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Comédie de Von-Vizine

506 CORRESPONDANCE DB DOSTOlSVeKI

soient encore à leurs places. Il est vrai, un poète du temps parlait d'un héros disant :

« Il s'étend sur les montagnes, les montagnes craquent. »

Et aussi :

« Il jette les tours par-dessus les nuages. »

Mais, semble-t-il, ce n'est qu'une métaphore. Л propos, messieurs : je ne parle en ce moment que littérature, et littérature élégante encore. « Tout le monde sait, dit-il, que le chevalier de Rohan avait une mauvaise haleine... » Qui lésait ; pourquoi le sait-on, quels ours de Tambov le savent? Mais des questions aussi libérales ne troublent pas le grand-père. Avec une crédulité enfantine, il se figure que ce «Recueil de bons mots » est connu à la cour, et cela lui suffit. Oui certainement, l'Europe nous était alors très accessible, au point de vue physique, cela va sans dire. Mais certainement au point de vue moral, le fouet existait toujours. On portait des bas de soie, des perruques, on attachait des épées, on devenait un Européen. Cela ne nuisait en rien, cela plaisait môme. Mais au fond rien n'était changé: ayant mis de côté Rohan (d'ailleurs, tout ce que l'on savait de lui, c'est qu'il avait une mauvaise haleine) et ayant enlevé les lunettes, on réglait les comptes avec les serviteurs, on traitait les membres de la famille aussi patriarcaleraent, on fouettait également à l'écurie le petit hobereau, s'il s'était permis quelque impertinence, on faisait des bassesses devant les supérieurs. Le paysan comprenait mieux cela : il était moins méprisé, on le dédaignait moins, on le connaissait mieux, on lui était moins étranger, on était moins allemand. Et si ion prenait avec lui des airs d'importance, — un seigneur avait bien le droit de le faire, — c'est qu'on était le maître. Et malgré qu'ils vous fouettaient à mort, ils plaisaient au peuple plus que ceux d'aujourd'hui, par ce qu'ils leur étaient plus proches. Bref, tous ces seigneurs étaient des gens simples, des gens trapus ; ils n'en cherchaient pas si long, ils prenaient, ils écorchaient, ils volaient, ils courbaient le dos avec attendrissement, et passaient leur existence dans « une débauche consciencieuse, enfantine». Il me semble que ces grands-pères n'étaient pas du , tout si naïfs,môme à propos des de Rohan et des Montbazon.

Ils étaient môme peut-être parfois des fripoQS et nourrissaient une arrière-pensée envers les influences européennes qui venaient d'en haut. Toute cette fantasmagorie, toute cette mascarade, tous ces habits français, ces manchettes, ces perruques, ces épées, toutes ces grosses jambes disgracieuses, serrées dans des bas de soie, les petits soldats d'autrefois, en perruques allemandes et en guêtres, tout cela me paraît une grande friponnerie, une duperie de laquais envers ses maîtres, de aorte que le peuple s'en apercevait plus d'une fois elle comprenait. Certainement, il est possible d'être chicaneur et fripon, et brigadier, et de croire naïvement, d'une façon touchante, que le chevalier de Rohan était un personnage très raffiné. Mais cela n'empêchait rien : les Gvosdiiov ' rossaient comme d'habitude ; notre Potemkine et ses pareils étaient bien près d'envoyer nos de Rohan à l'écurie pour les faire fouetter, les Montbazon écorchaient tout le monde : les poings dans les manchettes et les jambes couvertes de bas de soie ils envoyaient des coups dans la nuque et dans le dos ; les jours des réceptions à la cour, les marquis se faisaient gifler.

En un mot, toute cette Europe de commande et faite par ordre s'en arrangeait chez nous parfaitement bien, à commencer par Saint-Pétersbourg, — ville des plus fantastiques, dont l'histoire est l'histoire la plus fantastique de toutes les villes du globe terrestre.

Maintenant, les temps sont changés, Saint-Pétersbourg a pris le dessus. Maintenant, nous sommes devenus tout à fait européens et nous sommes à la hauteur. Maintenant, Gvosdiiov lui-même se tient sur ses gardes, quand il s'agit de rosser, il respecte les convenances, il devient un bourgeois français et dans quelque temps, il fera comme l'Américain du Sud des États-Unis, et il saura appliquer des textes à défendre la nécessité de la traite des nègres. D'ailleurs, en Europe aussi cette façon de se défendre à coup de textes commence à prendre.

Quand j'y serai, pensais-je, je le verrai bien moi-même. On n'apprendra jamais au moyen des livres ce qa'on peut voir par soi-même. A propos de Gvosdiiov : pourquoi n'est-

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