Alors secrétaire de l'Ambassade russe à Copenhague
J'ai voulu vous répondre alors, aussitôt, je ne l'ai pas pu. Pourquoi? Vous le lirez plus bas. Mais pouvais-je vous oublier, vous, vous mon ami, au temps où je n'avais pas encore d'amis, vous le témoin de mon bonheur infini et de mon terrible malheur (rappelez-vous la nuit dans la forêt près de Semipalatinsk, quand nous les accompagnions?) mon ami ensuite ici, à Pétersbourg, mon bienfaiteur 1
Au contraire, toutes ces années j'ai bien souvent pensé à vous. Mais quelle vie fut la mienne tout ce temps? Je vous dois une explication circonstanciée pour expliquer mon silence à vos lettres. Écoutez donc ! Je vais vous narrer mon histoire durant ce laps de temps. D'ailleurs pas toute. C'est impossible, car, en pareils cas, on ne raconte jamais dans les lettres les choses essentielles. Il y a des choses que je ne puis raconter tout simplement. C'est pourquoi je me bornerai à vous donner un rapide aperçu de la dernière année de ma vie.
Vous savez probablement qu'il y a quatre ans, mon frère entreprit l'édition d'une revue. J'y collaborais. Tout allait bien. Ma Maison des Morts avait obtenu un succès considérable qui avait rénové ma réputation littéraire. Mon frère, en commençant l'édition, avait beaucoup de dettes ; elles allaient être payées quant tout d'un coup en mai 1863, la revue fut interdite à cause d'un article véhément et patriotique, qui, compris de travers, fut jugé comme une protestation contre les actes du gouvernement et l'opinion publique. 11 est vrai qu'il y avait un peu de la faute de l'auteur de l'article, un de nos plus intimes collaborateurs : il avait trop exagéré et sa pensée fut mal interprétée. Bientôt on comprit le vrai sens de l'article, mais la revue était déjà fermée. Depuis ce moment, les afifaires de mon frère allèrent très mal ; son crédit était ébranlé : les débiteurs se montrèrent, et il n'y avait avec quoi les payer. Mon frère obtint l'autorisation de continuer sa publication, mais sous un autre titre : VEpoque. L'autorisation ne fut donnée qu'à la fin de février 1864 ; le premier numéro ne pouvait donc paraître avant le 20 mars. C'était tard, les abonnements étaient faits partout, car le public a la bonne habitude de ne s'abonner aux revues que pour trois mois: décembre, janvier, février. Il fallait satisfaire les anciens
2Я1 СОВПЕЯР«)ГЧ1)А>ч;1С r»K nOMroiEV!<KI
abonnés qui n'avaient pas reçu tout quand le Vrémia lut interdit. (Jn leur fit savoir (ju'ils n'auraient ù verser que 6 roubles pour recevoir VÉpoque durant toute l'année 1864* Comme il y avait peu Av nouveaux abonnés, (|ue les anciens abonnés recevaient la revue moyennant 0 roubles, il en résulta que mon frère dut éditer la reyue avec perte, ('e coup l'acheva ; il fit dettes sur dettes ; sa santé commença à s'altérer. Moi, à ce moment, je n'étais pas près de lui; j'étais à Moscou au chevet de ma femme mourante. Oui, Alexandre Egorovitch, oui, mon cher amil Vous m'écriviez, vous compatissiez à la perte cruelle qu'a été pour moi la mort de mon ange, de mon frère Michel, et vous ne saviez pas jusqu'à quel point le sort m'écrasait! Un autre être qui m'aimait et que j'aimais infiniment, ma femme, est morte de phtisie à Moscou, où elle s'était installée depuis une année. Je vins près d'elle, de tout l'hiver IHGf je ne «juittai pas son chevet, et le 26 avril de l'année dernière elle mourut, en pleine connaissance, se souvenant de tous, leur envoyant un dernier adieu ; elle ne vous a pas oublié. Je vous transmets son salut, mon cher et vieil ami, ses bons souvenirs.
Oh mon ami ! Elle m'aimait infiniment et je l'aimais de môme ; cependant nous ne vivions pas heureux ensemble. Je vous raconterai tout cela quand je vous verrai : sachez seulement que bien que très malheureux ensemble (à cause de son caractère étrange, hypocondriaque, et maladivement fantasque), nous ne pouvions cesser de nous aimer. Môme plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Quelque étrange que cela paraisse, c'était ainsi. C'était la femme la plus honnête, la plus noble, la plus généreuse de toutes celles que j'ai connues dans ma vie. Quand elle est morte (malgré les tourments que j'éprouvai durant toute une année à la voir se mourir), bien que j'aie apprécié et senti péniblement ce que j'ensevelissais avec elle, je ne pouvais nullement m'imaginer combien ma vie était vide et douloureuse, quand on la recouvrit de terre. Voilà déjà une année, et ce sentiment reste toujours le même...
Aussitôt après l'avoir ensevelie, je courus à Pétersbourg chez mon frère. Il me restait seul ! Trois mois plus tard lui aussi n'était plus. Il ne fut malade qu'un mois, et sem-
blait-il peu gravement, de sorte que la crise qui l'emporta en trois jours était presque inattendue.
Et voilà que tout d'un coup je me suis trouvé seul ; et j'ai ressenti de la peur. C'est devenu terrible 1 Ma vie brisée en deux. D'un côté le passé avec tout ce pour quoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sansun seul cœur pour me remplacer les deux disparus. Littéralement il ne me restait pas de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle vie? Cette pensée seule me faisait horreur. Alors pour la première fois j'ai senti que je n'avais par quoi les remplacer, que je n'aimais qu'eux seuls au monde, et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas mais ne devait pas être.
Autour de moi, tout est devenu froid et désert ; et quand il y a trois mois, je reçus votre bonne et cordiale lettre, pleine de vieux souvenirs, je me sentais si triste que je n'eus pas le courage de vous écrire.
Mais écoutez encore.
y avril 1866.
J'ai commencé celte lettre il y a neuf jours, et depuis, littéralement, je n'ai pas eu une minute pour la terminer. Croiriez-vous, Alexandre Egorovitch, que durant les trois mois écoulés depuis vos deux lettres, et surtout depuis la dernière, après laquelle je me suis senti attristé en songeant à ce que vous deviez penser de moi, croiriez-vous que littéralement je n'ai pas eu une minute pour vous répondre. C'est la cause de mon silence. Que vous le croyiez ou non, c'est la vérité. Et pourquoi cela, vous le saurez tout de suite. Je continue.
Mon frère laissa pour tout avoir 300 roubles, avec lesquels on fit les funérailles, et 25.000 roubles de dettes. Sur cette somme 10.000 roubles,pour dettes très lointaines, ne pouvaient inquiéter sa famille, mais il y avait pour 15.000 roubles de billets à ordre qu'il fallait payer.
Vous demandez avec quelles ressources il aurait pu fournir les six derniers numéros de la revue, pour la fin de l'année (il est mort en juillet 1864)? Mais il avait un très grand crédit. En outre, il pouvait emprunter autant qu'il voulait, et l'emprunt s'arrangeait déjà et, lui disparu, tout le crédit de la revue tombait.
Pas un корок pour continuer l'édition et il fallait imprimer encore six numéros, ce qui coûterait au moins 18.000 roubles. De plus, pour s.ilisfaire les créanciers, il fallait 1Г),000 roubles, en tout 33.000 roubles pour finir l'année et attendre la souscription des abonnements.
Sa famille est restée littéralement sans ressources, со m me des mendiants. Je suis leur seul espoir. La veuve et lee enfants se sont ramassés autour de moi, attendant de moi le salut. J'aimais infiniment mon frère, pouvais-je lee abandonner? Il y avait deux partis à prendre : ou cçnser la publication de la revue, l'abandonner (cependant c'est une propriété de quelque valeur) aux créanciers, avec le mobilier, et prendre la famille chez moi; ensuite travailler, faire de la littérature, écrire des romans et pourvoir au sort de la veuve et des orphelins de mon frère. L'autre parti: c'étaitde trouver de l'argent et de continuer l'édition coûte que coûte. Quel dommage de ne m'ôtre pas arrêté au premier parti 1 Les créanciers n'auraient sans doute pas reçu p\m de 20 0/0, mais la famille, renonçant à l'héritage, selon la loi, ne serait obligée de rien payer. Moi, pendant ces cinq années, en travaillant chez mon frère et dans d'autres revues, j'ai gagné de 8 à 10.000 roubles par an. J'aurais donc pu les nourrir, bien entendu en travaillant toute la vie, du matin au soir. Mais j'ai préféré le deuxième parti; c'est-à-dire continuer l'édition de la revue. Ce n'est pas moi seul qui l'ai préféré; tous mes amis et anciens collaborateurs m'y ont encouragé.
14 avril.
Encore une interruption. Si vous pouviez savoir, Alexandre Egorovitch, à quelles terribles et opprimantes occupations passe tout mon temps ! Donc, je continue.
Il fallait en outre payer les dettes de mon frère ; je ne voulais pas qu'un mauvais souvenir accompagnât son nom. Il y avait un moyen : arriver au terme de l'abonnement ; payer une partie de la dette ; tâcher que la revue s'améliore d'une année à l'autre, et dans trois ou quatre ans, une fois les dettes payées, céder la revue à quelqu'un, après avoir garanti les moyens d'existence à la famille de mon frère. Alors je me reposerais ; alors je me remettrais à écrire ce que depuis longtemps j'ai à dire.
Je me suis décidé : je suis parti pour Moscou après avoir demandé à une vieille tante riche les 10.000 roubles pour lesquels j'étais couché sur son testament, puis je suis revenu à Pétersbourg et j'ai continué la revue. Mais l'entreprise était déjà fortement compromise. Il fallait demander à la censure l'autorisation d'éditer la revue. Cette autorisation a tant tardé que le numéro de juin n'a pu paraître qu'à la fin d'août. Les abonnés qui se moquent de tout ont commencé à s'indigner. La censure n'a pas permis de mettre mon nom sur la revue comme éditeur ni comme directeur. 11 fallait prendre des mesures énergiques. J'ai commencé à publier à la fois dans trois typographies ; je n'ai marchandé ni l'argent, ni la santé, ni les efforts. Moi seul menais tout. Je lisais les épreuves, j'étais en relation avec les auteurs, avec la censure ; je corrigeais les articles, je cherchais de l'argent ; je restais debout jusqu'à six heures du matin et ne dormais que cinq heures. J'ai enfin réussi à mettre de l'ordre dans la revue, mais il était trop tard. Le croirez-vous : le numéro de septembre est paru le 28 novembre, et celui de janvier 1865, le 13 février, c'est-à-dire deux semaines pour composer chaque numéro, chacun de trente-cinq feuilles. Jugez quel travail je devais fournir ! Mais le pire c'est qu'avec ce travail de galérien, je ne pouvais écrire rien pour la revue ; pas une ligne de moi. Le public ne rencontrait pas mon nom, et non seulement en province mais môme à Pétersbourg il ne savait pas que c'était moi qui dirigeais la revue. Et tout d'un coup éclate chez nous la crise générale des revues. D'un coup, dans toutes les revues, Tabonnement ne rend pas. Sovremennik qui avait 5.000 abonnés tombe à 2.300. La môme chose pour toutes les autres revues. Chez nous il ne restait plus que 1.300 abonnés. 11 y a beaucoup de causes à cette crise littéraire qui se fait sentir dans toute la Russie; elles sont claires bien que complexes. Mais cela après...
Jugez de ma situation ! Pour que les anciennes dettes de mon frère n'entravent pas la marche de l'affaire je les ai prises à mon nom, pour une somme d'environ 10.000 roubles. J'avais calculé que si, même en cas de malchance, la revue n'avait que 2.500 abonnés au lieu de ses anciens 4.000, tout s'arrangerait ; au moins les dettes seraient payées ; j'avais fait un calcul très serré. Jamais encore.
238 СОПНВЗРО.МОАМСВ db hoatoïevski
depuis qu'cxislc le jourualisme ca Russie, depuis les année?) 30, jamais encore le nombre des abonnés n'avait baissé en une arinéo de plu-» de 2Г) 0/0.
Je ne puis l'attribuer й la mauvaise direction.
Vrémia c'est moi-mdmc qui l'avais commencé et mon frère; c'est moi «jui le dirigeais. Kn un mot, il nous est arrivé qu(;lque chos;î do semblable à ce qui arriverait à un propriétaire ou un marchand dont la maison ou la fabrique serait incendiée, et qui s'adresserait à un banqueroutier.
Au commencement de l'abonnement, les dettes, principalement celles de défunt mon frèrf^, exigeaient le p;ii.-ment. Nous payons avec l'argent des abonnements j» lisant qu'il en viendra d'autres avec lesquels on pourra faire marcher la revue. Mais l'abonnement s'arrête, et après avoir publié deux numéros de la revue, nous restons sansle sou.
C'est à ce moment que m'ont trouvé vos lettres. Je suis parti à Moscou chercher de l'argent, chercher un compagnon pour continuer la publication de la revue dans les conditions les plus avantageuses ; mais sauf la crise du journalisme, il y a chez nous, en Russie, la crise de l'argent. Maintenant, faute d'argent, nous ne pouvons plus continuer l'édition et devons déclarer faillite provisoire. Et chez moi, outre les 10.000 roubles de dettes en billets à ordre, il yen a encore 5.000 sur parole. Sur ces sommes 3.000 roubles sont à payer coûte que coûte. De plus, il est nécessaire de trouver 2.000 roubles pour racheter les droits d'édition de mes œuvres qui sont engagés, et commencer à les éditer moi-même. Les éditeurs me proposent pour ces droits 5.000 roubles ; mais ce n'est pas avantageux pour moi. Si j'édite moi-môme, cela me rapportera bien davantage. Maintenant, pour payer les dettes je veux éditer mon nouveau roman en livraisons, comme cela se fait en Angleterre. Je veux également éditer la Maison des Morts en livraisons, avec des illustrations, une édition de luxe ; et enfin, l'année prochaine, faire l'édition complète de mes œuvres. Tout cela, je l'espère, me donnera une quinzaine de mille roubles. Mais quel travail de galérien !
Oh, mon ami ! Je retournerais volontiers au bagne pour autant d'années si seulement les dettes pouvaient être payées et me sentir de nouveau libre.
Maintenant je vais me remettre à écrire un roman sous le bâton, c'est-à-dire par nécessité, à la hâte. Il fera du bruit. Mais est-ce ce qu'il me faut ? Le travail par néc^îssité, pour l'argent, m'a écrasé et rongé !
Et cependant, pour commencer, il me faut 3.000 roubles. Je cours de tous côtés pour les trouver, sans quoi je suis perdu. Je sens qu'il n'y a que cela qui puiss<î me sauver .
De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est resté quelque cliose de trouble et de vague, qu»dque chose voisin du désespoir. Le trouble, l'amertume, l'état le plus anormal pour moi... Et de plus, je suis seul !
Il n'y a plus l'ami de quarante années. Cependant il me semble toujours que je me prépare à vivre. C'est ridicule, n'est-ce pas ? La vitalité du chat !
Je vous écris tout et je vois que du principal, de ma vie morale, spirituelle, je ne vous ai rien dit, je ne vous en ai pas môme donné une idée. Ce sera ainsi tant que nous resterons en correspondance. Je ne sais pas écrire les lettres, et je ne sais pas écrire de moi, ra'écrire avec mesure. D'ailleurs c'est difficile. Beaucoup d'années sont entre nous, et quelles années !
Comme c'est à propos que vous m'ayez écrit ! Vous m'avez rappelé tout le passé. Je vous aime, comme je vous connus jadis, jeune, bon ; tel je me souviens toujours de vous.
A propos je ne vous opnnais pas du tout comme père de famille ; il me semble (en me rappelant le passé) que vous devez maintenant être heureux. Mais je ne veux pas trop chercher à deviner quelle naance inconnue de moi a mise sur votre âme la vie de famille. Je vous remercie pour la photographie de votre famille. J'ai examiné longuement la photographie et tâché de deviner.
Je suis allé deux fois ;\ l'étranger, en élé 1862 et en 1863; chaque fois pour trois mois. J'ai visité presque toute l'Allemagne; je suis allé en Suisse, en France, en Italie (aussi partout). Les deux fois ma santé à l'étranger s'est améliorée d'une façon extraordinaire. J'avais résolu d'y aller chaque année pour trois mois ; d'autant plus que vu la cherté de notre vie ici, la question d'argent ne se pose pas. Je voulais y aller pour remettre ma santé, me reposer et travailler d'autant mieux les neuf autres mois de l'année, en Russie. Mais l'année dernière la mort de mon frère m'a
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forcé de rester, et le» délies acluellc» el 1еь travaux m'arrôteront ici définitivement. Comme je voudraie partir, ne serait-ce que pour un mois, me rafraîchir la télé, ressusciter. Je passerais chez vouscerUiinenient.
Et qui sait, cela arrivera peut-être! i/édition de la Mai^ son des Morts peut se poursuivre sans moi, et à l'étranger je travaille continuellement, car là-bas il y a plue de temps et de calme qu'ici, surtout si l'on se fixe dans un endroit.
Je vous enverrai la photographie sans faute, si vous me répondez vite, sans vous fâcher de mon long silence. Et pourquoi mon Dieu, vous fâcher! Suis-je coupable ? Je vie seul; avec moi, mon beau-fils, Paul. Il a déjà seize ans, il travaille ; il se souvient bien de vous et vous salue.
Je vous raconterai beaucoup de choses, si nous noue voyons.
Adieu, mon cher ami. Je vous embrasse de tout mon cœur. Soyez heureux. Désormais je répondrai exactement. Écrivez-moi bien vite. J'ai peur que cette lettre ne vous trouve plus à Copenhague.
Votre vieil ami pour toujours,
Au même.
Wiesbaden, 5 septembre (n. st.) 1865.
Très estimé et cher ami Alexandre Egorovitch, avezvous reçu ma lettre, que je vous ai adressée il y a un mois à Copenhague ? J'avais compté que vous étiez à Copenhague quand je vous ai écrit, parce que je vous ai écrit peu après mon arrivée à l'étranger. Si vous étiez parti de Copenhague avant le 10 juillet (de notre style) pourla Russie, vous m'auriez certainement cherché à Saint-Pétersbourg. Et comme nous ne nous sommes pas rencontrés à Saint-Pétersbourg, j'avais compté sûrement que vous n'étiez pas encore parti pour la Russie (vous m'aviez déjà communiqué cette intention). Donc (je le pense à présent), nous nous sommes croisés quand je suis parti pour l'étranger. Mais, peut-être, ma lettre vous a-t-elle été renvoyée de Copenhague en Russie et, dans ce cas, peut-être m'avez-
VOUS répondu à l'adresse de Zurich, comme je vous l'ai écrit. Mais hélas ! Je me suis arrêté à Wiesbaden et je n'ai pas encore été à Zurich, et pour cela je ne sais rien.
Il se trouve ici un prêtre, lanichev, qui a été à Copenhague. Je l'ai connu ici, à Wiesbaden, par hasard, et j'ai appris qu'il vous connaissait. Il m'a dit, entre autres, que vous aviez parlé de votre intention d'aller en Russie cet été et que vous disiez que vous reviendriez à Copenhague vers le mois de septembre. Cela m'a donné l'espoir de vous écrire encore et, peut-être, ma lettre vous trouvera-t-elle cette fois-ci à Copenhague.
Pour celte fois je ne vous parlerai que de moi et à propos d'une affaire. Ce que je vous dis, ne le communiquez à personne, car je sens que cela ne parle pas en ma faveur. Mais comme les phrases sont tout à fait inutiles et pénibles dans ce cas, je vous avoue franchement, — quoique j'aie honte de l'avouer, — que par ma bôtise, il y a quinze jours, y 'at fou f perdu au jeu, c'est-à-dire que j'ai perdu tout ce que j'avais avec moi.
J'avais aussi joué avant, depuis mon arrivée à Wiesbaden, mais j'avais joué heureusement, et j'avais gagné une somme importante (relativement), mais je me suis mis dedans par ma sottise et j'ai tout perdu en trois jours ; et maintenant тз voilà dans la pluà vilaine situation que l'on puisse imaginer, et je ne puis quitter Wiesbaden.
J'ai écrit eu Russie à une personne qui m'est dévouée (à Milukov) ; je l'ai chargé de prendre une avance chez quelqu'un des éditeurs pour moi, ce qui servira d'arrhes pour mes futures œuvres. Il me le promet sûrement, et peut-être me viendra-t-il lui-môme en aide, mais je'ne puis m'allendre à recevoir une lettre et de l'argent avant quinze jours (depuis aujourd'hui), selon mes calculs, et c'est le plus rapide. En attendant je me trouve tout à fait sans le sou et, ce qui est pis, je m^ suis endetté à l'hôtel.
Voilà pourquoi, mon bon ami, je mo décide à ra'adresser à vous. Sauvez-moi et tirez-mii d'embarras : envoyezmoi pour la date la plus rapprochéa 100 thalers. Je paierai ici et j'irai aussitôt à Paris, où j'ai des affaires et où je trouverai quelqu'un (qui doit sûrement y être) qui me viendra aussitôt en aide. Alors je vous rembourserai sans tarder.
342 CO»f<ESI>ONOANCE ЬЕ DOSTOÏEVHK.
Jh \ouâ écris au hasurd, tiuppohaDl que voue AU^m à Çopcriluigue. Mais dans le сан où vous vous Irouvericz encore en Russie, el que celle lellre vous y serait expédiée, cl que vous ne la receviez pas plus tard que dans quinze jours, c'est-à-dire pas plus lard que le 19 septembre du nouveau style (le 7 chez nous), alors, cela ne fait rien, envoyez-moi ici ces 100 Ihalers, si vous pouvez, à Wiesbaden. Si vous la recevez plus tard, ce n'est plus la peine. J'écris ainsi, parce que, malgré moi, je dois сотрет sur le pire. Mikikov arranyeru sûrement ссЦг affaire, mais: 1* il est mon seal espoir en Russie et 2* il peut ne pas être à Saint- Pélersbourg, car, quand nous sommes séparés, il me disait qu'il pensait aller cet été faire une petite promenade à Nijui.
Dans ce cas, je pourrais rester encore longlonips sans argent, el mon voyage à Paris, qui est très important pour moi, serait manqué. Là-bas je pourrais aussi me procurer de l'argent. De plus, je m'endetterais trop aussi, et c'est extrêmement pénible. Et alors, si vous pouvez, envoyezle-moi pour l'amour de Dieu.
Je me suis adressé ainsi à vous, parce que je me rappelle comment vous étiez autrefois, et que dans notre vie il y eut bien des instants qui nous unirent à un tel point, que si même la vie nous avait désunis, nous ne pourrions devenir étrangers l'un à l'autre. Voilà pourquoi je me suis courageusement décidé de vous avouer ma sotte el lâche conduite. Que cela reste entre nous. Quanta l'argent, je pense que si vous en avez en ce moment, vous ne laisserez pas sans secours un malheureux qui se noie.
Si j'ai quelque possibilité, je passerai certainement à Copenhague.
Je vous embrasse. Votre sincère
Théodore Dostoïevski.
Mon adresse : Allemagne, Nassau, Wiesbaden, poste restante, à M. Théodore Dostoïevski.
An même.
Wiesbaden, 10 (22 septembre) 1865.
Très aimable et très estimé Alexandre Egorovitch. Je vous ai déjà écrit deux lettres, auxquelles je n'ai pas
reçu de réponse. J'avais supposé que vous étiez sûrement en Russie et que vous aviez donné des ordres pour que vos 1 étires vous suivent en Russie. Il y a ici, à l'église russe, un prt^tre lanichev. J'ai fait sa connaissance, et en causant avec lui, j'ai appris qu'il avait été à Copenhague et qu'il vous connaît. Il m'a dit que vous aviez l'intention d'aller en Russie, mais que vous deviez revenir à Copenhague au mois de septembre. Ayant ainsi quelque espoir que celte lettre vous retrouve à Copenhague, je me suis décidé à vous écrire encore une troisième fois. Il est possible que cette lettre vous parvienne.
Il faut vous dire que dans ma seconde lettre je vous ai demandé de me venir en aide. J'ai tout dépensé, je dois à l'hôtel, je n'ai plus de crédit ici, et je me trouve dans la situation la plus pénible. Cela dure encore jusqu'à présent, avec cette différence que c'est deux fois pire. Cependant, je dois aller en Russie, j'ai là des alïaires qui ne souffrent pas de retard; je ne puis ni payer mes dettes, ni partir faute d'argent pour le voyage et je suis complètement au désespoir. Encore un peu, et je tomberai sérieusement malade. Que faire, je ne puis le comprendre!
J'avais compté sur ma nouvelle, que j'écris nuit et jour. Mais au lieu de trois feuilles, elle s'est étendue à six, et le travail n'est pas encore terminé. Il est vrai que j'aurai davantage d'argent à toucher, mais en tout cas, je ne le recevrai pas avant un mois de Russie. Et d'ici là I Ici, l'on me menace de la police. Que faire ?
Je vous ai écrit et je vous ai prié de m'envoyer 100 thalers. Cet argent ne me sera pas d'un secours radical, mais cela me soulagera grandement et cela me sauvera du déshonneur. Et alors, si vous pouvez m'aider, si vous êtes toujours le même, toujours mon bon ami, ne me refusez pas ces 100 thalers. Ma nouvelle vaut, d'après nos prix actuels, — minimum 1.000 roubles argent et dans un mois je vous rembourserai sûrement.
Je suis tellement ennuyé, tellement torturé par le souci, qu'il m'est impossible de vous écrire davantage. Pardonnez-moi, mon bon ami, de vous déranger. Si vous pouvez, secourez moi.
Mon adresse: Wiesbaden, poste restante, à M. Théodore Dostoïevski.
Celte adresse est bonne pour loiil le mois. Je vous serre cordialement la main.
Voire Théodore Dostoïevski.
W'iesbaden, 28 septembre 1868.
Je vous remercie, mon précieux ami, de m'avoir secouru. Vous avez montré que vous 6tes mon ami, constant, fidèle, et que votre cœur n'a pas chanjçé avec les années. Vous allez en Suède, probablement pour peu de temps. Ainsi, il est possible que cette lettre ne vous trouve pas à Copenhague. Voilà la question: vous trouverai-je à Copenhague? J'aurais bien voulu vous voir en passant. Mais si j'ai h ma disposition deux ou trois jours et si je me trouve dans des conditions convenables, — je ne veux pas suivre votre conseil de revenir à Saint-Pétersbourg par la mer, car il m'est indispensable de m'arrôter deux ou trois jours dans le gouvernement de Pskov (su г ma route).
Vos cent thalers m'ont secouru tant soit peu relativement, car M"' Brinken est venue elle-même (hier; à l'hôtel, dans la soirée, et, ne m'ayant pas trouvé, elle a eu le temps de raconter au propriétaire qu'elle devait me remettre une lettre chargée. Et à cause de cela, aujourd'hui, quand j'ai été chez elle et que j'ai reçu l'argent, le propriétaire, prévenu de l'argent, m'a pris presque (oui, de sorte qu'il m'est resté une quinzaine de florins. C'est tout à fait dans les habitudes du pays, et cependant, j'ai encore une dette et une dépense à faire (un dégagement à faire) qui me tourmentent beaucoup. Mais ça m'est égal: je recevrai peut-être mon argent dans peu de temps et alors ce que j'ai donné au propriétaire sera déjà liquidé. Autant de gagné.
J'espère que je n'attendrai pas .longtemps et cependant il faudra bien dix jours. Ces dix jours j'aurai la fièvre. Voici ce que j'ai décidé : j'ai écrit à Katkov, en lui proposant ma nouvelle pour le Bousski Viestnik et en le priant de m'envoyer ici 300 roubles d'avance. Mais j'ai bien peur de deux circonstances : 1° il y a six ans Katkov m'a envoyé en Sibérie (avant mon départ de Sibérie) 500 rou-
bles d'avance pour une nouvelle que je ne lui avais pas encore envoyée. (Peut-être m'a-t il envoyé 1.000; j'ai oublié: est-ce 500 ou 1.000?) Et puis ensuite nous ne nous sommes pas accordés dans nos conditions et l'affaire n'a pas été conclue. L'argent a été remboursé à Kalkov et la nouvelle, que j'avais déjà envoyée en attendant, a été reprise ; 2" depuis cette époque, pendant l'édition de Vrrf- /nia, il y a toujours eu des bisbilles entre les deux revues. Et Katkov est un tel individu, que je crains beaucoup maintenant qu'il ne se rappelle le passé, et qu'il ne me refuse hautainement la nouvelle que je lui propose et qu'il ne me laisse penaud. D'autant plus qu'en lui offrant ma nouvelle je ne pouvais m'adresser à lui autrement que d'un ton dégagé et sans aucune platitude.
Et cependant, la nouvelle que j'écris à présent sera peut être mieux que tout ce que j'ai écrit, si l'on me donne le temps de la finir. Oh, mon ami ! Vous ne sauriez croire quelle torture on éprouve à écrire sur commande. C'est môme désavantageux au point de vue matériel. Plus l'œuvre est faible, plus le prix s'abaisse. Mais que faire ? j'ai 15.000 roubles de dettes, tandis que l'aimée dernière à cette époque je n'avais pas un kopek de dette. Non seulement j'ai sacrifié mes propres 10.000 roubles pour la famille de mon frère, mais j'ai signé des lettres de change et j'ai refait en mon nom les lettres de change signées par mon frère, et maintenant, j'aurai à faire plusieurs années de prison pour les dettes d'un autre. Et que deviendra mon pauvre Paul ? Et mon frère Nicolas qui est malade ? J'ai dû aller à l'étranger pour me soigner et écrire quelque chose. Pour écrire — j'ai écrit ; mais ma santé est pire ; je n'ai plus de crises d'épilepsie, mais une fièvre intérieure me brûle; j'ai des frissons, la fièvre toutes les nuits et je maigris affreusement. J'ai dû prendre froid. Au revoir, mon ami... Mon adresse est la même : Wiesbaden, poste restante ; je vous prie, poste restante. Tout à vous,
Th. Dostoïevski.
Si je ne puis vous remettre l'argent avant d'aller en Russie, je le rendrai à Pétersbourg, comme vous l'avez recommandé.
Je passerai certainement encore une dizaine de jours à Wiesbaden, jusqu'à la réponse de Katkov.
246 CORBBSPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
Au même.
Péterebourj^, 8 novembre 1865.
Excellonl et très oslimé ami, Alcxandn^ Egorovilch. Est-il possible que los quatre scinaiiies soient écoulées ? J'ai compté rt c'est vrai, en effet. Qu'ai-je «lonc fait?C'<'st étrange : je vois d'après votre lettre (ju • vous ne parainsez pas avoir reçu mon billot du bateau à vapeur <le Кгоалtadt. N'est-ce pas ? Écrivez-le. Je vous dois encore utv* livre. Ce n'était pas un billet, mais cpiebjues mots sur l'addition du bateau à vapeur. Il me manquait une livre, et cependant je n'ai eu que 5 shillings de menues dépenses (pour la bière ; l'eau était abominable)- П y и eu, sur l'addition, de tels détails qu'on ne pouvait ni soupçonner ni éviter. Je vous ai donc écrit sur l'addition quelques lignes, en vous priant de rembourser cette livre h Copenhague. Car je n'avais déjà plus un kopek. Kst-il possible qu'ils ne se soient pas présentés? La traversée a été calme, mais nous ne sommes arrivés que le sixième jour.
Aussitôt arrivé, dès la première nuit, j'ai eu une crise des *!plus fortes. Je me suis remis ; dan^ cinq jours, — une autre crise, encore plus violente. Enfin, avant-hier, encore une, quoit|ue légère, mais les trois à la suite m'ont horriblement fatigué. Malgré cela, je travaille sans lever la tête. Katkov m'a envoyé 300 roubles à Wiesbaden, je les ai trouvés en arrivant : lanichev me les a renvoyés. En attendant, tout s'est effondré sur moi. La famille de mon frère (celui qui est décédé) est complètement bouleversée. On n'attendait que moi. Je leur ai tout donné et de plus j'ai emprunté dernièrement encore 100 roubles. Je ne sais ce que je dois faire. Je viens de consulter Polonsky. Il m'a beaucoup parlé et conseillé d'attendre avec la revue, d'écrire un roman et autre chose encore et de commencer alors. Ce serait donc dans un an. Quant au secours, il hoche la tête. Mais je n'ai encore rien tenté et je veux le tenter quand même. Je vais présenter une demande au ministre pour la famille de mon frère.
J'ai en tête de publier une édition périodique, qui ne serait pas une revue. Ce serait utile et avantageux. Il est possible que je le réalise l'année prochaine. Mais en
attendaat, il faut terminer le roman. Je travaille de toutes mes forces, et cependant cela m'est défendu par les docteurs, à cause des crises.
Je ne puis rien vous envoyer tout de suite. Patientez, mon bon ami. Pour le roman, je ne recevrai pas moins de 2.500 roubles. Je vous rembourserai. Car c'est tout à fait certain ; j'ai reçu les arrhes. Pourvu que je le termine!
Le pardessus et le plaid sont arrivés. Il est possible que je les envoie demain à Lubeck.
Que dois-je faire avec laiiciiev ? Mon Dieu 1 vers 1a 12 décembre il ïaml absolu menl lui envoyer ma dette. Alors, peut-être, pourrai-jo m'a^quitter aussi envers vous. Mais, où le prendre? Ce n'est раз de bonne politique que de tleinanJer encore une avance à Katkov. C'est impossible. C'est stupide. Nous ne sommes pas <lu tout dans ces rapports.
Je présente à votre épouse maa parlait dévoutMn«Mit et mon respect sans bornes. Et je lui souhaite surtout une bonne santé, c'est le principal. Je vous félicite à l'occasico de la naissance de votre fille et j'embrasse tous les enfants et surtout la plus sage.
Au revoir, cher et vieil ami. Je vous serre fortement la
main. Tout à vous.
Th. Dostoïevski.
Je remettais toujours à vous écrire, attendant quelque chose do positif. Min Paul se pirte bien et mt> donne peu de satisfaction ;mon frère est malade, il mourra probable " ment bientôt, — celte année, peut-être. Je vous parlera en détail de toutes les nouvelles et de tous les projets. Ne m'oubliez pas non plus. Nous avons la neige, on va en traîneau et la Nova se prend. 11 est à peine possible que les bateaux à vapeur marchent. Je vous renverrai le pardessus d'une autre façon. J'ai reçu la malle de Francfort. Le tout a coûté 65 roubles.
A N.-N. Strakhov.
Mon bon et bien estimé Nicolas Nicolaïevitch,
Dimanche, 12 février, s'il ne survient rien d'extraordinaire, mon mariage sera célébré à 8 heures du soir, à la cathédrale de la Trinité.
248 CORRESPONDANCE DB ООВТОКВУвК!
Si vous n'avez pas oublié les quelques unnéi-s (Je nos relations si inliiiies el si cordiales, vous ne vous étonnerez point, mon cher Nicolas Nicolalevilch, qu'en un moment aussi heureux de ma vie (malgré Ь1<"П des soucis), je me souvienn*' de vous el désire de tout пюп cœur vous voir d'abord parmi mes témoins et ensuite parmi les invitée qui accompagneront les jeunes mariés chez eux.
Depuis longtemps je me proposais d'aller vous le demander, mais tous ces temps : !• je suis souflfrant.et 2» j'ai tant de préoccupations, il faut se soucier <le tant de [и-tites choees, il y a tant d'achats à faire, d'ordres à flonner, fpi'avec ma mauvaise mémoire je suis complètement perdu.
C'est pourquoi je vous prie de m'excuser de vou> jmviUt par ce billet. Ensuite je suis devenu tellement sauvage fa dernière année de ma vie solitaire et si abruti des quarante-quatre feuilles que j'ai écrites cette année, que j'ai môme beaucoup de peine à écrire ces quelques lignes malgré que je ressente pour vous une très sincère sympathie et que je ne me soucie pas du style.
Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! Au revoir donc. Je vous serre fortement la main.
Votre dévoué
AA.E. Vrangel.
Pétersbourg, 18 février 1866.
Mon bon et vieil ami Alexandre Egorovitch,
Je suis coupable envers vous pour mon long silence mais ma faute n'est pas sans excuses. 11 me serait maintenant difficile de vous décrire ma vie présente avec toutes ses circonstances, pour vous faire comprendre clairement les nombreuses causes de mon long silence. Ces causes sont multiples et compliquées. Aussi ne les décrirai -je pas; je vous dirai seulement ceci : 1» je travaille comme un galérien. C'est ce roman pourle/?ouss^iVies<ni7c. Le roman est grand, il a six parties. A la fin de novembre il y en avait déjà un grand morceau d'écrit, tout prêt; j'ai tout brûlé ! maintenant, je puis l'avouer, ça ne me plaisait pas. Une nouvelle forme, un nouveau plan m'entraînaient ; j'ai recommencé. Je travaille jour et nuit, et, cependant,
CORHESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 219
je travaille peu. J'ai calculé qu'il me faudra fournir à Rousski Viestnik jusqu'à six feuilles par mois. C'est terrible ; с ependant j'y arriverais si j'avais ma liberté d'esprit. Un roman c'est une œuvre poétique ; il exige le calme de l'esprit et de l'imagination, tandis que moi je suis tourmenté par les créanciers qui me menacent de la prison ; jusqu'à ce jour je ne me suis pas encore arrangé avec eux et je ne sais pas encore si j'y parviendrai, bien que plusieurs d'entre eux soient raisonnables et acceptent ma proposition de fractionner les paiements et de m' acquitter en cinq années. Mais avec quelques-uns je n'ai pu encore m'arranger. Comprenez donc quelle est mon inquiétude. Cela ronge l'esprit et le cœur et dérange pour plusieurs jours, et malgré cela, il faut s'asseoir et écrire. Parfois c'est impossible. Voilà pourquoi il m'est difficile de trouver un moment de tranquillité pour causer à un vieil ami. Je vous le jure!
Ensuite la maladie. D'abord dès mon retour j'ai été terriblement secoué par l'épiiepsie ; elle semblait vouloir se venger des trois mois de répit qu'elle m'avait accordés à l'étranger ; maintenant ce sont les hémorrlioïdes dont je souffre depuis un mois. Vous n'avez probablement pas idée de cette maladie, et vous ne pouvez vous imaginer ce que sont ses accès. Voilà déjà trois années de suite que je leur paie mon tribut deux mois par an, en février et mars. Et comment 1 Quinze jours durant j'ai dû rester couché sur mon divan, et pendant ces quinze jours impossible de prendre la plume ; et maintenant, pendant l'autre quinzaine, il me faut écrire cinq feuilles! Et parce que bien portant, je dois rester couché, uniquement puisque je ne puis être debout ou assis sans qu'aussitôt des douleurs ne me prennent. Cependant depuis trois jours je vais beaucoup mieux. C'est Besser qui me soigne. Je profite d'un moment de répit pour causer avec des amis.
Quelle honte j'avais de ne pas avoir répondu ! Mais ce n'est pas à vous seul, c'est à d'autres aussi qui ont des droits à mon affection, que je n'ai pas écrit.
En mentionnant mes ennuis je n'ai rien dit des désagréments de famille et des innombrables soucis que me causent les affaires de feu mon frère, sa famille et les affaires de notre défunte revue. Je suis devenu nerveux.
21)0 CORUESPJ.NDANCB DE 008TO'iEV8KI
irritable, mon caractère s'osl gAlé. Je ne eai» pas jusqu'à quel [)oinl cola ira. Je ne «uis pas sorti do tout l'hiver ; je n'ai vu ri<4i ni pi^rsonno ; je no suis all6 (|u'iinc foin au lh6<1tro, Л la première de Hogniéila, cl ce sera ainsi jusqu'à ce qa»î j'aie fini mon roman, si toutefois on ne ra'eraprisonn<; pas pour dettes.
Quand j'aurai fini mon roman, ji^ ne sais pas ce que je ferai, mriis le principal, mon nom littéraire sera renouvelé et pour l'automni' on pourra (entreprendre quelque chose. J'ai un projet, mais il faut être sage.
Voici encore un fait : les abonnements aux revues et le commerce des livres augmentent en de grandes proportions ; ce sont les derniers renseignements des libraires, et j'en ai encore d'autres preuves.
Maintenant je reprends ce que vous avez écrit. Vous m'avez écrit que le mieux pour moi serait d'entrer au service de l'État. J'en doute. Pour moi le mieux c'est de rester où l'on peut trouver le plus d'argent. En littérature j'ai déjà un tel nom que je suis assuré d'avoir toujours un morceau de pain (si je n'avais pas de dettes) et même un morceau de pain blanc, succulent, comme c'était jusqu'à ces dernières années.
A propos, je vous parlerai de mes occupations littéraires actuelles et vous en tirerez la conclusion nécessaire.
Acculé par les circonstances j'écrivis à Katkov, de l'élranger, que je lui donnerais une nouvelle à un prix très bas pour moi : 125 roubles la feuille, ce qui équivaut à 150 roubles la feuille du Sovremennik. Il accepta. Depuis, j'ai appris qu'il avait accepté avec joie parce que cette année, en fait de belles lettres, il n'avait rien pour sa revue. Tourguenev n'écrit rien, et ils sont fâchés avec L.Tolstoï. Je suis arrivé en sauveur (je tiens tout cela de source sûre). Mais avec moi, ils ont été très prudents et très politiques. Ce sont d'affreux pingres. Le roman leur parut grand. Payer pour vingt-cinq feuilles (trente peut-être) 125 roubles la feuille, les effrayait. En un mot toute leur politique consiste (ils ont déjà envoyé chez moi) à diminuer le prix de la feuille, et ma politique à moi est de l'augmenter. Si bien qu'entre nous règne actuellement une lutte sourde. Évidemment ils désirent que je vienne à Moscou, moi j'attends, et voici quel est mon but : avec l'aide de
Dieu, ce roman sera peut-être une œuvre admirable, je désire que trois parties au moins (la moitié) soient publiées; l'effet sur le public sera produit, et alors j'irai à Moscou et nous verrons comment ils diminueront le prix ; peut-être, au contraire, l'augmenteront-ils. Ce sera vers PAques. En outre, je tâche de ne pas prendre d'avances ; je me serre et vis comme un mendiant ; le mien ne m'échappera pas» tandis qu'en prenant des avances, moralement je ne serais plus libre quand, plus tard, il me faudra parler dôÉinitivement du paiement. La première partie de mon roman a paru il y a deux semaines dans la première livraison de janvier deliousski Viestnik ; il s'appelle Crime et Châtiment. J'ai entendu déjà beaucoup d'appréciations enthousiastes. Il y a là des choses hardies et nouvelles. C'est dommage que je ne puisse vous l'envoyer. Est-ce que là-bas, chez vous, personne ne reçoit liousski Viestnik ?
Écoutez maintenant: supposons que je réussisse à terminer bien ce travail, c'est-à-dire, comme je le désirt*, je rêve, savez-vous quoi ? à vendre cette année même la deuxième <Sditioa à un libraire, moyennant deux mille ou même trois. Le service d'État ne me les donnera pas 1 Et je le vendrai certainement en deuxième édition, car il en a été toujours ainsi pour toutes mes œuvres. Mais voici le malheur ; je puis gâcher le roman ; je le pressens. Si on me met en prison pour dettes je le gâcherai sûrement et même ne l'achèverai pas ; alors tout sera perdu !
Mais je ne fais que parler de moi ; n'y voyez point une preuve d'égoïsme; cela arrive à tous ceux qui trop longtemps restent dans leur coin et se taisent.
Vous écrivez que vous et toute votre famille avez été malades ; c'est triste. La vie à l'étranger devrait au moins vous dédommager par la santé ! Que seriez-vous devenu avec votre la mille cet hiver à Pétersbourg ! C'est terrible ce que nous avons eu, et cet été peut-être aurons-nous le choléra.
Transmettez à votre femme mes sentiments respectueux et mes souhaits de tout le bonheur possible, et pour commencer, la santé.
Mon bon ami, vous au moins vous êtes heureux dans votre famille, et à moi, le sort a refusé ce grand et unique bonheur de l'homme. Oui, pour votre famille, vous devez être reconnaissant.
2Г)2 t.<muh>«i».>i>A.>i E OE DOSTOÏEVSKI
Vous ПК! dites iiu mol de la proposition de votre père que vous avez refusi^e. Je iio saurais vous donner de conseils, puisque je ne connais pas Га(Та1ге dans ioai tet détuiU, cependant je me permettrai un conseil d'ami : ne voue décidez pas Л In hâte, ne dites pas le dernier mot, et remettez la décision définitive .'i l'été, quand vous viendrez. Ces sortes de décisions se font pour toute la vie ; c'est le changement de toute la vie. Si m<^mc cet été vous tous décidiez à rester au service, ne prononcez pas la parole définitive, et laissez le dernier mot aux circonstances.
Cet été je serai à Pétersbourg, alors nous nous verrons et nous causerons de bi6n des choses.
A propos, je suis très heureux que la vie intérieure russe vous intéresse autant. Pour moi, un ami, c'est très agréable, bien que je ne sois pas d'accord avec vous sur tous les points. Vous envisagez certaines choses d'une façon un peu exclusive. Est-ce que vous ne puisez pas vos nouvelles dans les journaux étrangers? Là on déforme systématiquement tout ce qui touche la Russie. Mais c'est une question très vaste. Selon moi, quand on est à l'étranger, on tombe malgré soi sous l'influence de la presse étrangère. Je l'ai éprouvé par moi-même. Cependant, sur bien des points je pressens que je suis d'accord avec vous. Fiesf est édité par deux directeurs :S/faria/ine et Umatov. Au revoir, mon cher ami, au revoir.
J'espère dans la prochaine lettre vous donner de meilleures nouvelles. Que Dieu m'entende 1 Bien à vous.
Th. Dostoïevski.
Embrassez vos chers enfants.
[Ecrit en travers] : Tout ce que vous avez laissé chez mo est intact et enfermé dans une commode. Mon ami, je suis votre débiteur. Patientez un peu ; je paierai. Et maintenant, je fuis les avances; et si vous saviez combien j'ai dû dépenser !
Au même.
Pétersbourg, 9 mai 1866.
Mon bon Alexandre Egorovitch, Je suis en retard avec ma réponse et je tâche de rattraper le temps perdu. Croyez-moi, mon fidèle ami, que ma
conscience me reproche beaucoup, et si votre lettre était venue seulementhuit jours avant, je vous aurais envoyé l'argent aussitôt. Ne riez pas de ce que je vous dis. Voilà ma situation : j'ai vécu tout l'hiver en ermite, j'ai travaillé, ma santé est délabrée, j'ai vécu de peu de chose, et j'ai dépensé 1.500 roubles. Comment ? Mais on m'arrache l'argent 1 Jo suis allé à Moscou à la semaine sainte et j'ai pris à Katkov, d'avance, 1.000 roubles. Mon but était d'aller plus vite à Dresde, de m'y installer pour trois mois et de terminer mon roman, afin que personne ne me dérange. Car ici à Saint- Pétersbourg, il m'est impossible de terminer. Mes crises deviennent plus violentes, ce qui n'arrive pas à l'étranger, et quant aux créanciers, plus on leur donne, plus ils deviennent insolents. Cependant, ils devraient m'ôtre reconnaissants, après la mort de mon frère j'ai pris les dettes à mon nom et j'en ai déjà payé une partie. Et si je n'avais pas refait les lettres de change à mon nom, ils n'auraient rien reçu. Mais il s'est trouvé que cette fois-ci, quand on m'a délivré le passeport pour l'étranger, il a été nécessaire de procéder à quelques formalités, l'affaire a ti'aîné et le cours du rouble a baissé ; de sorte que ce qui était possible la semaine sainte, on n'y doit plus songer maintenant. Et cependant les créanciers ont fait valoir leurs droits, et mes mille roubles ont été perdus. Malgré tout cela, je reste et je continue mon roman de toutes mes forces. En ce moment, c'est mon unique espoir. Il me reste encore environ 1.500 roubles à toucher pour cela, et peut-être davantage, et ensuite je vendrai la deuxième édition, aussi pas moins de 1.500 roubles (on le marchande déjà). Mais de Katkov je ne commencerai à toucher de l'argent qu'à partir du mois de juillet. Je vous en enverrai au mois de juillet — sans aucun doute. Mais s'il y a la moindre possibilité de vous en envoyer avant (et ce serait très probable, car les libraires demandent déjà la deuxième édition, avant que le roman soit terminé) je vous en enverrai tout de suite. Et je vous prierai de m' écrire en deux mots au moins le chiffre exact de rai dette de l'année dernière en reichslhalers, car j'ai perdu mon {carnet et je me rappelle ma dette à peu près, mais pas au ju^te. J'ajouterai que j'ai encore plus de peine que vous de ne pouvoir vous rembourser à présent. Certainement, vous m'accuserez ; pourquoi
251 COfiRBSPONDA.NCB 0£ UOSTOiEV^KI
paie-t-ii les autres el ne me paie-l-il рае ? Tout ce que je puib répondre pour m'excuecr — c'est que c'cht arrivé sans intention. IIh sont près (Je moi et il» m'ont tellement serré (le près «jue je ii';ti |i;is pu r«'s[tir»'r ; j'ai lunl iIjktribué nial^'é moi.
Le cours (lu rouble a conuiu in с ù baiSï^er p(iur des raisons européennes; je ne délends pas Katkov, et je ne tiens pas plus que ça à le défendre, mais il ne professe pas de socialisme. Vous ne ;lisez probablement (jue dt^s articles étrangers. C'est peu pour connaître l'alTaire. Ne viendrezvous pas passer l'été? Nous aurions bien des choses à nous dire. Ouanl h moi, je crois que je resterai h Saint-Pétersbourg, et, par conséquent, je paierai encore l.WO rouble». Ne serait-ce pas bien d'aller à Moscou ou quelque pari к la campagne? Écrivez donc. Tout à vous.
Th. Dostoïevski.
A Apollon Nicolaîevilch Maïkov.
Genève, le 16 (28) août 1867.
Combien de temps ai-je gardé le silence el n'ai-je pas répondu à votre précieuse lettre, cher et inoubliable ami Apollon Nicolaîevilch. Je vous appelle mon ami inoubliable el je sens dans mon cœur que je vous donne ce nom avec raison : nous sommes amis depuis si longtemps el nous sommes habitués l'un à l'autre à un tel point que la vie, qui nous a quelquefois séparés el éloignés, n'a pu nous éloigner complètement l'un de l'autre, et même peut-être nous a définitivement unis. Si vous écrivez que vous vous êtes aperçu quelque peu de mon absence, combien plus je me suis aperçu de la vôtre I En dehors de la conviction confirmée journellement de la ressemblance et de l'union de nos idées et de nos sentiments, prenez encore en considération que, vous ayant perdu, je me suis trouvé, de plus, dans un pays étranger, où non seulement je n'ai trouvé ni un visage russe, ni livres, ni pensées et soucis russes, mais même pas un visage accueillant. Vraiment, je ne puis comprendre comment un Russe vivant à l'étranger peut ne pas remarquer et ne pas sentir cela, s'il a du sentiment et du bon sens. Il est possible qae, d'après
CORHESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 255
eux, ces gens-là soient accueillants, mais à nous, il nous semble qu'ils ne le sont pas. C'est vraiment ainsi ! Et comment peut-on passer sa vie à l'étranger? Sans patrie, — c'est une souffrance, je le jure ! Aller y passer six mois, un an môme, — c'est bien. Mais y aller comme moi, sans savoir du tout quand je reviendrai, c'est très mauvais et très pénible. Lidée seule est pénible. J'ai besoin de la Russie, pour mon travail et pour mes œuvres (sans parler de l'existence en général), et grandement besoin. On devient comme un poisson sans eau : on peid ses forces et ses moyens. Nous causerons de tout cela. J'ai bien des choses à vous dire et à vous demander votre conseil et votre aide. Vous ôtes le seul, avec lequel je puisse parler d'ici. (N.B. — A propos: lisez cette lettre tout seul et ne racontez rien sur mes affaires à qui n'a pas besoin de les savoir. Vous verrez vousmême.) Encore un mot: pourquoi je suis resté si longtemps sans vous écrire ? Il est au dessus de mes forces dt* vous répondre en détail. Je me trouvais trop peu stable, et j'attendais d'être installé pour quelque temps au moins, pour commencer notre correspondance. Je ne compte que sur vous, sur vous seul. Écrivez-moi plus souvent et ne m'abandonnez pas. mon ami ! Л présent, je vous écrirai très souvent et régulièrement. Entamons donc une correspondance suivie, pour l'amour de Dieu l Cela me remplacera la Ru?sie et cela me donnera des forces.
Je vais vous raconter ces quatre mois tant bien que mal et à cœur ouvert.
Vous savez comment je suis parti etpourquelleM.u^ou^. Les principales raisons étaient deux : 1" sauver non seulement ma santé, mais ma vie môme. Les crises se sont répétées chaque semaine, et il était insupportable de sentir el d'avoir conscience de ce dérangement nerveux et cérébral. La raison commençait réellement à être ébranlée, c'est la vérité. Je le sentais ; et le dérangement nerveux me donnait quelquefois des moments de rage ; 2" raison ou circonstance : les créanciers ne pouvaient plus attendre, et au moment où je partais, Lalkine et Petchalkine avaient fait valoir leurs droits— un peu plus on me prenait. Il est bon d'admettre (et je le dis sans figure et sans fanfaronnade) que la prison pour dettes m'aurait été très utile, d'un côté. L'actualité, l'étoffe, une nouvelle Maison des
256 CORItESPONDANCB DE DOSTOÏEVSKI
Morts en ut» mol j'aurai» eu de l'étoffe au moins pour4.000 ou 5.000 roubles, mais je viens de me marier et, d'ailleurs, aurais-je mieux supporté un été suffocant dann la maison Tarassov? C'est une question irrésolue. Mais s'il m'était impossible d'écrire dans la maison Tarassov avec des crises plus violenttîs, comment aurais-je fait pour payer mes dettes ? La charge devenait énorme. Je suis parti, mais je portais la mort dans l'âme. Je n'avais pas foi en l'étranger, ou plutôt, je croyais que l'influence morale de l'étranger serait très mauvaise ; seul, sans provision, avec un jeune être, qui aspirait avec une joie naïve à partager ma vie errante ; mais je voyais que dans cette joie naïve il y avait beaucoup d'inexpérience et de chaleur primitive, et cela me troublait et me tourmentait beaucoup. J'avais peur qu'Anna Grigorievna ne s'ennuyAt seule avec moi. Car jusqu'à présent, nous sommes réellement seuls. Je ne comptais раз sur moi-môme: mon caractère est maladif, et je prévoyais qu'elle souffrirait avec moi. (N.B. —A vrai dire, Anna Grigorievna s'est montrée plus forte et d'un esprit plus profond que je ne l'aurais jugé, et que je n'aurais compté, et, dans bien des occasions elle a été mon ange gardien ; mais en môme temps, il y a en elle beaucoup de traits enfantins, propres à ses vingt ans, ce qui est beau et naturellement nécessaire, mais à quoi j'ai à peine la force et la faculté de répondre. Tout cela m'était venu à l'esprit au moment de mon départ, et quoique, je le répète, Anna Grigorievna se soit trouvée plus forte et meilleure que je ne le croyais, mais cependant je ne suis pas encore tranquille.) Enfin nos modestes ressources m'effrayaient : nous sommes partis avec de fort petites ressources et ayant emprunté d'avance trois mille roubles (!) à Katkov. Il est vrai, j'avais compté, aussitôt arrivé à l'étranger, me mettre au travail. Et qu'est-il arrivé ? Je n'ai rien ou presque rien fait encore, et je commence à peine à présent mon travail d'une façon sérieuse et définitive. Il est vrai que, à propos de ce que je n'ai rien fait, je suis encore en doute : car j'ai senti quelque peu et j'ai imaginé bien des choses ; mais il y a fort peu de choses écrites, il y a peu de noir sur le blanc, et cependant ce n'est que le noir sur le blanc qui soit définitif ; car on ne paye que cela.
Ayant vite quitté cet ennuyeux Berlin (où j'ai passé une journée, où ces ennuyeux Allemands ont réussi à ra'énerver jusqu'à la rage et où je suis allé aux bains russes) nous sommes allés à Dresde, là nous avons loué un appartement et nous nous y sommes installés pour quelque temps.
L'impression a été très bizarre. Je me vois poser tout de suite la question : pourquoi suis je à Dresde, précisément à Dresde, et non pas ailleurs, et pourquoi donc a-t-il fallu tout quitter en un endroit et venir dans un autre endroit ? La réponse se présentait clairement (à cause de ma santé, de mes dettes, etc.). Mais ce qui a été mauvais, c'est que j'ai senti avec trop de netteté que, n'imporle où que nous vivions, ce serait indifférent à Dresde ou ailleurs, je serai partout, dans un pays étranger, détaché de ma pairie. J'avais voulu me mettre aussitôt- à l'ouvrage, mais j'ai senti que je ne pouvais positivement pas travailler, que l'impression était positivement différente. Que faisais-je alors ? Je végétais. Je lisais, j'écrivais quelque peu, je souffrais d'ennui, puis de la chaleur. Les jours passaient monotones. Nous allions nous promener régulièrement avec Anna après dîner dans le Grand Jardin, entendre de la musique banale, ensuite nous lisions, puis nous allions nous coucher. J'ai découvert dans le caractère d'Anna Grigorievna des qualités sérieuses d'antiquaire (et cela me paraît très gentil et très amusant). Pour elle, par exemple, c'est toute une occupation que d'aller examiner quelque stupide hôtel de ville, d'inscrire, de le décrire, ce qu'elle fait avec ses signes slénographiques, et elle a ainsi rempli sept carnets; mais ce qui l'a occupée et ce qui l'a frappée le plus, c'est la galerie, et j'en étais fort aise, car dans son âme trop d'impressions ont été évoquées pour qu'elle s'ennuie. Elle allait tous les jours à la galerie. Combien nous avons causé et parlé de tous nos amis, de Saint-Pétersbourg, de Moscou, de vous et d'Anna Ivanovna ; c'était quelque peu triste.
Je ne puis vous décrire mes pensées. J'ai subi trop d'impressions. Je lisais les journaux russes et cela me reposait. J'ai enfin senti que j'ai assez de réserve pour écrire un article sur les rapports de la Russie avec l'Europe et les couches supérieures de la société russe. Mais n'en par-
258 COrtilESPONDANCE DE DOgTO'iEVSKI
Ions pas I Les Allemands ra'énervent, ol notrn \u; russe la vie de nos couches supôrieuniset leur foi dans Г1'2игоре et dans la civilisation, ra'énervent aussi. L'év6nr;menl de Paris m'a horriblement boulevf^rsé. Ils sont fameux les avocats parisiens qui crient:* Vive la Pologne » ! Fi, que c'est vilain, et surtout comme c'est bête î Je me suis davanla^fe pénétré de ma première idée : qu'il nous est en partie avantageux que l'Europe ne nous connaisse pas ou bien nous connaisse à notre désavantage. Kt les détails du procès de Berezowsky ! Que de vile bureaucratie I mais l'important, l'important est que l'on se demande comment il» n'ont pas tout divulgué, comment tout se tient encore À la môme place ; îi la même place !
La Russie nous parait ici plus en relief. C'est un fait remarquable que le peuple ait présenté une maturité inattendue et une compétence pareille à l'occasion de l'inauguration de nos réformes (quand on ne considérerait que les réformes judiciaires), et en môm«», temps la nouvelle du commerçant de 1" classe qui a été frappé de verges à Orenbourg par le maître de police. On ne sent qu'une chose : que le peuple russe, grâce à son bienfaiteur et à ses réformes, s'est enfln placé dans une situation telle que, bon gré mal gré, il s'habituera aux affaires, à s'observer soi-même, et c'est là le principal. Je vous le jure que c'est à présent une époque de transformations et de réformes peutêtre plus importante que l'époque de Pierre le Grand. Que deviennent les routes ? Il faudrait se diriger vers le Midi, aussi vite que possible, c'est important. Et puis alors une justice équitable partout, quelle grande rénovation ! (Ici on pense à tout cela, on en rêve, tout cela fait battre le cœur.) Ici je n'ai rencontré presque personne, mais il est impossible de ne pas rencontrer quelqu'un par hasard. En Allemagne, j'avais trouvé un Russe, qui demeure toujours à l'étranger, mais qui va chaque année en Russie passer environ trois semaines, afin de recevoir ses revenus et revient en Allemagne, où il a une femme et des enfants qui sont devenus complètement Allemands. Je lui ai demandé, entre autres, dans quel but il s'est expatrié. Il m'a répondu textuellement (avec une impudence irritée) : — Ici, c'est la civilisation, chez nous la barbarie. Et pu is, ici, il n'y a pas de nationalité ; hier j'étais en chemin de
fer et je ne pouvais recoanaître un Français d'un Anglais ou d'un Allemand.
— Alors, c'est le progrès à votre avis ?
— Mais oui, certainement.
— • Mais savez-vous que c'est tout à fait faux? Le Français est avant tout Français et l'Anglais Anglais, et leur but suprême est de rester eux-mêmes. Bion plus, c'est là qu'est leur force.
— C'est complètement différent. La civiii-^auon doit tout égaliser, et nous ne serons heureuTC que quand nous aurons oublié que nous sommes Russes ; quand chacun ressemblera aux autres. N'allons-nous pas écouter Katkov?
— Vous n'aimez donc pas Katkov?
— C'est un lâche.
— Pourquoi?
— Parce qu'il n'aime pas les Polonais.
— Lisez-vous sa revue ?
— Non, je ne la lis jamais.
Je rapporte cette conversation textuellement. Cet homme appartient aux jeunes progressistes, mais d'ailleurs il paraît se tenir éloigné de tous. C'est étonnant comme ils se transforment tous à l'étranger en une espèce de roquets hargneux et méprisants
Il m'a déclaré qu'il était
complètement athée. Mais, mon Dieu : le déisme nous a donné le Christ, c'est-à-dire une idée si élevée de l'homme qu'on ne peut la concevoir sans vénération, et qu'il est impossible de ne pas croire que c'est l'éternel idéal de l'hu manité. Et alors, eux, que nous ont-ils présenté ! Au lieu de la beauté divine supérieure, dont ils se moquent, ils sont tous si vilement ambitieux, si honteusement irritables , si futilement vaniteux, qu'il est simplement incompréhen sible de savoir ce qu'ils espèrent et qui les suivra. Il a dit du mal de la Russie et des Russes d'une façon monstrueuse, horrible. Mais voilà ce que j'ai remarqué : tous ces petits libéraux et progressistes, qui appartiennent principalement à l'école de Bélinski, trouvent leur meilleur plaisir et leur meilleure satisfaction à dire du mal de la Russie. La seule différence consiste en ce que les adeptes disent simplement du mal de la Russie et la voudraient sincèrement à tous les diables (surtout à tous les diables !), tandis que
les autres ajoulrnl (ju't/* aiment lu Husnie. Et cependant, non soulomeni tout ce qui est propre à lu Hussie leur est détestable, au point qu'ils le renient et se font une joie de le tourner en ridicule; mais encore, si on leur présentait réellement un fait qu'on ne saurait réfuter ou défigurer par la caricature, et qui les forcerait à en convenir, il rae semble qu'ils seraient malheureux jusqu'à la torture, jusqu'à la souffrance, jusqu'au désespoir.
2) J'ai remarqué que (pareils à tous ceux qui sont absente de la Russie depuis longtemps) ils ignorent totalement les faits (malgré qu'ils lisent les journaux) et ils ont perdu si grossièrement toute conception de la Russie, qu'ils ne peuvent comprendre des faits si ordinaires que notre nihiliste russe lui-même ne saurait nier et ne fait que tourner en ridicule à sa façon. Entre autres il me disait que nous devrions être h plat ventre devant les Allemands, qu'il n'y a qu'une seule route commune et inévitable qui est la civilisation et que toutes les tentatives du russisisme pour conquérir l'indépendance aboutissent à la bêtise et à la vilenie.
Enfin, l'ennui nous a pris à Dresde, moi et Anna Grigorievna. Et surtout les faits suivants: l) d'après les lettres que Paul m'a expédiées (il nq m'a écrit qu'une fois) il paraît que les créanciers ont fait valoir leurs droits (il est donc impossible de revenir en Russie avant d'avoir payé). 2) Ma femme s'est trouvée enceinte (Ceci, je vous prie, entre nous; les neuf mois seront terminés au mois de février, il sera donc d'autant plus impossible de revenir). 3) La question se pose : que deviendront mes Pétersbourgeois, Emilie Fédorovna, Paul et quelques autres ? De l'argent, de l'argent, et il en manque ! 4) Si l'on doit passer l'hiver, il faut aller quelque part dans le Midi. D'ailleurs, j'aurais voulu montrer bien des choses à Anna Grigorievna, la distraire, voyager avec elle. Nous avons décidé de passer l'hiver quelque part en Suisse ou en Italie. Mais pas d'argent. Celui que nous avions apporté a été déjà dépensé. J'ai écrit à Katkov, j'ai dépeint la situation et j'ai demandé encore 500 roubles d'avance. Qu'en pensez-vous : il me les a envoyés ! Quel excellent homme I C'est un homme de cœur ! Nous sommes allés en Suisse. Mais ici je vais vous décrire mes vilenies et mes hontes.
CORRESHONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 261
Mon cher Apollon Nicolaïevitchje sens que je puis vous considérer comme mon juge. Vous êtes un homme de cœur ce dont vous m'avez persuadé depuis longtemps, et enfin j'ai toujours apprécié vos jugements. Je ne souffre pas de me confessera vous. Mais j'écris pour vous seul. Ne m'abandonnez pas au jugement des hommes.
Me trouvant tout près de Bade, j'ai eu l'idée d'y passer. Une pensée séduisante m'obsédait : sacriBer 10 louis et gagner peut-être 2.000 francs de plus, ce serait la vie pour quatre mois, tous ensemble, avec les Pétersbourgeois. Le plus fort, c'est qu'il m'était déjà arrivé de gagner. Et le pire, c'est que ma nature est Idche et trop passionnée. En tout et pour tout je dépasse la dernière limite ; toute ma vie j'ai dépassé la mesure.
Le démon m'a aussitôt joué un tour : en trois jours j'ai gagné 4.000 francs avec une facilité extraordinaire. Maintenant je vais vous faire comprendre comment tout cela s'est présenté à mon esprit. D'un côté ce gain facile : de iOO francs en trois jours j'ai fait 4.000, d'un autre côté, les dettes, les poursuites des créanciers, les soucis, l'impossibilité de revenir en Russie. Enfin, troisièmement, le plus important, le jeu lui-môme. Savez-vous, comme cela vous entraîne? Non, je vous jure, ce n'est pas l'intérêt seul, quoiqu'il me faille avant tout l'argent pour l'argent 1 Anna Grigorievna me suppliait de me contenter des 4.000 francs et de partir tout de suite. Mais il y a une possibilité si facile et si possible de remédier à tout. Et les exemples ? En dehors de son gain personnel, on voit tous les jours comme les autres gagnent 20.000, 30.000 francs (on ne voit pas ceux qui perdent). Est-ce que ce sont des saints ? L'argent m'est plus nécessaire qu'à eux. J'ai risqué davantage et j'ai perdu. Je me suis rais à perdre mes dernières ressources, m'irritant jusqu'à la fièvre. J'ai perdu. J'ai engagé mes vêtements, Anna Grigorievna a engagé tout ce qui était à elle, ses derniers bibelots. (Quel ange ! Comme elle me consolait, comme elle s'ennuyait dans ce maudit Bade, dans nos deux chambrettes au-dessus de la forge, oîi nous durais nous transporter !) Enfin, il suffit, tout a été perdu (Oh, combien ces Allemands sont vils; ils sont tous sans exception des usuriers, des coquins et des fripons ! Le propriétaire, ayant compris que nous ne pouvions aller nulle part, en attendant, jusqu'à ce que nous
abolis rc«.u <Jf' l'orgoiil, a iiunmeiité ses prix !) Fnfin, il fal lait nous Bouver, quiltor Bade. J'ai encore écrit àKalkov, je lui ai encore demandé 500 roubles (sans parler de la situation, mais la lettre venait de Bade, il a dû comprendre quelque chose). Eh bien, monsieur, il nous les a envoyés 1 Il a envoyé 1 Et maintenant j'ai pris (f avance 4.000 roubles du liousski Vietlnik.
Mais cependant, voilà de quoi il s'agit: de ces 500, ptos de la moitié a servi h payer les intérêts et le second engagement de nos meubles à Saint-Pétersbourg, ce qui a été fait par la mère d'Anna Grigorievna. Sur ma demande, on a envoyé à son nom l'argent de la rédaction du Лоо*ski Viestnik. Ensuite, 100 roubles ont servi à payer les dettes à Bade et nous attendons encore 50 roubles (que la mère d'Anna Grigorievna doit nous envoyer, des mêmes 500 roubles. C'est ce qui nous reste à recevoir), et enfin il nous est resté environ 200 francs pour aller à Genève, (pour^ quoi à Genève? Je n'en sais rien ; qu'importe?) Nous voici donc à Genève, nous avons loué une chambre garnie chez deux vieilles, et maintenant, c'est-à-dire le quatrième jour, nous avons pour tout capital 18 francs. En dehors des 50 roubles, que nous attendons un de ces jours d'Anna Nicolaïevna, pendant deux] mois environ nous n'avons en vue de rien recevoir.
Mais pour en finir avec Bade : nous avons souffert à Bade, dans cet enfer, sept semaines. Tout au commencement, dès mon arrivée à Bade, le lendemain j'ai rencontré à la gare N. N... Comme N. N... était intimidé par moi au commencement I II perdait aussi. Mais comme il s'est trouvé qu'il est impossible de se cacher, et que d'ailleurs je jouais moi-même avec une franchise brutale, il a cessé de se cacher de moi. Il jouait avec une ardeur fiévreuse, il a joué pendant quinze jours, qu'il a passés à Bade, et je crois qu'il a beaucoup perdu. Mais je lui suis bien reconnaissent, à ce brave homme ; quand j'ai eu tout perdu (et il avait vu dans mes mains beaucoup d'or), il m'a prêté, sur ma demande, 60 francs. 11 a dû me blâmer affreusement : « Pourquoi avais-je perdu tout au lieu de ne perdre que la moitié comme lui ? >
Maintenant, mon ami, écoutez quelles sont mes inten-
lions. Certes, j'ai agi vilement de jouer. Mais, relativement, j'ai perdu peu de mon propre argent. Néanmoins, cet argent pourrait me suffire pour environ deux mois, quatre même, d'après notre façon de vivre. Je vous l'ai déjà dit : je n'ai pu résister au gain. Si j*avais perdu au commencement les 10 louis que je m'étais fixés, j'aurais aussitôt tout quitté et je serais parti. Mais le gain de 4.000 francs m'a perdu. Il n'y avait pas moyen de ré^ *^ à la tentation de gagner davantage (quand cela se f;. si facilement) et de sortir d'un seul coup de toutes ces difficultés, d'assurer l'existence pendant (juelque temps, pour moi et tous les miens : Emilie Fédorovna, Paul, etc. D'ailleurs, tout cela ne saurait nullement me justifier, car je n'étais pas seul. J'étais avec un être jeune, bon et charmant, qui a une pleine confiance en moi, dont je suis le défenseur et le protecteur, et par conséquent que je ne dois pas perdre et je ne dois pas risquer ainsi toutes mes ressources, si peu que cela soit. L'avenir me parait bien effrayant ; surtout, il m'est impossible de revenir en Russie, d'après les raisons que j'ai citées, et le plus terrible est de se demander : que deviendront ceux qui dépendent de mon aide ? Toutes ces pensées me tuent. Mais d'une façon ou d'une autre, plus tôt ou plus tard, il faut sortir de celte situation. Je ne puis compter, certainement, que sur mes propres forces, car je n'ai rien autre en vue.
En t865, quand je revenais de Wiesbaden,au mois d'octobre, j'ai pu engager les créanciers à patienter un peu, je me suis concentré en moi-même et je me suis mis au travail. J'ai réussi, et les créanciers ont reçu pas mal de choses. Maintenant, je suis venu à Genève avec des idées dans la lôte. J'ai un roman, et si Dieu me vient en aide, il pourrait en résulter une œuvre assez volumineuse et qui ne serait pas mal. Je l'aime beaucoup et j'écrirai avec délice et anxiété.
Kalkov m'a dit lui-même, en avril, qu'ils auraient voulu
et que ce serait préférable de commencer la publication
de mon roman dès janvier 1868. 11 en sera donc ainsi,
quoique je commencerai à envoyer plus tôt mon roman
par fragments.
Quoique ici il n'y ait pas de créanciers, ma situation est
264 COIUlESrONDANCE DE UOSTOÏBVKKl
pire qu'on 1805. Paul, Emilie Fédorovna élaienl dans mes pensées, et puis j'étais seul. Il est vrai qu'Anna Grigorievna est un ango, cl si vous saviez ce qu'elle est pour moi à présent l Je l'aime, et elle dit qu'elle est heureuse, heureuse complètement, et qu'elle se contente parfaitement d'être seule avec moi, dans une pièce unique.
Bien. J'aurai donc, maintenant, six mois de travail incessant. Mais à ce moment, ma femme devra accoucher. Genève est une bonne ville : il y a des médecins, et puie, on y parle français. Mais le climat est mauvais, sombre ; l'automne et l'hiver sont abominables. Il est possible, si nous en avons les moyens, que dans environ deux mois et demi nous allions en Italie. En général, il faudrait passer l'hiver en Italie ou à Paris, Mais je ne sais.en général, où c'est plus avantageux et plus commode. Et peut-ôlre resterons-nous à Genève tout simplement jusqu'au printemps.
Au point de vue financier, je calcule ainsi : si l'on publie le roman, Katkov ne refusera pas de donner encore à l'avance, dans le courant de l'année prochaine, environ trois mille roubles. Il y aura, alors, pour nous, pour Paul et Emilie Fédorovna, et même un peu pour les créanciers, pour les encourager. Quant au roman, on peut le vendre ou en promettre la vente en seconde édition, vers le milieu de l'année.
Je n'ai que vous, mon cher ami, ma providence. Ne refusez pas de m'aider dans l'avenir. Car je veux vous supplier de prendre part à toutes mes afTaires, petites et grandes.
L'idée, l'idée fondamentale de tous ces calculs vous paraît déjà évidente, probablement : bien entendu, tout cela ne peut se réaliser et donner des résultats, qu'à une seule condition : c'est que le roman soit bien. Il faut donc s'en occuper maintenant de toutes ses forces. Ah, mon ami, il est pénible, bien pénible d'avoir conçu cette pensée téméraire, il y a trois ans, que je paierai toutes ces dettes, et donner bêtement -toutes ces lettres de change ! Où prendrai-je la santé et l'énergie nécessaires ! Et si Гехpérience a déjà montré que le succès est possible, à quelle condition l'obtiendrai-je ? A une seule, que chacune de mes œuvres soit assez réussie pour éveiller un grand intérêt chez le lecteur; autrement, tout serait perdu. Mais est-
ce que c'est possible, est-ce que cela peut entrer dans un calcul arithmétique ?
Maintenant, je vous dis mon dernier mol. Écoutez, réfléchissez et aidez-moi 1
Nous avons en ce moment 18 francs. Domain ou aprèsdemain viendront 50 roubles de la part de la mère d'Anna Grigorievna, qu'elle doit nous envoyer comme dernier reste de l'argent de Katkov. Et voilà tout ; voilà toutes nos ressources, jusqu'au nouvel envoi de Katkov. (La mère d'Anna Grigorievna est justement en ce moment dans une telle situation qu'elle ne peut nous donner un seul kopek.)
Mais demander à Katkov, maintenant, c'est absolument impossible. Dans deux mois, ce sera autre chose : je lui enverrai alors pour une quinzaine de cents roubles du roman et je lui dépeindrai ma situation. Il comptera 1.000 roubles pour rembourser ma dette, et m'en enverra 500, J'y compte absolument : il est bon et généreux.
Mais comment passer ces deux mois de travail? Ne me jugez pas et soyez тэп ange gardien ! Je sais, Apollon Nicûlaïevitch, que vous-même n'avez pas trop d'argent. Je ne me serais jamais adressé à vous pour vous demander un secours. Mais je me noie, je me noie tout à fait. Dans deux ou trois semaines je serai tout à fait sans le sou, et celui qui se noie tend la main, sans faire appel à sa raison. C'est ainsi que je le fais. Je sais que vous ôtes bien disposé envers moi ; mais je sais aussi qu'il vous est presque impossible de m'aider. Et malgré cela, le sachant, je vous demande votre aide, car excepté vous, je n'ai per~ sonne et si vous ne m'aidez pas, je suis perdu, complètement perdu !
Voici ce que je demande :
Je vous demande 150 roubles. Envoyez-les-moi à Genève, poste restante. Dans deux mois, la rédaction de Rousski Viestnik vous renverra 500 roubles à mon nom. Je prierai moi-môme que l'on fasse ainsi. Et il n'y a ancan doute qu'on vous les envoie, pourvu que je leur envoie le roman. Et je l'enverrai. Ceci aussi est hors de doute.
Ainsi, je vous les demande pour deux mois. Mon ami, sauvez-moi ! Je vous vouerai une éternelle affection et une sincère amitié. Si vous n'avez pas, empruntez à quelqu'un
266 CORnESI>ONDANCB DE DOeTOÏEVSKI
pour moi. Panlonnc'z-moi de vous écrire ainsi : maie je suis sur le point de mr noyer 1
Depuis le mois de seplembrr, Paul sera sans argent (sans parler d'Emilie Fédorovna 1) et par conséquent donnez-lui 'if) roubles de ces 150 «4 diU'S-lui qu'il se gêne un peu et qu'il se restreigne environ deux mois. Ensuite, je vous écrirai combien il faudra lui donner des 500 roubles de Katkov. Pour cela, j'ai l'intenlion de prier la rédaction du /inusski \'ie$tnik d'envoyer l'argent d'avance à voire nom, car je vous supplie d'être pour quelque temps mon aide dans mes petites affaires de Sainl-Pétcrsbourg, c'està-dire que je ferai par vous quelques paiements et quelques règlements. Ne vous inquiétez pas, il n'y aura rien ici qui puisse vous mettre dans une situation er/utroyoe. Je vous demande seulement de vous intéresser amicalement, je vous en supplie, car je n'ai personne, personne à Saint- Pétersbourg, excepté vous, sur qui je puisse compter!
Je vous prie aussi de m'écrire au plus vite. Ne m'abandonnez pas! Dieu vous récompensera.
Dites à Paul qu'il m'écrive ici, à Genève, à propos de
tout ce qui se passe avec lui, et s'il a des lettres pour moi,
qu'il me les envoie, comme la dernière fois. Je n'ai reçu
de lui depuis tout ce te^nps qu'une seule lettre : cela m'est
très pénible.
Mon adresse : M. Théodore Dostoïevski, Suisse, Genève, poste restante.
Donnez-moi aussi votre adresse. Comme je ne connais pas votre maison, j'envoie cette lettre par Anna Nicolaïevna Snilkine (la mère d'Anna Grigorievna), elle vous la remettra.
Bans tous les cas, je vous prie instamment, écrivez-moi, mon cher ami, aussi vite que possible et donnez-moi le plus de nouvelles sur tous les nôtres, ce qui se passe, ce qui doit se faire, ce que vous faites vous-même. En un mot, ne refusez pas une goutte d'eau à une âme qui se dessèche dans le désert. Pour l'amour de Dieu 1
Nos salutations à tous, à vos parents et à Anna Ivanovna. A elle surtout et surtout de la part d'Anna Grigorievna. Comme. nous pensons à vous, comme nous parlons de vous!
Quand nous reverrons-nous ?
COKRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 267
Donnez-moi donc quelques conseils. Dites-moi quel est votre avis sur notre situation. Et puis, n'avez-vous rien entendu direà propos de mes affaires de Saint-I^étersbourg, quand ce ne serait que par Paul ?
Dans ma prochaine lettre, je vous écrirai à propos d'autre chose.
A Genève je suis tout à fait isolé et je n'ai vu personne de russe. « Ni un son russe, ni un visage russe. >
Adieu, je vous embrasse bien fort, bien fort. Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
Au même.
Genève, 15 septembre 1867.
Pardonnez-moi, très cher Apollon Nicolaïevitch, d'avoir tant tardé à vous répondre, surtout à votre lettie, dans laquelle vous m'avez envoyé de l'argent. C'est que je viens de finir ce maudit article : « Comment j'ai connu Bélinski. » Je ne pouvais ni remettre ni tarder. Et cependant, je l'avais écrit cet été, mais il m'avait tellement tourmenté et il était à un tel point difficile à écrire, que je l'ai traîné jusqu'à présent et enfin je l'ai terminé en grinçant des dents. C'est que j'ai eu la bêtise de me charger d'un pareil article. Aussitôt que j'ai commencé à l'écrire, j'ai vu qu'il m'était impossible de l'écrire de façon à être accepté par la censure (car je voulais écrire tout). Dix feuilles de roman sont plus faciles à écrire que ces deux feuilles ! Il en est résulté que j'ai écrit ce maudit article, en comptant tout, au moins cinq fois, et puis je barrais tout et je modifiais ce que j'avais écrit. Enfin, j'ai achevé mon article tant bien que mal, mais il est si mauvais que cela me tourne le cœur. ComI)ien de faits précieux j'ai été forcé de supprimer ! Comme il fallait s'y attendre, il ne m'est resté que le plus mauvais, la médiocrité. Abominable !
Cet article m'a été payé d'avance par Babikov et encore quelqu'un. Pendant mon séjour à Moscou, en avril, j'avais demandé un délai à Babikov (bien entendu, pas pour cinq mois, quoique le terme ne fût pas désigné définitivement). Ils voulaient publier leur almanach en septembre ou en octobre (on avait calculé ainsi en avril, cela veut dire que
268 t.oliHESPONOANCE DE DOSTOÏEVSKI
le livre ne paraîtra рам avant le jour do l'An). Ainsi donc . mieux vaut tanJ que jamais.
Mon cher ami, aidez-moi IFaitea-moi cette grAce, accordez-moi ceci :
Mon cher ami, envoyez mon article à Babikov, à Moscou, en môme temp^^ que la lettre que j'inclus sans la cacheter. Babikov est à Moscou, à l'hôtel de Rome. J'aurai pu lui envoyer directement. Mais si tout d'un coup il n'était plus au « Home »? Voilà pourquoi je vous prie d'être mon bienfaiteur. Faites donc ainsi : écrivez trois lignes h Babikov à l'hôtel de Rome et ajoutez-y ma lettre sans l article et envoyez cela. Quant à Parlicle (si vous trouvez possible d'agir ainsi) envoyez-le parle même courrier au boulevard Strastnoï, dans le magasin de Soloviev, ci-devant Bazounov, avec deux lignes pour Soloviev afin de lui expliquer que cet article doit être transmis à Constantin Ivanovitch Babikov (ce que l'on peut mettre sur le paquet); et avec la prière adressée à Soloviev, que si Babikov n'est pas à « Rome » et si Soloviev sait où il est, de le lui (à Babikov) envoyer. Faites cela, pour l'amour de Dieu. Ma conscience n'est pas tranquille à propos de cet article, et je ne sais que faire. Aidez-moi, mon bon ami, et pardonnez-moi de vous tourmenter avec mes commissions.
Lisez la lettre à Babikov, et si vous voulez, lisez aussi l'article ! Et l'ayant lu (si vous le lisez), écrivez-moi franchement votre avis. Pourvu que cela ne soit pas trop mal !
J'avais pensé plusieurs fois à terminer cet article en trois jours, et figurez-vous, aussitôt que je suis allé à Genève, les crises ont commencé — et quelles crises ! — comme à Saint-Pétersbourg. Tous les dix jours une et puis pendant cinq jours j'aide la peine à revenir à moi. Je suis un homme perdu! Le climat de Genève est abominable et en ce moment, depuis quatre jours, nous avons un ouragan, comme à Pétersbourg il en arrive à peine une fois par an. Et un froid terrible! Avant il faisait bon. Voilà pourquoi le travail, les lettres, tout a traîné ces derniers temps...
Vos 125 roubles nous ont littéralement sauvés. Je vais souffler un peu et me remettre à mon roman. Écrivez-moi, je vous prie. Nous sommes si isolés avec Anna, que les lettres sont pour nous une manne céleste, d'autant plus
quand c'est vous qui les écrivez. Nous les relisons jusqu'à cinq fois.
Il y a ici des journaux russes ; je lis le Goloss, Moscovskia et Peterbourgskla Viédomosti. C'est une chance. Car on s'ennuie terriblement ici; mais que faire ? il faut écrire.
Vous ai-je parlé du Congrès de la paix qui a lieu ici ? Je n'ai jamais de ma vie ni vu, ni entendu de pareilles absurdités, et je ne supposais pas que les hommes fussent capables de bêtises pareilles. Tout y était bête : la façon de se réunir, la façon de conduire l'affaire et de la résoudre. Bien entendu, je n'avais pas le moindre doute que leur premier mot ne fût la bataille. C'est ce qui est arrivé. On a commencé par proposer de voter qu'il ne faut plus de grandes monarchies, qu'il faudrait en faire de petites ensuite ; qu'il ne faut pas de religion, etc. C'étaient quatre jours de cris et d'injures. Vraiment, quand nous sommes chez nous, nous lisons et nous entendons les récits, nous voyons tout de travers. Non, il faudrait voir de ses yeux, entendre de ses oreilles.
J'ai vu aussi Garibaldi. Il est vite reparti.
Je voulais vous écrire encore quelque chose, mais à la lettre prochaine. Le croyez-vous? Je suis encore sous l'impression des crises et j'ai peur d'écrire trop.
Que font les nôtres (Paul), ils ne m'écrivent pas! Un de ces jours, j'écrirai à Emilie Fédorovna.
Au revoir, mon cher ami, ne m'en veuillez pas pour quelque chose. A quand notre route du Midi? Elle nous est le plus utile maintenant.
Saluez de ma part Anna Ivanovna. Anna vous salue, ainsi qu'Anna Ivanovna, de tout son cœur.
Si vous avez besoin de vous renseigner sur Babikov, Strakhov et Averkiev peuvent le faire mieux que n'importe qui.
Dans ma prochaine lettre j'écrirai davantage et des choses plus intéressantes. Mais à présent, ma tête est encore lourde.
Je vous serre fortement la main. Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
N. B. — Figurez-vous ! Encore une difficulté. Car je ne suis pas absolument sûr et je ne sais pas où se trouve l'hô-
270 CORHESPONDANCE DE DO!îT0ÏEV8KI
tel de Romo ! Maie je сгон, je crois sûreineDt, que c'est à la Tversk aïa.
A la Tvcrskaïa, liôU;l '!'• Borne, à Conataiilin Ivanovitch Babikov.
Je vous remercie encore uue Гоы de tout mou c<£ur pour votre aide I
Pour l'amour de Dieu, envoyez-moi votre adresee, de$lk-dire le numéro et le nom de la maison. Je prie encore Anna Nicôl.iïcvn.i de vous faire parvenir <<-U»; b-ltre.
Ла même.
Genève, 9 (21) octobre 1867.
J'ai répondu, mon précieux ami, à votre lettre (et je vous ai remercié de l'envoi des 125 roubles). J'ai reçu votre dernière lettre da 20 septembre et je l'ai lue avec une joie extraordinaire. Si délicat que soit voire cœur, il vous est difticile de vous figurer cela dans toute sa force : vous êtes toujours chez vous et vous êtes entouré de tout ce qui vous entourait auparavant. Eh bien, ma femme et moi, nous nous trouvons sur une île inhabitée, à un tel point, qu'une lettre, telle que la vôtre, par exemple, produit sur nous un effet со lossal, pour plusieurs jours. Si nous ne sommes pas devenus fous d'ennui, Anna et moi, — on a beau avoir de riches natures, mais en perspective — on peuL devenir fou. Seuls, toujours seuls, et rien déplus ! Il est vrai qu'on peut s'arranger de façon que, si nous sommes seuls, autour de nous les choses ne soient pas toujours les mêmes, et on peut chercher la diversion dans ce qui entoure. Mais quant à aller passer l'hiver à Paris, par exemple, comme j'en avais eu l'intention, je crois qu'à présent il n'y faut plus songer. Quoique nous vivions très modestement (exactement 300 francs par mois, de sorte que 100 roubles, c'est-à-dire 310 francs, nous auraient suffi à Paris (certainement), cependant, pour déménager il faut de l'argent, et nous n'aurons pas d'argent de longtemps. Mais il y a aussi une autre raison : Anna Grigorievna n'a plus que quatre mois jusqu'au terme, et alors, s'il faut partir, on peut encore partir tout de suite, mais dans un mois, je crois que ce ne sera plus possible, même avec une bonne ligne de chemin de fer. Paris est assez
loin. Et puis daas chaque numéro, les journaux prédisen t la guerre . Pourvu qu'elle n'éclate pas ! 1 1 est vrai que dans ce cas il est bon de se trouver dans un grand centre, comme Paris, mais pas tout à fait. Pourquoi ai-je dit : Paris ? Ce n'est pas à propos de santé, je ne parle plus de la santé, mais, certainement, au point de vue de la commodité, Paris n'est pas mal, et d'ailleurs il peut toujours pi-ocurer à Anna Grigorievna de nombreuses et diverses distractions, malgré le manque d'argent : le Louvre seul suffira pour un mois. Quand on manque d'argent, Paris est très l' Remarquez cette plirase paradoxale, car elle est parfi ment vraie ; tout dépend en effet de la manière d'envisager les choses. La misère n'est certainement pas uae boune chose, mais on peut vivre sans misère, et sans grand argent ; les grandes sommes d'argent sont plutôt nécessaires à Paris à un célibataire. Quant à moi, personnellement,cela me serait égal de n'aller nulle part pendant cinq mois, car je compte travailler encore cinq mois, pas moins. Mais malgré ça, n'importe, Genève n'est pas grand'chose, et je me suis bien trompé. J'ai ici des crises presque chaque semaine ; et encore je commence à avoir des palpitations de coeur désagréables. C'est une horreur, que cette ville ! C'est Cayenne ! Le vent et les ouragans des journées entières, et les jours ordinaires des changements subits de temps, trois, quatre fois par jour. Ceci à un homme qui est atteint d'héraorrhoïdes, d'épilepsie ! Et comme c'est triste ici, |comme c'est sombre ! Et quels vantards suffisants ils sont ! Car c'est un trait d'une bêtise particulière que d'être satisfait de tout. Ici tout est vilain, tout est pourri, tout est cher. Ils sont toujours soûls ici ! Tant de braillards et d'ivrognes bruyants ne se trouvent même pas à Londres. Et tout ce qui est à eux, chaque borne est élégante et majestueuse. — «Où se trouve la Rue une telle? — Voyez, monsieur, vous irez tout droit et quand vous passerez près de cette majestueuse et élégante fontaine en bronze, vous prendrez, etc. » Cette majestueuse et élégante fontaine, — c'est quelque médiocrité rococo, misérable et sans goût, mais l'individu ne peut s'empêcher de se vanter, même quand vous ne lui demandez que votre chemin. On a planté un misérable jardinet, avec quelques buissons (pas un seul arbre), grand à peu près comme deux jardins de
272 C0HRE9P0NDANCE DE OOBTOTlEVSKI
palissade h Mosrou dans la SadovaYa^que Ton réunirait ensemblp — et on photographie et on vend ; < Le Jardin Anglais à Genève ». Mais que le diable emporte ces coquins ! Voilà cepeiidanl qu'à deuxheureset demie de voyage, sur ce même lac de Genève, se trouve Vevey qui, dit-on, en hiver ent sain et agréable. Je connais Montreux, Chillon,etc.,j*y suis allé plusieurs fois. C'est beau et sain, il n'y a pas d'ouragans et de brusques changements de température. C'est là où il faudrait s'installer — moi, pour écrire, et Anna Grigorievna pour se fortifier. Mais voilà le malheur : à Montreux et ailleurs, c'est cher et il n'y a que des pensions. Et dans les pensions nous ne sommes pas bien, à cause de la situation d'Anna Grigorievna. Il ne reste que Vevey. On m'en a parlé, et c'est prérisément le moment de déménager. Mais, pas d'argent ; à Genève, il est vrai, nous n'avons qu'une chambre, mais elle est déjà la nôtre, chez deux bonnes vieilles ; là-bas,à Vevey, il faut se procurer un logement, et s'habituer aux personnes, et pour tout cela il faut dépenser du temps et de l'argent. Qui sait, peut-être finirons-nous par déménager. Maintenant, tout cela ne dépend pas de moi. Advienne que pourra I
Je ne vous dis rien de mon travail, et je n'ai rien à dire. Une chose seulement : il faut travailler beaucoup, beaucoup. Et cependant les crises m'achèvent et après chacune je ne puis remettre mes idées d'aplomb avant quatre jours. Comme j'étais bien au coraraencemenl, en Allemagne I C'est toujours cette Genève maudite! Que deviendronanous ? je ne comprends pas I Et cependant le roman est mon unique salut. Le plus pénible est que cela doit être un roman très bien. Pas autrement, c'est sine qaa non. Comment peut-il être bien avec des facultés entièrement brisées par la maladie! J'ai encore de l'imagination et pas mal même. J'ai éprouvé cela dernièrement sur mon roman. Mes nerfs sont encore là, mais je n'ai plus de mémoire. En un mot, je me lance dans mon roman an petit honhenr ! Je mets ma tête, je mets tout sur une carte, vogue la galère! Allons, c'est assez là-dessus.
J'ai été touché en lisant à propos de Kelsiev. Voilà un avenir, voilà la vérité, voilà une œuvre! Sachez cependant que (sans parler des Polonais) tous nos petits libéraux, d'une nuance socialo-séminariste, vont être furieux. Cela
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leur donnera une leçon. Cela leur sera pire que si on leur avait coupé le nez. Que peuvent-ils dire à présent, qui pourront-ils éclabousser? Us pourront toujours railler, on ne sait faire que cela chez nous. Avez-vous remarqué une seule idée sérieuse chez nos petits libéraux? Rien que du persiflage. On enseigne le persiflage aux lycéens. Mais à présent on va dire de Kelsiev qu'il a fait des rapports sur tout le monde. Je vous jure, souvenez- vous-en. Gomme s'il était possible de faire des rapports sur eux ? 1" Us se sont compromis eux mêmes, et i» qui s'occupe d'eux ? Valent-ils la peine qu'on fasse des rapports sur eux I
J'ai une demande à vous adresser, mon cher ami : il vous parviendra (je n'en suis pas sûr, mais c'est probable) de la rédaction du Bousski Vieslnik 60 roubles à mon nom. Je vous ai désigné moi-môme. J'ai destiné ces 60 roubles à Paul. Vous les garderez chez vous et les lui donnerez par fractions. .Mais j'ai reçu une lettre d'Emilie Fédorovna et de Fedia. Ils ne me demandent rien, mais il est évident qu'ils sont dans une grande détresse. Cela m'est pénible à apprendre, et voici ce que j'ai décidé : comme Paul est en pension chez Emilie Fédorovna, donnez à Emilie Fédorovna 40 roubles pour Paul, et '20 roubles à Paul. Il faudrait savoir pour cela si vraiment Paul habite chez Emilie Fédorovna. Ils ont quitté la campagne et maintenant ils occupent mon ancien logement, dans la petite rue Stoliarny, maison Alonkine. Bien entendu, tout ceci pour le cas où l'on vous enverrait 60 roubles du Bousski Viestnik. C'est pour cette raison que je les avais demandés.
Paul est un bon garçon, un gentil garçon, et qui n'a personne qui l'aime. Il n'a qu'un défaut, vous savez lequel. En dehors de cela, c'est un honnête garçon. S'il se trouve réellement une place pour lui, il devrait la prendre. Je partagerais avec lui ma dernière chemise et cela toute ma vie. Quant à vous, mon ami Apollon Nicolaïevitch, je vous implore pour Paul! Je n'ai personne, personne à qui le recommander dans un cas d'extrême nécessité ! N'eat-ce pas que vous ne l'abandonnerez pas dans un pareil cas? Je ne parle pas d'argent, et je n'y songe môme pas. Mais ne le privez pas de conseils et de bonnes paroles, et à présent surtout, quand il sait parfaitement combien j'apprécie vos bontés pour lui. Je lui écrirai
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un de ces jours. Vous ai-je dit qu'on fait des démarchefi énerg^iques pour le [Яагег (et on lui a déjà trouvé une place); ce sonl Anna Nicolaïevna et Mana Grigorievna qui se sont occupée» de lui. ()ueiles bonnes flmes ! Quant à Emilie Fédorovna, je ne sais ce qui та arriver. Fedki 80 plaint dft manquer de leçons. Fedia est un brave garçon : il nourrit sa mère, il nourrit sa famille. (/e<>t un bon garçon I
Je vous embrasse, mon cher ami. Kcrivez quelquefois. Mon adresse est la m<^me, mais je puis (k-ménager. Écrivez plus souvent, si vous le pouvez. Qu'importe si le» lettres sont courtes, écrivez toujours. J'ai tellement envie d'être en Russie 1 Je n'aurais pas laissé l'afifaire des Oo* melzky sans dire un mot, je l'aurais publiée. Quand j'arriverai, j'irai moi-môme dans les tribunaux, etc. Nos jury» — c'est parfait. Quant aux juges, on pourrait demander un peu plus d'instruction et de savoir-faire. Et encore, savez-vous : des principes de moralité. Sans cette base, rien ne peut être organisé. Mais, grâce à Dieu, cela va encore bien. Écrivez-moi votre opinion sur le journal Л/о#- СОП. Publie-t-on le Boatskî ?
Que dira la politique ? Comment nos attentes se résoudront-elles? Napoléon a l'air d'avoir préparé quelque chose.
L'Italie, TAIlemagne J'ai lu, le cœur tremblant de joie,
qu'on va,paraît-il, prolonger lechemindeferjusqu'àKoursk. Oh, que cela se fasse donc plus vile, et vive la Russie!
Anna Grigorievna écrit à Anna Ivanovna.
Mon profond salut à Anna Ivanovna et une chaleureuse poignée de main.
Au revoir, mon cher ami. Tout à vous,
Th. Dostoïevski.
A a même.
Genève, 9 (21J avril 1868.
Mon très aimable ami Apollon Nicolaïevitcb, Anna Grigorievna a reçu aujourd'hui une lettre de sa mère, qui lui dit qu'elle a été chez vous la semaine de Pâques et que vous lui avez dit qu'il y avait longtemps que vous m'aviez expédié une lettre avec 25 roubles et sans la recommander.
Alors, bien entendu, elle est perdue. Je n'ai rien reçu et c'est déjà mardi après le dimanche de Quasimodo. Si je vous ai écrit de mettre tout simplement les 25 roubles dans la lettre, c'est parce ^l'on peut changer notre argent facilement ici. Mais quand même je vous ai ajouté dans ma lettre : recommandez, ce sera plus sûr. C'est un fait connu qu'on vole chez nous à la poste. II y a môme eu un procès dernièrement à propos de cela ; je l'ai lu. Mais làbas on ne les arrêtera par aucun tribunal.
Je regrette beaucoup l'argent, parce que j'en ai un besoin terrible et il aurait été mille fois préférable que Paul en profitât au moins, ou bien Emilie Fédorovna : mais enfin, qu'il aille au diable, cet argent, il ne vaut pas davantage; mais ce que je regrette surtout, mon cher ami, c'est votre lettre! Croyez-le, j'en suis bien vexé ! c'est-à-dire j'aurais donné 200, 300 francs pour la recevoir à présent. El à présent, je suis tellement découragé, vous ne pouvez vous figurer à quel point.
Il est possible que dans votre lettre vous me communiquiez quelque chose d'important. Dans ce cas, pour l'amour du Christ, écrivez-le-moi en abrégé.
Je vous écris, en joignant ma lettre à celle de ma femme, à Anna Nicolaïevna. Elle ne refusera pas de vous la remettre. Figurez-vous qu'Anna Nicolaïevna veut venir noue voir. J'approuve cela !
Je vous écris, afin de vous mettre au courant de tout. Maintenant, je n'ai pas une minute de temps. Je travaille et rien ne se fait. Je ne fais que déchirer. Je suis affreusement découragé ; rien ne pourra en résulter. On a annoncé que dans la livraison d'avril va paraître la suite, et moi je n'ai rien de prêt, excepté un chapitre sans importance. Que vais-je envoyer,je n'en sais rien I Avanthier j'ai eu une crise des plus violentes. Mais hier, j'ai écrit quand môme, dans un état proche de la folie. Rien ne vient. Comment ferai-je pour m'excuser devant Katkov? je ne puis le comprendre, et il est temps que la livraison d'avril soit publiée. Si j'avais au moins le temps de lui envoyer deux feuilles 1 En tout cas je vais écrire. Et déjà j'ai demandé de l'argent à Katkov pour mon installation à Vevey. Il a le droit, le plus de droits possible de ne pas m'en envoyer! Et à sa place, je n'en enverrais certainement
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pas, par c()l/;r<'. Mais siMilomont, <|ii«* <b'viornIronh-nous alors ?
Écrivez-moi, mon cli<*r ami, écrivcz-moi (pirbju»- chosr au moins à propos «lo со qui se fait et de ce qui se ранне chez nous. Je lis les journaux, il est rrai, mais les journaux c'est autre chose qu'une conversation amiicale et animée. Voyez-vous, c'est un moment pénible pour moi, n'importe où j'aurais demeuré; c'est un moment de travail accablant, un moment qui est plein d'ennui et d'agitation, par conséquent. Je reste toujours cIkîz moi et je ne sors chaque jour que pour deux heures et demie. Je vais au café lire les journaux russes, et vous pouvez vous figurer quelle impression ils me laissent 1 Cela va encore avec les Moscovskîa Viédomosti, — il est bon de les lire, mais Goloss on Saint-Peterbourgskia (hoTTf'url) sont impossibles à lire sans une désagréable sensation. Je rentre à la maison dans cette ville triste où il fait tant de vent, je rentre triste et presque fou, et chez moi le travail encore, et un travail qui ne réussit pas. Il n'y a que l'enfant qui nous distraye,moi et Anna. Mais elle nous distrait péniblement : quand je songe à l'avenir — oh !
Et voilà, vous pouvez juger, d'après cela, ce que signifie pour moi votre lettre. Écrivez, je vous en prie. Quant à moi, je vous donnerai toujours de mes nouvelles. Et avec moi, advienne que pourra !
Écrivez donc à propos du baptême. Vous en avez sûrement parlé dans la lettre qui s'est perdue.
J'avais pris la plume pour dire deux mots, uniquement pour vous informer et vous donner des nouvelles. Anna vous salue.
Et moi je suis toujours votre fidèle
Je ne cachette pas la lettre, à cause de la difficulté d'envoyer deux lettres sous une enveloppe. Ne m'en veuillez pas. Anna Nicolaievna ne lira pas une ligne.
Au même.
Genève, 18 (30) mai 1868.
Je vous remercie pour votre lettre, mon cher Apollon Nicolaïevitch, et aussi de n'avoir pas interrompu notre
correspondance, malgré votre mécontentement. Toujours, dans le fond de mon cœur, je fus persuadé qn\Apollon Maïkov n'agirait pas ainsi avec moi.
Ma Sonia est morte; il y a trois jours que nous l'avons enterrée. Deux heures avant sa mort je ne savais pas qu'elle allait mourir. Le docteur avait dit trois heures avant sa mort qu'elle allait mieux et qu'elle vivrait. Elle n'a été malade que huit jours ; elle est morte d'une fluxion de poitrine. Oh, Apollon Nicolaïevitch, qu'importe si l'amour que j'avais pour mon premier enfant paraît ridicule ; qu'importe si je me suis exprimé ridiculement dans les lettres nombreuses que j'écrivis à ceux qui me félicitaient. Pour eux je pouvais être ridicule, mais à vous, à vous \е ne crains pas d'écrire. Cette mignonne créature, âgée de trois mois, si misérable et si petite, était déjà pour moi une personnalité et un caractère. Elle commençait à me connaître, à m'aimer, et elle souriait quand je m'approchais d'elle. Quand je lui chantais des chansons de ma voix drôle, elle aimait à les entendre. Elle ne pleurait pas et ne faisait pas de grimaces quand je l'embrassais ; elle cessait de pleurer, quand je m'approchais. Et voilà que pour me consoler, on me dit que j'aurai encore des enfants. Mais où est Sonia ? Où est cette petite personne pour laquelle, je le dis hardiment, je me ferais volontiers crucifier, pourvu qu'elle soit vivante ? Mais, d'ailleurs, laissons cela, ma femme pleure. Après demain nous nous séparerons enfin de notre petite tombe et nous partirons quelque part. Anna Nicolaïevna est avec nous : elle n'est arrivée que huit jours avant sa mort.
Je n'ai pu travailler ces derniers quinze jours, depuis le commencement de la maladie de Sonia. J'ai encore écrit des excuses à Katkov, et dans le numéro du mois de mai ne paraîtront que trois chapitres. Mais j'espère que maintenant je travaillerai jour et nuit sans relâche, et à partir du mois de juin le roman paraîtra régulièrement.
Je vous remercie de n'avoir pas refusé d'être son parrain. On l'a baptisée huit jours avant sa mort.
Je sais, mon ami, que je suis très coupable envers vous, de ne vous avoir pas rendu encore l'argent que je vous avais emprunté, et de plus, de l'argent que j'ai reçu encore dernièrement de Katkov, d'avoir donné une partie à Emilie Fédorovna et à Paul, et rien du tout à vous, tandis
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qu'à présont vou» devez en avoir grund besoin. Mais le regret no peut rien arranger, cl c'est pourquoi je dirai franchement tout ce que je puis dire d'exact ; en ce moment, je ne puis rien vous rendre, je n'ai presque rien moi-môme, et en quittant Genève j'ai drt engager me» vêtements et ceux de ma femme (je ne le dis qu'à vous). Demander à Kalkov en ce moment, je n'ose pas, car voilà trois mois que je le leurre. Mais dans un mois et demi, deux au plus (je vous le dis sOrement) je demanderai à Katkov de vous envoyer 200 roubles de ma part. C'est certain. Quant à ce que je n'ai pas encore songé à vous, — ceci, je vous le jure, n'est pas exact. J'étais bien malade; mais que pourrai-je vous dire ? Je ne puis rien vous dire. Rappelez-vous seulement, Apollon Nicolaïevitch, que quand je vous ai emprunté ces 200 roubles, presque la moitié était pour eux, pour mes proches, et vous-même leur avez fait parvenir 75 roubles de ces 200.11 me semble qu'il en était ainsi, autant que je me le rappelle. Je vous doie trop de reconnaissance de m'avoir sauvé alors et j'apprécie trop votre délicatesse envers moi jusqu'à présent, malgré que votre situation soit pénible, ce que je viens d'apprendre.
A propos, une grande prière : ne communiquez la nouvelle de la mort de Sonia à personne de /a parenté, si vous les rencontrez. Au moins, j'aurais bien voulu qu'ils ne le sussent pas encore, bien entendu Paul y compris.
Par.donnez-moi, que Paul vous embarrasse tant. Que deviendra-t-il, je ne le sais pas ? Où cela le mènera-tr-il ? Ces deux situations qu'il a eues auraient pu l'aider à devenir un homme honnête et indépendant. Mais encore, d'un autre côté comment l'abandonner ainsi ? Que va-t-il devenir, je n'en sais rien, je ne fais que prier pour lui. A propos : à la lettre que je lui ai envoyée il n'a rien répondu. On n'aurait pu lui écrire plus tendrement.
J'ai appris aussi qu'il avait entre les mains plusieurs lettres qui m'étaient adressées, —lettres très importantes. (L'une d'elles est d'une vieille amie. M-»' Kroukovskala.) Pourrait-on me les renvoyer ici? C'est très, très important pour moi. Peut-être a-t-il encore d'autres lettres.
Au revoir, mon ami. Je tâcherai de vous écrire de notre nouvelle demeure. Moatreux, dont vous parlez, est une
des localités les plus coûteuses et les plus à la mode de toute l'Europe. Je vais chercher quelque village près de Vevey . Votre traduction de l'Apocalypse est admirable, mais c'est dommage quelle ne soit pas faite en jentier. Je la lisais hier. Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
Ma femme vous remercie pour tout et vous prie de lui garder la petite icône de Sonia.
An même.
Vevey, 10 (22) juin 1868.
Mon aimable, mon bon, mon meilleur ami, Apollon Nicolaïevitch, pardonnez-moi, mon cher, mon long silence. Pour l'amour de Dieu 1 La raison de mon silence est des plus futiles : je me suis tellement mis en retard avec le Rousski Viestnik,que ces derniers temps j'ai travaillé littéralement joar et nuit, malgré les crises. Mais, hélas ! Je remarque avec désespoir que je ne suis plus en état, pour une raison quelconque, de travailler aussi vile que dernièrement encore, et qu'autrefois ! Je traîne comme une écrevisse, et si je commence à compter : de trois feuilles et demie à quatre feuilles, à peu près, dans un mois. C'est affreux, et je ne sais pas ce quo je vais devenir. Il reste encore environ vingt-sept feuilles du roman, peutêtre trente; surtout, je suis honteux de publier par petits morceaux et par fragments, comme je le fais depuis trois livraisons. Pour le numéro de juin j*ai envoyé quatre chapitres (le dernier a été envoyé hier) et j'ai donné nia parole d'honneur que, pour le numéro de juillet, j'enverrai à temps la fin de la deuxième partie (5 feuilles au minimum) ; il me reste au plus trois semaines. Eh bien, que faire et comment faire pour bien terminer? Demain je me remets au travail, et aujourd'hui je flâne, c'est-à-dire que je dois écrire trois lettres .
Mon ami, je sais et je crois que vous m e plaignez réellement et sincèrement. Mais je ne me suis jamais trouvé plus malheureux que tous ces derniers temps. Je ne vous dépeindrai rien, mais plus je vais, plus amer est le souve-
280 COMRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
nir cl plus clairo l'imaf^e do 1й défunte Sonia. II y a des momenls qui me sont insupportable». Elle me connai»sait déjà; quand, le jour de sa mort, ne me figurant pas que dans deux heures elle mourrait, je sortis de la maison pour aller lire les journaux, elle me suivait partout des yeux; elle m'a regardé d'une telle façon que je le vois jusqu'à présent, et de plus en plus distinctement. Je ne l'oublierai jamais et je ne cesserai jamais d'en souffrir! Si même j'avais un autre enfant, je ne comprends pas comment je l'aimerais ; où saurais-je trouver l'affection? C'est Sonia qu'il me fajut. Je ne puis comprendre qu'elle n'est plus et que je ne la verrai jamais I
Un autre malheur se présente pour moi dans la situation d'Anna Grigorievna. Elle languit affreusement après Sonia, elle pleure des nuits entières, et cela agit très vivement sur sa santé. Moi-môme, comme je vous l'ai dit, j'écrivais jour et nuit (je ne crois pas que c'était bien convenable, car il m'était très pénible d'écrire). Je lui donnais beaucoup à faire, d'après vos conseils ; mais elle terminait rapidement, et puis de nouveau le môme tourment. Je vois qu'elle a bien besoin de distraction. Mais quand le sort se met à vous accabler, cela vient de tous les côtés: les ressources manquent pour aller dans quelque grande ville (Florence, Naples), et ce n'est pas la saison ; quant à Paris, c'est également impossible, et c'est loin. Une grande ville, possédant des musées, des galeries de peinture, etc. (comme Dresde l'année dernière), l'aurait bien distraite : elle est amateur, elle aime beaucoup à regarder et s'instruire Et voilà que nous devons rester ici, comme un fait exprès, et môme quand ce serait uniquement à cause de ce que le voyage le plus insignifiant me prendrait énormément de temps (je le sais par expérience) ; et il faut rester à travailler, car autrement, je ne terminerai pas et, par conséquent, je perdrai mes dernières ressources.
Nous sommes venus de Genève à Vevey non sans difficultés et avec les ressources les plus limitées (la maladie, la mort et l'enterrement de l'enfant nous ont coûté de l'argent, sur lequel nous comptions), et voilà, à Vevey tout est non seulement comme ailleurs, mais pire. Bien entendu, on ne peut se figurer une vie plus abominable qu'à Genève. Mais ici, ce n'est pas du tout mieux, positivement, et tous
(nous trois, car Anna Nicolaïevna est avec nous) nous nous doutons que les paroles des docteurs genevois sont vraies : ici l'air est énervant. Nous nous en apercevons tous les trois. Il est vrai qu'au point de vue de la santé, à Genève, sous d'autres rapports (les bises), c'était bien pis. Nous vivrons ici quelque temps, et puis nous verrons, nous n'allons pas nous laisser mourir. Ici, les chaleurs ne régnent pas ; vous connaissez le panorama du lac ; à Vevey, il est positivement mieux qu'à Montreux et Chillon, qui sont à côlé. Mais ei dehors de ce panorama (et à vrai dire de quelques endroits, buts de promenade dans les montagnes, ce qu'il n'y avait pas à Genève), tout le reste est trop vilain, et nous avons peur de payer trop cher le panorama seul. Oh ! si vous aviez une idée du tourment d'être installé à l'étranger ; si vous aviez une idée de la malhonnêteté, de la bassesse, de la bêtise incroyable et du manque de développement des Suisses 1 Certainement, les Allemands sont pires, mais ceux-là valent bien quelque chose ! On considère l'étranger comme une source de revenu ; ils ne songent qu'à une chose: tromper et filouter. Mais le pis est leur malpropreté I Le kirghiz dans sa tente vit plus proprement (et ici et à Genève). C*est horiib'.e ! j'aurais éclaté de rire au nez de la personne qui m'aurait dit cela des Européens, autrefois. Mais à Genève, j'avais au moins les journaux russes, et rien ici. Ceci est très pénible pour moi. J'ai enfin reçu de Paul une grande lettre. Il me parle de quatrelettres qu'il m'aurait envoyées : cela paraît incroyable ; où donc sontelles? Et d'autre part, il est difficile de ne pas le croire. Il a écrit gentiment sa lettre. Je me suis réjoui qu'il puisse parler de ses affaires convenablement et sans fautes. Mais en effet sa situation doit être affreuse. Cela m'est si pénible que j'en rêve la nuit. (Comment vous remercier pour toutes vos démarches et toutes vos peines ? Bien entendu, vous ne devez pas lui donner d'argent: àquoi pensez vous? Vous êtes si bon, que peut-être vous voudriez le faire. Je suis votre débiteur, et puis d'ailleurs vous avez vous-même constamment besoin d'argent. Vous avez une famille et vos revenus sont à peine suffisants.) Voici cependant une question que je dois vous communiquer et sur laquelle je vous demande votre avis :
Paul m'a écrit pour me demander s'il lui était possible
282 CORRKSPONDANCB DE UOSTOIeVSKI
d'empriiiitor (le l'argeal eu mon nom ; il a désigné la pereooae qui pourruil douoer l'argent sur ma sigualure.C'est un nommé Guvrilov, auciea commissionnaire de la typographie, où fut imprimée notre revue. C'est un homme assez convenable, d*un certain âge, non sans quelques qualités et ayant un r>eu d'argent. Il m'a acheté une fois la deuxième édition <lu roman Les Humiliés et les Offensés^ pour 1.000 roubles. Une autre fois il est venu me voir par hasard; je lui ai demandé: — Gavrilov, avez-vous de l'argent? — Oui, un peu. — Donnez-moi 1.000 roubles. — Voilà, et il me lee apporta le môme jour, bien entendu, sur ma signature et d'excellente intérêts, je ne me souviens plus combien. Ces 1.000 roubles je les lui ai rendus il y a deux ans. En effet, cet homme pourrait prôler.Sur la demande de Paul, je lui ai écrit, et à Paul j'ai envoyé en môme temps un reçu pour 200 roubles (pour les 160 que Paul veut lui prendre, pour lui-môme et pour Emilie Fédorovna, quiest dans la misère et qui est tombée malade). Le terme est le !•' janvier. Je ne sais pas si Paul a reçu l'argent. Mon cher ami, pour l'amour de Dieu, si vous voyez Paul, demandez-lui s'il Га reçu ; et s'il ne m'a pas encore répondu, forcez-le à répondre immédiatement, mais de façon à ce que ses lettres ne soient pas perdues. Il est bien possible qu'il les envoie avec tant de négligence, qu'elles sont perdues, et peutêtre y a-t-il d'autres raisons, — je ne sais pas. Je vous prie de ra'écrire (et certainement vous ne resterez pas si longtemps sans me répondre, comme je l'ai fait, parce que vous me le pardonnerez et vous comprendrez la réalité pénible de ma situation et de mon travail) si Paul a reçu l'arge nt de Gavrilov, car je me tourmente beaucoup: que deviendra-t-il, s'il ne le reçoit pas? Aloi je sens qu'il est dans le plus grand besoin. Bien entendu, je ne vous demande pas de quitter votre maison de campagne pour aller le chercher. Il est probable qu'il viendra chez vous lui-même. Mais, cependant, voici à propos de quoi je voudrais vous demander conseil :
Il serait bien possible que si Gavrilov avait de l'argent, il fût disposé à me prêter 1 .000 roubles pour une année (c'est-à-dire 800, s'il donne 200 roubles à Paul), d'ailleurs, sur une lettre de change. Je puis l'écrire ici. Et de plus, dans un an et demi (par contrat) je dois recevoir de
Stellovsky pour Crime et Chàliment (qu'il publiera certainement dans son édition de mes œuvres, y ayant droit par contrat, mais pas avant le 1"" janvier 1870, et comme il Га déjà annoncé dans les journaux) pas moins de 650 ou 700 roubles, pour compléter la somme payée (car nous avons un contrat et c'est sûr). Ne pourrais-je engager ce contrat, c'est-à-dire le droit de toucher l'argent, d'après ce contrat, de Stellovsky, à Gavrilov, pour le déterminer à me prêter ces 1.000 roubles? Ne pourrait-on le proposer à Gavrilov ? Et pour moi, ces 800 roubles seraient très salutaires, môme avec des intérêts énormes. En dehors de quelques dettes, qu'il faut absolument payer, il faut encore payer les intérêts pour les meubles et les affaires qui sont engagés à Saint-Pétersbourg, car autrement ils seront perdus, et cela vaut plus de l.OOO roubles. Enfin, de ces 800 roubles il nous tomberait quelque petite chose ici et Dieu sait combien cela nous est nécessaire. J'ai écrit à Paul, pour qu'il aille chez Gavrilov et, tans lui dire tout, qu'il le sonde pour savoir s'il peut donner ou non. Mais Paul est jeune et sans expérience. (D'ailleurs, malgré que j'aie écrit à Paul à propos de mon idée d'emprunter 800 roubles pour moi, je vous avoue que je considère encore à présent cette idée comme fantaisiste, et je n'en attends pas grand'chose, car je ne suis pas encore décidé moi-môme, et puis je ne sais pas ce que pourra dire Gavrilov.) En un mot, je voudrais savoir comment cela s'est passé avec Paul, pour juger de ses dispositions. Et, deuxièmement, je voudraisconnaltre votre opinion: fautil le faire ou non? J'ajoute que Gavrilov est enthousiaste et entreprenant. D'après son propre aveu, il a eu un bénéfice des ^umi7/esef Off'ensés.Si cet homme édite quelquefois et s'il n'a pas cessé ses tentatives d'édition, comme dans le temps, il pourrait ne pas me refuser l'argent, quand ce ne serait que dans l'espoir de m'acheter avantageusement le droit de publication {Vldiot, par exemple, si la lin était bien), quoique moi, bien entendu, je ne dirai pas un mot pour le lui proposer. En tout cas, voici sonadresse actuelle: au pont Voznessensky, maison Kitner, typographie Golovatchev, Gavrilov, commissionnaire de la typographie. Mon cher.ami,je n'ose vous déranger et je ne vous demande pas d'aller chez Gavrilov, d'ailleurs il n'est pas besoin de
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le faire, mais c'ost en tout cas que je vous communique celle adresse.
J'ai tant travaillé que j'en suis devenu stupide, et ma tôle est tout étourdie. J'altends vos letlres comme le Royaume des deux. Une voix de Russie — une voix amie, quoi de plus précieux? Je n'ai rien à vous raconter, aucune nouvelle ; ici je deviens slupide et hôle. Vil cependant, tant que je n'ai pas lerminé le roman, il m'est impossible d'entreprendre autre chose ; alors, je reviendrai en Russie à tout prix. Et pour finir le roman, il faut travailler huit heures par jour, sans se déranger, au minimum. J'aiitermlnéla moitié do ce que j'avais à faire pour Katkov,pour payer ma dette. Je paierai aussi le reste. Écrivez-moi, mon ami, écrivez pour l'amour de Dieu. Ma femme vous salue ainsi qu'Anna Ivanovna... Elle vous aime beaucoup tous leedeux. Mes respects à Anna Ivanovna. Anna Nicolaïevna me charge aussi de vous saluer. Au revoir. Je vous embrasse.
Votre dévoué et sincère
Th. Dostoïevski.
Dans les quatre chapitres que vous lirez dans le numéro de juin (peul-ôlre trois seulement, car le quatrième était en relard) j'avais essayé un épisode des positivistes contemporains de la jeunesse la plus avancée. Je sais que je l'ai écrit exactement (je l'ai écrit d'après l'expérience ; car personne plus que moi n'a eu d'expérience à ce sujet-là et ne Га observé) et je sais que tout le monde me blâmera ; on dira: c'est slupide, c'est naïf-bête, et faux. Mon adresse: Suisse, Vevey (Lac de Genève). A M. Dostoïevski, poste restante.
An même
Vevey, 19 juillet, 2 août 1868.
Bien-aimé et cher ami, mon inoubliable Apollon Nicolaievitch ; je prends la plume, pour vous écrire trois lignes.
Je vous ai écrit une longue lettre au mois de juin, en réponse à la vôtre, qui était du mois de mai. Votre lettre (celle de mai) m'a prouvé que non seulement vous ne m'en voulez pas (ce que je m'étais bêtement figuré, avec mon caractère maladif) mais aussi que vous m'aimez autant qu'autrefois.
COriRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 285
Je n'ai pas répondu aussitôt, parce que j'ai passé vingt jours de suite nuit et jour à mon travail qui allait mal. Mais à la lettre que je vous ai écrite en réponse au mois de juin,lettre très longue et très importante, je n'at reçu aucune réponse jusqu'à présent. J'ailvihxie cela à deux causes: 1" vous m'en voulez de quelque chose, ou 2» ma lettre s'est perdue ou bien la vôtre.
Je ne crois pas du tout à la première : votre dernière lettre (celle du mois de mai) était telle, que je ne saurais comprendre qu'on puisse, après avoir eu de si bons sentiments pour moi, se fâcher contre moi, et c'est pourquoi je crois aveuglément que la lettre s'est perdue. J'y crois aussi encore parce que j'ai des raisons de le croire : j'ai entendu qu'on avait l'ordre de me surveiller. La police de Saint-Pétersbourg ouvre et lit toutes mes lettres, et comme le consul genevois, selon toutes les données (remarquez que ce ne sont pas des doutes, mais des faits), appartient à la police secrète, quelques-unes des lettres qui me sont adressées étaient retenues, car il y a des rapports secrets avec le bureau de poste d'ici (de Genève). Enfin, j'ai reçu une lettre anonyme qui me prévient qu'on me soupçonne, (Dieu sait de quoi), qu'il est ordonné d'ouvrir mes lettres et de m'altendro à la frontière, quand je rentrerai, pour me surprendre et me fouiller le plus rigoureusement possible. Voilà pourquoi je suis absolument persuadé que ma lettre n'est pas parvenue, ou bien que votre lettre est perdue. (N. B. — Gomment supporter cela quand on est pur, quand on est patriote, quand on se dévoue jusqu'à trahir ses opinions premières, quand on adore le souverain ; comment supporter d'être soupçonné de relations avec quelques misérables Polonais ou bien avec le € Kolo-
kol » 1 Les bras vous en tombent malgré vous de les
servir. Tant de coupables qu'ils ont laissé passer et l'on soupçonne Dostoïevski I)
Mais il ne s'agit pas de cela. G'est la sœur de ma femme qui vous remettra cette lettre de la main à la main.
Ce n'est cependant pas une lettre, mais trois lignes, car je ne sais déjà plus que vous écrire ? Malgré tout je n'ai pas votre lettre. Apollon Nicolaïevitch, mon ami (vous m'avez nommé votre ami vous-même !), comme tout ce temps l'idée m'a été pénible que vous êtes fâché contre moi !
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Kcrivez-moi donc, écrivez-moi dane les deux cas : si vous ôtee fâché, expliquez-m'en la raison. Sivotis ne l'êtes pas, écrivoz-moi que vous m'aimez.
J'ai él6 mullieureux tout ce temps. La mort de Sonia nous a fait bien souffrir, ma femme et moi. Ma santé n'est pas belle ; des crises ; le climat de Vevey énerve.
Dès que j'aurai quelques ressources, j'ai l'intention de quitter Vevey. ( Mais en tout cas, si vous répondez tout de suite, adressez comme avant : Vevey (Lac de Genève), poste restante.)
Je suis mécontent du roman jusqu'au dégoût. Je me suis terriblement efforcé de travailler, mais je n'ai pas pu : j'ai le cœur malade. A présent je fais un dernier effort pour la troisième partie. Si je parviens à arranger le roman, je me remettrai, sinon je suis perdu.
Ma femme a les nerfs malades, elle maigrit et sa santé décline de plus en plus.
Avant de vous écrire, j'ai écrit à Paul ; il m'a demandé de lui permettre d'emprunter sur gage (à un commissionnaire de typographie que nous connaissions), en mon nom. Comme vous avez confirmé dans votre lettre qu'il se trouvait dans le besoin, je lui ai permis d'emprunter et j'ai envoyé un reçu de 200 roubles, comme on le demandait et l'exigeait. Jusqu'à présent, de Paul aucune réponse.
Je suis coupable, devant voas, je vous dois encore vos 200 j roubles ! Je les rendrai, ne m'accusez pas 1 Si voue saviez combien j'ai souffert !
Mais je vous les rendrai.
Que sera la troisième partie?
Si je pars d'ici, c'est surtout afin de sauver ma femme.
Elle vous salue, vous serre la main. Mes salutations et les siennes à notre sincèrement estimée Anna Ivanovna. Votre entièrement dévoué
Th. Dostoïevski.
J'ai des raisons de soupçonner que Paul n'a reçu de moi ni la lettre, ni le reçu. Le reçu est de 200 roubles. Sion l'a arrêté à la poste, où peut-il être? Cesl un papier important.
Ne devrais-je pas m'adresser à quelque personnage, pour lui demander qu'on ne me soupçonne pas de trahir ma patrie et de me trouver en relation avec des Polonais, et
pour qu'on n'arrête pas mes lettres ? C'est dégoûtant ! Mais on devrait savoir que les nihilistes,le8 libéraux contemporains me couvrent de boue depuis trois ans, parce que j'ai rompu avec eux ; je déteste les Polonais et j'aime ma patrie...
Ли même.
Milan, 7 octobre (26 novembre) 1868.
Très cher ami, Apollon Nicolaïevitch. 11 y a déjà longftemps, il y a trois semaines, que j'ai reçu votre lettre et je n'ai pas répondu tout de suite, parce que j'avais le cori)s et l'esprit occupés par le travail. J'aurais pu, sans doute, trouver une heure ou deux pour répondre, mais j'ai tant de mal pendant la période du travail, que je vous jure que je n'ai pas la force d'écrire, d'autant plus quand j'aurais été si heureux de causer. Et puis j'attendais votre seconde lettre, que j'ai enfin reçue hier et pour laquelle je vous remercie beaucoup, mon cher ami. Mais avant tout je n'ai jamais éprouvé le moindre mécontentement envers vous, et je vous le dis honnêtement et sur ma conscience; mais je croyais, au contraire, que vous étiez fâché contre moi pour une raison quelconque. D'abord, parce que vous aviez cessé d'écrire, et pour moi votre lettre est un événement : c'est l'air de la Russie qu'elle nous apporte, c'est absolument un jour de fête. Comment avez-vous pu croire que je me serais offensé pour quelque idée ou quelque phrase? Non, mon cœur est autre. Et puis voilà : j'ai fait votre connaissance il y a vingt-deux ans (la première fois chez Belinski; vous souvenez-vous?); depuis, bien des lois la vie m'a jeté ci et là et m'a quelquefois étonné par ses variantes, mais enfin à présent, en ce mojnent, vous êtes le seul, le seul être dans l'esprit et dans le cœur duquel j'aie confiance, et quej'aime.etavec les idées et les opinions duquel les miennes se confondent. Pouvez-vous ne pas m'être presque aussi cher que mon pauvre frère ? Vos lettres m'ont donné de la joie et du courage. Car mon état moral était très mauvais. Et d'abord, mon travail m'a tourmenté et fait souffrir. Voilà presque une année que j'écris trois feuilles et demie tous les mois. C'est pénible. De plus, pas de vie russe, pas d'impressions russes autour de moi, et pour mon travail
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cela m'a été toujours indispensable. Enfin, si voue louez l'idée de mon roman, jusqu'à présent l'exécution n'en est pas brillante. C'^ qui me tourmente beaucoup, c'est que si j'écrivais le roman à l'avance, durant une année, et puis deux ou trois mois pour copier cl corriger, ce serait autre chose, j'en réponds. Maintenant que je me suis rendu compte de tout, je le vois bien.
J'ai commencé par vous parler de moi et de mon romao. Je no veux pas vous dire d'abord quelle est ma situation, vous le verrez plus clairement plus loin. Mais, la voici ma situation :
Il m'est impossible d'écrire plus de trois feuilles et demie par mois — c'est un fait — si je veux écrire toute l'année sans m'arrôter. Mais il en est résulté que cette année je ne terminerai pas mon roman et j'imprimerai seulement la moitié de la dernière partie (la quatrième). Il y a un mois j'espérais encore terminer, mais maintenant j'y vois clair, — c'est impossible. Et cependant la quatrième partie est grande (1*2 feuilles), — c'est tout mon calcul et tout mon espoir I Maintenant, quand je vois tout comme dans un miroir, j'ai acquis l'amère conviction que dans ma carrière littéraire je n'ai jamais encore possédé une pensée poétique meilleure et plus riche que celle qui s'est présentée à moi pour la quatrième partie, dans un plan détaillé. Et alors ? Il faut se hàler le plus possible, travailler sans se relire, se presser follement et enfin, ne pas arriver à temps! Sans parler de moi-même, mais dans quel embarras je mets le Housski Viestnik et quelle opinion je donne de moi à Katkov ? Lui qui a si noblement agi avec moi ! Il leur faudra donner l'année prochaine la fin du roman en supplément, et c'est une perte pour la revue ! J'ai décidé de leur écrire et de renoncer au paiement pour tout ce qui sera imprimé l'année prochaine, pour récompenser la revue des pertes de la publication en supplément. Et cela va me faire beaucoup de tort.
La vie ici me devient trop pénible. Rien de russe, voilà déjà six mois que je n'ai lu ni un livre ni un journal russes, et enfin l'isolement complet. Le printemps dernier, quand nous avons perdu Sonia, nous sommes partis pour Vevey. Ici est venue nous rejoindre la mère d'Anna Grigorievna. Mais Vevey énerve (ce qui est connu des médecins ; et
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ils n'ont pu me prévenir quand je les ai consultés !). Vers la fin d(3 notre séjour à Vevey, ma femme et moi nous sommes tombés malades. Et voilà deux mois que nous avons traversé le Simplon pour venir à Milan. Ici le climat est meilleur, mais la vie est plus chère; il pleut beaucoup et l'ennui est mortel. Anna Grigorievna est patiente, mais elle languit loin de la Russie, et tous les deux nous pleurons Sonia. Nous menons une vie sombre, une vie de clottre. Le caractère d'Anna Grigorievna est très impressionnable, très actif. Ici elle n'a rien à faire. Je vois qu'elle s'ennuie, et quoique nous nous aimions, même davantage qu'il y a un an, cela m'est quand môme pénible de voir qu'elle vit avec moi dans un si triste monastère. C'est bien pénible. Dieu sait ce que nous avons en perspective. Si au moins le roman était terminé, je serais plus libre. Revenir en Russie, il est difficile d'y songer. Nous n'avons aucune ressource. Cela veut dire : aussitôt arrivé, se faire enfermer dans la prison pour dettes. Mais là mon travail sera fini. Avec mon épilepsie, je ne supporterai pas la prison, et, par conséquent, je ne travaillerai pas en prison. Comment ferai-je pour payer mes dettes et de quoi vivraije?Si mes créanciers voulaient m'accorder une année tranquille (et ils ne m'ont pas donné un seul mois de répit depuis trois ans) j'aurais commencé dans un an à les payer par mon travail. Si grandes que soient mes dettes, elles ne présentent que la cinquième partie de ce que j'ai déjà payé par mon travail. Je suis parti pour travailler. Et voilà, l'idée de V Idiot a été presque perdue. Si môme il s'y trouve quelques qualités, l'effet est médiocre, et l'effet est nécessaire pour une deuxième édition, sur laquelle il y a à peine quelques mois je comptais aveuglément et qui aurait pu me procurer un peu d'argent. Maintenant, comme le roman n'est môme pas fini, il est inutile de songer à la deuxième édition. Si j'étais en Russie, j'aurais pu savoir comment m'occuper pour me procurer de l'argent; je l'aurais gagné à^temps.Et ici je deviens stupide et borné et je perds l'habitude de la Russie. Pas d'air russe, ni de personnes russes. Enfin, je ne comprends pas du tout les émigrants russes. Ce sont des fous.
Voilà où en sont nos affaires. Mais il est également impossible de rester à Milan : c'est trop malcommode d'y
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habiter et trop sombre. Nous voulons aller à Florence dans un mois, et là je finirai mon roman. Je reçois toujours de l'argent de Kalkov ; c'est effrayant combien nous dépensons on tout, quoifjue nous vivions en nous privant énormément. Bientôt, av«»c la fin du roman, finiront, bien entendu, les envoie de Kalkov. De nouveau des soucis et des embarras. Mais quand môme ma dette à Kalkov, en comptant ce qui a été pris ai^commencement, est bien diminuée à présent.
Je me suis complèlenicnl dcshabitué de votre vie, malgré que mon cœur soit avec vous, et c'est pour cela que vos lettres sont pour moi une manne céleste. Je me suis énormément réjoui en apprenant la création d'une nouvelle revue. Je n'ai jamais entendu parler de Kachpirev, mais je suis heureux que Nicolas Nicolaïevitch trouve enfin une occupation digne de lui ; il faut précisément qu'il soit directeur et ne pas se borner à une partie de la nouvelle revue, mais en devenir complètement l'âme. En tout cas, ce sera assuré. Il y a six mois il m'a écrit ici, et il m'a lait un très grand plaisir par sa lettre. Je ne lui ai pas répondu, ne sachant pas son adresse, qu'il ne m'avait pas donnée. Dans sa lettre il m'a communiqué un extrait de sa lettre à Kalkov, dans laquelle il lui avait proposé de s'occuper dans le Roasski Viestnik de la partie consacrée à la critique. Je ne sais pas ce que Kalkov lui a répondu, mais je sais sûrement que là-bas, dans le journal et dans la revue, toutes les places, celles de directeur et autres, sont occupées et bien occupées ; selon l'expression de Gogol, quand une place est prise par quelqu'un, il ferait plutôt sauter la place que de la quitter. Mais, à mon avis, entre nous, si même Kalkov voulait changer cet ordre de choses, il ne lui serait pas toujours possible de le faire. Mais maintenant, que peut- il trouver de mieux que Nicolas Nicolaïevitch ? Qu'il y soit seulement, c'est le plus important, il deviendra le maître absolu dans sa place. Il serait bien à désirer que la revue tût imbue de l'esprit russe, comme nous le comprenons vous et moi, et non pas purement slavophile. A mon idée, nous n'avons pas besoin de trop poursuivre les idées slaves, il ne faut pas exagérer. Il faut qu'elles nous viennent d'elles-mêmes. Après le congrès slave à Moscou, quelques-uns de ces mêmes Slaves, étant
revenus dans leur pays, se moquaient insolemment des Russes, parce qu'«ils se chargeaient dediriger les aulresel avaient l'air d'en imposer aux Slaves, et eux-mêmes se connaissaient peu » et ainsi de suite. Croyez-le bien, beaucoup parmi les Slaves, ceux de Prague par exemple, nous jugent tout à fait au point de vue occidental, allemand ou français, et peut-être môme s'étonnent-ils que chez noue les Slavophiles se soucient fort peu des formes adoptées de la civilisation occidentale. De sorte que nous autres, nous pourrions ne pas tant nous presser de noue occuper des Slaves. Les étudier c'est autre chose; les aider aussi ; maie il ne faut pas aller leur imposer la fraternité, je dis seulement ^imposer, car il fautles considérer comme des frères et agir incontestablement en frères. J'espère beaucoup aussi que Nicolas Nicolaïevitch saura donner au journal une teinte politique et une direction déterminée. C'est notre corde sensible, c'est notre besoin, la direction déterminée. En tout cas, Nicolas Nicolaïevitch saura s'en tirer brillamment, et je me prépare avec un immense plaisir à lire ses articles, que je n'ai pas lus depuis le temps de V Époque. Ce serait bien si la revue se posait indépendante dans le monde littéraire; par exemple, ne pas payer 2.000 roubles pour des œuvres dans le genre de Minine ou autres drames historiques d'Ostrovski ; mais si l'on donne une comédie sur les marchands, on pourrait payer. Ou bien, Y Essaim de Kokhanovskaïa). Mais si on publie quelque chose dans le genre de 'VÉcroa, on peut devenir plus inabordable. Ou encore, le poseur E... qui en est à bout d'écrire. En un mot, il faudrait enfin savoir tenir les hommes de lettres et ne pas payer seulement le nom, mais payer selon le mérite de l'œuvre — ce que jusqu'à présent aucune revue n'a osé faire, excepté le Vrémia et VÉpoque. Il est impossible de paraître sans une œuvre littéraire de première impontance dans les deux premiers numéros de la revue. Gela veut dire perdre 1000 abonnés dès le début. Je ne le dis pas pour donner des conseils, mais par amitié. J'espère que Nicolas Nicolaïevitch m'enverra la revue.
Bien entendu, je consens très volontiers à y collaborer. Mais je suis occupé en ce moment. Quand j'aurai termmé le roman, on pourra y penser. J'aurais tant voulu que la
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revue fût réellement bien. Donnoz-moi beaucoup de détails, mon cher ami. Publiez-voiis (]uelque сЬож; dans la revue? Donnez-leur pour leur premier numéro 'luebjue chose de grand et d'entier, votre légende de l'expédition d'Igor, par exemple. Comment s'appellera votre revue ? Avez-vou» fait beaucoup d'annonces, l'ouverture de la souscription ? Si vous voulez publier à partir du jour de l'an, il serait temps.
J'ai lu le livre dont vous m'avez parlé, très peu de temps auparavant que vous m'ayez prévenu, et je voue avoue que j'étais hors de moi '. On ne peut se figurer quelque chose de plus impudent. Cerlainement, je m'en moque à présent, et je l'ai fait aussi au commencement ; mais ce qui m'ennuie c'est que si je ne proteste pas, j'aurai l'air par là d'approuver ce vilain livre. Mais où protester ? Dans le Nord ? Mais je ne sais pas bien écrire en français et d'ailleurs, je voudrais agir avec tact. Je compte m'installera Florence, et je consulterai quelqu'un au consulat russe, je demanderai des instructions, comment faire. Certainement, je ne m'installe pas à cause de cela à Florence. Vous me proposez d'aller à Venise (que tous les docteurs de tous les pays vantent au point de vue sanitaire). Je serais très content de le faire, quand ce ne serait que pour distraire Anna Grigorievna et je ne sais pas si je ne le ferai pas, car. en effet, le voyage n'est pas trop long; mais, premièrement, j'ai très peu de temps ; secondement, cela nous coûtera à nous deux, si même nous prenons les troisièmes et si nous n'y passons que trois jours, pas moins de 100 francs, et pour nous 100 francs ont une importance énorme. II nous arrive assez souvent, par exemple, de recevoir 1000 francs de Katkov. Mais quand on les reçoit, on en met de côté pour les dépenses d'un mois ou d'un mois et demi, ensuite il faut payer les dettes qui ont eu le temps de s'amasser, le voyage, les vêtements. Et comme l'avenir n'est pas parfaitement garanti il faut se restreindre fortement. Et surtout, termi-
1. Il s'agit d'un roman : Les secrets dn palais des Tsars, sur l'époque de Nicolas !•'. Parmi les principaux personnages sont Théodore Dostoïevski et sa femme ; dans le roman, entre autres bîdivemes, Dostoïevski meurt et sa femme entre dans un cloître.
пег le roman et travailler jour et nuit ; car on ne peut pas faire autrement.
J'aurais bien voulu voir Lamansky. J'ai une furieuse envie de lire le livre de Saraarine(Z,es confins de la Russie), d'autant plusque je pense moi-même à tout cela, — mais où le prendre ? Ici, c'est affreux ! Même à (Jenève où il y a dos livres russes, sur les comptoirs on trouve seulement Que faire, et quelques balivernes de nos émigrants. S'il y a encore quelques livres russes, — quelques volumes de Gogol, de Pouchkine, — c'est plutôt par hasard. Dans la vente des livres russes, ni ordre, ni sens, ni idée. Et encore, on en vend rarement. Ici, en Italie, il n'y a rien. J'aurais bien voulu me procurer Samarine, mais c'est impossible
Je m'inquiète et je me tracasse à propos de la famille. Je n'ai rien pu envoyer à Paul de tout l'été, et lui aussi est fameux 1 Mais je ne lui en veux pas ; il n'a pas de raison pour m'affectionner particulièrement, et je n'ai pas le droit d'être trop sévère pour ses fautes de service. Pauvre garçon, peu développé intellectuellement, seul et sans aide, comment ne ferait-il pas de fautes? mais j'ai peur que le pire n'arrive, et j'aurais bien voulu lui venir en nide au plus tôt.
Emilie Fédorovna doit quitter mon appartement chez Alonkine,au mois de novembre, parce que je ne puis payer le loyer. Tout cela me tracasse, et cependant, avant tout, il faut terminer le travail 1
Quant à ma dette, mon ami, j'ai honte d'y songer 1 Cela me tourmente affreusement, et surtout, parce que vous avez agi avec moi comme un frère, et il y en a beaucoup qui ne l'auraient pas fait. Vous avez votre propre famille. Mais je recevrai de l'argent ! Et je vous le rendrai. L'aube finira par luire pour moi aussi; et surtout je voudrais aller en Russie. En Russie, je saurais mieux m'arranger. Quand je pense que Sonia vivrait sûrement si nous avions été en Russie l
Anna Grigorievna vous aime et pense à vous et parle de vous avec joie. Je vous prie de transmettre mes salutations et les siennes très sincères (elle m'a déjà demandé trois fois si je vous transmets son salut) à votre femme et à vos parents. De ma part aussi, et à tous ceux qui pensent à
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moi. Je rcfçretle bien Kovalovsky ' — un homme si bon et das plus utiles, — utile à un tel point que peut «il re on ne le comprendra parfaitement qu'après 8a mort. Tout avoue,
Tr. Dostoïevski.
Pour l'amour de Dieu, écrivez-moi. En tout eà» mon adresHe: Italie. Milan, à M. Dostoïevski, posle restante.
Au même.
11 (23) décembre 1868, Florence.
Je m'empresse de vous répondre, cher ami Apollon Nicolaïevitch, et cela justement parce que je voulais vous parler à cœur ouvert. Fifçurez-vous quelle d<^cision je viens de prendre l Je crois vous avoir écrit que je n'avançais pas avec la fin de Yldiot et que je n'avais pas et n'aurais pas le temps de le terminer pour le numér> de décembre. J'ai fait mon mea culpa à Katkov, tout h fait sincèrement, c'est-à-dire que la fin du roman devra être imprimée en supplément aux abonnés de l'année prochaine. Maintenant, j'en ai tout à coup décidé autrem-înt (je ne sais pas seulement si on sera de mon avis à la rédaction du Rousski Viestnik). J'ai résolu de terminer complètement la quatrième partie et la conclusion, et de les donner dans le numéro du mois de décembre, à la condition toutefois, que le livre du mois de décembre soit un peu en relard , Voici comment : aujourd'hui j'ai prévenu Katkov que le 15 janvier de notre style, la conclusion de V Idiot sera à la rédaction; quant aux chapitres précédents, je les enverrai peu à peu, tous les cinq jours. En somme, n'ont-ils pas eu chaque année le livre de décembre bien en retard, et même à ce point que le livre de janvier de la souscription suivante paraissait avant le livre de décembre de l'année précédente. Le numéro paraîtra ainsi vers le '20 janvier —il sera un peu en retard, par conséquent. Je ne sais ce qu'ils décideront. Mais à partir d'aujourd'hui, dans quatre semaines je dois envoyer sept feuilles d'imprimerie. J'ai soudain vu que je pouvais le faire sans trop abîmer le roman.D'ailleurs, tout ce qui reste à faire est plus ou moins inscrit au brouil-