‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 32 sur 48 · Pseudonyme du célèbre poète russe Jemtchoujnikov · texte numérisé non relu

Pseudonyme du célèbre poète russe Jemtchoujnikov

qu'un grand-père bâti comme ça n'a jamais existé? Mais je vous jure que moi-môme j'ai lu dans mon enfance. quand j'avais environ dix ans, un livre du temps de Catherine II, dans lequel se trouvait l'anecdote suivante. Je l'avais aussitôt apprise par cœur, — tellement elle m'avait frappé — et je ne l'ai pas oubliée encore :

«Réponse spirituelle du chevalier de RohaniTout le monde sait que le chevalier de Hohaa avait une mauvaise haleine. Un jour, qu'il assistait au lever du prince de Condô, ce dernier lui dit : — « Éloignez-vous, chevalier de Rohan, car vous sentez bien mauvais. » A quoi le chevalier répondit aussitôt : — « Ce n'est pas moi, très gracieux prince, mais vous, car vous venez de vous lever. »

Non, figurez-vous ce seigneur, vieux guerrier, manchot peut-être, avec sa vieille dame, une centaine de domestiques autour de lui, des enfants gâteux, prenant un bain russe tous les samedis, et faisant chauffer l'étuve à excès ; le voyez-vous, miittant ses lunettes sur son nez, épelan t gravement et solennellement de pareilles anecdotes, et ajoutantfoià toutcela, presque comme si c'était une ordonnance du service. Et quelle foi naïve jadis dans le sérieux et la nécessité de pareilles informations européennes ; car le principal consiste à obtenir le véritable respect.

Ahl diable! pensai-je : comme s'ils allaient marcher contre des étrangers. On dirait une cour martiale.

— Oui, me dit un troisième, un charmant homme d'ailleurs : — je me serais fait inscrire et puis quoi ? dans une réunion, le conseil de la commune me condamnerait à être fouetté pour quelque faute. Et alors, comment faire ?

< Et quand cela serait», eus-je envie de dire, mais je ne le dis pas, j'avais trop peur. Qu'est-ce que c'est, pourquoi jusqu'à présent avons-nous peur parfois de faire connaître certaines de nos pensées ? « Et quand cela serait, pensais-je, quand on l'aurait fouetté, eh bien ? De telles circonstances font le tragique de la vie, d'après les professeurs d'esthétique, et voilà tout. Est-ce qu'il taut vivre à part à cause de cela? Dans certains endroits de taibles femmes et des enfants en supportent bien davantage. >

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— Mais permettez, quelles femmes et quels enfants I m'aurait crié mon adversaire: — le conseil «le la commune aurait fait fouetter pour un rien, pour une vache quelconque qui serait entrée dans un jardin potager ; vous codsidérez cela comme l'afTaire de la commune.

Eh bien, oui 1 c'est ridicule, certainement, l'afTaire elle-même est ridicule et misérable, on ne voudrait pas s'en occuper. C'est presque inconvenant d'en parler. Qu'ils aillent tous au diable : qu'on leur donne le fouet, tant qu'il ne s'agit pas de moi. Mais, de mon côté, je parie tout ce que vous voudrez quel serait le verdict du conseil: mon cher interlocuteur n'aurait pas reçu un seul coup de verge, si le conseil de la commune avait môme eu le droit de disposer de lui. — с 11 faut lui faire payer une amende, mes frères, parce qu'il est de la noblesse. Il o'a pas rhabilude. C'est bon pour nous autres, qui avons un postérieur à être fouetté », aurait décidé le conseil, parlant comme un maire dans une des nouvelles campagnardes de Stchédrine...

— Vous êtes rétrograde 1 criera quelqu'un en lisant ces lignes. Vous défendez les verges! (Je vous jure qu'il y en aura pour conclure que je défends les verges.)

— Mais permettez, de quoi parlez-vous? dira un autre.

— Vous voulez décrire Paris, et vous êtes arrivé aux verges. Où donc est Paris?

— Mais comment, ajoutera un troisième, vous écrivez vous-même ce que vous venez d'entendre, et c'est en été que vous avez voyagé. Comment donc avez-vous pu réfléchir à tout cela étant en wagon ?

Cela paraît vraiment difficile à résoudre encore, répondrai-je ; mais permettez : ce sont des souvenirs d'hiver, d'impressions estivales. Aux souvenirs d'hiver s'étaient mêlées des impressions hivernales. D'ailleurs, je me souviens qu'en approchant d'Eidkuhnen, je réfléchissais beaucoup à ma patrie, que je quittais pour aller en Europe et je me souviens que certaines de mes rêveries étaient dans le môme ton. Je méditais surtout sur ce sujet : de quelle façon en tout temps l'Europe s'était-elle réfléchie sur nous et s'était-elle imposée constamment à nous avec sa civilisation ; à quel point nous nous étions civilisés et combien d'entre nous s'étaient civilisés jusqu'à présent ?

Je vois bien, maintenant, que tout cela est très superflu. Mais je vous avais bien prévenu que tout le chapitre était superflu. D'ailleurs, où me suis-je arrêté ? Oui ! A l'habit à la française. C'est par lui que cela a commencé.

« Alors voilà un de ces habits à la française >, avait écrit Le Brigadier *.

Pour son époque, Le Brigadier était une chose étonnante et faisait un effet extraordinaire. « Meurs, Denis, tu n'écriras jamais rien de mieux», disait Potemkine lui-même. Tous s'étaient réveillés comme en sursaut. Eh bien ! me disais-je en continuant ma méditation spontanée, est-il possible qu'alors même les hommes s'ennuyaient de ne rien faire et de marcher tenus en lisière ? Je ne parle pas des lisières françaises de l'époque, et je voudrais ajouter à ce propos que nous sommes une nation très crédule et que cela vient de notre bonhomie. Nous voilà tous à ne rien faire et soudain il nous semble que quelqu'un a dit quelque chose, a lait quelque chose, que notre propre esprit s'est éveillé, que l'ouvrage est trouvé, que nous allons nous y mettre, et nous sommes persuadés que cela va commencer tout de suite. Une mouche passe en volant, et nous nous figurons que c'est un éléphant que l'on a amené. C'est l'inexpérience de la jeunesse, et puis aussi le besoin. Cela a commencé peut-être avant Le Brigadier ; certainement encore à l'état microscopique, et cela dure sans aucun changement : on trouve une occupation et on y glapit de joie. Glapir et s'emporter de joie — c'est notre premier mouvement; et puis, un an ou deux après, on se sépare, le nez long Et l'on ne se fatigue pas, on est prêt à recommencer cent fois. Quant aux autres lisières, à l'époque de Von-Vizine, dans la masse, presque personne ne doutait que c'étaient les lisières les plus saintes, les plus européennes, et la tutelle la plus ch armante. Certainement, maintenant encore il y en a peu qui doutent. Tout notre parti ultra-progressiste détend avec fureur les lisières. Mais alors! alors c'était l'époque d'une telle foi aux lisières de tous genres, qu'il est étonnant que nous n'ayons pas remué les montagnes, et que toutes nos hauteurs plates d'Alaorme, tous les sommets de Pargolov, tous les pics de Valdaï

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