'à la mi-octobre, date du retour du prince à Pétersbourg. 11 m'a demandé de revenir alors avec la lettre. Réflexion faite, je pense qu'il a raison ; d'autant plus que si dans un mois le prince est à Pétersbourg il fera vile l'affaire, surtout avec la recommandation d'Edouard Ivanovilch Totleben, par exemple. De celte façon j'espère être chez vous le !•' novembre. Donc, attendons.

J'ai lu avec un extrême plaisir ce que tu m'écris de Vrangel ; j'étais si heureux de savoir quelque chose de lui. Salue-le de ma part ; dis-lui que je désire beaucoup le voir, et que s'il passe à Tver, môme pour un jour, ce sera très bien. Je lui écrirai prochainement.

J'écrirai aussi un peu plus tard à Edouard Ivanovitch. Salue Maïkov; dis-lui que je l'aime, que moi aussi ne l'oublie pas et que s'il vient rae voir il fera très bien, ne seraitce que pour un jour. Dis-lui que je l'attends avec une extrême impatience.

J'ai écrit à nos sœurs. Tu m'écris que tu n'as pas trouvé Nékrassov chez lui. Mais voilà, mon ami, si le 16 tu ne le trouves pas davantage, il y aura danger que tu ne sois en retard avec le manuscrit. Le temps passera et ils publieront autre chose dans le numéro d'octobre. Il faudra encore qu'ils lisent le manuscrit et tu ne m'écris pas si tu le lui as laissé et si tu lui as transmis la lettre. Tu me promets d'écrire le 17 si tu vois Nékrassov. Tu le verras certainement, c'est pourquoi j'attends ta lettre aujourd'hui, avec une vive impatience.

N. B. — Dans les relations avec NékrassDv observe tous

les détails, toutes les paroles, et au nom de Dieu, je t'en prie, écris-moi tout cela par le menu. Pour moi c'est très intéressant.

Embrasse le petit Nicolas de Vrangel ainsi que tes chats. Un grand salut à Emilie Fédorovna. Ma femme aussi vous salue tous.

De moi, il n'y a rien de plus à ajouter. Je pense à l'avenir. Je pense comment me mettre au roman. Je suis triste d'être obligé d'écrire tant de lettres, et je me tourmente beaucoup au sujet de la lettre du prince. J'avais commandé un pantalon (c'était en ta présence), le tailleur l'a gâté. A Tver le temps est très mauvais et l'ennui horrible.

Je pense à toi, mon cher. Voilà, lu es parti et moi je sais que nous ne nous connaissons pas encore suffisamment. Nous ne nous sommes pas bien expliqués. Non, mon frère, il nous faut vivre ensemble, non de la vie agitée mais de la vie ordinaire, et alors nous nous connaîtrons très bien. Je n'ai que toi. Ces dix années ne nous ont pas désunis.

Tu n'écris rien de ta santé et entre autres ce que t'a dit Rosenberg. Je t'en prie, consulte-le.

Au revoir mon ami. Je t'embrasse.

Au nom de Dieu, écris. Ton

Dostoïevski.

P.-S. — Je me rappelle tes paroles quand nous nous sommes séparés : Écris. J'ai pensé au sujet du roman que je t'ai raconté et en même temps je regrette mon grand roman.

Je croyais que je pourrais encore l'écrire.

Ah ! si j'avais de l'argent et la vie garantie !

Лп baron A.-E. Vrangel.

Tver, 22 septembre 1859.

Mon cher ami Alexandre Egorovilch,

Je ne voulais pas vous écrire, mais je n'ai pu me retenir. En effet, que peut-on écrire après quatre années de séparation ? Il faudrait d'abord se revoir, et combien je serais heureux que vous ayez l'idée (d'après ce qu'en dit

172 COHHEHI'ONOA.NCE DE DOSTOlETSKl

mon frère) de venir ici pour mo voir ; quand ce ne serait ijue pour un jour, mon très cher I Que de cho!^e nous pourrions nous dire !

Car pour un monsieur qui a fait tout le tour de la planète, venir en chemin de fer de Pétersbourg à Ттег, n'eel qu'une bagatelle. Mon frère écrit que vous songiez encore une fois à faire partie d'une expédition. C'est mal, bien mal pour moi. Je pensais que nous ne nous séparcrione plus, quand nous nous serions retrouvés à Saint- Pélcrebourg, Voilà pourquoi vous pouvez vous figurer mon impatience de vous voir — au moins pour deux jours, pour quelques heures mémo. Car nous avons bien des chose» à nous rappeler. Bien des souvenirs charmants. Ne serait-ce qu'à partir de ce moment quand je vous ai accompagné bore de votre logis, vers dix heures du soir (vous en souvenezvous ?) Votre vie est bien plus compliquée à présent, mais est-ce que nous ne pourrions pas nous comprendre? Nous nous étions fortement liés alors. Venez donc. Nous causerons du passé, quand nous étions si liés; de la Sibérie, qui m'est devenue chère à présent que je l'ai quittée; du jardin Kazakov (vous rappelez-vous?),des/)oi« et autres plantes potagères, des charmants Zraéioogorev ]et Barnaoul, où j'allais assez souvent après votre départ... de tout, enGn! El vous me raconterez quelque chose de votre vie depuis. Nous nous lierons de nouveau et nous nous préparerons des souvenirs епсэге plus beaux. Nous pourrons nous rappeler notre existence dans notre vieillesse.

Que pensez-vous faire à présent? Qu'atlendez-vous et quelles sont vos espérances? Que devient votre père et que devient votre famille ? Qui est-ce qui a remplacé Kh... ? Quel malheur si Kh... est à Pétersbourg et peut exercer sur vous une certaine influence ! Mais c'est absurde et je suis sot de le soupçonner.

« Les fleurs ne fleurissent pas après l'automne. » — J'espère entendre de vous-même tout ce qui vous concerne, avec beaucoup de détails. J'espère aussi que vous m'écrirez quelque chose. Si vous me questionnez sur moi, que vous dirai-je : je me suis chargé de soucis de famille et je les traîne. Mais je crois que ma vie n'est pas encore terminée et je ne veux pas mourir. Ma maladie est toujours au même point, ni çà, ni là. Je voudrais consulter des méde-

cins. Mais d'ici que je me trouve à Saint-Pétersbourg, je ne suivrai pas de traitement I Pourquoi avoir affaire à des imbéciles ! Maintenant je suis enfermé à Tver et c'est pire que Semipalatinsk. Malgré que Semipalatinsk avait complètement changé ce dernier temps (il n'y restait plus une seule personne sympathique, pas un seul souvenir radieux) — mais Tver est mille fois pire. Sombre, froid, les maisons en pierre, aucun mouvement, aucun intérêt, — il n'y a même pas de bibliothèque convenable ! C'est une véritable prison ! J'ai l'intention de me retirer d'ici le plus vite possible. Mais ma situation est fort bizarre. Je me considère comme gracié depuis longtemps. On m'a rendu aussi mes droits de noblesse héréditaire, par un oukase spécial, il y a déjà deux ans. Et cependant, je sais que sans demande officielle (de vivre à Saint-Pétersbourg), il me sera impossible d'entrer ni à Pélersbourg, ni à Moscou. J'ai passé le délai ; il fallait le demander il y a un mois. Et maintenant le prince Dolgoroukov est absent. J'ai écrit une lettre à Dolgoroukov. Je me suis présenté avec celle lettre chez le comte Baranov (notre gouverneur) et je l'ai prié de la transmettre au prince. Baranov l'a promis, mais il a dit — quand le prince sera de retour, il n'y a pas à y songer avant. Le prince revient à la mi- octobre; il faut donc attendre jusqu'alors et ne rien entreprendre. Sans doute, je suis presque sûr quemademande sera accordée. Il y a eu des précédents : beaucoup d'entre nous sont à Saint-Pétersbourg. D'ailleurs, l'Empereur est infiniment bon et généreux. Et puis j'ai toujours été bien noté. Mais voilà ce que je crains: l'affaire traînera et je devrai encore rester à Tver. Et c'est pourquoi je me proposais d'écrire à Edouard Ivanovitch ', et je lui écrirai ; je veux le prier d'écrire ou de parler de moi au prince Dolgoroukov; alors celui-ci, par considération pour lui, ne laissera pas traîner l'affaire et abrégera les formes. Je voulais aussi prier Edouard Ivanovitch d'écrire à Baranov, — afin qu'ici aussi l'affaire ne traînât pas. Mais, de nouveau, j'hésite : dans quels rapports Edouard Ivanovitch se trouve-t-il avec le prince et connaît-il notre comte? Une pareille démarche lui serait peut-être désagréable, il a déjà tant fait pour

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