‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 5 sur 48 · Le héros du roman de Dostoïewski : Les Pauvres Gens · texte numérisé non relu

Le héros du roman de Dostoïewski : Les Pauvres Gens

en ce que j'emploie l'analyse et non pas la synthèse, c'està-dire que je vais en profondeur, et, examinant les atomes, je cherche le tout ; tandis que Gogol débute par le tout et c'est pour cela qu'il n'est pas aussi profond que moi. Tu liras et tu verras. Mon avenir sera très brillant, frère I — Aujourd'hui paraît Goliadkine. Il y a quatre jours je l'écrivais encore. Dans les Olelcheslvennia Zapiski il prendra onze feuilles. Goliadkine est dix fois supérieur aux Paavres Gens. Nos amis prétendent que depuis les Ames mortes il n'y a eu rien de pareil en Russie, que l'œuvre est pleine de génie, et que ne disent-ils encore ! Ils me considèrent avec tant d'espoirs 1 En effet, Goliadkine m'a bien réussi. Je sais qu'il te plaira énormément ! Il te plaira davantage que les Ames mortes, je le sais. Reçoit-on chez vous les Otetchestvennia Zapiski ? Je ne sais si Kraevsky me donnera un exemplaire.

Allons, frère, il y a si longtemps que je ne t'ai écrit, je ne me rappelle plus sur quoi je me suis arrêté. Tant d'eau a passé sous le pont ! Nous nous verrons bientôt. Je passerai l'été avec vous absolument, mes amis, et pendant tout l'été j'écrirai énormément: j'ai des idées. Maintenant, j'écris aussi.

Pour Goliadkine, i^a'y reçu exactement 600 roubles argent. De plus, j'ai encore reçu une masse d'argent, de sorte que j'ai dépensé trois mille depuis notre séparation. Je n'ai pas d'ordre, — voilà la vérité ! J'ai quitté mon appartement et j'ai loué deux chambres meublées admirablement. Je suis très bien. Voici mon adresse : à l'église Wladimir, au coin de la rfle Grebetzky et de la traverse Kouznetchny, maison du marchand Koutchine, n^ 9. Écris, je t'en prie, au nom du ciel. Écris-moi si Les Pauvres Gens t'ont plu. Salue Emilie Fédorovna, embrasse les enfants. J'étais pas mal amoureux de M»"* P..., cela commence à passer, et encore je n'en sais rien. Ma santé est très mauvaise ; j'ai mal aux nerfs, j'ai peur d'une fièvre cérébrale ou nerveuse. Je ne puis vivre convenablement, je suis complètement débauché. Si je ne puis prendre quelques bains de mer cet été, ce sera bien malheureux. Adieu, écris, je t'en supplie. Pardonne-moi d'écrire si mal. Je suis pressé. Je t'embrasse. Adieu. Ton

Dostoïevski.

70 Г.ОПНЕН1Ч).М)А.>СК I)K r)OSTC>IKV>«KI

Allons, frère, excuse-moi, je l'en prie, de ne l.ivojr rien envoyé jusqu'à présent. Je le l'apporterai cel été. Allons, adieu, il est deux heures.

Je vous apporterai des cadeaux и ton*..

L'élé procludn, naon cher ami, ttoiis li- j»a-,seron8 plue gaiement que celui de celte année. Je ne serai pas in* s riche en argent, mais je compte toujours sur 8(X) ou 1000 roubles. Cela suffira pour l'élé.

Viéra ' se marie. Le sais-tu ?

An même.

l" avril 1840.

Cher frère,

Je t'envoie le casque avec les accessoires et la paire d'épaulelles. On n'a pas attaché la jugulaire ; on a dil que cela abîmerait le shako pendant le voyage. Je ne sais si j'ai bien fait la commission.. Si non, ce n'est pas ma faute, car je n'entends absolument rien à ces choses-là. Je ne marche pas avec mon siècle, mon ami. Maintenant deuuème question. Tu demanderas pourquoi ce retard. Mais moi, mon très cher, je travaille comme un forçai, et si étrange que cela te paraisse, je n'ai pas trouvé le temps de faire la commission. Il est vrai que j'ai passé deux courriers par mon élourderie. Je suis coupable. 11 ne faut pas m'en vouloir.

Je continue maintenant. Mon ami, tu dois ôtre fâché que je reste si longtemps sans écrire, mais je suis tout à fait de l'avis de Poprichtchine de Gogol : — « les lettres sont des blagues, ce sont les pharmaciens qui écrivent des lettres. » Que t'écrire ? Je devrais écrire des volumes, si je devais commencer à causer avec toi autant que je voudrais. Dans ma vie tous les jours il y a tant de nouveau, tant de changement, tant d'impressions, tant de choses bonnes et avantageuses, tant de choses désagréables et à mon désavantage, que je n'ai pas le temps de réfléchir. D'abord; je suis pris entièrement. J'ai un gouffre d'idées et j'écris constamment. Ne crois pas que je sois

1, Une des sœurs de Dostoïevski.

sur des roses. C'est de la blague. D'abord, j'ai dépensé une masse d'argent, c'est-à-dire exactement 4.500 depuis notre séparation et j"ai vendu d'avance pour 1.000 roubles ass. de ma marchandise. Ainsi, avec l'ordre qui me caractérise et que tu connais, je me suis complètement volé et

je recommence à me trouver sans le sou Mais ce n'est

rien. Ma renommée est arrivée à son apogée. Dans deux mois, d'après mon compte, on a parlé de moi trente-cinq fois dans diverses publications. Les unes me montent aux nues en me comblant de louanges; d'autres avec quelques restrictions ; et, en troisième lieu, on m'accable d'injures. Quoi de mieux et de plus élevé ? Mais voilà ce qui est vilain et ce qui me tourmente : tous ceux de notre cercle, tous les amis, Bélinski, tous sont mécontents de moi à propos de GoUadkine. La première impression a été un ravissement irréfléchi, des paroles, du bruit, des discussions. Ensuite — la critique. Voilà : tous, tous se sont rais d'accord, c'est-à-dire mes amis elles lecteurs, tous ont trouvé que GoUadkine est si monotone, si ennuyeux, si étendu, qu'il n'y a pas moyen de le lire. Mais ce qui est bien plus comique, c'est que tous m'en veulent pour l'avoir étendu et que tous sans exception le lisent avec acharnement et le relisent avec un acharnement égal. Et un do nos amis ne fait que ça, il lit tous les jours un chapitre pour ne pas se fatiguer et il claque des lèvres de plaisir. Certains lecteurs crient que c'est tout à fait impossible, qu'il est stupide d'écrire et de publier des choses pareilles, d'autres crient que c'est copié et imité, et d'aucuns m'ont fait entendre de tels madrigaux, que j'ai honte de les répéter. Quant à moi, à un certain moment j'étais tombé dans le marasme. J'ai un défaut terrible : un amour-propre et une ambition illimités. L'idée que j'avais trompé l'attente des autres et que j'avais gâté une chose qui aurait pu être une œuvre importante, cette idée me tuait. Je suis dégoûté de GoUadkine. Il y a bien des choses qui ont été écrites à la hâte ou dans des moments de lassitude. La première partie est mieux que la seconde. A côté de pages brillantes, il y a des vilenies, de l'ordure, ça retourne le cœur, on est dégoûté de le lire. Voilà ce qui a fait mon tourment et je suis tombé malade de chagrin. Frère, je t'enverrai GoUadkine dans quinze jours. Tu le liras. Ecris-moi ton opinion.

72 COnBKSPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

J'abandonne la vio et mon élude et je te dirai quelques nouvelles: 1" Une nouvelle monstre: Bélioski al <;

les Otelcheslvennia Zàpiski. Sa santé est très ébi . , il va aux eaux, pout-étre même à l'étranger. Il ne reprendra pas ses critiques avant deux ans. Mais pour maintenir ses finances il publie un almanach d'une épaisseur gigantesque (60 feuilles d'imprimerie). J'écrie pour lui deux nouvelles: X' Les Favorin rasés, 2" Nouvelle des chu > " ч supprimées, toutes lesdcux d'un intérêt tragirjue,i . i, et, cela j'en réponds, concises au possible. Los lecteurs attendent mesœuvres avec impatience. Les deux i. "s

ne sont pas bien grandes... Kn outre, quelque cIj ir

Kraevsky et un roman pour Nékrassov. Tout cela me prendra un an. Je termine en ce moment Les Favoris rasés.

Deuxièmement. — Une masse de nouveaux écrivains ont fait leur apparition. Les uns sont mes rivaux. Parmi eux il faut surtout remarquer Hertzcn (I î i i ot Gon-

tcharov. Le premier ad»''jà publié ; le s«' un com-

mençant et n'a été publié nulle part. On dit énormément de bien d'eux. En attendant, la priorité m'appartient ; j'espère que cela sera toujours ainsi. En général, la littérature n'a jamais tant produit qu'à présent. Tant mieux.

Troisièmement. — Je viendrai chez vous ou très tôt, ou très tard, ou pas du tout. J'ai des dettes, je n'aurai pas d'argent (sans argent je ne viendrai pour rien au monde), et puis, troisièmement, je suis accablé de travail. L'avenir nous le dira.

Quatrièmement. — Shidlovsky a donné signe de vie. Son frère est venu me voir. Je vais commencer à correspondre avec lui.

Cinquièmement. — Mon cher ami, si tu veux gagner quelque chose par la littérature, il y aurait une occasion de réussir et de faire de l'effet par une seule traduction. Traduis donc : Reinecke-Fuchs de Goethe. On m'avait môme prié de te charger de traduire cela, car il le faut pour l'almanach de Nékrassov. Si tu veux, traduis-le. Prends ton temps. Et même, si je ne vienspas vers le 15 mai ou le !•' juin, envoie-la si c'est prêt. Tous s'en vont pour l'été ; mais si c'est possible, je te la placerai quelque part et je t'apporterai l'argent. Si ce n'est en printemps, ce sera en automne certainement. L'argent viendra sûrement. Nékras-

sov est éditeur, il achètera, Bélinski achètera, Ralkov achètera, Kraevsky est tout à ma disposition. L'affaire est avantageuse. On a parlé de cette traduction dans notre cercle. Ainsi, commence si tu veux et, sur ma tête, je garantis le succès. Si tu traduis trois chapitres environ, envoie-les-moij'e les montrerai à ces messieurs et il pourrait arriver que l'on payât d'avance.

Je n'ai jamais été si riche d'activité qu'en ce moment. Tout bouillonne, tout va... Mais qu'en adviendra-t-il ? Adieu, mon ami.

Viéraest mariée depuis trois mois. On ditqu'elleest heureuse. L'oncle lui a donné autant qu'à Varia*. Écris à l'oncle. Elle a épousé Ivanoff. 11 a trente ans. 11 est professeur de chimie quelque part. Viéra m'a écrit ; elle disait qu'elle t'écrivait aussi.

Adieu, mon cher. Je vous embrasse tous et vous souhaite mille choses. Je baise les deux mains d'Emilie Fédorovna. J'embrasse aussi les enfants. Comment vas-tu ? Parle-moi de toi. Ah ! mon ami. J'ai envie de le voir. .Mais que faire.

Tout г\ loi.

16 mai 1846.

Cher frère,

Devant toi sont ces dames qui t'ont apporté ce message. Je te prie, reçois-les bien et, si c'est possible, tu ne ferais pas mal de les inviter à dîner, — M"»* Bélinski et sa très intéressante sœur. Elles me demandent de les recommander aussi auprès d'Emilie Fédorovna. Nourris leur égoïsme féminin en l'intéressant le plus possible à elles-mêmes et, bien entendu, parle le moins possible littérature. D'ailleurs tu t'y entends mieux à toutes ces affaires que moi ; conseille-leur où elles doivent descendre et ce qu'elles doivent faire... Je ne sais ce qui vaut mieux pour elles : rester à Revel ou bien aller à Hapsal.

Je dirai de moi-même que je ne sais pas du tout ce que

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