Un des héros de la comédie : Le Brigadier
508 CORnBSPONDANCE DE DOSTOIbVSKI
ce pas à Sophi<%qui représente dans la comédie Le lirîga- (lier le (lévploppenKTjt noble et européen, que Von-Vizioea fait dire une des phrases les plus remarqunbU'sd»* sa pièce; mais à la sotte femme du brigadier, qu'il a représentée tellement sotte, et sotte rétrograde encore, qui* tous les file paraissent et qu'il semble, à toutes les bêtises qu'elle dit, que ce n'est pas elle qui parle, mais quelqu'un autre caché derrière elle ? Ht quand il s'est agi de dire la vérité, c'est encore la femme du brigadier qui l'a dite et non pas Sophie. Non seulement il Га rendue complM«*ment sotte, mais encore il en a fait une vilaine femme ; et malgré tout il a eu l'air d'avoir peur et do trouver impossible au point de vue de l'art de faire sortir une phrase pareille de la bouche de la bien élevée et chaste Sophie, et il a trouvé plus naturel de la faire prononcer par une femme simple et sotte. Voici le passage, il mérite d'être rappelé. C'est extrêmement curieux, et justement parce que cela a été écrit sans aucune intention et sans arrière-pensée, c'est naïf et peut-être même triste. La femme du ЪпалЛ'ит dit к Sophie :
... — « Dans notre régiment, il y avait ie capilaine de la première compagnie, nommé Gvosdilov ; il avait une femme très gentille, — une gentille petite femme. Quand il se mettait en colère, surtout quand il avait bu. comme tu crois en Dieu, ma chère, il la battait comme plâtre, et absolument sans motif.
Sophie:
— « Madame, cessez, je vous prie, de parler de ce qui révolte l'humanité.
La femme du brigadier:
— « Voilà, ma chère, tu ne veux môme pas en entendre parler ; juge donc un peu comment elle se trouvait de le supporter ? >
C'est ainsi que la bien élevée et sentimentale Sophie cède le pas devant une simple femme.
C'est une remarquable repartie (autrement dit réplique) de Von-Vizine, et on ne trouve chez lui rien de plus généreux, déplus juste, — de plus accidentel. Combien en avons-nous jusqu'à présent de ces progressistes sentimentaux parmi nos hommes de progrès les plus avancés, qui
sont très conlents de leur senlimentalilé et ne demandent rien de plus ? Mais ce qui est le plus remarquable, c'est que le capitaine Gvosdilov rosse encore sa femme, et peut être avec encore plus de commodité qu'autrefois. Vraiment. On dit qu'autrefois cela se faisait mieux, de meilleur cœur! Qui aime bien, châtie bien 1 On dit même que les femmes étaient inquiètes si on ne les battait pas : s'il ne me bat pas, disaient-elles, il ne m'aime pas. Mais tout cela est primitif, élémentaire, héréditaire. Car maintenant, Gvosdilov rosse presque par principe et aussi parce que c'est un imbécile, c'est-à-dire un homme de l'ancien temps, qui ne connaît pas les nouveaux usages. D'après les nouveaux usages, on peut faire encore mieux sans se servir de ses poings. Si je m'arrête si longtemps sur Gvosdilov, c'est que jusqu'à présent on écrit à propos de lui des phrases très profondes et très humanitaires. Et on en écrit tant, que cela finit par être ennuyeux. Gvosdilov est tellement vivace, malgré tous les articles, qu'il est presque immortel. Oui, monsieur, il est sain et sauf, nourri et ivre. Le voilà ayant perdu un bras et une jambe, car il a « en quelque sorte versé son sang », comme le capitaine Kopeikine '. Sa femme, depuis longtemps, n'est plus la < gentille, gentille petite femme » qu'elle a été autrefois. Elle a vieilli, son visage a pâli et maigri, la souffrance et les rides y ont creusé des sillons. Mais quand son mari capitaine se trouvait malade, privé de bras, elle ne s'éloignait pas de son lit, elle passait des nuits blanches, elle le consolait, elle versait des larmes brûlantes, elle l'appelait son cher ami, son brave garçon, son brillant faucon, son courageux soldat. Que cela révolte d'un côté, j'en conviens ! J'en conviens I Mais d'un autre côté : vive la femme russe, rien n'est meilleur dans noire monde russe que son amour qui pardonne jusqu'à l'inflni. Cela est vrai, n'est-ce pas ? D'autant plus que maintenant Gvosdilov ne bat pas toujours sa femme, quand il est à jeun, ou bien il le fait rarement, il respecte les convenances, il va môme jusqu'à lui dire parfois une bonne parole. Car avec l'âge il a compris qu'il ne peut se passer d'elle ; il est économe, il est bourgeois, et s'il lui arrive de la battre à présent, ce n'est que quand il