Egor Petrovitch
Ion, et je sais tout par cœur. S'il se trouve des lecteurs de Vldiot, ils seront peut-être étonnés de cette conclusion inattendue ; mais, après réflexion, ils conviendront certainement que c'est ainsi qu'il fallait terminer. En général, cette conclusion est réussie, c'est-à-dire, comme conclusion. Je ne parle pas des qualités du roman ; mais quand j'aurai terminé, je vous écrirai quelque chose, pour vous dire, comme à un ami, ce que j'en pense moi-même.
Ainsi, voilà ma situation. Et cependant j'ai des lettres auxquelles je dois absolument répondre, quand ce ne serait que pour l'unique raison, l'envie que j'ai de le faire. Sans aucun doute, vous ne sauriez vous figurer comme vos lettres me donnent du courage. Depuis le mois d'î mai je n'ai pas lu un seul journal russe ! Je ne reçois que le Rousski Viestnik,ei le jour de l'arrivée du livre est un jour de fête. A propos: j'écris à Nicolas Nicolaïevilch qu'il m'envoie ici à Florence la Zaria, depuis le premier numéro, car je ne puis plus m'en passer. Qu'ils le mettent sur mon compte dans le bureau de la rédaction de Zaria, s'ils veulent ; il est possible que nous réglions nos comptes. Jugez donc à quel point me sont précieuses les bttres d'un ami aussi intime et aussi éprouvé que vous. Quand vous me parlez de vos conversations avec Strakhov, c'est comme si j'y étais. J'ai aussi reçu une lettre de Slrakhov; beaucoup de nouvelles du monde littéraire. J'ai appris avec plaisir que Danilevsky a fait paraître un article L'Europe et la Russie, que Nicolas Nicolaïevitch considère comme un article important. Je vous avoue que depuis 49, je n'ai jamais entendu parler de Danilevsky, mais j'ai quelquefois pensé à lui. Je me suis rappelé que c'était un fouriériste à outrance. Et pour un fouriériste, le voilà revenu à la Russie, redevenu Russe et repris d'anour pour le sol et pour la créature. C'est ainsi que se reconnaît l'homme aux idées larges. Egalement, je ne croirai jamais les paroles de feu Apollon Grigoriev, que Bélinski aurait fini par devenir slavophile. Ce n'était pas à Bélinski de finir ainsi. Un grand poète a son époque ; mais il n'aurait pu se développer davantage. Il aurait fini par devenir, dans les meetings, l'aide de camp de quelque Madame Heugg à propos de la question féministe, et il aurait perdu l'habitude de parler le russe, sans cependant savoir l'allemand. Savez-vous donc
2«^ COnnESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
qui sont les nouveaux Ruewe? C'ctl ce moujik, aulrefosh (ijs8idcnl,du Icnips (Je Paul le PrusMen.sur lequel on avail publié un arlicje avec des annol«lionb dans le num«';ro de juin du Hous!^ki Vicflnik. Ce n'esl рая le type absolu du Russe Й venir, mais cerUinemenl c'est un des Russes de l'avenir.
Mais si on tombe sur ce thème, on n'en finit pas. Je veux vous demander, mon cher, un conseil d'ami ; que dois-jc faire? Mais à vous seul, bien entendu, il est inutile que les autres sachent mes affaires domestiquée. Voici ce que c'est : dans un mois j'aurai terminé pour le Rousski Viestnik l'ouvrage qui m'a été payé d avance. L'Jdiol ne contiendra que 42 feuilles d'imprimerie. J'ai pris chez eux (en comptant ce que j'ai pris avant mon mari âge et une bagatelle que je veux leur demander) jusqu'à 7.000 roubles. Oui, monsieur, jusqu'à 7.000. 11 est vrai que nous avons dépensé tout ce temps- là, en moyenne 2.000 roubles par an, avec Doe vovages, nos vêtements, l'enfant, avec tout, — ce que nous n'aurions pu faire À Saint-Pétersbourg.
D'après mon calcul (sans entrer dans des détails), je devrai encore jusqu'à 1.000 roubles à la rédaction du lious ski Viestnik. Peut-être, cela ne les gênera-t-il pas ; ils savent que je travaille. Mais vcilà : comment vivre ? Ayant terminé le roman, je pourrai tirer encore environ deux mois et puis, que faire? M'adresser à Katkov? S'ils ont l'intention de profiter de ma collaboration, certainement ils m'enverront de l'argent sur ma demande, mais le plus mauvais pour moi sera que je ne saurai pas dans quelles conditions je me trouve vis-à-vis d'eux? C'est-à-dire, comme un écrivain qui est endetté à la rédaction, je comprends cela. Mais ils ne répondent jamais — de sorte que je ne sais pas même si mon roman leur convient ou non, ou bien s'ils désirent ma collaboration. Et, rien qu'au point de vue pécunier, cela est important à savoir.
Ces maudits créanciers vont me tuer définitivement. J'ai eu tort de partir à l'étranger, vraiment, il aurait mieux valu aller dans la prison pour dettes. Si je pouvais prendre des arrangements avec eux ! — c'est justement ce que je ne puis faire, parce que je n'y suis pas en personne. Je dis cela surtout, parce que je pense, en ce moment, à
deux ou trois publications qui ne demandent qu'un travail mécanique ardu, et qui, certainement, me procureraient de l'argent. Car cela m'a réussi quelquefois. J'ai en ce moment dans l'idée : 1« un très grand roman, L'Athéisme (pour l'amour de Dieu ! que cela reste entre nous) ; mais avant de le commencer, il faut que je lise une bibliothèque presque entière d'athéistes, de catholiques et d'orthodoxes. 11 ne sera prêt, même si le travail est complètement garanti, que dans deux ans. Le personnage est trouvé. C'est un Russe de notre société, d'an certain âge, pas très instruit, mais non sans instruction, d'une certaine situation, qui, soudain, à un certain âge, perd la foi en Dieu. Toute sa vie il n'a songé qu'à son emploi, il ne cherchait pas à sortir de l'ornière, et ne s'est distingué par rien de particulier jusqu'à 45 ans. (La solution est psychologique: un sentiment profond, c'est un homme, et surtout un homme russe.) La perte de la foi en Dieu a sur lui une influence colossale (l'action du roman et la mise en scène sont très grandes). Il se met à fréquenter les nouvelles couches, les athées, les Slaves et les Européens, les dissidents russes etles ermites, les prêtres; il tombe entre les griffes d'un jésuite propagandiste, polonais ; il descend jusqu'au fond des sectes religieuses, et enfin il retrouve le Christ et la terre russe, le Christ russe et le Dieu inisse, (Pour l'amour de Dieu n'en parlez à personne ; pour moi, en résumé: écrire ce dernier roman, et après cela, je puis mourir, j'aurai fait ma confession entière.) Ah! mon ami! J'ai tout à fait d'autres idées sur la réalité et le réalisme, que nos réalistes et nos critiques. Mon idéalisme — est plus réaliste que le leur. Mon Dieu ! S'il fallait répéter ce que nous autres Russes avons vécu pendant ces dix dernières années au point de vue de notre développement intellectuel, est-ce que les réalistes ne crieraient pas que c'est de la fantaisie ! Et cependant, depuis un temps immémorial, c'est du véritable réalisme 1 C'est bien du réalisme mais plus profond, le leur est tout en surface. Voyons, Lubim Tortzov ' n'est-il pas infime en réalité, et cependant c'est tout ce que leur réalisme s'est permis d'idéal. Ce réalisme ne m'a pas l'air bien profond ! Leur réalisme ne