BRIBRI > ET < MA BICHE
Que font donc les épouses ? Les époases nagent dans la félicité, comme il a été dit. A propos : vous devez vous demander pourquoi j'écris épouses au lieu d'écrire femmes? Pour employer le style élevé, ra'îssieurs, voilà. Si le bourgeois emploie le style élevé, il dit toujours: mon épouse. Et quoique dans d'autres couches sociales on dise simplement comme partout: ma femme, il vaut mieux suivre l'esprit national de la majorité et employer les terrais choisis. C'est plus caractéristique. Il existe d'ailleurs d'autres dénominations. Quand le bourgeois est attendri ou qu'il a envie de tromper sa femme, il l'appelle toujours: ста biche». Et réciproquement, la femm^ aimante, dans un accès de gracieux enjouement, appelle son cher bourgeois: « bribri»,ce qui fait bien plaisir au bourgeois.* Bribri » et € ma biche » sont à l'état florissant, maintenant encore plus que jamais. D'ailleurs, c'est une chose entendue (et qui ne se discute presque pas) que «ma biche» et* bribri» doivent servir, à notre époque affairée, de modèle de vertu, de concorde et de l'état délicieux de la société, en opposition aux viles divagations des stupides vagabonds communistes. D'ailleurs, chaque année* bribri » devient de plus en plus complaisant au point de vue conjugal. Il comprend que quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, il est impossible de retenir « ma biche », que la Parisienne est créée pour l'amant, qu'il est impossible au mari de se passer de coiflTure, qu'il doit se taire, bien entendu, tant qu'il n'a pas encore amassé beaucoup et qu'il ne possède pas grand'chose. Mais quand l'un et l'autre seront accomplis, « bribri > deviendra en général bien plus exigeant, car il aura beaucoup de res-
pect pour lui- môme. Eh bien, à ce moment il commence à considérer Gustave tout autrement, surtout si celuici est de plus va-nu-pieds et ne possède rien. D'ailleurs, à peine le Parisien a-t-il de l'argent, qu'il veut en se mariant épouser une femme qui a de la fortune. Bien plus encore : on fait le calcul préalablement, et s'il se trouve que les francs et le bien s'équivalent des deux côtés, ils s'unissent. Cela se passe partout de la môme façon, mais ici la loi de l'égalité des poches est entrée particulièrement dans les habitudes. Si par exemple la jeune fille à marier a un sou de plus, on ne la donnera pas au prétendant qui a moins, mais on cherchera un « bribri » qui soit mieux.
En outre les mariages d'amour deviennent de plus en plus impossibles et sont presque considérés comme indécents. Cette habitude prudente de l'égalité obligatoire des poches et de l'union des capitaux est rarement violée, et je crois ici encore plus rarement qu'ailleurs. Le bourgeois a \ su très bien utiliser à son profit la disposition de la fortune de sa femme. Voilà pourquoi il est fort souvent prêt à fermer les yeux sur les aventures de sa « ma biche », et à ne pas remarquer des choses contrariantes, parce que, autrement, c'est-à-dire à l'occasion d'une brouille, la question de la dot peut être soulevée désagréablement. De plus, si « ma biche » devient élégante au-dessus de ses moyens, « bribri », qui remarque tout, se résigne : sa femme exigera moins de lui pour ses toilettes. « Ma biche » devient alors beaucoup plus accommodante. Enfin, comme pour la plupart l'union conjugale est plutôt le mariage des capitaux et que l'on s'inquiète peu de l'inclination mutuelle, «bribri» est prêt à faire quelque infidélité à sa « ma biche ». Et il vaut mieux ne pas se gêner l'un l'autre. Il y a ainsi plus d'accord dans la maison et on entend le doux gazouillement des noms chéris : « bribri » et < ma biche », qui se font entendre plus souvent entre les époux. Enfin, pour tout dire, « bribri » a su parfaitement bien se garantir pour ces sortes d'affaire. Le commissaire de police est à sa disposition à toute heure. C'est ainsi, d'après les lois, qu'il a faites lui-môme. A la rigueur, s'il surprend les amants en flagrant délit, il peut les tuer tous les deux et il est assuré de l'impunité. « Ma biche » le sait et elle l'approuve. Une
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longuo tutelle a fait que « ma biche » ne murmure pas et ne tait рая, comme dans d'aulreâ pays barbares et ridicules, le rôve d'ôludior, par exemple, dans les universités et de siéger dans les clubs et dans les chambres de députés. Elle préfère rester dans son état aérien, suspendue comme un canari. On la pare, on la gante, on la conduit aux ièles, elle danse, elle croque des bonbons, on la traite eu apparence comme une reine, et l'homme paraît s'anéantir dans la poussière devant elle. Ce genre de rapport est élaboré très convenablement et avec beaucoup de succès. Bref, les rapports chevaleresques sont respectés, que faut-il de plus? Car on ne lui enlèvera pas Gustave. Elle ne demande pas non plus d'aspirations élevées, vertueuses, etc., etc. : en réalité, elle est aussi capitaliste et auaei intéressée que son époux. Quand les années ont passé, et qu'il n'est plus possible de conserver ses illusions et de se considérer comme un canari ; quand la possibilité d'avoir un nouveau Gustave devient une véritable absurdité, malgré l'imagination la plus ardente et la plus ambitieuse, alors « ma biche» se transforme soudain rapidement et vilement. Elle devient méchante et ménagère. Elle fréquente les églises, elle thésaurise, et un certain cynisme se fait jour de tous côtés : elle se laisse aller à une lassitude, un dépit, des instincts grossiers, une existence sans but, une conversation cynique. Quelques-unes d'entre elles se transforment en souillon. Certainement, tout n'est pas ainsi ; certainement, il y a des apparitions plus lumineuses ; certainement, les rapports sociaux sont les mômes partout, mais... ici, le sol lui convient davantage, tout est plus original, plus indépendant, plus complet ; tout est plus national. Ici est la source, le germe, de la forme sociale bourgeoise, qui règne maintenant par tout l'univers, imitation éternelle de la grande nation.
Oui, en apparence, « ma chère biche » est reine. Il est difficile de se figurer môme quelle exquise politesse, quelle attention importune l'entoure partout, en société et dans la rue. C'est d'une subtilité étonnante : elle arrive à un tel degré de platitude, que certaines âmes honnêtes n'auraient pu le supporter. La contrefaçon trop évidente l'aurait blessée jusqu'au fond du cœur. Mais « ma biche » est ellemême une grande friponne et...elle ne demande pas mieux.
Elle aura toujours gain de cause et préfère tricher au lieu d'ail >r honaôteinent tout droit : c'est plus sûr selon elle, et le jeu est plus amusant. Car le jeu, l'intrigue, c'est tout pour raa biche ; c'est le principal. Mais comme elles s'habillent, comme elles sorieiiL I « Ma biche » est maniérée, disloquée, elle n'est pas naturelle; mais c'est là son charme, surtout pour des gens blasés et débauchés à un certain point, qui ont perdu le goût de la beauté fraîche, naturelle. « Ma biche » est très peu développée ; elle a un cœur et une cervelle d'oiseau, mais elle est gracieuse, mais elle possède d'innombrables secrets de tant de tours et de subterfuges, que vous vous soumettez, et vous la suivez comme une piquante nouveauté. Elle est môme rarement belle. Elle a quelque chose de méchant dans l'expression de son visage. Mais ce n'est rien : ce visage est mobile, enjoué, et possède au plus haut degré le secret de contrefaire le sentiment et la nature. Il se peut que ce qui vous charme en elle ne soit pas qu'elle arrive à contrefaire la nature, mais c'est le procédé de cette contrefaçon, c'est cet art qui vous charme. Pour le Parisien l'amour lui-môme ou une bonne contrefaçon de l'amour produisent le même effet. La contrefaçon plaît, peut-être môme davantage. A Paris, la femme est de plus en plus considérée à un certain point de vue oriental. Les dames aux camélias sont de plus en plus à la mode.* Prends mon argent et trompemoi convenablement, c'est-à-dire contrefais l'amour », voilà ce qu'on leur demande. On ne demande presque pas davantage à l'épouse, au moins on s'en contente, et c'est pour cela que Gustave est permis tacitement et par indulgence. D'ailleurs, le bourgeois sait bien qu'avec l'âge «ma biche » prendra ses intérêts et sera pour lui une associée fidèle qui saura thésauriser. Elle lui aide môme à l'époque de sa jeunesse. C'est quelquefois elle qui tient tout le commerce, qui attire la clientèle, qui est son bras droit, son commis principal. Il faut bien lui pardonner son Gustave. Dans la rue, la femme est sacrée. Personne ne l'insulte, tous lui font place ; ce n'est pas comme chez nous, où une femme qui n'est pas tout à fait vieille ne peut faire deux pas dans la rue, sans que quelque figure martiale, ou quelque coureur ne la regarde sous le chapeau et n'exprime le désir de faire sa connaissance.
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Cependant, malgré la poesibililé «le Gustave, la forme habituel lo et journalière des rapporte entre < bribri » et « ma biche » est assez gentille, et тЛгпо Rouvcnl naïve. En général, à l'étranger, — cela m'avait beaucoup frappé, — tous sont beaucoup plus naïfs que les Russes. Il est difficile de bien l'explicpier, il faut ГоЬй<»гугг soi-même. Le Russe est sceptique et moqueur, disent les Français, et cela est bien vrai. Nous sommes plutôt cyniques, noua ne tenons pas h ce qui est à nous, nous n'aimons pas ce (\m est à nous ; au moins, nous ne l'estimons pas supérieurement, sans comprendre de quoi il s'agit ; nous prenons part aux int-réls européens, aux intérêts de l'humanité en général, sans appartenir h aucune nation, par conséquent nous nous rapportons à tout plus froidement, comme si nous le faisions par devoir, et, en tout cas, d'une façon abstraite. Cependant, je m'écarte de mon sujet. « Bribri » est parfois très naïf. Par exemple, quand il se promène autour des fontaines, il commence à expliquer à « ma biche » pourquoi les fontaines jouent; il lui explique les lois de la nature, il exprime un orgueil national des beautés du bois de Boulogne, des illuminations, du jeu des grandes eaux de Versailles, des succès de l'empereur Napoléon et de sa gloire militaire ; il jouit de sa curiosité et de son plaisir et il est très content.* Ma biche» la plus friponne est également assez tendre envers son époux, c'est-à-dire ce n'est pas une simulation quelconque, mais une tendresse désmtéressée, malgré la coiffure de l'époux. Je n'ai pas encore la prétention, bien entendu, d'enlever les toits des maisons, comme le démon de Le Sage. Je raconte seulement ce qui m'a frappé, ce que j'ai cru observer. « Mon mari n'a pas vu la mer *, vous dit une « ma biche », et sa voix exprime une sincère et naïve compassion. Cela veut dire que son mari n'est jamais allé quelque part, à Brest ou à Boulogne, pour voir la mer.
Il faut savoir que le bourgeois a certains besoins très naïfs et très sérieux, qui sont devenus une habitude commune à la bourgeoisie. Ainsi, par exemple, en dehors du besoin de thésauriser et du besoin d'éloçpience, il a encore deux besoins, deux besoins très légitimes, consacrés par l'habitude commune et qu'il considère très sérieusement, presque pathétiquement. Le premier de ces besoins,
c'est de voir la mer. Il arrive au Parisien de demeurer et d'être dans le' coftimerce à Paris toute sa vie sans voir la mer. Pourquoi lui faut-il voir la mer ? Il ne le sait pas luimême, mais il le désire violemment, avec sentiment, il remet son voyage d'année en année, parce que, habituellement, les affaires le retiennent, il s*ennuie et sa femme partage son ennui. En général il y a ici beaucoup de sentiment et j'estime cela. Enfin, il trouve le temps et les moyens ; il se prépare et il part pour plusieurs jours* pour voir la mer ». Au retour, tout ravi, il raconte eu termes pompeux ses impressions à sa femme, à ses parents, à ses amis, et il se rappelle toute la vie avec douceur qu'il a vu la mer.
Un autre besoin du bourgeois, besoin légitime et non moins violent, est de se rouler sur l'herbe. C'est que le Parisien, ayant quitté la ville, aimebeàuîoup à se rouler sur l'herbe et considère comme un devoir de le faire ; et il le fait avec dignité, en sentant qu'il se met ainsi en communion avec la nature, et il aime bien surtout que quelqu'un le regarde pendant ce temps-là. En général, hors de la ville, le Parisien considère comme un devoir d'être plus libre, plusenjoué, plus hardi, de paraître plus naturel, en un mot, plusprès de la nature. L'homme de la nature et de la vérité ! Ce respect exagéré de la nature ne se manifeste-t-il pas dans le bourgeois depuis Jean- Jacques? D'ailleurs ces deux besoins : voir la mer et se rouler sur l'herbe, le Parisien ne se les permet que quand il s'est amassé une fortune, en un mot quand il commence à se respecter, à être fier de lui-môme et à se coдsidérer comme un homme. Se rouler sur l'herbe est deux fois, dix fois plus doux, quand cela a lieu sur son propre terrain, acheté avec l'argent gagné par son labeur. En général, quand il quitte les affaires, le bourgeois aime bien à acheter une propriété, construire une maison, avoir un jardin, un mur, des poules, une vache. Et môme si tout cela est de dimensions microscopiques, c'est égal, — le bour. geois répèle dans un transport touchant, enfantin : « mon arbre, mon mur »; il le répète à tous ceux qu'il reçoit chez lui, à chaque instant, et il ne cessera pas de le répéter toute sa vie. C'est là qu'il est le plus doux de se rouler sur l'herbe. Pour accomplir ce devoir, il se fait une pelouse devant sa maison. Quelqu'un racontait que chez certain
bourgeois l'herbe no voulait pas pousser à rcndroit deetiné à la pelouse. Il cultivait, il arrosait, il remettait du gazon pris à un autre endroit, — rien ne poussait sur le sable ot ne voulait pas prendre. Le hasard avait voula que la place devant la maison fût ainsi. Alors, il s'acheta un gazon artificiel ; il était allé exprès à Paris pour commander un rond d'herbe de deux mèlres de diaroèlre, et il étendait ce tapis d'herbe fabriquée, tous les jours aprèamidi, pour se donner une illusion et contenter son besoin légitime de se rouler sur l'herbe. Dans les premiers moments d'enchantement d'avoir acquis une prof)riélé, le bourgeois serait bien capable do cela, de sorte que ce n'est pas moralement invraisemblable.
Maintenant deux mots de Gustave. Gustave est certainement la même chose que le bourgeois, c'est-à-dire commis, marchand, employé, homme de lettres, officier. Guetave, c'est le môme « bribri », mais qui n'est pas marié. Mais il ne s'agit pas de cela ; il s'agit de savoir de quoi se pare et dans quoi se drape Gustave maintenant, quel aspect il a à présent, quelles plumes il porte. L'idéal de Gustave change selon les époques et se reflète toujours au théâtre sous Y apparence qu'il a dans la société. Le bourgeois aime particulièrement le vaudeville, mais il préfère le mélodrame. Un vaudeville gai et gras, — c'est l'unique œuvre d'art qui ne soit pas Iransporlable sur un autre sol, et ne peut vivre que dans le lieu de sa naissance, à Paris — le vaudeville, quoiqu'il plaise au bourgeois, ne le satisfait pas complètement Le bourgeois n'y attache p as grand prix. 11 lui faut de la noblesse élevée, inexplicable, il lui faut du sentiment, et le mélodrame contient tout cela. Le Parisien ne peut vivre sans mélodrame. Tant que^iyfa-46-4aQurgeois, le mélodrame ne mourra pas. Il est curieux que le vaudeville lui-même subisse maîntenant une transformation. Malgré qu'il soit encore gai et excessive ment drôle comme jadis, on commence à y ajouter un autre élément : la morale. Le bourgeois aime beaucoup et regarde comme son devoir le plus sacré et le plus nécessaire de se taire la morale à soi-même et d'en faire à sa « ma biche >. D'ailleurs, aujourd'hui, le bourgeois possède un pouvoir absolu ; c'est une force ; et les petits auteurs de vaudevilles et de mélodrames sont ser-
viles et flattent le pouvoir. Voilà pourquoi, môme présenté sous un aspect ridicule, le bourgeois triomphe, et à la fin on lui annonce toujours que tout est bien. 11 [faut croire que de pareilles déclarations tranquillisent sérieusement le bourgeois. Chaque homme pusillanime, qui n'est pas tout à fait sûr du succès de son affaire, éprouve un douloureux besoin de se rassurer, de s'encourager, de se tranquilliser. Il commence même à croire à des indices favorables. Ici, cela se passe de même. On présente dans le mélodrame de grands caractères et de belles leçons. Ce n'est plus de la gaîlé, il y a ici le triomphe pathétique de tout ce que < bribri » aime tant et de ce qui lui platl. Ce qui lui plaît le plus, c'est la tranquillité politique et le droit de thésauriser afin de s'organiser un intérieur. C'est dans cet espritlà que l'on écrit maintenant les mélodrames. Gustave se présente dans le môme esprit. On peut toujours vérifier, d'après Gustave, quel est au moment donné pour * bribri » l'idéal de la suprême noblesse. Jadis, il y a longtemps de cela, Gustave était poète ou peintre, génie inapprécié, persécuté, martyrisé par les persécutions et les injustices. Il luttait noblement et toujours, pour terminer, la vicomtesse qui se mourait d'amour pour lui secrètement, mais envers laquelle il n'éprouvait qu'une méprisante indifférence, l'unissait à sa fille adoptive Cécile, qui n'avait pas le sou, mais qui possédait soudain une masse d'argent. Ordinairement, Gustave se révolte et refuse l'argent. Mais voilà que ses œuvres ont remporté un grand succès à l'exposition. Aussi, trois mylords ridicules font irruption dans son logement et lui offrent cent mille francs chacun pour son prochain tableau. Gustave se moque d'eux avec mépris et déclare avec un amer désespoir que tous les hommes sont lâches, indignes de son pinceau, qu'il ne livrera pas l'art, l'art sacré, à la profanation de pygmées, qui n'avaient pas remarqué jusqu'à présent sa supériorité. Mais la vicomtesse fait irruption et déclare que Cécile se meurt d'amour pour lui et qu'à cause de cela il doit peindre des tableaux. C'est alors que Gustave devine que la vicomtesse, qui était autrefois son ennemie et qui empêchait ses oeuvres d'être admises à l'exposition, l'aime secrètement, elle se vengeait par jalousie. Bien entendu, Gustave prend aussitôt Г argent des mylords, en leur disant encore une fois des
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яоШзея, ce qui leur fait bien plaisir ; il ее précipite chez Cécile, consent à accepter son million, pardonne h la vicomtesse, qui se retire dans ses terres ol, s'étant uni par le mariage, il commence к se pourvoir d'enraote, de flanelles, de bonnets de colon, et le soir il se promène avec € ma bioho » auprès des fontaines bienfaisantes, qui lui rappellent, bien entendu, par le doux clapotement de leure jets, la fidélité, la solidité et le calme de son bonheur terrestre.
Il arrive quelquefois que Gustave n'e-^t pas un commis, mais quelqup malheureux orphelin abandonné, dont le cœur est plein de noblesse ineffable. On apprend tout à coup qu'il n'est pas du tout orphelin, mais qu'il est le fils légitime de Rothschild. I! reçoit des millions. Mais Gustave rejette les millions avec mépris et fierté. Pourquoi? Il le faut ainsi pour l'éloquence. Mais voilà madame Beaupré, une femme de banquier qui est folle de lui, qui vient faire irruption chez lui ; c'est chez son mari, le banquier, qu'il est employé. M*"» Beaupré déclare que Cécile va mourir d'amour pour lui et qu'il doit aller la sauver. Gustave devine que M"" Beaupré est amoureuse de lui, ramasse les millions, et, adressant à tous des reproches dans les pires termes, parce que nulle part dans tout le genre humain on ne peut trouver autant d'ineffable noblesse qu'en lui-môme, il se rend chez Cécile et l'épouse. La femme du banquier se retire dans ses terres, Beaupré triomphe, car sa femme qui était au bord de l'abîme, reste pure et sainte, et Gustave commence à se pourvoir d'enfants et va se promener le soir auprès des fontaines bienfaisantes, qui lui rappellent par le clapotement de leurs eaux, etc., etc., etc.
On représente maintenant l'ineffable noblesse le plus souvent sous les traits d'un officier, ou d'un officier de génie, ou quelqu'un du même genre, mais surtout militaire et décoré du ruban de la Légion d'honneur, « acheté avec son sang ». A propos, ce ruban est affreux. Le porteur en est si fier,quil est difficile de se trouver avec lui, de voyager dans le môme compartiment, dôtre à côté de lui au théâtre, ou au restaurant. C'est tout juste s'il ne vous crache pas à la figure, il se moque de vous honteusement, il soufTle, il s'étouffe de moquerie, jusqu'à vous donner des
nausées, vous avez un épanchement de bile et vous êtes lorcé d'envoyer chercher le médecin. Mais les Français l'aiment beaucoup. Il est à remarquer qu'on fait trop attention au théâtre aujourd'hui à M. Beaupré, beaucoup plus au moins qu'autrefois. Beaupré a certainement amassé beaucoup d'argent et beaucoup de biens. Il est droit, il est simple, un peu ridicule avec ses habitudes bourgeoises et parce qu'il est le mari ; mais il est bon, il est honnête, généreux et infiniment noble dans l'acte où il doit souffrir du soupçon que « ma biche » lui est infidèle. Mais quand môme, généreusement il se décide à lui pardonner. Il se trouve qu'elle esl pure comme une colombe, qu'elle voulait seulement plaisanter, en s'entichant de Gustave, et que « bribri », qui l'écrase parsa générosité, lui est plus précieux que tout. Cécile est toujours sans le sou, bien entendu, mais seulement au premier acte; il se trouve ensuite qu'elle possède un million. Gustave est fier et noble avec mépris, comme toujours, mais il est un peu plus bravache, parce qu'il est militaire. Ce qu'il a de plus précieux au monde c'est sa croix, achetée avec son sang et « l'épée de mon père ». Il parle de cette épée de son père à chaque instant, mal i\ propos, partout ; vous ne comprenez même pas de quoi il s'agit ; il insulte tout le monde, il se fiche de tout le monde, mais tous s'inclinent devant lui, et les spectateurs pleurent et applaudissent (ils pleurent à la lettre). Bien entendu, il n'a pas le sou, c'est la condition sine qua non. M"»' Beaupré est amoureuse de lui comme de raison, Cécile aussi, mais il ne soupçonne pas l'amour de Cécile. Cécile geint d'amour pendant cinq actes. Enfin, il neige, ou il se passe quelque chose d'analogue, Cécile veut se jeter parla fenêtre. Mais sous la fenêtre retentissent deux coups de feu. Tout le monde accourt : Gustave rentre lentement, tout pâle, le bras en écharpe. Le ruban, acheté avec son sang, fleurit sa boutonnière. Le calomniateur et le séducteur de Cécile est puni. Gustave oublie enfin que Cécile l'aime et que tout cela ce sont des tours de M"» Beaupré. Mais M"^ Beaupré est pâle, effrayée ! et Gustave devine qu'elle l'aime. Voilà qu'un nouveau coup de feu retentiL C'est Beaupré qui se tue par désespoir. M™^ Beaupré pousse un cri, s'élance vers la porte, mais M. Beaupré paraît lui-môme et il porte un renard tué ou quelque chose dans
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ce genre. La leçon est donnée : < ma biche » no l'oubliera jamais. Elle s'altacho к < bribri », qui pardonne Umi. Soudain, il se trouve chez Cécile un million et Gustave ne révolte encore. Il retuse de se marier, il lait le renchéri, il dit des gros moU. Il tant absolument que Gustave din*» des gros mots et qu'il se fiche du million, car autremen le bourgeois ne lui pardonnerait pas ; il y aurait trop peu de noblesse ineffable et ne croyez pas, je vous prie, <|ue le bourgeois soit capable de se contredire. Ne craignez rien, le million ne manquera pas à l'heureux couple, il est inévitable et il paraît h la fin comme récompense pour la vertu. Le bourgeois est fidèle à lui-môme. Enfin, Gustave prend le million, Cécile, et alors commencent les fontaines inévitables, les bonnets de coton, le clapotement, etc. Ainsi, se trouvent beaucoup de sentiment et une énorme quantité de noblesse ineffable, et Beaupré, qui triomphe et écrase tout le monde par ses vertus familiales et pardessus tout, par-dessus tout le million, comme un fatum, comme une loi de la nature,auquel revient tout l'honneur, tout le culte, toute la gloire,etc., etc .
* Bribri » et < ma biche > quittent le théâtre complètement satisfaits, calmés et consolés. Gustave les accompagne, et aidant la « ma biche » d'un autre à monter en voilure, il lui baise tout doucement la main. Tout va bien.