‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 44 sur 48 · Le Temps · texte numérisé non relu

Le Temps

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Nous nvons dit : les phénoinènee et leg indices. Le plus important parmi eux c'est indiscutablement la question de Г amélioration du sort dos paysans. Maintenant ce ne sont plus des milliers, mais plusieurs millions de Rasses qui entreront dans la vie russe, y apporteront leurs forces frab ches, intactes, et diront leur mot. Ce n'est pas l'hostililA des classes, des vainqueurs et des vaincue, comme partout en Kurope, qui doit ôtro donnée comme base au développement des principes futurs de notre vie. Noue ne sommes pas Г Kurope et chez nous il ne doit y avoir ni vainqueurs ni vaincus. La réiorme de Pierre le Grand noue a déjà coûtas trop cher. Elle nous a détaehés du peuple. De prime abord le peuple s'en détourna, les formes de la vie qu'elle lui laissait ne conveuaie«t ni à son esprit, ni à ses aspirations, n'étaient ni à sa mesure, ni de son âge. Les partisans du grand tzar appelaient les Allemands, les étrangers.

La désunion morale entre le peuple et les classes supérieures, avec ses chefs et ses meneurs, nous montre assez combien la nouvelle vie d'alors nous coûta cher. Mais en s'éloignant de la réforme, le peuple n'a pas perdu de son esprit. Plusieurs fois il a montré son indépendance, il l'a montrée avec des efforts extraordinaires, convulsils, puisqu'il était seul et c'était difficile. Il marchait dans l'obscurit,émais gardait opiniâtrement sa route à lui. Il réfléchit à soi et à sa situation; il essaya de se créer sa conception du monde, sa philosophie; il forgea des sectes mystérieuses; il chercha pour sa vie de nouvelles issues, de nouvelles formes. On ne pouvait s'écarter davantage de l'ancienne voie, on ne pouvait brûler plus hardiment ses vais, seaux que le fitnotre peuple à la sortie de ces nouvelles routes qu'il se chercha lui-même avec tant de souffrances. Et cependant c'est lui qu'on appela le conservateur du schisme stupide des vieilles formes d'avant Pierre le Grand.

11 est évident que les idées du peuple resté sans chef, abandonné à ses propres forces, furent parfois monstrueuses ; les tentatives de nouvelles formes de vie, hideuses. Mais il s'y trouvait le principe général, le même esprit, une foi en soi inébranlable, la force intacte.

Après la réforme, entre le peuple et nous, la classe ins-

truite, il n'y eut qu'un seul cas d'union, en 1812, et nous avons vu comment le peuple s'est conduit. Nous avons compris alors ce qu'il est ; malheureusement lui ne nous connaît pas, ne nous comprend pas.

Cependant voilà que cette discussion prend fin. La réforme de Pierre, qui s'est prolongée jusqu'à nous, est arrivée à ses dernières limites. On ne peut aller plus loin ; il n'y a où aller ; il n'y a plus de route ; elle est parcourue. Tous ceux qui ont suivi Pierre ont étudié l'Europe, se sont joints à la vie européenne sans devenir Européens. Autrefois nous nous reprochions notre incapacité d' « européenisme », maintenant nous pensons autrement; nous savons que nous ne pouvons être Européens, que nous ne pouvons pas nous pousser dans une des formes occidentales de la vie élaborées par l'Europe, par ses propres principes nationaux, de môme que nous ne pourrions pas porter un habit fait sur des mesures n'étant pas les nôtres. Nous nous sommes convaincus enfin que nous aussi nous sommes une nation à part, originale au plus haut degré, dont le problème est de se créer une nouvelle forme de la vie, propre à soi, puisée dans notre sol, dans l'esprit et les principes du peuple. Mais sur le terrain de la patrie nous ne sommes pas vaincus. Nous ne renonçons pas à notre passé, nous reconnaissons sa raison d'être. Nous reconnaissons que la réforme a élargi notre conception do la vie. Par elle nous avons compris notre importance à venir dans la grande famille de tous les peuples.

Nous savons que désormabnous ne nous séparerons plus de l'humanité par un mur chinois. Nous entrevoyons, et nous l'entrevoyons avec vénération, que le caractère de notre activité future doit être au plus haut degré panhumain, que l'idée russe sera peut-être la synthèse de • toutes les idées que l'Europe développe avec tant de persévérance et de courage dans ses diverses nationalités, qu'en elle disparaîtra peut-être toute hostilité, en même temps que d'elle viendra le futur développement de la population russe.

Ce n'est pas en vain que nous parlons toutes les langues, que nous avons compris toutes les civilisations, que nous sympathisons aux intérêts de chaque peuple européen que nous comprenons le sens et la raison de phénomènes

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totalement ûlrangera ù noue. Ce n'est pas en vain que noue

avons montn'î tant d'î force dans u:i jugetncnt s+évère sur nous-raômes, qui 6lonne tous les étrangers. Ils nous l'ont reproché; ils nous ont appelée des fttres sans personnalité, sans patrie, ne comprenant pas (juo la capacité de e'arrachor pour un moment do son sol afin de se regarder sans parti pris est l'indice d'une très forte personnalité, en raôme temps que la capacité de regarder l'étranger avec indulgence est un des dons les plus grands et les plus nobles de la nature, dont peu de nationalités sont susceptibles. Les étrangers n'ont pas encore entravé nos forces infinies, et maintenant il semble que nous aussi rentrions dans une nouvelle voie.

Or, au moment d'entrer dans cette nouvelle vie, la réconciliation des partisans de la réforme de Pierre avec l'esprit du peuple est une nécessité. Nous ne parlons ici ni des slavopiiiles, ni des occidentaux ; pour leur querelle de famille notre époque importe peu. Nous parlons de la réconciliation de la civilisation avec les principes du peuple. Nous sentons que les deux partis doivent enfin se comprendre entre eux, doivent expliquer les nombreux malentendus qui se sont accumulés entre eux, et ensuite, une fois d'accord, avec leurs forces réunies, avancer sur la voie nouvelle, large et glorieuse. L'union coûte que coûte, malgré les plus grands sacriGces; l'union le plus vite possible. Voilà quelle est notre idée maîtresse ; voilà quelle est notre devise.

Mais où est le point de contact avec le peuple? Comment faire le premier pas pour se rapprocher de lui ? Voilà la question ; voilà quel doit être le souci de tous ceux à qui est cher le nom russe, de tous ceux qui aiment le peuple et désirent son bonheur. Et son bonheur est le nôtre.

Il est évident que le premier pas pour atteindre l'accord, c'est l'instruction ; le peuple doit savoir lire et écrire ; il ne nous comprendra jamais s'il n'est pas préparé. Il n'y a pas d'autre chemin et nous savons qu'en disant cela nous ne disons rien de nouveau. Mais pendant que la classe instruite fait le premier pas, elle doit profiter encore de sa situation, et en profiter sérieusement. Que le développement de l'instruction augmente rapidement et coûte que coûte ;

voilà le problème principal de notre temps, le premier pas de toute activité.

Nous avons exposé seulement l'idée principale de notre revue ; nous avons fait allusion à son caractère, à son esprit ; mais une autre raison encore nous a poussés à fonder un organe littéraire indépendant.

Ces dernières années nous avons remarqué que dans notre littérature, se développait une disposition particulière, voulue : la soumission aux autorités littéraires. Inutile de dire que nous n'accuserons pas notre presse de lucre ni de vénalité ; nous n'avons pas, comme presque partout en Europe, des revues et des journaux qui vendent leurs convictions contre argent, qui changent leur méprisable science et leurs maîtres pour d'autres, uniquement parce que ceux ci paientdavantage. Remarquons cependant qu'on peut vendre ses convictions pour autre chose que l'argent. On peut se vendre par exemple par servilité innée, par crainte d'être tenu pour un imbécile si on ne partage pas l'avis des autorités littéraires. La médiocrité dorée tremble parfois, môme sans raison, devant les opinions établies par les grands maîtres de la littérature, surtout si ces opinions sont exprimées hardiment, avec effronterie et audace.

Parfois il suffit de cette effronterie, de cette audace, pour donner à un écrivain, pas sot, sachant profiter des circonstances, le titre de grand maître de la littérature, d'autorité littéraire, titre qui lui vaut une influence extraordinaire, bien que temporaire, sur la masse, tandis que la timidité fait naître l'esclavage littéraire ; et dans la littérature il n'y a pas place pour l'esclavage. Par soif du pouvoir littéraire, de la supériorité littéraire, du grade littéraire, un littérateur môme âgé et respectable est parfois capable de se résoudre à une activité inattendue, étrange, qui fait l'admiration des contemporains et passeraà lapostérité parmi d'autres anecdotes scandaleuses sur la littérature russe du milieu du xix" siècle. De tels faits deviennent de plus en plus fréquents, des hommes pareils ont une influence durable, et la presse n'ose pas les attaquer; elle se tait.

Jusqu'à ce jour il existe dans notre littérature quelques idées et opinions qui n'ont nulle indépendance, mais qui existent comme des vérités indiscutables, uniquement parce que jadis les chefs littéraires en décidèrent ainsi. La

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critique devient vulgaire et mesquine. Dann pluHÏeur» périodiques on se tait comphHement sur ciTlaiiis écrivains, par crainte de dire quelque chose de mal ù propjs, (Ju dwcut« pour avoir le dernier mol dans la discussion et noa pour la vérité. Le sceplicieme h bon marché, nuisibl«i par son inlluence sur la majorité, couvre avec 8uoc<*s le» nullités, et on l'emploie pour attirer les abonnés. La parole sévère de la conviction sincère, profonde, se lait de plus en plus rare. Enhn l'esprit de spéculation, qui se répand dans la littérature, transforme certains périodiques en aiVaire principalement commerciale; la valeur littéraire et l'ulilité sont reportées au second plan quand elle-s subsistent encore.

Nous avons décidé de fonder une revue entière ment indopendante des autorités littéraires, malgré notre respect pour elles, où nous dénoncerons hardiment les étrangetés littéraires de notre époque. Nous sommes poussés à agir ainsi par le respect le plus profond de la littérature russe. Notre revue n'aura aucune antipathie, aucun parti pris littéraire. Nous sommes prêts môme à reconnaître nos propres erreurs et nos fautes, à les reconnaître publiquement, sans nous trouver ridicules de nous en glorifier (même avant le temps). Nous ne fuirons pas la polémique ; nous ne craindrons pas d' « agacer » parfois les oies littéraires. Le cri de l'oie est parfois utile ; il annonce le beau temps s'il ne sauve pas toujours le Capitole.

Nous donnerons à la critique une attention toute particulière. Non seulement chaque livre remarquable, mais chaque article littéraire digne d'intérêt qui paraîtra dans une revue quelconque sera critiqué dans la nôtre.

La critique ne doit pas disparaître par la raison que les livres sont publiés d'abord dans les revues, et non en édition, comme autrefois.

Laissant de côté toute personnalité, se taisant sur toutes les productions médiocres, si elles ne sont pas nuisibles, le Vrémia suivra tous les événements littéraires de quelque importance ; il appellera l'attention sur les faits saillants, positifs, ainsi que négatifs et, sans aucun ménagement, dénoncera la nullité, la malveillance, les faux entraînements, l'orgueil mal placé et l'aristocratisme littéraire où qu'ils paraissent.

Les phénomènes de la vie, les opinions courantes, les principes établis qui sont devenus, à cause d'emplois trop fréquents et intempestifs, des aphorisraes vulgaires, étranges et fâcheux, seront soumis à la critique comme les livres nouveaux et les écrits publiés dans la revue.

Notre revue s'impose la règle immuable de dire franchement son opinion sur chaque travail littéraire, honnête. Un grand nom signant une œuvre nous obligera à un jugement plus sévère, et notre revue ne s'abaissera jamais à dire à un écrivain connu une dizaine de compliments pour avoir le droit de lui faire une seule observation désobligeante. La louange est toujours digne, seule la flagornerie sent l'office.

Ne pouvant dans un simple avertissement entrer dans tous les détails de notre édition, nous dirons simplement que notre programme sera très varié.

Saint-Pétersbourg, le 6 septembre 1861.

Le rédacteur en chef.

Th. Dostoïevski.

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