‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 41 sur 48 · CHAPITRE VI SUITE DU PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI SUITE DU PRÉCÉDENT

Et pourquoi donc trouve-tron tant de laquais parmi les nouRGEOis, malgré leur noble apparence? Je vous prie, ne m'accusez pas, ne criez pas que j'exagère, que je calomnie, que la haine parle en moi. Pourquoi? Four qui? Pourquoi par haine? 11 se trouve beaucoup de laquais cl voilà tout. La servilité s'empare de plus en plus de la nature du bourgeois, et elle est considérée de plus en plus comme une vertu. Cela doit être ainsi dans TonJre actuel des choses. C'est une conséquence naturelle. Et surtout, surtout la nature s'y prête. Je ne dis môme pas, par exemple, que chez le bourgeois il y a beaucoup d'espionnage inné. Mon opinion est que le développement extraordinaire de l'espionnage en France, non pas de l'espionnage ordinaire, mais de l'espionnage fait de main de maître, par vocation, de l'espionnage élevé à la hauteur d'un art, ayant des procédés étudiés, provient d'une servilité innée.

Quel Gustave idéalement noble, mais ne possédant rien encore, n'ira pas livrer aussitôt pour dix mille francs les lettres de sa bien-aimée et ne trahira pas sa maîtresse au profit du mari? 11 se peut que j'exagère, mais il se peut aussi que je me base sur quelques faits.

Le Français s'avance très volontiers pour plaire au pouvoir et agir servilement devant lui, môme avec désintéressement, sans prétendre à une récompense immédiate, à crédit. Souvenez-vous de tous ces chercheurs de postes, par exemple, avec les fréquents changements de gouvernement qui ont lieu en France. Souvenez-vous de quels tours ils étaient capables et ce qu'ils avouaient eux-mêmes. Souvenez-vous d'un des iambes de Barbier à ce propos. Je

pris un jour dans un café un journal du 3 juillet. J'aperçois : « Lettre de Vichy. > A Vichy se trouvait alors l'empereur, et la cour, bien entendu ; il y avait des cavalcades, des fêtes. Le correspondant décrivait tout cela. Il commence :

« Nous avons beaucoup d'excellents cavaliers. Vous avez certainement deviné le plus brillant de tous. Sa Majesté se promène tous les joui"s accompagnée de sa suite, etc.,.»

Bien entendu, rien ne l'empêche d'admirer les brillantes qualités de son empereur. On peut s'incliner devant son intelligence, sa prudence, ses perfections, etc. On ne peut accuser un monsieur aussi passionné de feindre. < C'est mon opinion, voilà tout », vous répond ra-t-il, absolument comme seraient capables de vous répondre quelques-uns de nos journalistes contemporains. Comprenez donc : il est garanti ; il a quelque chose à vous répondre, pour vous fermer la bouche. La liberté de la conscience et de l'opinion est la première liberté du monde. Mais ici, dans ce cas particulier, que peut-il vous dire ? Car ici il n'observe pas les lois de la réalitti, il foule aux pieds toute vraisemblance, et il le fait avec intention. Mais cependant, à quoi bon le faire avec intention ? Car personne ne le croirait. Le cavalier certainement ne le lira pas, et s'il le lisait? Serait-il possible que le Français qui a écrit cette* correspondance », que lo journal qui l'a publiée, et la rédaction du journal, fussent tous stupides à ce point, pour ne pas comprendre que le souverain n'a que faire de la renommée de premier cavalier de France, qu'à son âge il ne compte plus du tout sur cette renommée? certainement, il ne le croirait pas, si on l'assurait qu'il est le plus adroit cavalier de la France ; on le dit très intelligent. Non, monsieur, il y a ici un autre calcul : que ce soit invraisemblable, que ce soit ridicule, que le souverain lui-même le regarde avec dégoût et un sourire de mépris, tant pis, tant pis, mais en revanche il verra une soumission aveugle, une adulation sans borne, servile, bête, invraisemblable, mais une adulation, et c'est là le point capital.

Raisonnons maintenant : si cela n'était pas dans l'esprit de la nation, si une aussi basse flatterie n'était pas regardée €omme possible, ordinaire, tout à fait dans l'ordre des choses et même convenable, — serait-il possible de pu-

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bliordans un journal parisien une pareille correspondance? Où pourriez-vous rencontrer dans la pntsse une flalterie pareille, ex(;epl6 en France ? Je parle précisément de Гввpril de la nation, parce que ce n'est pas ce journal seul qui parle ainsi, mais pr«'sque tous disent ù peu près la môme chose, à l'exception de deux ou trois qui ne sont pas tout h fait dépendants.

J'^Hais un jour à une table d'hôte, ce n'était plus en France, mais en Italie, et à table il y avait beaucoup de Français. On parlait de Garibaldi. A ce moment, on parlait partout de Garibaldi. C'était une quinzaine df* jours avant Asproraonte. Bien entendu, on parlait à mots couverts ; les uns se taisaient et ne voulaient pas dire leur opinion : les aulrt^s hochaient la tête. Le sens général de la conversation était que Garibaldi avait entrepris une affaire pleine de risque, peu raisonnable môme ; mais certainement ils énonçaient cette opinion avec certaines réticences, parce que Garibaldi est un homme tellement audessus du niveau ordinaire, qu'il pourrait se faire qu'il rendît raisonnable ce qui peut paraître trop risqué d'après les considérations ordinaires. Peu à peu, on passa à la personne même de Garibaldi. On énuméra ses qualités, le jugement était assez favorable au héros italien.

— Non, ce qui m'étonne surtout en lui, dit à haute voix un Français, d'une trentaine d'années, d'un extérieur agréable et imposant, et portant sur le visage le sceau de cette noblesse extraordinaire qui vous frappe dans les Français jusqu'à l'imperLinence. — Il y a une circonstance qui m'étonne particulièrement.

Bien entendu, tous se tournèrent avec intérêt vers l'orateur.

La nouvelle qualité découverte en Garibaldi devait intéresser tout le monde.

— En 1860, pendant quelque temps, il jouit à Naples d'un pouvoir illimité et sans aucun contrôle. Il avait en mains vingt millions de l'État ! Il ne rendait compte à personne de cette somme I II pouvait prendre et cacher ce qu'il voulait de cette somme et personne ne lui en aurait parlé ! Il ne garda rien et il rendit compte au gouvernement de tout absolument, jusqu'au dernier sou. C'est presque incroyable !

APPENDICE 5t7

Ses yeux brillaient, quanrl il parlait des vingt millions de francs.

On peut dire tout ce que l'on veut de Garibaldi. Mais opposer le nom de Garibaldi à ceux qui puisent dans le sac du gouvernement, il n'y avait bien entendu qu'un Français qui fût capable de faire cela.

Elill'avait dit si franchement, si naïvement! La franchise fait certainement tout pardonner, môme la perte de la compréhension et du sens de l'honneur véritable ; mais, ayant aperçu son visage, tout ému au souvenir des vingt millions, je pensai tout à fait par hasard :

« Eh bien, camarade, et si c'était loi qui avais occupé ces fonctions publiques à la place de Garibaldi ?! »

Vous me direz que de nouveau ce n'est pas vrai, que ce ne sont que des cas particuliers, que chez nous les choses se passent exactement de la môme façon et qu'il me serait impossible de répondre pour tous les Français. Certainement, mais aussi je ne parle pas de tous en général. La noblesse suprême existe partout, et il se pourrait que chej; nous il en arrivât de pires. Mais pourquoi alors en faire une vertu ? Savez-vous ? Il est possible d'ôtre vil et de ne pas perdre le sens de l'honneur ; mais ici il y a beaucoup d'honnêtes gens qui ont complètement perdu le sens de l'honneur et qui rampent, sans savoir ce qu'ils font, par vertu. Les premiers sont certainement plus vicieux, m ais les seconds sont plus méprisables, comme vous voudrez . Un pareil catéchisme de vertu est un mauvais sympLôm e dans la vie d'une nation. Mais à propos de cas particuliers, je ne veux pas me mettre à discuter avec vous. Car la nation tout entière ne consiste qu'en des cas particuliers, n'est-ce pas ?

Je pense même ainsi : je me suis peut-ôtre trompé en disant que le bourgeois a l'air d'être gêné, d'avoir peur de quelque chose. Il est réellement gêné et il a peur, mai s, somme toute, le bourgeois jouit du bien-être. Malgréqu'il se trompe lui-môme, malgré qu'il se dise à lui-même, à chaque instant, que tout va bien, cela n'empêche nullement son assurance extérieure. De plus, il a énormément d'assurance, intérieurement môme, quand il est excité. Comment tout cela peut-il s'accorder en lui, c'est vraiment un problème, mais c'est ainsi. Le bourgeois n'est pas bote, en

général, mais son esprit p.iraîl courl, pour ainsi fiire, par extraits. Il a fait une grande provision de conceplione définies, comme si c'était du bois pour l'hiver et il voudrait sérieusoment vivre avec elles mille ans. D'ailleurs, qn • 'ce Й dire, mille ans? le bourgeois parle rarement de ni.lb ans, à moins qu'il n'ait un accès d'éloquence. « Après moi le déluge ! » est beaucoup plus usité et trouve plus d'application. Quelle indilTérence pour toute chose, rpiels intérêts banals, épliémères. Je me suis trouvé dans une société, dans \ine maison.'» Paris, où étaient venus beaucoup Tous avaient l'air (Pavoir peur de parler de quelque- i

dehors des affaires journalières, en dehors des choses terre à terre, de s'occuper des intérêts communs, des inlé" ' publics. Il me semble qu'il ne pouvait y avoir ici la crain'des espions ; tout simplemepLtûus avaient perdu l'habitude de raîsoanfiT et de parler ' ■ ment. D'ailleurs, on rencontrait des gens qui s'inl» ut très vivement ;t l'impression que Paris avait faite sur moi, combien je rendais hommage, combien j'étais étonné, écrasé, anéanti. Le Français se croit encore capable d'écraser et d'anéantir moralement. C'est un indice très anriusant. Je me souviens surtout d'un vieillard charmant, très bon, très aimable, qui me plaisait sincèrement. Il me cherchait tout le temps du regard, me demandant toujours mon opinion sur Paris et il était très chagriné quand je ne tombais pas en extase. Sa bonne figure exprimait littéralement la souffrance, je n'exagère pas. Oh! cher M. X !...

Il est impossible de détromper le Français, c'est-à-dire 1b Parisien (caren réalité tousles Français sont Parisiens), et de l'empêcher de se croire le premier homme de l'univers. D'ailleurs, il ne sait que très peu de l'univers, en dehors de Paris. De plus, il ne tient pas à savoir. C'est un trait commun à toute la nation et très caractéristique. Mais la particularité la plus caractéristique, — c'est l'éloquence. L'amour de l'éloquence vit toujours et augmente de plus en plus. J'aurais bien voulu savoir à quelle époque a commencé cet amour de l'éloquence en France. Certainement, le début principal date de Louis XIV. Il est remarq^uable qu'en France tout date de Louis XIV. Comment a-t-il fait pour prévaloir, — je ne saurais le comprendre I Car il n'estpas de beaucoup supérieur aux rois précédents.

Peut-être, parce qu'il a été le premier à dire : l'État, c'est moi. Cela a énormément plu, cela a fait tout le tour de l'Europe. Je pense que c'est par ce mot seul qu'il s'est rendu célèbre.

Même chez nous, ce mot a été connu avec une rapidité étonnante. C'était un souverain populaire par excellence, ce Louis XIV, tout à t'ait dans l'esprit français ; je ne comprends pas comment ont pu avoir lieu en France ces petites fredaines... enfin, ce qui s'est passé à la fin du xvm« siècle. On s'est amusé et on est revenu à l'esprit d'autrefois; c'est tout ce qu'il faut; mais l'éloquence, l'éloquence, oh 1 — c'est la pierre d'achoppement pour le Parisien. Il est prêt à tout oublier, à tenir les conversations les plus raisonnables, à être le petit garçon le plus obéissant et le plus appliqué, mais quant à l'éloquence, l'éloquence seule ne saurait être oubliée. Il languit et soupire après l'éloquence; il se rappelle Thiers, Guizot, Odilon Barrot. Y en a-t-il eu de l'éloquence alors ! dit-il quelquefois en lui-même et devient pensif. Napoléon III l'avait compris et décida aussitôt que Jacques Bonhomme ne devait pas devenir pensif et il rétablit l'éloquence peu à peu. C'est dans cette intention que l'on entretient dans le corps législatif six députés libéraux, six députés constants, inamovibles, véritablement libéraux, c'est-à-dire tels qu'il serait peut-être impossible d'acheter, si on le voulait, et cependant ils ne sont que six, — il y en eut six, il y en a six et six ils resteront. Il n'y en aura pas davantage, soyez tranquille, et il n'y en aura pas moins. Et c'est une affaire très malienne, à première vue. La chose est cependant beaucoup plus simple en réalité, et se fait au moyen du suffrage universel. Bien entendu, toutes les mesures sont prises pour qu'ils ne parlent pas trop. Mais il est permis de bavarder.

Chaque année, en temps voulu, les affaires d'État les plus importantes sont discutées et le Parisien est doucement ému. II sait qu'il y aura de l'éloquence et il est content. Bien entendu, il sait très bien qu'il n'y aura que des joutes oratoires et rien de plus; qu'il y aura des paroles, des paroles et encore des paroles et que rien ne résultera; de ces paroles. Mais il en est très, très content. Et luij le premier, il trouve que c'est très convenable. Les dis-

ЬоО CORBESPONOAMCB DE DOSTOlEVbKl

cours de certains de сен six représentantH jouissent d'une popularité particulière. El le représentant est toujours duposé h faire dcH discours p<^)ur amusrr le public. Quelle chose bizarre : il cbt parfaitement persuadé lui-môme que rien ne pourra résulter de ses discours, que tout cela n*eei qu'une plaii^anlerie et rien de plus, un j«'u innocent, une mascurado, et cepemhmtil parle; il parle plusieurs année» de suite et il parle très bien, et avec ^rand plaisir même. El tous les membres qui l'écoutent ont l'eau à la bouche de plaisir. < En voilà un qui parle bien !» — et l'eau vient à la bouche du président et de toute la France. Mais voilA, le repiésenlant a terminé, et alors se lève le précepteur de ces ejfants chéris et sages. Il annonce solennellement que la composition faile sur le sujet donné : с Le lever da soleil » a été très bien développée et préparée par l'honorable représentanl. Nous avons admiré le talent de l'honorable orateur, dil-il, ses idées et son excellente conduite, exprimée dans ses idées, nous en avons tous joui, tous... Mais, quoique l'honorable membre ait parfaitement mérité en récompense un livre avec l'inscription : « F^our sa bonne conduite et ses progrès dans ses études », malgré cela, messieurs, le discours de Thonorable représentant ne vaut rien, d'après des considérations supérieures. J'espère, messieuis, que voas êtes parfaitement de mon avis.» II s'adresse alors aux autres représentants et son regard commencée» briller de sévérité. Les représentants auxquels l'eau était venue à ia bouche, applaudissent aussitôt le précepteur avec des transports furieux, et, en même temps, ils sérient la main d'un air touchant au représentant libéral, en le remerciant pour le plaisir procuré, elle prient de leur procurer la prochaine fois aussi ce plaisir libéral avec la permission du précepteur. Le précepteur accorde la bienveillante permission; l'auteur de la description du « Lever du soleil » s'éloigne tout fier de son succès, les représenlanis s'éloignent, en se pourléchant, au sein de leur lamille, et de joie ils vont se promener bras dessous bras dessus avec leurs épouses au Palais-Royal, en écoutant le clapotement des fontaines bienfaisantes; tandis que le précepteur, ayant fait son rapport à qui de droit, annonce à la France que tout va parfaitement bien. Quelquefois cependant, quand les affaires sont plus

importantes, le jeu acquiert une plus grande solennité. On amène à une des séances le prince Napoléon lui-môme. Le prince Napoléon se met soudain à faire de l'oppo8ition,à la complète terreur de tous ces adolescents qui s'instruisent. Le silence règne dans la classe. Le prince Napoléon fait le libéral, le prince n'est pas d'accord avec le gouvernement, d'après lui, il faut telle ou telle chose. Le prince accuse le gou ■ vernement, bref, on dit tout à tait la même chose (supposition faite) qu'auraient dite ces mêmes chers enfants, si le précepteur était sorti de la classe pour un instant. Bien entendu, on observe la juste mesure; et d'ailleurs la supposition est absurde, car tous ces chers enfants sontsibien élevés qu'ils ne bougeraient pas, môme si le précepteur les quittait pendant une semaine entière. Et aussitôt que le prince Napoléon a terminé, le précepteur se lève et annonce .solennellement que la composition faite sur le sujet donné :« Le lever du soleil » a été parfaitement élaborée et développée par l'honorable orateur. Nous avons admiré le talent, les idées éloquentes et la sagesse du très gracieux prince. Nous sommes prêts à accorder un livre, comme prix de sagesse et de progrès, mais... et ainsi de suite, c'est-à-dire tout ce qui a été dit précédemment. Bien entendu, toute la classe applaudit avec transport, qui s'élève à la fureur, on emmène le prince chez lui, les écoliers sages sortent comme de bons sujets, et le soir ils vont se promener avec leurs épouses au Palais-Royal, écouter le clapotement des jets d'eau bienfaisants, etc., etc., etc., en un mot, l'ordre établi est remarquable.

Nous nous étions égarés un jour dans la salle des Pas- Perdus, et, au lieu d'entrer à la Cour d'assises, nous nous trouvâmes à la Chambre du Tribunal civil. Un avocat tout frisé, vêtu de sa robe et sa toque, parlait en répandant des torrents d'éloquence. Le président, les juges, les avocats, le public, tout le monde était dans le ravissement. Un pieux silence régnait: nous entrâmes sur la pointe des pieds. C'était une affaire d'héritage à laquelle des Pères étaient mêlés. Aujourd'hui les Pères sont constamment mêlés aux procès, surtout quand il s'agit d'héritage. Les aventures les plus scandaleuses, les plus abominables sont révélées ; mais le public garde le silence et se scandalise fort peu, car les Pères ont en ce moment un grand

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pouvoir, cl le bourgeoi» osl extr^metnent sagfe. Lee Pères se rallient de plue en plu!) à l'opinion que le capital eei au- <lessii4 fie tout, fie toutes ces rêveries et autrcM choses, et que si l'on amasse de l'argent, on devient une force; mais que l'éloquence reste bien au-dessous 1 L'éloquence seule ne peut rien. A mon avis, cependant, ils se trompent un peu dans le <iernier cas. Certainement, le capital est une chose belle et bonne, mais par l'éloquence on peut beaucoup sur les Français. Les épouses «'è«lent à l'influence des Pères, beaucoup plus môme qu'autrefois. On espère mdme avoir raison du bourgeois.

On expliquai! dans le procès comment les Pères, au moyen d'une pression subtile, savante (car pour cela il existe une véritable science), qui avait duré de longues années, surent s'emparer de l'esprit d'une dame belle et fort riche, l'amenèrent i\ se retirer dans leur couvent ; làbas, ils l'effrayaient jusqu'à la rendre malade, jusqu'à lui donner des attaques de nerfs, toujours avec une gradation calculée savamment. Knfin ils la rendirent vraiment malade, elle devint idiote et ils lui firent accroire que voir ses parents est un grand péché devant le Seigneur.* Sa nièce elle-même, celle âme virginale et enfantine, cet ange de pureté et d'innocence, âgée de quinze ans, n'avait pas le droit d'entrer dans la cellule de sa tante adorée, qui l'aimait plus que tout au monde et qui, à cause de ces roueries astucieuses, ne pouvait l'embrasser et déposer un baiser sur son front virginal où habitait l'ange blanc de l'innocence... » Bref, tout était dans le même ton ; c'était admirable. L'avocat qui avait la parole paraissait fondre de joie de savoir si bien parler ; le président fondait aussi ; le public également. Les Pères avaient perdu la bataille uniquement à cause de l'éloquence. Certainement, ils ne perdent pas courage. Un de perdu, quinze de gagnés.

— Qui est l'avocat ? deraandai-je à un jeune étudiant qui se trouvait parmi les auditeurs respectueux. Il s y trouvait beaucoup d'étudiants et ils étaient tous si convenables. Il me regarda avec étonnement.

— Jules Favre ! répondit-il avec un tel air de pitié méprisante, que j'eus honte enfin.

C'est ainsi qu'il m'arriva de faire connaissance avec la

fleur de l'éloquence française, pour ainsi dire, à sa source principale.

Ces sources sont très nombreuses. Le bourgeois est pénétré d'éloquence jusqu'à la moelle des os. Nous entrâmes un jour au Panthéon pour admirer les grands hommes. L'heure habituelle de la visite était passée et on nous demanda deux francs. Ensuite un invalide respectable et tout cassé prit les clefs et nous conduisit dans les caveaux. Chemin faisant il parlait d'une façon tout à fait ordinaire, en sifflant un peu à cause des dents qui lui manquaient. Mais arrivé aux caveaux, il prit une voix chantante, aussitôt que nous approchâmes de la première tombe.

— Gi-gîl Voltaire— Voltaire, ce grand génie de la belle France. Il a déraciné les préjugés, il a détruit l'ignorance, il a lutté avec l'ange des ténèbres el il a élevé le flambeau de l'instruction. Dans ses tragédies, il est parvenu au sublime, bien que la France eût déjà Corneille.

11 récitait évidemment une leçon apprise par cœur. Un jour, quehju'un lui avait écrit cette tirade sur un papier et il l'avait apprise pour toute la vie : sa figure bonasse s'illumina de plaisir, quand il se mit à nous débiter ces termes pompeux.

— Ci-gît Jean-Jacques Rousseau, continua-l-il, s'approchantdela tombe suivante. Jean-Jacques, l'homme de la nature et de la vérité 1

J'éprouvais une grande envie de rire. Le style pompeux avilit tout. On voyait d'ailleurs que le pauvre vieux ne comprenait rien du tout de quoi il s'agissait, quand il parlait de la nature et de la vérité.

— Comme c'est étrange ! lui dis-je. De ces deux grands hommes, l'un a toujours appelé l'autre menteur et mauvais homme, etl'autre appela le premier tout simplement imbécile. Et les voilà rais à côté l'un de l'autre.

— Monsieur, monsieur ! voulut remarquer l'invalide, mais il ne dit rien et nous conduisit encore à un tombeau.

— Ci-gît Lannes, le maréchal Lannes, chanta -t il encore une fois : un des plus grands héros qu'ait possédés la France, ce pays si fertile en héros. C'était non seulemen t un grand maréchal, le chef d'armée le plus habile, en exceptant le grand empereur, mais il jouissait encore d'un bien plus précieux. Il était l'ami....

554 CORRESPONDANCE ЬЕ DO»TO'iKV.4KI

— Mais oui, c'était l'aini <!<' Naf^Iéon. di»-j<*, voulant abréger ce discours.

— Monsieur. Permcllfz-iiio» de parler, interrompit 1 invalide d'un ton quehjue peu blessé.

— Parlez, parlez, j'écoute.

— Mais il jouissait cncorn d'un bien plus précieux. 11 était l'ami du grand empereur. Aucun des autres maréchaux n'avait eu le bonheur de devenir l'ami du grand homme. Le maréchal Lannes a wail été honoré de cette grande faveur. Ouand il mourut sur le champ de bataille pour sa patrie...

— Mais oui, un boulet lui avait emporté les deux jambes.

— Monsieur, monsieur I Permettez-moi de parler moimôme, cria l'invalide, d'une voix presque plaintive. Il se

peut que vous sachiez tout cela. ..Mais permettez-moi aussi de le raconter.

Cet original avait une furieuse envie de raconter, quoique nous sussions tout cela d'avance.

— Quand il mourut, reprit-il, sur le champ de bataille, pour sa patrie, l'empereur, frappé au cœur et pleurant cette grande perle...

— Vint lui faire ses adieux, dis-je encore malgré moi, et je sentis aussitôt que j'avais mal agi ; j'en eus même honte.

— Monsieur, monsieur 1 dit le vieillard, me regardant dans le blanc des yeux avec un reproche plaintif et hochant sa téie grise : — Monsieur 1 Je sais, je suis sûr que vous savez tout cela, peut-être mieux que moi. Mais vous m'avez pris pour vous montrer : pei-mettez-moi de parler. Il n'y en a plus beaucoup...

Alors l'empereur, frappé au cœur et pleurant (hélas 1 inutilement) cette grande perte, que devaient éprouver lui-même, l'armée et toute la France, s'approcha de son lit de mort et adoucit par son dernier adieu les cruelles souffrances de celui qui mourut presque sous les yeux de son chef. C'est fini, monsieur, ajouta-t-il, me regardant avec reproche, et il alla plus loin...

— Ici se trouve aussi une sépulture :ce sont... quelques sénateurs, ajouta-t-il avec indifférence'et il fit un signe de tête en désignant avec négligence plusieurs tombes qui se trouvaient par là. Toute son éloquence s'était dépensée

pour Voltaire, Jean- Jacques Rousseau et le maréchal Lannes.

C'était un exemple direct, populaire, de l'amour de l'éloquence. Esb4;e que tous les discours des orateurs de l'Assemblée nationale, de la Convention et des clubs auxquels le peuple a pris une part presque immédiate, et qui ont fait son éducation, ne lui ont laissé qu'une seule trace: — l'amour de l'éloquence pour l'éloquence?

CHAPITIlli VU

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