‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 26 sur 48 · Écrivez-moi quelque chose au sujet de Paul · texte numérisé non relu

Écrivez-moi quelque chose au sujet de Paul

3" Que m'écrivez- vous au sujet de ma tante et de Vesselovsky ? Je lui avais écrit alors aussitôt, il y a longtemps de cela, d'après vos paroles ; mais dans cette lettre, je demandais seulement des explications et je disais avec conviction que je ne commencerais pas de procès, si je ne suis parfaitement sûr, moralement, que le testament en faveur du monastère a été fait contre le gré de la tante, dans un accès de fièvre. Ce monsieur Vesselovsky n'a pas daigné me répondre deux lignes. Ma lettre était très convenable.

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Mainlenaiit, je sais sûrement, d'une autre source, que ma tante est en vie. Que tout cela soit une erreur et une baliverne, selon moi, c'est tout h fait impoli de la part de Vesselovsky de ne pas donner une réponse de deux lignes au moins, pour dire, par exemple, qu'il n'y comprend rion du tout. J'ai appris qu'il est en rel.ilions d'amilié avec mon frère André Mikhaïlovitcli, qui gère les propriétés do ma tante. Pourvu que cela ne me mette pas dans une situation délicate ! Mais sûrement Vesselovsky lui a déjà montré ma lettre. Ainsi, le principal, qui est Vesselovsky, quel genre d'homme ? Ne pourriez-TOUs m'écrire quelque chose à ce sujet?

4» Avez-vous reçu ma lettre de Florence, au printemps, dans laquelle je vous écrivais à propos de VIdiol et de Bazounov? Comme vous n'en avez fait aucune mention dans votre lettre, il y a cinq semaines, j'ai peur que vous ne l'ayez pas reçue.

D'ailleurs, en ce moment je pense autrement à l'édition de V Idiot. Ce n'est pas à cause de cela que j'en parle. Mais l'important: vos lettres et les miennes ne se perdentelles pas ?

Je vous embrasse fortement. Votre fidèle.

Théodore Dostoïevski.

Il y a encore un sujet qui me préoccupe énormément, mais dans cette lettre je n'en parle pas. Je veux dire ma dette envers vous. Mon ami, je vous la rendrai bientôt, bientôt, croyez-le 1 Je vous remercie de votre indulgence angélique, mais j'ai quelque espoir d'obtenir de l'argent. J'écrirai ensuite. Au revoir.

Informez-moi donc. Deux lignes seulement. Surtout informez-moi.

L'adresse est la même.

P.-S. — J'allais oublier une chose très importante.

Quand on m'a envoyé 300 roubles de la Zaria, l'envoi a traîné un mois. Je connais ce procédé : ils envoient par des bureaux quelconques. Mais, l'important, c'est que Nicolas Nicolaïevitch Strakhov m'avait écrit ensuite que Vargent ne peut être envoyé autrement. Ils n'ont donc aucune idée sur la façon d'envoyer l'argent, afin qu'il arrive aussi vite qu'une lettre, c'est-à-dire le troisième jour. Mon cher ami,

aidez-moi, conseillez-les; autrement, si l'argent tarde, je suis perdu. On envoie bien l'argent de celle façon, il faut aller à Pétersbourg chez quelque banquier (Gunzbourg, par exemple, ou bien quelque autre), on lui donne l'argent à expédier, et on reçoit de sa part une lettre de change pour Irois mois (au nom de Rothschild, par exemple, com me le fait le Bousski Viestnik. D'ailleurs, le meilleur c'est d'expliquer au banquier la nécessité d'envoyer rapidement par la poste, et de lui accorder confiance, et il fera comme il sait. Ils s'y connaissent: ils ne font que ça). Ensuite, la lettre de change ainsi obtenue (ici à la poste et partout cela s'appelle envoi des valeurs — (valeurs cela veut dire presque de l'argent), mettre celle lettre de change dans la lettre qui m'est adressée, et recommander cela à la poste. (Cela absolument, mais le Housski Viestnik, quoiqu'il recommande toujours, n'indique jamais sur le verso de l'enveloppe la somme envoyée; car c'est une valeur.) Il faut me l'adresser, poste restante. Elle arrivera le troisième jour. L'ayant reçue, je prends la lettre de change et je vais chez le premier (n'importe lequel) banquier d'ici et je change pour de l'or, en payant pour le change une somme minime (10 francs pour 1.000). Tout se passe en vingt minutes. Chez Gunzbourg (ou ailleurs) que l'on fasse le transfert des roubles en thalers d'après le cours. Je vous supplie, dites-en un mot. Car le temps pour moi c'est tout, c'est plus important que l'argent.

Au même.

Dresde, 16 (28) octobre 1869.

Mon cher ami Apollon Nicolaïevitch, j'ai reçu votre lettre, il y a un mois, et aussi votre petit mot ajouté à la lettre de Paul, mais nous en reparlerons.

Pour l'amour du Christ, dites-moi : que dois-je faire et à quoi dois-je me décider ? Je suis au désespoir I Vous avez lu ma première lettre (dans laquelle je demandais 200 r.) à Kachpirev, je vous ai écrit en même temps. Je vous ai écrit que j'étais dans un besoin affreux et que ma situation était désespérée. Et puis ? jusqu'à présent je n'aj' pas reçu un kopek, rien que des promesses ! Si vous saviez seulement

dans quelle siluation nous nous trouvons. Car nous sommes trois, moi, ma femme qui nourrit et qui (Joil manger, et le petit enfant, qui peut tomber malade à cause de notre misère et mourir ! Voilà comment l'affaire s'est passée, jour par jour : écoutez bien et rcmar(}uez tout :

Huit jours après ma lettre avec la demande (première lettre), j'ai reçu en effet une lettre de Kachpirev, avec l'expression sincère de son consentement et de son désir de m'ôtre agréable ; une lettre de change, d'un banquier de Pélersbourg, Heésin, sur le banquier de Dresde, Hirsch, y était jointe. Je vais chez flirsch: il lit la lellrc de change et dit :< C'est écrit qu'il faut payer avec laul Berichl, et laul Bericht veut dire m'informer, moi. Hirsch, de la part de Hessin, que je ne paie pas sans avis particulier, qui doit m'étre envoyé à part par Hessin; voilà pourquoi je ne paierai pas; je paierai quand arrivera Vavis.* J'ai commencé à attendre ; tous les jours j'allais dans les bureaux ; l'avis n'estil pas venu ? Pas d'avis. Enfin, on avait l'air de se moquer de moi dans les bureaux. Ayant perdu patience et n'ayant plus de />am, j'ai écrit à Kachpirev, lui expliquant ma situation désespérée; je le prie de forcer Hessin à envoyer l'avis, et, dans le prochain envoi des 75 roubles, de me débarrasser de Hessin et de Hirsch. Ma lettre a été envoyée le 27 septembre (9 octobre). J'attends; pas de réponse ! Je vous jure que je croyais qu'il n'y en aurait pas. Cependant, tous les jours je vais chez Hirsch. Là,on rit et on me dit que probablement Hessin a oublié d'envoyer l'avis. Je suis allé m'informer dans deux ou trois bureaux : on m'a dit partout que sur une lettre de change avec laut Bericht personne ne donnerait l'argent sans avis. Dans un bureau, on m'a dit que ces lettres de change sont données quelquefois, pour rire. Enfin, la réponse de Kachpirev est reçue, le douzième jour après ma lettre ! Remarquez : la poste va de Pétersbourg à Dresde en trois jours , c'est-à-dire que si, par exemple, vous expédiez une lettre de Dresde lundi, elle sera remise jeudi au destinataire à Saint-Pétersbourg. И aurait pu comparer ma lettre avec ma première lettre (dans laquelle je lui parlais de ma situation désespérée) et il aurait pu se hâter et répondre aussitôt. Mais la lettre est venue le douzième jour ! Et remarquez : il écrit du 3 octobre de notre style, et le timbre de la poste

porte la date du 6 octobre. Par conséquent la lettre a traîné sur sa table, sans nécessité, sans être envoyée, pendant trois jours. 11 aurait dû barrer le 3 et mettre un 5, par délicatesse au moins ! Est-ce qu'il ne comprend pas que tout cela m'offense ? Car ']e lui ai parlé des besoins de ma femme et de mon enfant, et après cela une pareille négligence 1 N'est-ce pas une insulte ? Et puis, il écrit dans sa lettre qu'il s'est informé chez Hessin, et que Hessin dit que Vavis a été envoyé, qu'il ne comprend pas pourquoi je n'ai rien reçu ; que d'ailleurs, il a forcé Hessin à envoyer un autre avis et que maintenant, par conséquent, il < est sûr que je recevrai l'argent de Hirsch » (pourquoi sûr ? comment cela ?). Mais que si jusqu'à présent je n'ai pas touché l'argent avec la lettre de change de Hirsch, je n'ai qu'à lui renvoyer la lettre de change, et que le lendemain même de sa réception il m'enverra une lettre de change sur un autre banquier. Ensuite, il ajoute dans un post-scriptum,(j ne si l'argent n'est pas encore reçu, il faut que je lui télégraphie immédiatement, « bien entendu, à mes fraie ». et qu'aussitôt, sans attendre l'envoi de la lettrede change(qui viendrait par la poste) il m'enverrait une nouvelle lettre de change. Enfin, il ajoute que € prochainement il m'enverra les seconds 75 roubles. » (N. B. — Remarquez qu'il écrit du 3 octobre.)

Je n'ai pas pu télégraphier le même jour, c'est-à-dire le 9 (21) octobre, car où voulez-vous que je prenne deux tha- 1ers pour le télégramme ? Est-ce qu'il n'aurait pas pu comprendre après mes deux lettres, que je n'ai pas d'argent, à la lettre, pas un kopek?S'il savait seulement de quelle façon je me suis procuré ces deux thalers le lendemain, pour lui envoyer une dépêche ! Mais je les ai eus et j'ai envoyé le télégramme le lendemain 10 (22) octobre, le vendredi. Le samedi je lui renvoie la lettre de change. Je m'informe chez Hirsch: aucun avis, ni le premier, ni le second; aussi j'ai télégraphié: « Kein Avis. Hii-sch giebt nicht Geld. »

Maintenant, écoutez donc: j'ai télégraphié le vendredi; il l'a donc reçu, au plus tard, le samedi matin. Il aurait bien pu l'envoyer le samedi matin. Ceci se fait d'habitude en une heure. Il me l'avait cependant écrit, qu'il l'enverrait tout de suite après la dépêche. Sans cet espoir-là, est-ce que

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je me serais jeté comme un fou pour me procurer 2 thalers? Mais samedi il ne me Га ран envoyé! Kritin. je pensais, il me l'enverra lundi. Si c'est lundi, je recevrai ici sûrement le jeudi. Kh bien ! Voilà jeudi, rien I Est-il possible que cette fois aussi je reçoive la réponse le douzième jour, c'est-à-dire jeudi prochain ? J'entre chez Hir.s<:h comin^ affolé, pour m'informer. Et voilà l L'avis de Hessin vient d'arriver 1 II vient d'arriver ai voilà cinq jours que je n'ai pas de lettre de change, je la lui ai renvoyée sur sa propre invitation.

Maintenant, tAchez de comprendre, pour l'amour du Christ; ici, deux cas auraient pu se présenter : 1» ou bien, après ma dépêche, Kachpirev aurait pu aller chez Hessin et forcer d'envoyer enfin l'avis, ou 2", Kachpirev n'est pas allé chez Hessin après la dépêc he, et Hessin lui-même (peut-être en réponse aux demandes de Hirsch de Dresde, qui lui avaient été faites il y a sept jours) a enfin répondu à Hirsch. Dans le premier cas, comment Kachpirev pouvait-il forcer Hessin d'envoyer enfin l'avis, quand il m'avait invité lui-même à lui renvoyer la lettre de change? Car il savait sûrement que sur son invitation je la lui renverrais, et, en efifet, il a dû la recevoir le mardi ! Est-ce qu'il n'aurait pas réfléchi que, quand Hessin enverrait l'avis, il y aurait longtemps que la lettre de change ne serait plus en ma possession ? Cette négligence n'est-elle pas offensante pour moi ? Mais s'il n'est pas allé chez Hessin, et que Hessin ait enfin envoyé de lui-môme l'avis, la négligence de Kachpirev m'offense encore davantage : car combien de fois ne l'ai-je pas informé qu'il n'y avait pas d'avis I Car cette affaire avec Hessin dure plus de trois semaines ! Comment faisait-il donc pour forcer Hessin, comment allait-il s'informer chez celui-ci ? Il est venu et au premier mot il est parti, quand on lui a dit que c'était envoyé. Car Hessin l'avoue dans une lettre à Hirsch, qu'il n'envoyait pas l'avis, parce qu'il croyait que la lettre de change était écrite régulièrement; car toute l'affaire, d'après son explication à Hirsch, provient de ce qu'il avait donné l'ordre d'écrire la lettre ohne Bericht, et le commis s'est trompé et il a écrit au lieu de ohne , tant Bericht. Kachpirev s'est donc bien expliqué avec Hessin, après cela; celui-ci le trompait, lui disant

qu'il avait déjà envoyé deux avis, laodis qu'il est évident à présent, d'après sa propre lettre à Hirsch, qu'où n'avait envoyé aucun avis I N'est-ce pas faire preuve de négligence envers moi? Que dois je faire à présent? Quand recevrai-je maintenant l'argent ? Et pourquoi, pourquoi donc attend-il mon télégramme, me demande4ril delui renvoyer la lettre de change (« et alors, dit-il, je vous la renverrai le lendemain », pas le môme jour) et pourquoi n'envoie-t-il pas maintenant, tout de saite, les seconds 7 5 roubles qui, en ce moment, devraient être envoyés depuis dix jours? Peut-il croire que je lui écrivais à propos de ma misère pour faire des effets de style?

Comment puis-je écrire quand je suis affamé, quand j'ai été obligé d'engager mon pantalon pour me procurer les deux thalers du télégramme? Que le diable m'emporte avec ma faim ! Mais elle nourrit son enfant, eh bien ! elle va engager elle-même sa dernière jupe d'hiver en laine ! Et cependant, voi'à deux jours qu'il neige ici (je ne mens pas, voyez dans les journaux !), elle peut prendre froid 1 Comment ne peut-il pas comprendre que je suis gêné de tout lui expliquer ? Mais ce n'est pas encore tout, il y a des choses qui gênent davantage ; jusqu'à présent ni la sage-femme, ni les propriétaires ne sont payés, et tout cela le premier mois après ses couches! Mais ne comprendil donc pas que non seulement moi, mais encore ma femme a été offensée par la négligence qu'il m'a témoignée, après que je lui avais dit que ma femme était dans le besoin ? 11 l'a offensée, offensée! Il dira, peut-être : « Que le diable l'emporte, avec ses besoins 1 II doit prier, et non exiger, ^e ne suis pas forcé de donner d'avances. » Ne comprend-il donc pas que par sa réponse affirmative à ma première demande, il s'est engagé vis-à-vis de moi ? Pourquoi me 8uis-je adressé à luiavec une demande de 200 roubles au lieu de Katkov ? Parce que je croyais que je recevrais plus tôt de lui que de Katkov(que je ne voulais pas déranger), tandis qu'à présent, si j'avais écrit alors à Katkov, et non pas à lui, il y a longtemps, il y a huit jours, que j'aurais l'argent.' Et je n'ai pas écrit ! Pourquoi ? Parce qu'il m'avait répondu sur sa parole I Par conséquent, il n'a pas le droit de dire qu'il se moque de ma faim et que je n'ai pas le droit de le presser. Et certainement, il le dira qu'il se moque de ma

faim et que je n'ai pas le droit de le presser. 11 dira certainement qu'il a loul fait de son côté, qu'il a tout d«* biiil«*. envoyé la lettre de change, et qu'il n'est pas cou|)able,«ju<c'est un malentendu, que sur ma plainte il est allé chez Hessin et que l'autre avait promis d'envoyer Tavis, «'t*-. Et cependant, je vous jure qu'il croit avoir raison ! Est-<!c qu'il no peut pas comprendre qu'il est impossible de répondre le douzième jour seulement à une lettre di^sesp/îréc où l'on vous dit que depuis si longtemps non n'est reçu par votre faute ? Le douzième jour, oui, je ne mens pas — lee enveloppessont intactes et elles sont timbrées. Il est impossible de ne pas répondre six jours clnranl h un télégramme qu'on fait envoyer, tandis que par la poste cela arrive 1< quatrième jour ! Celte négligence est impardonnable, injurieuse 1 Klle m'offense personnellement ! Car je lui avais parlé de ma femme, de ce qu'elle venait d'accoucher! Quelle offense cela a été, après m'avoir répondu, et par cette réponse avoir fait que je ne me sois pas adressé à Katkov ! Comment font-ils pour publier une revue après cela, avec une pareille négligence, un pareil mancjue de savoirfaire ? Je me figure ce que doivent supporter les abonnés de province! Je comprends maintenant la haine générab qu'ils ont rencontrée partout. Je reçois constamment la revue six semaines après son apparition ! El ils exigent de moi de la littérature maintenant ! Kaehpirev m'écrit (dans sa lettre, le douzième jour) à propos de ma nouvelle, il exige que je lui communique le titre pour l'annonce de la publication, etc. Est-ce que je puis écrire en ce moment ? Je m'arrache les cheveux en marchant de long en large, et la nuit je ne puis dormir ! Je pense toujours et j'enrage ! J'attends ! Oh, mon Dieu ! Je vous jure, je vous jure que je ne puis pas vous dépeindre tous les détails de ma misère : j 'ai honte de les décrire ! Mais si vous saviez tout ! Et l'autre là-bas, qui répond à la dépêche le douzième jour, et qui a oublié le second envoi de 75 roubles,co mme Hessina oublié l'avis! N'est-ce pas une insulte? N'est-ce pas insultant de voir dans sa lettre, qu'il ne songe même pas au second envoi, qui aurait pu me secourir plus vile, mais il exige un télégramme d'explication à propos du premier, et il écrit ridiculement : « bien entendu, à mes frais ».Mais est-ce qu'il ne sait pas que l'on n'accepte

nulle part une dépêche sans qu'elle soit payée, et que je suis obligé de rae procurer deux lhalers,po\ir l'envoyer? Estce qu'il ne comprend pas à demi-mot (après mes lettres, surtout !) que je pourrais ne pas les avoir, ces 2 thalers ? C'est la négligence de l'homme qui ne veut pas connaître la situation d'un autre homme. Et après cela ils exigent de moi de l'art, de la pureté poétique, sans effort, sans délire, et ils me donnent Tourguenev, Gontcharov pour modèles ! Qu'ils voient donc dans quelle situation, moi, je travaille !

Vous parlez de Stellovsky, mon ami. Remerciez mon cher Paul pour sa peine et dites-lui que je l'aime bien. Je vous remercie et votre filleule vous remercie particulièrement, ainsi qu'Anna Grigorievna, pour avoir consenti à la tenir sur les fonts de baptême. Je vous écrirai ensuite à propos de Stellovsky : maintenant, je ne puis pas, je suis à bout de forces, je comprends à peine, je suis tout étourdi. Je sens seulement que, pour l'affaire de Stellovsky, vous et Paul devez prendre connaissance de mon ancien contrat avec Stellovsky, dont j'ai chez moi la copie. Je ferai une copie de cette copie et je vous l'enverrai; dites-le à Paul, car on verra mieux les chicanes de Stellovsky dans les offres actuelles. Mais quand même on peut ne pas négliger cette affaire, et l'essayer, mais avec prudence. Cela peut réussir. Et maintenant, au revoir.

Votre tout dévoué,

Théodore Dostoïevski:

Ne montrez ma lettre à personne, mais communiquezen l'esprit à Kachpirev. Je vous en prie.

Au même.

Dresde, le 27 octobre (8 nov.) 1869.

J'ai reçu votre lettre, mon précieux ami, avec les 100 roubles et le billet de Hirsch, hier, dimanche. Comme le dimanche Hirsch est fermé, je n'ai pas pu vous répondre hier. Aujourd'hui j'ai changé le billet chez Hirsch, de sorte que j'ai tout reçu, ce dont je vous informe. П résulte de tout cela que, si je ne vous avais pas écrit et si vous n'étiez pas ce que vous êtes, je n'aurais rien reçu

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j usqu'à présent et, môme, peut-être, à l'avenir, non seulement je n'aurais pas eu d'argent, mais je n'aurais pas été informé. Vous me dites de ne pas en vouloir à Kachpirev; bien entendu, je ne lui en veux pas, surtout si vous aflirmez qu'il se trouve lui-môme dans des circonstances difGciles et que tout cela provient de là. Mais mettez-vous à ma place et réfléchissez : pouvait-on ne pas enrager ? Je suis de l'avis qu'on a beau avoir des sentiments chrétiens, comme vous le dites, il est impossible de ne pas enrager de colère. Il pouvait toujours répondre. Maintenant c'est une afl'aire passée, je ne parle pas du passé, surtout s'il est tracassé lui-même 1 Je vous le dis sincèrement, je n'ai jamais eu de véritable colère, môme quand je voue écrivais.

Mais quant aux obligations que je vous ai, je ne vous en parle pas. Je ne l'oublierai jamais. Merci.

J'avais aussi espéré que vous ne lui montreriez pas ma lettre. Je vous ai prié de ne lui communiquer que l'esprit de ma lettre. Et je ne vous suis que trop reconnaissant de ne lui avoir pas montré l'original de ma lettre.

Quant aux intérêts et aux dépenses, qu'il prend sur /a», tout cela est complètement inutile. Quand vous aurez l'occasion de le voir, dites-lui, je vous en prie, que je n'j consentirai pour rien au monde. Suis-je donc un usurier? Tant de choses arrivent dans la vie. Je puis toujours accuser indirectement chacun de ma mauvaise chance : vous, lanovsky, Kraevsky,Aksakov, Saltikov,toutle monde. Je vais acheter un paletot de fourrure ; un inconnu me rencontre, et me dit que dans tel magasin les fourrures sont superbes et pas chères. J'y vais et il se trouve que j'ai payé 20 roubles de trop. Devrais-je les demander à cet inconnu? Dans chaque phénomène de la rie, il y a une masse de combinaisons, dont il est tout à fait impossible d'accuser la cause première ; et dans les miennes, Kachpirev n'est ni la cause première, même pas une cause indirecte. Je ne veux accepter aucun dédommagement ; remerciez-le de ma part pour son désir de m'ôtre utile ; mais ce désir seul me suffit ; je n'en accepterai pas la réalisation. Quant à vous, je vous remercie encore une fois ; vous êtes vraiment venu à temps ; encore un peu, j'étais complètement à bout.

En attendant, j'ai à vous adresser beaucoup de demandes. Je comprends que de ma part c'est vilain de vous ennuyer; mais, ne possédant pas la moindre possibilité de me passer de votre aide et de votre intermédiaire, je me décide de vqus déranger de nouveau. Ne vous fâchez pas, pour l'amour de Dieu.

La première chose que j'aieà vous demander, c'est d'être mon intermédiaire auprès de Kachpirev, à propos de ma nouvelle. Je lui écrirai aussi moi-môme, mais votre parole, c'est-à-dire la parole d'un homme que, certainement, Kachpirev apprécie, et surtout d'un ami de la Zâna, aura un grand poids. Voici de quoi il s'agit : d'abord, la nouvelle (qui ne peut être envoyée à la Zaria avant quinze jours à partir de la date courante) n'aura pas trois feuilles et demie, comme je l'avais d'abord écrit à Kachpirev (d'ailleurs, je lui ai indiqué le minimum du nombre des feuilles, et non le maximum), elle aura, peut-être, six ou sept feuilles de la dimension de celles du Rousski Viestnik. Les deux tiers de la nouvelle sont déjà complètement écrits et recopiés. J'ai fait tout mon possible pour abréger, mais cela m'était impossible. Mais il ne s'agit pas de la quantité, mais de la qualité ; quant à la valeur, je ne puis rien dire, car je n'en sais rien moi-même ; les autres en décideront. Mais ce qui me donne du souci, c'est que Kachpirev veut (il m'a écrit à ce propos) annoncer ma nouvelle d'avance. Voilà ce que je ne voudrais pour rien au monde ! Pour rien au monde ! Priez-le de ne pas l'annoncer quand vous aurez l'occasion d'avoir avec lui une conversation particulière. Je sens que je n'ai pas à avoir de volonté dans cette circonstance, et qu'il est le maître dans cette affaire; je ne puis le lui défendre, mais n e vou dra-t-il pas avoir égard à ma prière ?

2» D'après nos conditions premières, je lui ai écrit qu'il était libre d'imprimer ma nouvelle cette année ou l'année prochaine, quoique en môme temps j'eusse témoigné le désir que ce fût cette année-ci. En l'envoyant, je vais le prier de publier ma nouvelle en décembre (ou bien même dans le numéro de novembre, si je peux l'envoyer à temps). Mais cela me gênera trop, beaucoup trop, s'il la remet à l'année prochaine. J'ai là mes calculs particuliers, mes affaires s'arrangent ainsi. Je ne parle pas de calculs pécu-

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niers, c'est loul à fait autre chose. J'aurai» voulu (jue ce fût clans lo livre de décerabre. C'est trop important pour moi. Quand mon frère publiait le Vrémia, vers la fin de la première année nous avions décidé ensemble, que, pour un journal qui commence, qui paraît la première année, les derniers livres de la première année sont plus importants pour la souscription que ceux de janvier et février de l'année qui commence. Le succès de la souscription a justifié ce calcul. Si Kachpirev veut annoncer d'avance ma nouvelle, cela veut dire qu'il reconnaît ma valeur comme écrivain ; et s'il m'apprécie, il lui sera bien plus avantageux de me publier en décembre. Je vous prie de causer avec lui àce sujet et de m'y aider quand la nouvelle sera envoyée à la rédaction. Pour moi, cela a une grande importance ; mais qu'il fasse comme il voudra.

3» La nouvelle, en sept feuilles du Roasski Vie«<ni7f,aura peut-être dans la 'Aaria huit feuilleeet demie. J'aurais bien voulu que la nouvelle fût tout entière dans un seul numéro, et qu'on ne la partageât pas en deux. J'insisterai particulièrement là-dessus. Communiquez-lui cela, je vous en prie •4° Je lui ai pris maintenant 500 roubles d'avance. Si j'ai jusqu'à sept feuilles, par exemple (du Rousski Vieslnik), il me restera encore à toucher 500 roubles (admettons, moins de sept, — six feuilles seulement ; il me faut donc encore recevoir 400). Ne pourrait-il me les payer avant que le livre paraisse, par exemple, dans la première moitié de décerabre, quand les souscriptions se sont déjà bien dessinées? Je lui demanderai cela en lui envoyant la nouvelle; quant à vous, je vous prie instamment (ne refusez pas pour l'amour de Dieu !) de recevoir cet argent (n'importe quand il vous le donnera). Si vous consentez, je le lui écrirai ainsi. De cet argent, je m'empresserai de vous remettre ma dette de 200 roubles, avec ma gratitude la plus ardente et sans bornes. Prenez-les directement de Kachpirev ; je le lui écrirai. Quant aux autres 200 on 300 roubles, ils serviront à dégager les effets que nous avons engagés à Saint-Pétersbourg avant notre départ ; ce sont surtout des objets appartenant à ma femme. Nous en voulons dégager au moins pour 200 roubles. Les objets valent au moins 600, et ils peuvent être perdus, si on ne les dégage pas. C'est dans ce but que viendra chez vous

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(mais |>as avant que l'argent ne soit déjà entre vos mains), le plus jeune frère d'Anna Grigorievna, Ivan Grigorievitch ; il les dégagera, et vous pouvez lui donner l'argent en toute confiance, (quand vous l'aurez. Avant on ne vous dérangera pas). C'est notre grande prière que nous vous adressons, et si nous vous donnons celte peine, c'est qu'il est si difficile de recevoir l'argent de la Zaria, que je ne puis m'adresser à elle directement. Certainement, s'il ne peut donner au mois de décembre, tout cela va se passer au mois de janvier.

Mais personne ne viendra chez vous, avant que vous n'ayez touché l'argent. On viendra chez vous quand vous l'aurez déjà. Mais je ne vous demande qu'une chose, c'est que vous consentiez à recevoir l'argent de Kachpirev, bien entendu seulement quand il sera en état de payer, c'està-dire je ne compte pas du tout vous déranger par quoi que ce soit. Je vous ai déjà occasionné tant de dérangements ! Je ne vous demande pas de me procurer l'argent de Kachpirev, mais de Paccepter, quand cela sera possible. Enfin, ma demande la plus importante est à propos d'Emilie Fédorovna. Ayant reçu maintenaul 100 roubles de votre part et une lettre de crédit sur Hirsch, j'ai donc reçu de la Zaria 175 roubles en tout, et comme Kachpirev m'a promis 200 roubles, ne pourrait-on donner immédiatement les 25 roubles à Emilie Fédorovna? Pour l'amour du Christ, ne refusez pas de les demander à Kachpirev 1 J'en ai mal au coeur ; il y a trop longtemps que je ne lui suis pas venu en aide ! Quant à elle et Kalia, elles sont dans une si mauvaise situation, qu'il est impossible qu'elle soit pire. Quand j'enverrai la nouvelle, je prierai Kachpirev de toutes mes forces de lui donner encore au moins 25 roubles à la première occasion, dès qu'il aura reçu la nouvelle (cela ne troublera pas le compte ci-dessus), et toujours par votre intermédiaire. Mon ami, ce n'est pas moi, mais Dieu que vous servirez dans cette affaire. Vous pouvez toujours demander son adresse à Paul. Et surtout ces 25 roubles qui restent, procurez-les lui tout de suite de Kachpirev. Car 25 roubles, il les trouvera peut-être bien tout de suite ! Ne refusez donc pas de vous occuper de cela ? Tranquillisez-moi, car j'ai l'esprit très inquiet. Que Paul attende un peu ; je lui viendrai aussi en aide.

Je ne voulais rien vous écrire au sujet de vos récile de rilisloire Russe, car j'aurais voulu écrire beaucoup, mais je no puis me retenir, cl je vous «-cris quelques lignes. Je les ai lus, ils mo plaiscat absolument, il n y a rien à leur reprocher I Mais ils ont un défaut très grand, très imporljint. Voici: vous écrirez peut-être encore deux récits, et puis vous abandonnerez la chose. J'en suis presque sûr; l'alTaire va tout simplement traîner. Et cependant, quel bien vous auriez pu faire I Admettons que vous employiez toute une année de travail incessant pour ces récits, écrivez sans vous hâter, arrangez-les, environ vingt-cinq récite, au moins (car je suis sûr que les récits de l'histoire depuis Pierre le Grand, jugés sainement par des patriotes, seront encore plus intéressants et surtout plus utiles), alors, il y aurait ainsi la matière d'un livre, lequel, édité à part (sans larder autant que possible et sans surtout le vendre aux libraires, mais à son propre compte), aurait été excessivement utile dans les écoles, les gymnases, etc., où il serait devenu obligatoire : là, on ne lit ni Karamzine, ni Soloviev en entier, et votre livre peut être lu en entier et peut fortifier à jamais des idées claires et saines dans le jeune esprit de l'écolier ou du collégien. Si comme vous m'en informez, les vieillards disent qu'il y a de quoi s'instruire dans vos récits, ils l'achèteront certainement pour leurs enfants. Ce livre existera bien vingt ans, c'est à-dire qu'il sera utile à l'éducation. La moitié des récits, publiés d'avance dans quelque revue, auraient fait une recommandation pour le livre et l'auraient expliqué. Jugeons-le seulement au point de vue économique .* c'est un capital^ un grand capital, peut-être. Dans vingt ans il y aura peutêtre beaucoup d'éditions. Faudrait-il tout abandonner et ne pas en tirer profit ? Car c'est votre idée, bien à vous I Si vous traînez l'afTaire, quelque homme de talent, tel que Rasine (Boji Mir) vous préviendra, vous prendra votre idée, écrira lui-môme les récits et les éditera, en recevra des bénéfices, et vous coupera l'herbe sous le pied. N'abandonnez donc pas l'affaire, c'est là l'important.

A propos : n'y aurait-il pas moyen de demander instamment à Kachpirev de m'envoyer enfin la Zan'a? Le numéro

de septembre a paru le 8 octobre, et maintenant c'est le 27 et je n'ai encore rien reçu. Car je me considère comme unabonné. Je l'ai déclaré et je paierai. Je m'imagine ce que les abonnés de province doivent supporter! Non, il est impossible de publier une revue de cette façon. Quand même n'auraient-ils que des Pouchkine et des Gogol pour collaborateurs, le journal péricliterait par irrégularité. Ils se font du tort à eux-mêmes. Kraevsky a gagné par l'ordre et la façon rationnelle avec lesquels il conduisait son affaire au point de vue со ramercial. Chaque livraison me parvient de la même façon !

Quel tourment 1

Car plus un abonné trouve le journal à son goût, plus il est exaspéré d'une manière d'agir pareille. Ils finiront par dégoûter les abonnés les plus fidèles 1

Moi je suis de l'avis que je dois connaître la revue, à laquelle je collabore I

Maintenant, à propos de Stellovsky. Je vous envoie en môme temps une copie de la copie du contrat que j'ai passé avec lui en 1865, faite de la façon la plus exacte, môme en observant les fautes d'orthographe. Stellovsky m'a forcé de signer ce contrat, sous la menace de me faire mettre en prison; le secrétaire du commissaire était venu dans l'intention de m'arrôler. Mais précisément, je m'étais lié avec ce secrétaire, et il m'avait fourni beaucoup de renseignements, qui m* ont servi ensuite pour Crime et Châtiment. Ce contrat est affreux. Je vous en prie, communiquez-le immédiatement à Paul 1 Qu'il l'examine attentivement avec son notaire. Car Stellovsky est une canaille qui vous mettra dedans quand vous ne vous y attendrez pas. En attendant, voici quelles sont mes idées : que Stellovsky achète V Idiot pour 1.000 roubles; je consens à ne recevoir que 500 roubles comptant, et le reste en billets à court terme.

Pour le prix d'avance de Crime et Châtiment, afin d'éviter la confusion et l'embrouillement, j'aurais attendu jusqu'à l'année prochaine, c'est-à-dire jusqu'à la publication, de sorte qu'il ne s'agirait que de ГУс/ш/. D'ailleurs, s'il en a envie, on pourrait bien le faire aussi à présent, mais avec des précautions particulières, afin qu'il n'y ait pas d'anicroche. Mais mieux vaut que cela se fasse seulement

348 CORBESPONDANCB DE DOSTOÏEVSKI

pour Vidiot. Quant h publier Crime et ChAliment, n'en parlons pas à présent ; il ne peut le publier que quan<l mon délai avec Bazounov sera expiré, c'est-à dire à partir du !•' janvier 1870. (Paul forait bien de s'informer à ce sujet auprès de Bazounov ; d'ailleurs, je suis certain que le droit a été vendu à Bazounov jusqu'en 1870). Que Paul prépare avec son notaire le projet du contrat, qu'il le soumette à votre examen et qu'il me l'envoie, et ensuite on pourra le présenter à Stellovsky pour sa décision définitive. Mais Paul et le notaire doivent absolument se laisser guider attentivement par la copie que j'envoie, car Stellovsky pourrait peut-être avoir envie de nous faire de.s ennuis. Par exemple : dans la copie du contrat il se trouve dans un endroit que si Stellovsky voulait publier Crime et ChAtimenl, je devrais être payé à tant la feuille, etc., mais qu'il ne peut publier qu'à partir de 1870, et que je ne serai payé qu'après la publication . Maintenant, s'il me paye à l'avance pour Crime et Châtiment, avant 1870, il est possible qu'il en profile pour dire après ; « Si vous êtes payé à l'avance pour Crime et Châtiment, le contrat est rompu par là, car, d'après le contrat, je n'ai le droit de publier qu'en 1870, et il ne me paiera qu'à cette époque-là. De sorte que dans tous les points tant soit peu équivoques du contrat relatif à Vidiot, il faut énoncer à la lettre: que d'après les conventions et les dispositions actuelles l'ancien contrat n'est nullement rompu, et est conservé dans son intégrité, etc.

D'ailleurs, nous verrons bien comment cela va se passer. Mais il aurait fallu que tout cela s'arrangeât plus vite. Stellovsky ne peut pas s'empêcher de publier Crime et Châtiment, c'est-à-dire renoncer à son droit, et par conséquent il aurait été avantageux pour lui de faire imprimer Vidiot également. Alors, l'affaire pourrait bien réussir sérieusement. Et ces 1.000 roubles, oh! combien me seraient-ils utiles I

C'est dommage que Stellovsky soit une telle fripouille et un tel chicaneur 1 Par exemple, il aurait bien envie d'obtenir encore pour un an le droit de publication de Vidiot, c'est-à-dire que l'on compte deux ans à partir de la fin de l'année prochaine. Mais s'il en est ainsi, ne songerait-il pas à me tromper? Par exemple, on écrirait dans le contrat que

la publication devra être faite dans le même format que son édition des Littérateurs Russes, ensuite il pourrait ajouter ici Crime el Châtiment et il dirait que, lui ayant vendu Vldiot,']e lui ai en même temps permis d'étendre son droit à la publication de toutes mes œuvres pendant un an encore (et peut-être un temps illimité) ; car, comme il Га acheté, pour imprimer dans le format adopté auparavant, pour mes œuvres, et comme c'était imprimé dans le même vo'ume que Crime et Châtiment, il ne pourrait pas vendre VIdiot à part ; et il devrait le vendre en même temps que les autres œuvres, par conséquent il aurait le droit de vendre encore pendant un an toutes mes œuvres, etc., et l'ancien contrat serait rompu, etc., etc. (Le mieux serait que le droit d'éditer VIdiot se terminât en même temps que le droit d'éditer toutes les œuvres. En un mot, communiquez cette feuille de ma lettre à Paul. Remerciez-le, mon cher ami, pour sa peine. Je vais lui écrire. — Comme il est devenu raisonnable, à en juger par sa lettre !) Si on doit commencer l'affaire, il faudrait commencer plus vite. Seulement, en tout cas, il faut se rappeler sans cesse que Stellovsky est un filou et se guider là-dessus. De ces 1.000 roubles de Stellovsky, — si ça s'arrange, —je viendrai en aide à Paul et à Emilie Fédorovna. Ma nouvelle aura pour titre, je crois : Le Mari A'/erne/,mais je n'en suis pas sûr. Au revoir, mon cher. Anna Grigorievna vous salue et vous remercie. Luba se porte bien et commence à tout comprendre. Luba vous salue ainsi que Paul, Votre tout dévoué,

Th. Dostoïevski.

Au même.

Dresde, 23 novembre (5 décembre) 1869.

Mon cher ami Apollon Nicolaïevitch, j'écris et je me hâte, et je m'adresse encore une fois à vous. Je vous prie, lisez attentivement et témoignez-nous votre amical intérêt. Je vous en prie.

Vous m'écriviez la dernière fois, quand vous avez ajouté un mot au paquet de paperasses envoyées par Paul, < que ma nouvelle n'est pas encore arrivée >,et que les numéros

350 CORRESPONDANCE DE U08TO'iEV8KI

de novembre et de décembre sont sous presse. J'ai écrit à Kachpirev il y a plus de quinze jours, et je l'ai beaucoup prié de m'inforraer si on aura le temps de faire imprimer en novembre et décembre. Je n'ai reçu aucune réponse, pas une ligne, de sorte que je ne sais pas si ma lettre est parvenue? (N. B. — (J'ext entre nous : Ils ont une façon éton nante de traiter les gonn, de sorte que, de toute ma vie, j n'ai jamais rien rencontré de pareil).Mais revenons à notre sujet :

J'ai enfin décidé de les laisser publier comme ils voudront. Je pense que cela sera publié eu janvier et en février, La nouvelle est prête ; mais une telle dimension qui m'effraie : exactement 10 feuilles d'imprimerie du Rousski Viestnik. (Ce n'est pas qu'elle se soit étendue sous ma plume, mais c'est le sujet qui s'est modifié en l'écrivant et a amené de nouveaux épisodes.) D'une façon, ou d'une autre, qu'elle soit bonne ou mauvaise (je crois qu'elle ne manque pas tout à fait d'originalité), je dois recevoir un supplément de 1.000 roubles exactement (et môme un peu plus).

Mais voilà : ma situation m'oblige à me renseigner le plus précisément possible, quand est-ce qu'ils vont la publier? Et, secondement, je serai encore une fois obligé de m'adresser à eux, en envoyant le manuscrit, pour demander l'argent d'avance.

Mais ce n'est môme pas de l'argent d'avance, n'est-ce pas? Il n'y a pas eu de bureau de rédaction, depuis que je fais de la littérature, qui aurait refusé de m'avancer de l'argent tout simplement,(nonpasen tenant déjà le manuscrit). A qui ne donne-t-on d'avance ? Quand nous avons publié notre revue, on donnait des avances à /oade monde, et aussi quelles sommes 1 Et surtout, je me base là-dessus, que déjà maintenant, à cette époque, la souscription doit commencer. C'est en décembre que l'on trouve dans les bureaux de rédactions des revues les plus fortes sommes. Pourquoi me refuseraient-ils, d'autant plus que je n'exige pas, niais je prie humblement.

Mais je lui parlerai de tout celamoi-même. Quant à tous, mon cher ami, je vous prie beaucoup de me soutenir.

Maintenant, le point le plus important de cette lettre: Je n'ai absolument pas le sou. (L'argent qui a été envoyé par vous, de la Zaria, a été dépensé avant d'être reçu, et

tout a été employé à payer nos dettes). Du Rousski Viestnik je n'ai encore rien. Et aussi (croyez-le bien, c'est littéral) je n'ai pas d'argent, et je ne puis pas m'en procurer, pour envoyer mon manuscrit au bureau de la rédaction. Le manuscrit est volumineux et cela coûtera 5 thalers. C'est pourquoi, voici ce que je vous demande : aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, pour l'amour de Dieu, lisez-la, si c'est possible, à V.-V. Kachpirev. (Excepté le N. В., к la première page.)Je le prie de m'envoyer s'il peut 50 roubles, car je suis très gôné. Il me faut 5 thalers pour le manuscrit, mais il en faut aussi pour nous. Oh ! combien nous sommes gênés I S'il n'a pas cinquante, qu'il envoie quelque chose, au moins vingt-cinq (mais si possible, cinquante!). Mais Le principal :q\i'i\ l'envoie tout de suite, le lendemain môme. Vous recevrez ma lettre le mercredi. S'il pouvait nous envoyer ça vendredi ! Ma demande à vous, c'est de contribuer à ce qu'il le fasse ! Aussitôt l'argent reçu, le lendemain môme, j'enverrai le manuscrit au bureau de la rédaction. J'aurai préparé ma lettre et tout le reste d'avance, je ne le retarderai pas d'une minute. Maintenant aussi tout est prêt. Je n'ai qu'à relire une dernière fois, la plume à la main.

Ainsi donc, j'attends 1

Deux mots à propos de Stellovsky : je ne saurais comprendre si c'est vraiment une aiîaire sérieuse ? Je ne voudrais m'y intéresser que si elle était réellement sérieuse. Cependant, en ra'envoyant des tas de paperasses, Paul n'a pas écrit le principal : Stellovsky consent-il ou non ?

Ensuite : la procuration que Paul exige que je lui envoie d'ici; il m'est impossible de la donner dans cette forme-là: pour 100.000 roubles je n'y consentirais pas. Je ne donnerais une telle procuration ni à un père, ni à un frère. C'est impossible. En dehors de l'affaire de Stellovsky, il exige que je lui donne plein pouvoir de s'occuper de toutes mes affaires, sans exception, en donnant à Paul le droit de transmettre cette procuration à qui bon lui semblera. C'est ridicule et stupide. Paul écrit que ce n'est qu'une formalité : cela ne peut pas être, qu'il y ait une absurdité pareille dans les lois, et que pour faire vendre une chaise ou de vieilles armoires on soit forcé de donner plein pouvoir pour l'existence entière. Quelle absurdité ! D'ailleurs,

il y a deux ans environ, ma femme a envoyé d'ici une procuration pour faire vendre iOO roubles d'obligations. La procuration était sur papier ordinaire, sans aucune formule, mais avec une énumération exacte des obligations, et avec l'exposé do l'affaire. Tout a ét/î légalist* convenablement à l'ambassade, et l'affaire a été réglée en un clin d'œil, car la procuration s'est trouvée convenablement faite. A mon avis, si l'affaire est réellement sérieuse, c'est qu'elle traîne inutilement chez Paul. 11 faudrait en finir plus vile. Dites cela à Paul quand vous le verrez.

Quant à l'argent le mieux, (et le plus avantageux) est de l'envoyer sous enveloppe recommandée, en hillets de banque russes, exactement comme vous avez fait pour ra'cnvoyer 100 roubles. C'est plus vite et on perd moins au change.

Au revoir, je suis pressé. Tout à vous,

Th. Dostoïevski.

Pardonnez-moi, pour Tamour de Dieu, de vous déranger toujours, toujours ! Elles vous saluent de tout cœur, les deux miennes.

Au même

Dresde, (7-19 décembre) 1869.

Très aimable ami, Apollon Nicolaïevitch, avant-hier j'ai envoyé au bureau de la rédaction de la Zana ma nouvelle, et hier j'ai écrit à Kachpirev. Maintenant j'ai recours à vous (toujours des demandes). Écoutez de quoi il s'agit :

Dans la nouvelle il y a au minimum 9 feuilles d'imprimerie du Rousski Viestnik ; il y en a sûrement 9 12 ; mais je mets 9 en tout cas. Neuf feuilles cela fait 1.350 roubles. Jusqu'à présent j'ai reçu de lui une avance de 550 à 600 roubles. (Nous compterons exactement en faisant le compte définitif ; prenons toujours le maximum, c'està-dire 600 roubles.) Il restera donc sûrement à recevoir encore un minimum de 750 roubles. De ceux-là, mon ami, comme je vous l'ai déjà écrit, je vous prie d'accepter le paiement de ma dette, de Kachpirev, à la première

occasion favorable. Alors sûrement, j'aurai à recevoir encore 550 roubles (ou un peu plus lorsqu'on comptera définitivement, mais maintenant toujours pas moins de 550 roubles).

Il m'est presque impossible d'attendre que ce soit imprimé. Ici tout le monde demande à être payé à l'époque des fêles de Noël et du Jour de l'An, et moi je dois affreusement 1 C'est à aller coucher dans la rue ! La Noël est dans sept jours. Hier jai écrit à Kachpirev,en le priant instamment d'envoyer aussitôt, si c'est possible, '200 roubles à la fois (s'il peut le faire seulement 1).A vous j'écrirai autre chose, et s'il vous est possible de me sauver, sauvez-moi. Le mot sauver doit être pris à la lettre; si vous connaissiez toute ma situation ici, vous diriez vous-même qu'il est impossible de vivre ainsi.

Voici en quoi consiste cette autre chose: comme il m'est absolument impossible de rester tout à fait sans argent à l'époque des fêtes de Noël, et comme il pourrait se faire qu'à la rédaction ils n'aient peut-être pas trop d'argent, qu'ils m'en envoient donc tout de suite au lieu de 200, seulement 1(X), mais pourvu que cela soit tout de suite. Communiquez cela à Kachpirev, pour l'amour de Dieu. Mais voilà eu quoi consiste le principal.

Après une longue situation d'embarras pécuniaires, quoique personnellement il se peut que vous ne l'ayez jamais éprouvé, vous me comprendrez sûrement, il est quelquefois utile après de longs ennuis de recevoir à la fois une aide considérable afin de remettre ses affaires en ordre. Comme j'ai engagé des effets pour 360 thalers(je vous lavoue très sincèrement), ce qui fait plus de 400 roubles argent, et comme je paie 5 0/0 par mois pour les engagements, il me serait très avantageux de dégager tout ensemble.

Ensuite, il y a une masse de choses, des plus nécessaires,

qu'il faudrait reprendre rat/ica/emen^: l'achat de vêtements

chauds poui' moi et ma femme, aussi pour Luba, etc., etc.

Enfin, il faudrait faire le baptême de Luba, elle n'est

pas encore baptisée, nous n'en avions pas les moyens.

En un mot, je prie la Zaria de m'envoyer tout de suite cent roubles; les autres 400 roubles il faudraitme les envoyer pour notre Noël russe, c'est-à-dire il faudrait que le

354 CORBE8PONDANCE DE DOeTOÏEVSKI

25 décembre de notre style cet argent me fût parvenu !

Maintenant toute la question est là : peul-on arranger cela? Parlez-en, mon cher, avec Kachpirev. Jene consid^îre pas cola comme monstrueux: j'ai eu l'occasion de nM-evoir trois mille roubles d'avance (du Houstki Viestnik)ei ce que je demande n'est pre8(|ue pasune avance. Bien entendu, l'essentiel est ceci : auront-ils de l'argent? Mais à mon avis et selon mon opinion exacte, quand peut-on trouver davantage d'argent à la rédaction d'un journal, que vers le 20 décembre ? Je ne oom[)rends rien ici à leurs conditions avec Bazounov, mais je pense quand même sainement et sûrement que si Bazouiiov ne pouvait leur livrer leur propre argent au mois de novembre, il ne peut aucunement retenir après la mi-décembre la somme de vingt ou trente mille roubles, qui doit s'être amassée pendant ce temps par suite des souscriptions. Et par conséquent, ils auront bien quelque chose pour m'en donner une partie.

Je comprends que je n'ai pas le droit d'exiger. Mais je n'exige pas, je demande humblement.

Mais s'ils ne peuvent pas faire ainsi, à présent, c'est-àdire cent et le 2 i décembre quatre cents, qu'ils m'envoient donc 200, c'est-à-dire ce que j'ai écrit à Kachpirev. Parlezlui, mon ami, soyez bon !

Toutes mes affaires se seraient arrangées, si la combinaison Stellovsky pouvait réellement aboutir î Je me suis tant hâté de terminer ma nouvelle pour la Zaria que Ije n'avais presque pas le temps de songer à Stellovsky ; maintenant cela m'intéresse à me donner la fièvre. Mille roubles maintenant de Stellovsky, ce serait pour moi le salut complet, la résurrection ! Mais y aurait-il ici quelque chose de sérieux ? Est-ce vraiment possible ? Dans tous les cas, je me suis décidé d'envoyer à Paul (à votre nom, permettez-le) une procuration et des instructions à propos des conditions avec Stellovsky. Si l'affaire est tant soit peu sérieuse, qu'il la termine plutôt avant Noël, si c'est possible. Quant à vous, je vous prie de vouloir bien conseiller à Paul de ne pas traîner l'affaire, — pour connaître le résultat plus vite. Ainsi donc, un de ces jours je vous enverrai ma procuration. Si l'affaire s'arrange, mes soucis seront terminés pour longtemps !

Savez-vous ce que je fais en ce moment ? Ayant écrit

en deux mois et demi neuf feuilles d'imprimerie, d'une écriture serrée, maintenant j'écris de toutes mes forces des lettres à ceux auxquels je n'écrivais pas étant occupé de ma nouvelle. Et ensuite dans trois jours je commence un roman pour le Hoasski Vieslnik. Et ne croyez pas que je fabrique ça comme des galettes : si vilain et si abominable que soit ce que j'ai écrit, l'idée du roman et le travail que je lui consacre me sont à moi, malheureux, à moi l'auteur, ce qu'il y a de plus précieux au monde ! Ce n'est pas une galette, mais une idée très chère et très ancienne. Bien entendu, je vais la cochonner ; mais qu'y faire ! Tout à vous,

Th. Dostoïevski.

A N,-N, Strakhov.

Dresde, 10 (22) janvier 1870.

Très aimable Nicolas Nicolaïevitch, je vous supplie de ne pas vous fâcher que Paul vous remette ces quelques lignes non cachetées, je les envoie dans une seule enveloppe et sur la demande de Paul qui désire vivement recevoir cette année la Zaria. Si c'est possible, arrangez cela.

La possibilité de la chose dépend en ce cas du crédit. L'année dernière j'ai reçu la Zaria à crédit, mais elle sera payée. De plus, j'ai reçu Guerre et Paix{b parties). Ainsi, pour la Zaria de l'année dernière et pour Guerre et Paix je suis redevable à la rédaction. Je vous prie beaucoup, Nicolas Nicolaïevitch, de porter cela sur mon compte. Ainsi pour l'année dernière^ nous serons quittes.

Maintenant ; pour cette année (1870) je dois recevoir aussi la Zaria^ et puis Paul demande encore la Zaria pour lui. Ainsi, peut-on m'arranger cela à crédit ? C'est-à-dire pour cette année(1870) je recevrais deux exemplaires de la Zaria, pour de l'argent, bien entendu, mais de façon à ce que le compte soit reporté à la fin de l'année. Voilà ce que voudra dire le crédit. Si c'est possible, je vous prie beaucoup d'y contribuer.

Je vous prie de m'envoyer encore à crédit, par Bazounov, la sixième partie de Léon Tolstoï {Guerre et Paix) dont j'ai

356 CORHESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

VU les аппопсоя dans les journaux. Je voue en prie instaœ* ment et si c'est possible, sans tarder.

Ainsi donc, je devrai à la rédaction l'abonnement pour cette année 1870 et la sixième partie de Guerre et Paix. Je ne vous dérangerai plus par mes prières, ni la rédaction non plus ; quant й la somme que je devrai (c'est-à-iJire pour les deux Zaria et la 6» partie) je trouverai moyen de ra'acquitter d'une façon ou d'une autre vers la fin de

l'année.

Je ne savais pas que vous étiez déjà revenu à Pétersbourg. Comment allez-vous et avez-vous l'intention de travailler? Que Dieu vous accorde le succès. J'aurais eu

bien du plaisir à vous voir. 11 me semble toujours que voue

et tout le monde devez ôtre bien changés dans ces trois

années.

Votre tout dévoué,

Th. Dostoïevski»

A. A.-N. MaTkov.

Dresde, 12 (24) février 1870.

J'ai beau avoir honte de vous déranger, très aimable et très honoré Apollon Nicolaïevitch, mais les circonstances me forcent de m' adresser à vous encore cette fois. Je suis très inquiet à propos de quelque chose, et je m'adresse à vous comme à une personne dont la bonté est reconnue ; quoique je n'aie aucun droit à vous demander un service, mais je pense quelquefois que peut-être vous êtes resté pour moi, au moins en partie, le même Apollon Nicolaïevitch, qui, autrefois, s'intéressait très sincèrement à moi. Et je vous aurai peut-être ennuyé, car, autrement, je ne me sens pas coupable envers vous. Pardonnez-moi donc pour cette fois encore.

Voici de quoi il s'agit : il y a deux mois environ j'ai envoyé d'ici à Paul une procuration légalisée, en due forme (peut-être môme un peu avant). Je ne me souviens pas, mais il me semble presque sûr que je vous l'ai adressée et, par conséquent, vous pouvez connaître l'existence de cette procuration entre les mains de Paul. Ensuite, le silence s'est fait et pendant un mois je n'ai reçu aucune

réponse. EnGn, il y a un mois et demi, j'ai reçu une lettre de Paul, dans laquelle il me demandait de consentir à la proposition de Stellovsky, de prolonger le terme de jouissance de Stellovsky d'une année encore. J'ai consenti aussitôt surtout, parce que dans sa lettre il m'informait positivement(etnonpas sous forraed'inlention et de probabilité, comme auparavant) que l'affaire est définitivement conclue et que si je me hâtais d'envoyer la réponse, entre le 15 et le 20 janvier (de notre style) elle serait sûrement terminée. Il ne me donnait pas de détails, « je suis très pressé », et il ajoutait seulement : « Ayez contiance en moi et restez tranquille. »

Je lui ai envoyé mon consentement aussitôt; la première fois il m'a écrit si affirmativement que je me suis mis à espérer véritablement. Et voilà, depuis, pas une ligne. Enfin, il y a juste quinze jours je lui ai écrit en exigeant catégoriquement de ra'informer immédiatement, de m'écrire deux lignes, seulement, oui ou non. Mais jusqu'à présent je n'ai pas encore eu un seul mot de sa part. Il ne donne plus signe de vie...

Mais peut-être aussi toute l'affaire avec Stellovsky s'estelle simplement dérangée, et Paul ne répond pas uniquement par paresse à mes demandes d'intormation. J'ai été étonné moi-môme au début que Stellovsky veuille acheter à présent, tandis qu'il serait bien plus commode pour lui d'acheter s'il le lui fallait, à la fin de l'année, quand il se proposerait d'imprimer. Quelle nécessité aurait-il de débourser l'argent six mois à l'avance? Mais maintenant, il a traîné exprès avec Paul, pour savoir dans quelle situation se trouvait son vendeur, c'est-à-dire, si j'ai de l'argent, ce que j'attends, etc. ; il a certainement appris que dans six mois je serai encore plus gôné qu'à présent. Ce n'est pas Paul Alexandrovitch qui dépassera en ruse Stellovsky.

Maintenant voilà exactement ce que je veux vous prier de faire : faites venir Paul chez vous, et demandez-lui de vous rendre compte de l'affaire, c'est-à-dire oui ounoa, rien de plus. De plus, exigez de lui qu'il vous remette immédiatement, en mains propres, la procuration que je lui avais envoyée, et l'ayant obtenue, gardez-la chez vous.

Si Paul est coupable en 'quoi que ce soit, il n'aura que ce qu'il mérite. Mais s'il n'est coupable en rien, moi non

plus, je ne suis Dullement coupable envere lui. Je lui ai témoigné la confiance la plue aveugle, en lui envoyant d'ici une prccuralion écrite et légalisée. Je ne suis pas coupable bi, ayant reçu ce papier, il a tout abandonné et a gardé le silence ; c'est-à-dire s'il n'a pas compris, qu'ayant une pareille procuration entre ses mains, rien <|ue par délicêr teese envers lui-même, il aurait dû me rép^)ndre, d'autant plus que cela ne lui coûtait rien.

S'il refusait de vous délivrer la procuration, dites-lui que je serais lorcé d'insérer des annonces dans les journaux pour annuler la procuration, et alors cela serait bien

D'ailleurs, s'il voue remettait la procuration, cela n expliquerait rien. S'il a conclu quelque traité avec Stellovsky, alors d'ici à quelque temps je n'en saurai rien. Le meilleur serait, si possible, avant de voir Paul, de demander à Stellovsky lui-même, c'est-à-dire si lui, Stellovsky, a quelque affaire en train à propos de l'achat du roman VIdiot de Théodore Dostoïevski. A mon avis, on pourrait connaître ainsi toute la vérité aussitôt, car Stellovsky ne doit рая avoir de raison de garder le secret. Quant à Paul, il ne peut m'en vouloir de tous ces renseignements : c'est lui qui m'y a poussé, ayant agi sans gène, avec la procuration entre ses mains. 11 a trop manqué de délicatesse envers lui-même, je le répète.

Je n'ose pas vous demander d'aller vous renseigner vousmême chez Stellovsky, Mais si vous vouliez faire cela pour moi, je n'oublierais jamais le service que vous me rendriez.

Il y a quinze jours, j'ai adressé à Kachpirev la demande la plus humble et la plus instante de m'envoyer le reste de l'argent pour ma nouvelle(qui maintenant doit être toute prête dans la seconde livraison, par conséquent il lui est facile d'établir mon compte). Pas une ligne de réponse,et cependant qu'est-ce que cela pourrait lui faire de terminer nos comptes à présent, c'est-à-dire une quinzaine de jours avant, et à présent, cela ne ferait que quinze jours 1 Cela ne lui coûte pas davantage, et moi je suis à bout de forces. Ici, je perds tout mon crédit dans les boutiques et chez les propriétaires, en les faisant attendre; j'aurai beau payer dans quinze jours, mon crédit est perdu. On me l'a

déclaré. Pourquoi donc ? Et pourquoi a-t-il peur de me payer à présent ? Je pensais qu'il imprimerait sûrement toute ma nouvelle, j'avais compté là-dessus. J'ai vu dans les journaux qu'à Leskov, par exemple, il donnait jusqu'à 1.500 roubles à l'avance. Et combien ne devait-il pas donner à Pissemski ? Et rien pour moi, môme quand je ne demande pas d'avance, mais ce qui m'est dû, et quand j'écris des demandes aussi humiliantes. Cela ne m'était encore jamais arrivé, et je n'ai jamais été autant dans le besoin, ayant cependant gagné dans quatre mois environ 1 .500 roubles. Je lui écris encore, mais pour l'amour de Dieu. parlez-lui de moi, faites-le penser à moi, il m'a probablement oublié. Je suis dans une telle gêne que je suis prêt à me pendre.

J'aurais été bien heureux de savoir si leur revue a réussi, si le nombre des abonnés est augmenté ? Ici, de loin, on remarque mieux toutes ces petites fautes d'édition, dont ils ne font probablement aucun cas, en ne considérant que des buts élevés du haut de leur grandeur, et qui certainement leur ont enlevé un millier d'abonnés, sinon davantage. Et ils ne comprennent pas que c'est leur propre faute ! Et cependant c'est dommage : la Zaria est une revue ayant une bonne direction. Et quelle méthode ils ont adoptée d'annoncer à l'avance chaque petite chose, qui doit être publiée dans leur revue ! « Dans le numéro suivant va commencer le roman Les Tziganes >, et cela paraîtra deux fois environ, sur la couverture, en lettres majuscules. La revue, qui dès le premier numéro l'avait pris de très haut, dans sa tendance et dans sa critique, celte revue ne peut annoncer aussi solennellement Les 7zi^anes,sans que Les Tziganes ne soient une œuvre ég^le en mérite aux Ames Mortes^ au Nid de gentilshommes ^ à Oblomov, à Guerre et Paix. Et cependant, le roman Les Tziganes, tout en n'étant pas dépourvu de mérites, ne vaut pas du tout Les Ames Mortes. Chaque abonné se précipite avec avidité sur Les Tziganes annoncés, et dit ensuite : « Eh, voilà ce dont ils sont tellement charmés, ils sont donc bien à court! » Ils font ainsi du tort à la revue et au roman. On peut en dire autant des romans de M°* Kobiakov. Enfin, pourquoi ont-ils mis en vedette tous les noms et tous les articles de la publication pour l'année courante?

360 CORRESPONDANCE DE DOSTOKeVSKI

S'ils ее taisaient, on pourrait les croire richee. Quand on a lu l'énuméraliun des articles annoncés, chacun peut se dire:« Kh ! mais ils n'ont que ça !» Le premier numéro de la Zaria pour celte année vous donne une impression de» plus grises : absence complète de choses palpitantes, modernes, essentielles (c'est toujours comme ça aveceux), très pou de belles-lettres (ma nouvelle elle-même a été partagée en deux). Votre admirable traduction ne peut être considérée comme appartenant aux belles-lettres: с est un poème en vers et en môme temps un article savant, mais ce n'est pas des belles-lettres ; on publie des vers pareils par luxe, par richesse ; mais il faut aussi dee belles- lettres. Le roman traduit ne vaut rien. La critique elle-même, quoiqu'elle ait conservé encore la force et le ton d'autrefois, n'est que la répétition pour la troisième ou quatrième fois de l'ancienne idée. Le livre de décembre de l'année dernière avait paru avant les fêtes de la Noël, n'est-ce pas ? Eh bien ? (d'après les journaux), le livre de janvier paraît cette année le 23 janvier. Est-ce que chaque abonné ne pourrait pas dire : € Si on n'a pas su publier à une époque où on est si pressé, l'époque des souscriptions, que deviendront les numéros 10, 11, 12? » Je suis persuadé qu'à la rédaction tout le monde, Kachpirev en tête, considère ces bévues comme des bagatelles, des détails ! Mais on peut compter plusieurs dizaines de ces détails, et ils leur ont enlevé déjà sûrement un millier de souscripteurs ! Et encore avec une concurrence aussi puissante que celle, par exemple, du Vieslnik Evropi, quia su réunir tous les noms brillants (Tourguenev, Gontcharov, Kostomarov),qui publie chaque numéro d'une façon riche et intéressante, et qui paraît régulièrement chaque premier du mois! Mais dans la Zaria, ils croient que c'est une bagatelle, pourvu qu'il y ait une tendance ! Voyons, il ne s'agit pas de tendance, il s'agit de savoir lancer une édition. Ce qui est regrettable, c'est que le Viestnik Evropi sera certainement la revue la plus importante. La Zaria a-t-elle réalisé sa souscription ?

Après un grand intervalle de temps entre mes crises, elles ont recommencé à m'attaquer et me contrarient surtout en m'empôchant de travailler. J'ai conçu une riche idée; je ne parle pas de la réalisation, mais de l'idée.

C'est une de ces idées qui font un effet indiscutedile sur le lecteur. C'est dans le genre de Crime et Châtiment, mais encore plus près de la réalité, plus essentiel, et cela a un rapport direct à une importante question actuelle. Je finirai vers l'automne, sans me hâter ni me presser. Je ferai mon possible pour que cela soit aussi imprimé en automne, sinon tant pis. J'espère recevoir autant d'argent au moins que pour Crime et Châtiment, et, par conséquent, vers la fin de l'année il y a espoir que toutes mes affaires seront arrangées et que nous pourrons revenir en Russie. Mais le sujet est bien ardent ! Je n'ai jamais travaillé avec tant de délice et de facilité. Mais en voilà assez 1 Je vous assomme avec mes longues lettres !...Si cela vous est possible, dites à Kachpirev d'envoyer l'argent et faites tout ce que je vous ai prié de faire à propos de Paul ; je ne l'oublierai jamais. Toute mafamillt^ me charg-e de vous saluer. Votre

Théodore Dostoïevski.

A N. N. Strakhov.

Dresde, 26 février (10 mars) 1870.

Je m'empresse de vous remercier, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, de votre souvenir et de votre lettre. A l'étranger, les lettres de nos anciens bons amis sont précieuses. Voilà Maïkov qui a. paraît-il, tout à fait cessé de m'écrire. J'ai lu avec avidité vos quelques lignes approbatives sur mon récit '. Cela m'est flatteur et agréable ; j'aurai voulu et je veux encore contenter toujours des lecteurs tels que vous. Kachpirev aussi est content, — il en fait mention dans deux lettres. Je suis très aise de tout cela et surtout je suis content de ce que vous me dites de la Zaria: si elle se lient ferme, c'est admirable. J'appartiens complètement

1. Il s'agit du récit : Le Mari Éternel, imprimé dans \л Zaria (1870), n" 1 et 2. Voici ce que Strakhov écrivait à Dostoïevski : « Votre nouvelle produit une impression très vive, et aura un succès indiscutable- A mon avis, c'est une de vos œuvres les plus élaborées, et, par le sujet, une dos plus intéressantes et plus profondes que vous ayez jamais écrites. Je parle du caractère de Troussotzky ; la majorité comprendra à peine, mais on le lit et on le lira avec avidité. » (14 février.)

à la direction qu'elle a prise, et son succès me parait se confondre avec le mien. Elle me rappelle le VrémU^ le temps de noire jeunesse. Nicolas Nir- li! D'ailleurs»

voulez-vous que je vous le dise frari' i: j'avais quel*

ques craintes pour le succès de la souscription. Je ne craignais pas [lour le succès de la revue; plus 1Л1 ou plus tard, la revue aurait acquis des abonnés; mais j'avais peur pour la souscription de cette année. Il me semblait ici que la revue aurait pu être publiée avec plus d'exactitude et d'assurance. Mais je me suis trompé et c'est très bien : 2.500 abonnés I c'est bien, parce que cela prouve que la revue est bien établie. Bien entendu, 3.500 abonnés ce serait encore mieux. Je ne comprends pas du toutpourquoi la revue ne les a pas avec une direction aussi utile et avec des articles tels que ceux qui paraissaient l'année dernière. Je suis tout à fait persuadé que ce millier d'abonnés qui ne se sont pas présentés, étaient venus et avaient frappé à la porte de la rédaction, mais ils lui ont glissé entre les doigts d'une façon quelconque. Et peut-être tout cela dépendait-il de quelques détails, de l'habileté et de l'adresse de l'éditeur. Tous ces détails ont leur valeur dans une entreprise d'édition. Je comprends trop bien que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais jugez donc : d'après l'annonce du journal le numéro de février de la Zaria a paru le 16 février. Et nous sommes au 26 février, et je ne l'ai pas encore reçu I Je ne puis admettre que le bureau de la rédaction ne le fasse qu'avec moi (pourquoi donc avec moi seulement ?). Il est donc clair pour moi que les abonnés hors de Saint- Pétersbourg souffrent ainsi également. Croyez-le, je suis sorti de la poste aujourd'hui en grinçant des dents, — tellement je voudrais enfin lire ce livre. Ici chaque arrivée de la Zaria est pour moi un jour de fête, un anniversaire. Je voulais môme télégraphier aujourd'hui à la rédaction. (Qui sait, il se peut qu'on ait vraiment oublié de me l'envoyer ? In formez- vous, pour l'amour de Dieu, je vous en prie.) Indiscutablement, ce ne sont que des bagatelles. Mais s'il s'amasse plusieurs de ces bagatelles, il ne serait pas étonnant qu'un millier d'abonnés s'échappassent.

Quand j'ai reçu le premier numéro de la Zaria, j'ai écrit à Maïkov que le livre n'avait pas produit sur moi une forte m pression. Il m'a paru qu'il y avait beaucoup trop peu

de belles-lettres; ma nouvelle seulement. Vous en dites du bien, mais ce n'est pas si important qu'on puisse se contenter d'elle seule, et encore ce n'est pas une nouvelle, mais la moitié d'une nouvelle, cinq feuilles. (Slovo de Maïkov, c'est une" poésie, ce n'est pas des belles-lettres \) Quant à votre article il est admirable, mais sur un vieux thème (je ne parle pas à mon point de vue, mais au point de vue des abonnés). A propos, qui donc vous a dit que votre article sur Tourguenev vaut mieux que votre article sur Tolstoï ? L'article sur Tourguenev est admirable et clair, mais dans les articles sur Tolstoï vous avez, pour ainsi dire, exposé le point fondamental à partir duquel voue désirez continuer votre activité, — voilà de quelle façon je considère cela. Et, si vous me permettez de le dire, maintenant — je suis, à la lettre, d'accord avec tout, (avant je ne l'étais pas) et de toutes ces quelques mille lignes de ces articles, je renie seulemeni deux lignes, ni plus, ni moins, avec lesquelles je ne puis positivement pas m'accorder. Mais décela, nous parlerons plus tard. Il est important que la revue se soU fondée quand même, et c'est donc tant mieux!

A propos, que dites-vous de votre santé : < je grince tout le temps ? > Est-ce que vous auriez quelque maladie chronique ? C'est la première fois que je vous entends dire cela ; quant à moi, ma santé va à peu près. Vous savez, les crises, mais le reste va bien.

Vous m'écrivez : ne voudriez-vous pas nous aider ? — c'est-à-dire au sujet de la collaboration à la Zaria. A ce propos, je vous donnerai une explication, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, tout à fait franche et sincère: je désire de tout mon cœur collaborer à la Zaria, et je lui souhaite le succès le plus écIatant,non seulement de tout mon cœur,mais aussi à cause des opinions qui me sont chères. Mais, pour que je puisse préparer quelque chose bien en ordre pour la Zaria, il faut qu'elle me vienne en aide à l'avance. Peutelle faire cela pour moi ? C'est là toute la question.

Cette discussion à propos de l'argent d'avance, ce n'est pas un caprice, ni de la morgue, ni de l'entêtement de ma part, et d'autant plus que l'on ne me demande pas, mais

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