‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 7 sur 48 · Employé de l'État · texte numérisé non relu

Employé de l'État

que attend avec le colis pour le porter à la poste. Je suis encore plus ennuyé que toi quand lu avais mai aux dents. J'ai bien peur que le manteau net'arriveun peu tard. Que faire ? J'ai fait tout mon possible.

J'écris toujours Les Favoris rasés. Cela va lentement. J'ai peur d'être en retard. J'ai entendu de deux personnes, l'une qui est Beketov, l'autre Grigorovitch, qu'en province on n'appelle pas autrement l'alraanach Peterbourgsky Sbornik que par le nom des Pauvres Gens. Ils ne s'intéressent nullement au reste, quoiqu'on se l'arrache, on l'achèU^ l'un chez l'autre, chez celui qui a réussi à l'acheter à un prix énorme. Chez les libraires à Penza et Kiev par exemple, son prix officiel est de 25 à 30 roubles ass. Comme c'est étrange ! ici il s'est arrêté, là-bas on ne peut en trouver.

Grigorovitch a écrit une nouvelle remarquable. Grâce à nos démarches, à moi et à Maïkov (qui, soit dit en passant, veut écrire un grand article sur moi pour le !•' janvier), cette nouvelle sera publiée dans les Otetchestvennia Zapiski qui, paraît-il, sont lout à fait à sec. Ils n'ont plus une seule nouvelle en réserve.

On s'ennuie terriblement ici.On ne travaille pasici ! Chez vous j'étais comme au paradis et Dieu sait que quand je suis bien, avec mon caractère je gâte les choses. Je souhaite à Emilie Fédorovna de bien passer son temps et surtout de se bien porter, je le souhaite très sincèrement; je pense beaucoup à vous.Tiens, frère: l'argent et un avenir assuré c'est bien bon. J'embrasse mes neveux. Allons, adieu. J'écrirai davantage la prochaine fois. Et maintenant je te supplie de ne pas m'en vouloir. Porte-toi bien et ne mange pas tant de viande.

Mon adresse :

Près de la cathédrale de Kazan, au coin de la Grande Metchanskaïa et de la place, maison Kochendorff, n* 25.

Adieu. Ton frère,

Th. Dostoïevski.

Mange le plus possible de choses saines, je t'en prie, passe-toi de champignons, de moutarde et de petites horreurs pareilles. Je t'en supplie.

78 COHnEliPONUANCB DE DOSTOÏEVSKI

7 octobre 1^40.

Cher frère,

Je m'empresse de répondre & la lettre et de l'écrire en inômo temps ce dont je voulais l'informer même sans avoir rc(;u ta lettre.

La dernière fois je l'ai écrit que j'avais l'intenlion d'aller à l'étrangftr. Les libraires m'offrent i.OOO roubles ass. pour tout. Nékrassov m'avait offert 1.500 roubles arg. Mais il parait (|u'il n'a pas d'argent et il renoncera. Si le prix me paraît trop bas (d'après mes dépenses), je ne l'accepterai pas, et jo publierai moi-môme un volume, peut-être vers le 15 novembre. Ce sera bien, car cela se passera sous mes yeux ; l'édition ne sera pas dôflgurée, par exemple, et j'y trouverai mon avantage. Il est possible que j'en tire 4.000 roubles. Les libraires en donnent autant, mais je ne mettrai pas tout dans mon volume. Donc, s'il faut ajouter un peu, à mon retour d'Italie je ferai paraître le deuxième volume etje loucherai de l'argent en arrivant.

Je ne vais pas me divertir, mais me soigner. Péter»bourg est un enfer pour moil Comme c'est pénible, comme c'est pénible de vivre ici ! Quant h ma santé elle va de pis en pis. D'ailleurs je suis très effrayé. Que me dira, par exemple, octobre? Jusqu'ici les journées sont belles. J'attends ta lettre avec impatience : car je voudrais savoir ce que tu eu penses. En attendant, voilà ce que je vais te dire : viens à mon aide, frère, jusqu'au !•' décembre au plus tard. Car jusqu'au l" décembre, je ne sais pas du tout où prendre l'argent. C'est-à-dire, je trouverai bien de l'argent, Kraevsky m'en offre très volontiers; mais je lui ai pris déjà 100 roubles et je l'évite à présent, car pour chaque 50 roubles, il faut une feuille d'imprimerie. Et moi, je veux écrire un roman pour moi, quand je serai en Italie, à loisir, en liberté complète, et je veux être en état de faire mon prix. Car le système de dettes constantes que Kraevsky cultive en tout, c'est le système de ma servitude et de ma dépendance littéraire. Ainsi, donne- moi les moyens, si tu peux. Je t'ai déjà écrit que je te rendrai 100 roubles en allant à l'étranger ; mais si tu peux m'en-

voyer encore 50 roubles arg, je te les rendrai aussi, tout sera fait pour le !•' janvier. Fais tes comptes, et si tu peux me prêter jusqu'au !•' janvier, donne-les-moi. Tu peux compter sur moi comme sur un roc, je te les rendrai. Je t'écris tout cela, afin qu'il te soit plus commode de faire tes comptes.

Cet argent m'est nécessaire pour l'achat d'un manteau. Je ne me fais pas faire d'habits, tout pris que je suis par mon système d'émancipation littéraire, et ils (c'est-à-dire, les habits) ne sont plus convenables. Mais le manteau est nécessaire. J'y mettrai bien Г20 roubles (avec le col), et avec le reste je veux vivre tant bien que mal jusqu'au moment de la publication. C'est Kraevsky lui-même qui m'a offert de faire les démarches. C'est Ralkov et Kouvchinnikov (jui publient sur sa recommandation. J'ai déjà causé avec eux. Ce sont eux aussi qui m'ont offert 4.000 roubles pour le manuscrit.

Pour le !•' janvier j'ai l'intention d'écrire encore quelque petite chose pour Kraevsky, et puis je me sauverai. Pour aller en Italie, il faut que je paie diverses dettes (à toi aussi), 1.600 roubles ass. en tout. Il restera donc à peine •2.t00 roubles ass. Je me suis informé de tout : le voyage coûte 500 roubles (au plus). A Vienne je m'achèterai du linge et des vêtements pour 300 roubles ; là c'est bon marché ; cela fait donc 800 roubles ; il me restera alors 1,600 roubles. Je vivrai là-bas huit mois. J'enverrai au Sovreinennik la première partie du roman, j'obtiendrai 1.200 roubles, et, de Rome, j'irai passer deux mois à Paris et je reviendrai. Dès que j'arriverai, je ferai publier la deuxième partie. Quant au roman Je me mettrai à l'écrire dès l'automne 1848 et j'en ferai publier trois ou quatre volumes. La première partie sera publiée dans le Sovremennik sous forme de prologue. J'ai le sujet et l'idée dans ma tête. En ce moment j'ai de très grandes craintes pour ma santé. J'ai de terribles palpitations de cœur, comme dans les premiers temps de ma maladie.

Nékrassov et Panaiev publient le Sovremennik depuis le 1*' janvier. C'est Bélinski qui fait la critique. 11 se fonde une quantité de revues, et Dieu sait quoi encore. Moi, j'évite tout cela, pour bien me porter et pouvoir écrire quelque chose de sain. Le commerce de Nékrassov tombe.

80 COnnBBPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

Mais lazikov et C^ sont dans un état florissant. Lui ausHfait lo commissionnaire en librairie. Je lui ai déjà parlé de lui rcmetlre les exemplaires pour qu'il s'en arrange.

Salue tout le monde, surtout Emilie Fédorovna. Les enfants aussi et je le supplie de me répondre avec le premier courrier. J'attends ta lettre, ftcris plus vile ; car si tu no m'envoies pas d'argent, dis-le-moi au moins, dis que tu n'en as pas (je te jure que je ne t'en voudrai pas) afin que je puisse en chercher ailleurs.

Tout à toi,

Th. Dostoïevski.

Je l'écrirai maintenant très souvent.

Frère, nous ne nous verrons pas de longtemps. Mais dès que je serai revenu de l'étranger, j'irai te voir en passant, directement, n'importe où que tu sois.

Vers le 20 oclobrf j'aurai terminé en gros mon travail, c'est-à-dire Les Favoris rasés ; ma situation sera déjà bien dessinée, car depuis le 15 octobre commencera la publication des Pauvres Gens.

Au même.

17 octobre 1846.

Je m'empresse de l'informer, mon cher frère, que j'ai reçu Ion argent, pour lequel je te remercie infiniment, car je ne souffre plus du froid et autres désagréments. Je m'empresse également de te dire que mes espérances et mes projets sont remis à un moment plus opportun. Au moins, je n'en sais moi-même que fort peu de choses. On me fait de telles offres, qu'il m'est impossible d'accepter : très peu d'argent, ou bien une somme convenable, mais pas en une fois, et il faudrait attendre. Bien entendu, s'il faut vendre, je ne puis le faire qu'au comptant. Enfin, on me conseille d'attendre. C'est bien et mal. Mal pour ma santé. Bien à ce point de vue que si on attend, on peut obtenir une somme plus considérable. En tout cas, il sera impossible de publier pour la Noël. Car il faut pouvoir vivre; il faudra donc vendre des nouvelles dans les revues; il faudra donc attendre ; la publication ne pourra donc se faire que vers le le^ mai. D'ailleurs, il faudra se donner la

peine de tout organiser et de publier deux volumes épais, et non à 2 Г. 50 кор., comme je le supposais, mais à 3 roubles et davantage peut-être. Ainsi nous nous verrons peutêtre Tété encore une fois et mon voyage à l'étranger ne s'effectuera qu'à l'automne, si j'ai assez d'argent.

Tout cela me trouble à un tel point, frère, que j'en ai la tête brouillée. Eh ! combien il faut supporter de peines et d'ennuis de toutes sortes, afin d'organiser ses affaires! Il faut négliger sa santé, par exemple, et Dieu sait quand on peut assurer son avenir! Je t'écris peu de choses, car je ne suis sûr de rien encore. D'ailleurs je ne perds pas encore complètement courage. Comment vas-tu ? Tu rae (lis que tu attends un nouveau convive. Dieu veuille que tout se passe bien ! Pourvu que tes affaires et les miennes s'arrangent! Frère, je ne cesse de poursuivre mon but. Notre association peut se réaliser. Je fais toujours des rêves. A moi, frère, serait nécessaire le succès complet ; sans cela il n'y aura rien de fait, et je vivrai avec peine. Tout cela ne dépend pas de moi, mais de mes forces.

Les Favoris rasés ne sont pas tout à fait terminés. On dit beaucoup de bien de Prokhartchine. On m'a répété bien des jugements. Bélinski n'est pas encore arrivé. Ces messieurs du Sovremennik font des mystères. De sorte que je ne tiens pas trop aux Favoris rasés et je n'ai rien promis. Je les placerai peut-être chez Kraevsky. D'ailleurs, je ne sais comment je vais m'en arranger. Je vais profiter des circonstances et je les ferai battre à cause de ma nouvelle, à qui donnera le plus. Je me ferai payer convenablement, bien sûr. Mais s'il m'arrive de publier à part, de façon à ce que l'on me paie une certaine somme d'avance, je ne la donnerai pas dans une revue.

Le frère André te salue. Les Bélinski aussi te saluent, ainsi qu'Emilie Fédorovna. Je les vois. En voilà qui se jettent dans les risques ! J'embrasse les enfants; je pense souvent à eux. Si je vends bien ma nouvelle, je leur enverrai sûrement des bonbons et des friandises pour la Noël. Présente l'expression de mon dévouement à Emilie Fédorovna. Ayons de la patience, frère, nous deviendrons peutêtre riches. Il faut travailler. Garde ta santé, je t'en prie. Je t'aurais conseillé et prié de ne pas tant travailler. Au diable ! Je te prie de te soigner. Soigne-toi bien. Et sur-

tout prends UDO nourriture plus saine. Moins d<; café et de viande. C'est un poison. Adieu, frère. J'écrirai bientôt. 11 fait sombre.

Th. Dostoïevski.

Nous avons un mois d'octobre sec, clair et froid. Peu de maladies. Ncm*oublie pas et écris. Salue les Roinhardl et les autres.

Au même.

Cher frère,

Je veux l'écrire deux roots, pas davantage, car je peine et me débats comme un poisson sous la glace. Il y a que tous mes projets sont anéantis et détruitsTun après l'autre. Ma publication n'aura pas lieu. Car pas une des nouvelles dont je t'ai parlé n'a pu venir à bout. Je n'écris pas non plus Les Favoris rasés. J'ai tout abandonné : car tout cola n'est que la répétition de choses anciennes, que j'avais dites depuis longtemps. Des idées plus originales, plus vivantes et plus claires se pressent maintenant sur le papier. Quand j'eus fini Les Favoris rasés, tout cela s'est présenté à mon esprit. Dans ma situation, l'uniformité — c'est la perdition.

J'écris une autre nouvelle et l'ouvrage marche comme autrefois pour Les Pauvres Gens — avec fraîcheur, facilité, et succès. Je la destine à Kraevsky. Qne ces messieurs du Sovremennik se fâchent, ce n'est rien. Cependant après avoir terminé ma nouvelle, vers janvier, je cesse de publier jusqu'à l'année prochaine et je vais écrire le roman, qui me tracasse dès à présent.

Mais pour vivre, je me décide à faire éditer Les Pauvres Gens et Le Double par volumes détachés. Je ne mettrai pas, par exemple, première partie, deuxième partie ; ce sera tout simplement Les Pauvres Gens à part, et Le Double aussi à part — tout mon travail d'un au. Et enfin, peut-être ferai-je une édition complète dans deux ans ou plus tôt, et je gagnerai beaucoup, car je me ferai payer deux fois et je me ferai connaître.

Les PauvresGens seront mis sous presse demain ou après-

demain. Je ferai cela par Ratkov, il me le promet. Et maintenant je maudis mon sort, il me manque 700 roubles ass. pour publier à mon compte. Faire publier à son compte, c'est tout. Aux frais des autres — c'est risqué, on peut tout perdre. Les éditeurs sont des coquins. Ils ont une masse de ruses que je ne connais pas et par lesquelles on peut être trompé. Mais la chose la plus abominable est la suivante : l'éditeur fait imprimer à ses frais et reçoit 350 ou 400 exemplaires (c'est le prix de ses débours) ; comme commission il prend 40 pour 100, c'est-à-dire 40 кор. de chaque exemplaire (si je vends 1 rouble). Ça c'est pour l'intérêt de son capital et comme garantie. Supposons qu'il ait maintenant 300 exemplaires. 11 va les vendre. Moimôme, je n'ai pas le droit de vendre un seul exemplaire jusqu'à ce qu'il n'ait vendu tous les siens, car je pourrais lui faire du tort. Il vendra tout et viendra me déclarer que le public n'en demande plus et que cela ne va plus. 11 est impossible de contrôler. Ce serait se brouiller avec lui. On ne peut le faire que dans un cas extrême. Les exemplaires restent chez moi. J'ai besoin d'argent. 11 m'en achète enfin, après ra'avoir réduit à la dernière extrémité, environ deux cents exemplaires à moitié prix. Il se trouve enfin de telles canailles, qui ne répondent pas aux demandes de province, ni à celles du public de Saint-Pétersbourg. Maintenant, voilà : que je lasse éditer moi-môme, je vendrai à la fois à tous les libraires de Saint-Pétersbourg pour de l'argent comptant. On prend une commission convenable. Us donnent môme davantagi? chacun, à qui mieux mieux, si le hvre a du succès, et enfin — c'est dans le bureau de lasikov qu'il y aura le dépôt principal.

Ecoute, frère : je te demande une réponse immédiate et voilà ce que je propose. Si tu as de l'argent, '200 roubles argent (il en faudrait davantage, mais on peut rester quelque chose à devoir), veux-tu faire une spéculation? Si tu le mets de côté, cet argent ne te servira à rien. Mais m3i je te propose de me donner C3t argent pour mes frais d'édition. On pourra imprimer déjà vers le 15 novembre. L'édition sera payée avant le 1" janvier. Je le renverrai aussitôt tes deux cents roubles. Et puis, sur tous les bénéfices tu auras le quart. L'édition se payera avec 350 exemplaires (il y en aura 1200 en tout). Il^n restera 850, à 75 кор. arg.

8i COnnESPO.NDANCE DE DOeXOÏEVeKI

035 roubles .'ISS. Je donnerais le m6me béni'ifice à un

libraire. Mon argent ne serait pas perdu. Ensuite, si le succès s'annonçait, nous aurions édité Le Double. Knflo, <1ап8 tous les cas, Ion argent !<• reviendrait au moi» de janvier. Je te donne ma parole d'honnôte homme que je no le mettrai pas dans une situation faus-se. El enfin, je m'attends à un succès. Peut-ôlre sera-til long à venir. Toute l'édition sera écoulée dans un an. Voilà un exemple : le Pan A'/ia/iar«/fi/ d'Osnovianenko a été publié dani les Olelchesliennùi Z.ipi.ski, il y a trois ans. On l'a imprimé à part cl, maintenant, on voudrait en donner une troisième édition.

Si tu veux frère, réponds immédiatement et envoie l'argent. Pendant ce temps je vais revoir certames choses, j'irai à la censure et je ferai mes conditions uvec les typographes. Si tu veux m'envoyer l'argent et que tu n'en aies pas autant, envoie une première fois au moins 120 roubles pour les arrhes,et ensuiU^ sans faute, vers !<■ ''• f.-.v-rnbr.. les autres 80 roubles.

Enfin, si tu ne peux pas le faire du tout, préviens-moi à temps, au moins. Je m'adresserai aux librair'-^ ••» nous éditerons ensuite Le Double.

Dans celte affaire, mets donc de côté l'amour fraU^rnel, la délicatesse, etc. Considère l'affaire comme une spéculation. Il ne faut pas que tu te fasses du tort, en me voulant du bien, quand môme cela ne serait pas pour longtemps. Tu vas avoir encore un enfant. Adieu, embrasse-les tous. Salue qui de droit. Je ne suis pas très bien. Mais tu me

connais. Ton

Dostoïevski.

Adieu, cher frère. J'attends une réponse immédiate. Je te supplie de ne pas te mettre dans une fausse position, c'est-à-dire, par exemple, si tu donnais ton dernier argent. Vaut mieux ne pas le faire alors. Je ne fais que te proposer cela. Mais si tu es riche et si cela te va, envoie l'argent par le premier courrier, par exemple, vers le 2 ou le 3 courant.

Allons, écoute encore, je t'ai tout écrit et je te dis pour la dernière fois : si tu as de l'argent, ne crains rien et consens. Si non, ou si tu en as peu, je te supplie de ne pas l'associer. Réponds aussitôt.

Salue Emilie Fédorovna. Je fais des vœux pour votre bonheur, mes amis. Gogol est mort à Florence il y a deux mois.

Au même.

26 novembre 1846.

Comment as-tu pu m'écrire, mon très cher ami, que je suis fâché parce que tu n'as pas envoyé l'argent et que c'est à la cause de mon silence. Comment une idée pareille a-t-elle pu se loger dans ta tôle ? Et enfin, par quoi t'ai-je donné l'occasion de me juger ainsi. Tâchons que tout entre nous soit droit et simple. Je te dirai tout franchement que je suis déjà bien des fois ton obligé et ce serait une lâcheté de ma part de ne pas le reconnaître. Mais assez là-dessus. Mieux vaut que je te parle de ma situation et que je te donne sur moi des renseignements précis.

Et d'abord, mes éditions n'ont pas réussi. Cela ne valait pas la peine et était prématuré. 11 est possible que le public ne se serait pas laissé faire. Je ferai cette édition l'automne prochain. A cette époque, le public aura fait connaissance avec moi et ma situation sera plus nette. D'ailleurs, j'attends quelques avances. Le Double est déjà illustré par un artiste de Moscou. Les Pauvres Gens sont illustrés par deux personnes ; à qui fera le mieux. Bernardsky dit qu'il commencerait volontiers à entrer en pourparlers avec moi au mois de février, et me donnerait une certaine somme pour le droit de publication dans VJllustration. D'ici là, il est occupé avec Les Ames Mortes. En un mot, l'édition ne me dit plus rien. D'ailleurs, je n'ai pas le temps de m'en occuper. J'ai une masse de travail et de commandes. — Jeté dirai que j'ai eu l'ennui de me brouiller avec le Sovremenniky dans la personne de Nékrassov. Il est vexé parce que je donnais quand môme des nouvelles à Kraevsky, auquel je dois de l'argent, et que je ne voulais pas annoncer que je n'appartenais plus aux Otelchestvennia Zapiski. Désespérant d'obtenir assez vite une nouvelle, il m'a dit des grossièretés et a eu l'impudence de me réclamer de l'argent. Je l'ai pris au mot et je lui ai donné une lettre de change pour le 15 décembre. Je voudrais qu'il vînt à moi. Quand j'ai dit des sottises à

86 COnnESPONDANCE DE OOSTOlSVHKI

Nékrassov, il no cceeail do faire des courbettes derant moi et cherchail à e'cxcusor comme un juif auquel on vole son argent. Kn un mol, c'est une яа1е histoire. Л pn'-^ent, ils vont dire partout que je suis devenu ambitieux, (|iie j'ai une trop haute opinion do mui-môme, et que je me suie vendu à Kraevsky, ce pourquoi Maikov chante mes louanges, (juant à Nékrassov, il veut m'érointer ! Hélinski, lui, c'est une nature si faible, que même on littérature il change constamment d'opinion. C'e^t avec lui »oul que j'ai conservé de bonnes relations. C'est un noble cœur. Kn attendant, Kraevsky a été très content de profiter de Госcasion ; il m'a donné do l'argent et a promis par-dessus le marché de payer toutes mes dettes vers le 15 décembre. Pour cela, je travaillerai pour lui jusqu'au printemps.

Vois-tu, frère, de tout ceci j'ai tiré une fameuse règle de conduite. La première chose très désavantageuse pour un talent qui est à ses débuts, c'est l'amitié avec les propriétaires des éditions, d'où résulte forcément la familiarité et ensuite toutes sortes de désagréments. Ensuite l'indépendance, et, enfin le travail pour l'amour de l'art sacré, travail béni, purement accompli dans la simplicité du cœur, qui jamais encore n'avait tant tremblé et palpité, comme à présent, devant les nouvelles images dont j'ai conscience. Frère, je renais non seulement au point de vue moral, mais aussi physiquement. Jamais je n'ai eu en moi autant de force et autant de clarté, tant d'égalité de caractère, tant de santé physique. Pour cela je dois beaucoup à mes chers amis Beketov, Zalubetzky et d'autres, avec lesquels je vis; ce sont des gens sérieux, intelligents, doués de noblesse de cœur et de caractère. Leur société m'a guéri. A la fin, je leur ai proposé de vivre ensemble. Nous avons trouvé un grand appartement et toutes les dépenses, concernant le ménage, ne dépassent pas 1,200 roubles ass. par personne et par an. Que les bienfaits de l'association sont grands ! J'ai ma chambre et je travaille toute la journée. Voici ma nouvelle adresse, je le prie de m'y adresser tes lettres :Wassilievsky Ostrov, 1^ ligne, Grande Perspective, maison Solochitch, n" 26, en face de l'église luthérienne.

Tous mes compliments, mon très cher ami, à l'occasion du troisième neveu. Je lui souhaite tout le bonheur possible, ainsi quà Emilie Fédorovna. Je vous aime trois fois

plus à présent. Il ne faut pas m'en vouloir, mon trésor, d'écrire sur ce chiffon ;j'ai peu de temps et je suisattendu. Mais, en revanche, je t'écrirai encore une fois vendredi. Considère donc que celte lettre n'est pas terminée.

Ton ami,

Th. Dostoïevski.

Au même.

Saint-Pétersbourfj, 17 décembre 1846.

Que t'est-il arrivé, cher frère, pour que tu gardes ainsi le silence ? J'attends des nouvelles de toi avec chaque courrier et je ne reçois rien. Je m'inquiète, je pense souvent à toi, à tes indispositions fréquentes et je tire des conclusions. Je te supplie, écris-moi au moins deux lignes. Écris, je le prie, et Iranquillise-moi.Tu as peut-être attendu la suite de ma dernière missive. Mais il ne faut pas m'en vouloir d'avoir si mal tenu ma parole. Je suis accablé de travail et j'ai promis à Kraevsky de donner vers le 5 janvier la première partie du roman Netotchka i\ezvanov dont certainement tu as lu l'annonce dans les Otelchestvennia Zapiski. J'écris cette lettre avec des interruptions, car je travaille jour et nuit, sinon que je vais vers sept heures à l'opéra italien, au paradis, pour me distraire en écoutant chanter nos artistes incomparables. Ma santé est bonne, je n'ai plus besoin de l'en donner des nouvelles. J'écris avec acharnement.il me semble toujours que j'ai entamé un procès avec toute notre littérature, nos revues et nos critiques et les trois parties de mon roman dans les Otetchestvennia Zapiski, et que cette année je fais consacrer ma supériorité en dépit des malveillants.Kraevsky baisse la tête. 11 est sur le point de tomber. Soiremennik débute brillamment. Ils ont commencé à échanger quelques coups de feu.

Ainsi donc, frère, je n'irai à l'étranger ni cet hiver, ni cet été, et je viendrai vous voir encore à Revel. J'attends l'été avec impatience. En été, je vais refaire le vieux et préparer mon édition pour l'automne et puis, advienne que pourra. Comment va-t-on chez vous, frère ? Emilie Fedorovna serait-elle malade? Je demande une réponse immé-

88 COnRESPONOANCE DE DOSTOÏEVSKI

(liato h cctlu lettre. Comme je te l'avaU déjà écrit, je dcmouro avec les Beketov à l'tlo UaHiIc ; on ne s'ennuie pas,on est bien et c'est avantageux. Je fréquente Bélinski. Il est souvent malade, mai- >' •* ^Ь^<^ '^^pérances. M^ Viélinski vient d'accoucher.

Je continue à payer mes (Jelles, toujours par Kraev«ky. Mon but, c'est de travailler pendant tout l'hiver, pour lui, et ne plus devoir un kopek pour l'été. Quand me débarrosserai-je de mes dettes! Quel malheur d'être ouvrier journalier ! On perd tout : le talent, la jeunesse, l'espoir; le travail vous dégoûte et on finit par devenir barbouilleur au lieu d'être écrivain.

Adieu, frère. Tu viens de m'arracher à la page la plue intéressante de mon roman, et j'ai encore une masse d'ouvrage. Ah ! mon cher, si tu pouvais réussir î J'ai toujours envie de te revoir au plus tôt, et malgré cela, je ne voudrais te voir que quand j'aurais établi et résolu ma situa, lion. Je me suis fait lier les bras et les jambes par mes entrepreneurs. Cependant, on vient me faire des propositions brillantes. Le Sovremennik, qui me dit des injures par la personne de Nékrassov,me donne 60 roubles argent pour la feuille d'imprimerie, ce qui équivaut environ à 300 roubles dans les Otetcheslvennia Zapiski; la Bibliothèque de /ec/ure, 250 roubles ass. pour sa feuille, etc., et je ne puis rien faire : car Kraevsky a tout pris à 50 roubles argent, en me payant d'avance. A prupos: Grigorovitch a écrit dans les Otetcheslvennia Zapiski une physiologie : Le Village, qm fait fureur ici. Et à présent, adieu, cher frère. Salue Emilie Fédorovna, Fédia, Mâcha et Micha. Les enfants m'ont-ils oublié ? Salue Reinhardt et les autres. Anna Ivanovna vient-elle vous voir ? A tous mes anciens amis un salut.

A toi toujours,

Th. Dostoïevski.

Mon adresse : Ile Basile, l"^* ligne, Grande Perspective, maison Solochitch, n* 26, chez M. Beketov.

Maintenant, voilà encore : viens à Pétersbourg, cette année, passer les jours gras; viens passer au moins quinze jours. Mais viens sans faute. Le logement et la nourriture ne te coûteront rien. Le thé, le sucre, l'entretien non plus.

Tu n'auras aucune dépense à faire. Tout le voyage te coûtera peu de chose. Eh ? Qu'en penses-tu ? Réfléchis à cela. Qu'est-ce que cela peut faire? Je serais si heureux de le voir. Et puis toi aussi, cela te ferait plaisir de passer quelques jours à Saint-Pétersbourg. Tu n'as pas du tout besoin d'argent pour venir ici. Je t'en dois et je paierai tout. Nous trouverons de l'argent. Je t'en supplie, frère, viens ! Tu voudrais peut-être qu'on aille te tirer de Revel avec des tenailles! Viens sérieusement, viens pour le Carnaval.

Au même.

Cher frère, Je te fais encore une fois mes excuses de n'avoir pas tenu ma parole et de ne pas l'avoir écrit avec le courrier suivant. Mais j'avais tant de tristesse, qu'il m'était impossible d'écrire. J'ai pensé longuement et douloureusement à toi. Combien ton sort est pénible ! Avec ta santé, tes pensées, n'avoir personne autour de soi, trouver l'ennui au lieu d'une fête, et avoir une famille dont le fardeau est lourd, si sainte et si douce qu'en soit la charge, la vie devient insupportable. Mais no perds pas courage, frère ! L'horizon s'éclaircira. Vois-tu. plus nous avons en nous de spiritualité et de vie intérieure, plus beaux deviennent notre foyer et notre existence. Certainement, la dissonance est terrible, terrible aussi le manque d'équilibre que nous présente la société. Le monde extérieur doit se trouver en équilibre avec le monde intérieur. Autrement si des phénomènes extérieurs ne se produisaient pas, le monde intérieur prendrait un développement dangereux. Les nerfs et Timaginalion prendraient trop de place chez le môme sujet. Tout phénomène extérieur paraît colossal au premier abord et nous effraie. On commence à craindre la vie. Tu es heureux que la nature t'ait doué d'amour et d'un caractère ferme. De plus tu as encore un grand fond de bon sens et des paillettes de gaîlé et des éclats d'humeur charmants.Toutcela te sauve encore. Je pense beaucoup à toi. Mais, mon Dieu, combien de sages à barbe grise, bornés et d'une bassesse écœurante, de connaisseurs, de pharisiens de la vie, fiers de leur expérience,

90 CORIIESPONDANCB DB 00вТ01ЖУвК1

OU plutôt de leur impereonnaliU^ (car touH sont laillAt ниг le môme patron), inutiles, qui prêchent éternellement le conleiilement de leur sort, la foi en quelque chose, la délimitation de la vie et le contentement de leur place, нлля pénétrer la signification de ces mole,— car ce contentement a \\n faux air de torture monastique et d'esprit borné ; et ils jugent aveu une petitesse et une colère inépuisable ГАте forte et ardente qui ne supporte pas leur emploi du temps quotidien et le calendrier de leur vie. Ce sont dee lâches avec leur bonheur terrestre vaudevilles^|ue. Quels lâches ! Quand on les rencontre, ils vous font enrager douloureusement. Je viens d'être interr. i.»

mondaine et spirituelle du bavard in- , ч1

Sviridov. Il me semble, frère, que c'est l'imbécile le plus assommant. Il m'a apporté une question d'analytique et aussi de vieilles feuilles dépareillées, très anciennes, dont on ne peut rien tirer. Il me prie de faire une démarche auprès de Bekelov pour corriger ces feuilles. Quel drôle de bonhomme ! Il n'y comprend rien du tout lui-môme et il voudrait que les autres y débrouillassent quelque chose. Je ferai mon possible pour m'occuper de ta réponse. J'irai voir tous ceux qui pourraient avoir ces notes.

Mais le temps passe. J'avais l'intention de l'écrire beaucoup de choses. Je suis vexé d'avoir été interrompu. Je me bornerai donc au dernier article, je te parlerai de moimême. Moi, frère, je travaille; je ne veux rien livrer avant que ce soit terminé. En attendant, je n'ai pas d'argent, et, sans de bonnes gens, je serais perdu. De répandre ma renommée dans divers journaux me procure plus d'avantages que de désavantages. Mes admirateurs s'occuperont d'autant plus vite de mes œuvres nouvelles; d'ailleurs, ils sont nombreux et sauront prendre ma défense. Je vis très pauvrement et, depuis que je t'ai quitté, j'ai dépensé environ 250 roubles argent, et j'ai payé environ 300 roubles argent de dettes. C'est Nékrassov qui m'a fait le plus de tort ; je lui ai rendu 150 roubles argent, pour ne pas être lié à lui. Au printemps je ferai à Kraevsky un emprunt considérable et je t'enverrai sûrement 400 roubles. C'est sûr et certain : car la pensée de toi me tourmente plus que tout. Il est bien peu probable que j'arrive tôt à Helsingfors. Car il se peut que je me soigne définitivement

par l'eau froide, d'après la méthode dePrisnilz.Et ensuite j'arriverai peut-être au mois de juin. D'ailleurs, je ne sais rien encore, mon cher. Mon avenir est encore devant moi. Mais, que la foudre éclate au-dessus de ma tête, je n'avancerai pas à présent, je sais tout ce que je puis faire ; je ne veux pas abîmer mon œuvre, et mes affaires d'argent se remettront avec le succès du livre que je veux publier en automne. Maudit Sviridovl 11 est presque deux heures. Figure-toi: je cherchais de toutes mes forces à lui faire comprendre que je n'avais pas le temps. Il restait toujours là et bavardait ; il disait de quelle façon il avait écrit tes questions, me faisait comprendre combien ton concours lui était précieux, parlait de son intention d'aller au Caucase, et d'y écrire un ouvrage sur la flore du pays, comme on n'en avait jamais écrit. Que le diable l'emporte... le drôle I Vraiment, quand on cause avec certaines personnes, il semble qu'on sorte d'un bureau. Il m'a arraché à toi, mon très aimé. Soigne-toi, frère. Fais surtout attention à ta santé. Distrais-toi, et souhaite-moi de terminer plus vile mon travail. Aussitôt il se trouvera de l'argent pour toi et pour moi. Le traitement de Prisnitz me tient l'imagination. Il se peut que les médecins me le déconseillent. Combien je voudrais te voir. Je m'ennuie beaucoup quelquefois. Je pense parfois combien j'ai été désagréable et de mauvaise humeur à Revel. J'étais malade, frère. Je me souviens, que tu m'as dit une fois que mes rapports avec toi excluaient l'égalité mutuelle. Mon bien-aimé, c'était lout à fait injuste. Mais j'ai un si vilain caractère repoussant. Je t'ai toujours considéré comme étant meilleur que moi et supérieur à moi. Je suis prêt à donner ma vie pour loi et les tiens, mais quelquefois, alors que mon cœur nage dans l'affection, on n'obtiendrait pas de moi une bonne parole. Mes nerfs ne m'obéissent pas à ces moments. Je suis vil et ridicule, et je dois souffrir toujours, à cause de cela, des jugements injustes. On dit que je suis dur et que je n'ai pas de cœur. Combien de fois ai-je été grossier avec Emilie Fédorovna, la plus noble des femmes, qui est mille fois meilleure que moi. Je me souviens que je faisais exprès de m'irriter contre Fédia, que j'aimais en même temps plus que toi-même. Je ne puis montrer que j'ai du cœur et de l'affection, que quand les circonstan-

92 COnnESPO.NDANCE DE DOSTOlEVlKI

c(;s oxlôrieures mômos, ou Гоесазюп. m'arrachent do forco à ma bassesse ordinaire. Jusque-là, je reste vil. J'aU tribuo cette inégalité h la maladie. As lu lu LacrezU Floriant, Слго1? Mais lu liras bientôt Nelotchhi Nezvanov. Ce sera UBC confession, comtno GotiAdkine, mais d'un Ion et d'un genre dilTércnlH. J 'entends parler sous main de Goliadkine (par beaucoup) et c'est cfTrayanl. Les uns disent que cette œuvre est une merveille, mais n'a pas été comprise ; qu'il lui est résorré dans l'avenir un rôle immense, que si je n'avais écrit que Goliadkine, ce serait sunisant • que pour d'aucuns il est plus intéressant que Dumas. Mon amour-propre en a élé flatlé. Eh bi<'n, frère ! Qu'il esl agréable d'être compris. Frère ! pourquoi m*aimes-tu tant! Je ferai mon possible pour l'embrasser au plus tôt. Aimons-nous ardemment. Souhaite-moi du succès. J'écris ma Patronne. Cela vient mieux que Les Pauvres Gens, c'est dans le même genre. C'est l'inspiration qui jaillit directement de mon âme, qui guide ma plum<'. Ce n'est plus comme à propos de Prokhartchine, dont je soutirais tout l'été. Comme je voudrais pouvoir t'aider plus tôt, frère. Espère donc, compte sûrement sur l'argent que je t'ai promis. Embrasse tous les liens. En attendant, ton

Dostoïevski.

Nous retrouverons-nous un jour à Pétersbourg ensemble? Que dirais-tu d'une situation dans le civil avec ua traitement convenable ?

Je ne sais de quoi M»« Bôlinski est accouchée. J'ai entendu crier un enfant à deux pièces de là, mais cela m'a paru étrange et difficile de demander.

Au même.

Printemps, 1847.

Cher frère,

Je t'écris deux lignes, car je suis occupé. Je ne sais où ma lettre te trouvera. Je vais faire tout mon possible pour terminer mes affaires, pour aller au moins au mois de septembre passer une semaine avec toi. Quant à l'argent je me suis un peu trompé dans mon calcul. J'aurai à

écrire à peine deux feuilletons par semaine ; par conséquent, pas plus que 230 à 300 roubles ass. Et comme je dois payer les Maïkov, auxquels je dois déjà beaucoup (quoiqu'ils ne réclament pas) et puis mon logement, je ne sais vraiment combien je pourrai t'envoyer; mais j'enverrai toujours. Frère, je me trouve dans une telle situation que si au 1" octobre je puis te rendre seulement 100 roubles arg., je pourrai me considérer comme le plus heureux des hommes. Mais dès le 1" octobre ou septembre les affaires changeront. Après avoir terminé mon roman, je prendrai chez Kraevsky 1000 roubles argent d'avance et pour une époque indéterminée. Le Sovremennik prospère, et comme il cherche à attirer les collaborateurs des Otetchestvennia. Zapiski, lui, André Alcxéievitch Kraevsky, a bien peur. И consentira à tout. D'ailleurs, c'est une chance pour lui et pour moi que mon roman se publie à la fin de l'année. 11 termine l'année, continue pendant que l'on souscrit les abonnements, et surtout, il sera, si je ne me trompe, la principale chose de l'année ; il va moucher les amis du Sovremennik qui décidément cherchent à m'enterrer. Mais, au diable ! Alors, ayant obtenu 1000 roubles arg. je viendrai chez toi avec de l'argent dans ma poche et avec une solution décisive pour toi. Tu peux venir seul à Pétersbourg, prendre un congé de vingt-huit jours, te trouver une situation et — ou bien continuer ton service d'ingénieur ou le quitter pour toujours.

Mon adresse : Au coin de la Petite Morskala et de la Perspective de Vosnesensky, maison Shile, chez Bremmer, demander Th. Dostoïevski.

A propos de la traduction, je ne sais rien, je m'en occuperai tout l'été, je vais chercher. A Pétersbourg nous n'avons que cet imbécile de Furmann (il est maintenant à l'étranger) qui se fasse jusqu'à 20.000 roubles par an avec ses traductions seules. Si même tu n'avais qu'une année de garantie, tu arriverais certainement. Tu es jeune; lu pourrais môme faire une carrière littéraire. Tout le monde s'en mêle à présent. Dans une dizaine d'années, il serait possible d'oublier les traductions. J'écris avec beaucoup de zèle, je pourrai finir peut-être. Alors, nous nous verrons plus tôt. Que dit Emilie Fcdorovna ? Je lui adresse mes plus humbles saints, aux enfants aussi. Adieu, frère. J'ai un

04 CORRSSPONDANCE ПВ D08T01BV4KI

peu de n^vro. Je mo nuis enrhumé hier en »ortanl la nuit sans rcdiiigol<>, avec mon pardoMoe aeuletn<*iit, ot la Neva est mi (lébAclo. Il fait froid ici comme au moiti de novem* bre. Mais moi, je me suis enrhumé au moins nx fois, c'eut une bagatelle t En gt^néral, ma nanté m'adI bien rétablie ! Adieu, frèro, souhailc-moi du succès. Après le roman, je me mets à publier mes trois romans {Les Faavre» Gens, Le Double revu et corrigé, et mon dernier) à mes fraie, et alors peul-ôlre ma destinée s'améliorera-l elle. Que Dieu t'accorde le bonheur, mon cher. Ton

Dostoïevski.

Tu ne pourrais le croire. Voilà trois ans que je fais de la litléralure, et je suis loul étourdi. Je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir ; la science m'échappe par manque de temps. On m*a créé une renommée douteuse et je ne sais jusqu'à «juand durera cet enfer et puis — la pénurie, l'ouvrage à terme — vienne le repos !

Mon très humble salut à Nicolas Ivanovitch Reinhardl, aux Bergmann.

Au nn'me.

9 septembre 1847.

Je m'empresse de te répondre, frère. Fais comme tu voudras avec ta famille, calcule pour le mieux, mais ne change раз tes dispositions pour toi-môme, pour rien au monde. Tu as peur qu'on ne te donne pas de délai ; mais est-ce que tu ne pourrais pas prendre un congé de deux mois, de trois mois? El si cela est impossible, informe-toi chez le commandant de circonscription et demande-lui tout simplement, de ne pas le refuser une prolongation. Cela pourrait arriver si on voulait te faire des ennuis ; mais je pense qu'on n'irait pas faire des ennuis à quelqu'un qui démissionne. Mais arrive toujours I Tu écris que lu seras ici au l*' octobre ; dans ce cas tu ne demanderas ton congé que le 2 septembre ; il se terminera donc vers la moitié de novembre, et alorsta démission serait accordée. Tu me dis qu'on hoche la tête ; et moi je te dis : que cela ne te trouble pas. Tu m'écris que la première crêpe

est toujours manquée. Mais c'est seulement à présent '» ensuite, tu verras, tout s'arrangera. Nous formons donc une association. Il est impossible que nous ne fassions pas notre chemin ; ce n'est rien. Réfléchis, quels sont les gens (jui hochent la tôle ? Le traitement que tu reçois à présent, tu l'auras toujours ici, à Pétersbourg, et ton travail ne sera pas si pénible. Je serai chez moi et je t'attendrai. Je suis indisposé en ce moment ; je suis en train de terminer une nouvelle, pour l'imprimer au mois d'octobre. Voilà pourquoi je me hâte. Tu ne m'écris pas à quelle date tu comptes aller à Revel. Mais, c'est égal ; ma lettre le trouvera, peut-être, à la veille de ton départ. Comment vas-tu organiser ta famille? 125 roubles argent, c'est peu de chose ! Je vais écrire aux Moscovites, écris aussi de Helsingfors et demande toi-même que l'arsrent soit еиуол(^ à mon nom (c'est indispensable I)

Arrive plus vite, frère. Si j'y élais pouss»* j>ar m ас <-->iit: la plus aflVeuse, je pourrais m'en procurer. Mais, sais-tu, combien il m'en faut à moi? Au moins 300 roubles argent pour le 1*' octobre. De cette somme, 200 roubles seront destinés à payer des dettes, 100 seront dépensés pour moi, et tout cela encore à condition d'en avoir. En tout cas je vais t'écrire ce que je pourrais réaliser aux premiers jours d'octobre, s'il se présentait une nécessité urgente.

De Kraevsky 50 roubles argent

De Nékrassov 100 —

Dans un endroit 50 —

El vendre le droit d'édition des

Pauvres Gens 200 —

Total 400 —

C'est une jolie somme, mais elle me ruinera, ayant en vue la vente des Pauvres Gens. Je n'ai pas le temps de publier Les Pauvres Gens. Mais j'ai ici une imprimerie qui, je l'espère, me les publiera à crédit. Si lu te trouvais là, tu pourrais t'en occuper, et alors, pendant tout l'hiver, nous ne ferions que toucher de l'argent. Tu ne feras pas mal. si tu te dépêches de venir. Je te dirai qu'il y aurait peutêtre l'espoir que le travail dont je t'ai parlé la deroière fois pût se trouver, si tu étais en ville. De plus, il y aurait une maison d'édition pour le nouvel an, une maison colossale, qui est fondée avec un énorme capital, dans laquelle

06 CORnESPONDANCB DE DOSTOÏEVSKI

on aurait pu le procurer beaucoup de traductions et de compilations. Et puis, on pourrait trouver des traductions chez Krncvsky ou bien rhcz Nékrassov, avec lequel je mère mettrai définitivement, ce qu'il désire extrêmement. Ensuite, il y aura encore une édition pour le nouvel an, et encore une. Et toutes seront réalisées.

Comme c'est dommage que tu n'aies pas fini de traduire Schiller Si c'était complet, on aurait pu le vendre. Ra*semble tout ce que tuas. Un de ces jours, comme je disais à Kraevsky que tu aurais pu trarluire un livre pour la Société de Géograpliie (dans ma dernière lettre) et que tu connais l'allemand et as traduit tout Schiller, Kraevsky demanda soudain sans réfléchir: « Où donc est sa traduction ? > Ensuite, il se reprit et se lut. Ce ne .serait peutêtre pas pour les Otetchestvennia Zapitki, mais Kraevsky pourrait aider à les placer.

Eh bien, adieu, mon cher ! Je n'ai pas écrit ce que je voulais, vraiment je n'ai pas le lemps.

Tout à toi,

Th. Dostoïevski.

Salue Emilie Fédorovna. Embrasse les enfants.

Vois-lu ce que c'est que l'association. Si nous travaillions séparément, nous serions perdus, nous serions intimidés et nous n'aurions plus de courage. Mais deux ensemble pour le môme but, c'est autre chose. Alors l'homme est plein d'énergie, de courage, de cœur ; ses forces sont doublées.

Écris avec le plus de détails possible, et aussi avec plus de soin et d'exactitude relativement aux chifTres (argent, lemps, etc.).

Au même.

(De la forteresse), 18 juillet 1849.

Ta lettre, mon cher frère, m'a infiniment réjoui. Je l'ai reçue le 11 juillet. Enfin te voilà en liberté et je me figure le bonheur que tu as éprouvé quand tu as revu ta famille. Ils devaient être impatients de te revoir. Je vois que tu commences à l'installer. De quoi t'occupes-tu et surtout, de

quoi vis-tu ? As-tu de l'ouvrage, et que fais-tu ? L'été est pénible eu ville ! Et puis encore tu dis que tu as déménagé et certainement ton logement doit être plus petit que le précédent. C'est dommage que tu n'aies pas terminé l'été hors de la ville. Je te remercie pour tes envois; ils m'ont procuré beaucoup de soulagement et de distraclion. Tu m'écris, cher ami, de ne pas me laisser abattre. Je ne me laisse pas décourager; bien entendu, je m'ennuie et j'ai mal au cœur, mais que faire ! D'ailleurs, je ne m'ennuie pas toujours. En général, mijn temps passe très inégalement, — tantôt trop vite, tantôt trop lentement. Parfois il semble qu'on esl habitué à cette vie-là et que cela ne fait rien. Certainement, je cherche à éloigner toutes les tentations de mon imagination, mais parfois on n'en est pas le maître, et la vie d'autrefois revient malgré soi à l'esprit avec les anciennes impressions et l'on se met à revivre le passé. Mais d'ailleurs, c'est dans l'ordre des choses. Maintenant, les jours sont sereins, au moins pour la plupart, et c'est un peu plus gai. Mais les joui's de mauvais temps sont insupportables, la casemate paraît plus sombre. J'ai aussi des occupations. Je ne perds pas mon temps : j'ai imaginé trois nouvelles et deux romans ; j'en écris un maintenant, mais j'ai peur de trop travailler.

Ce travail, surtout si on le fait avec goût (et jamais je n'ai travaillé davantage con aniore, qu'à présent), ce travail m'a toujours épuisé, car il agit sur mes nerfs. Quand je me livrais à ce travail pendant ma liberté, je devais l'interrompre constamment par des distractions, et ici l'agitation que j'éprouve après avoir écrit une lettre doit passer de soi-même. Ma santé est bonne, sauf les hémorroïdes et le dérangement des nerfs, qui va crescendo. Par moment, j'ai la gorge serrée comme autrefois, l'appétit est insignifiant, le sommeil insuffisant et encore mêlé de cauchemars. Je dors environ cinq heures par vingt-quatre heures, et je m'éveille environ quatre fois chaque nuit. Voilà surtout ce qui m'est pénible.

Le plus pénible moment c'est quand il commence à faire nuit, et à 9 heures il fait tout à fait sombre. Quelquefois je ne dors pas jusqu'à une heure ou deux heures du matin, et c'est très pénible de supporter cinq heures d'obscurité. C'est ce qui ébranle le plus la santé. Je ne puis rien dire de

98 COHnESPONDANCE DE DORTOlEVRKI

la fin (Je notre affaire, car j'ai perdu tout compte; j'ai fail seulement un calendrier, sur b*quel je marque paaûvement, choque jour, la journée écoulée — bon débarras I

Ici j'ai lu très peu : deux lÛRtoires de pèlorinag»*, et 1м œuvres de Saiol-Uimitri de HohIov. C»»s dernières m'ont beaucoup intéressé; mais cette lecture n'était qu'une goutte d'eau dans la mer, et j'aurais été, il me semble, infiniment heureux d'avoir n'importe quel livre. D'autant p' '*Ia

me serai! salutaire, car j'interromprais mes рг", léee

par les pensées d'autrui ou bien je changerais le cours de» miennes.

Voilîi tous les détails sur mon existence, il n'y a pas autre chose. Je suis très content que tu aies retrouvé ta famille en bonne santé. As-tu écrif à Moscou à propos de ta mise en liberté ? C'est dommage que l'afTaire de là-bas ne se soit pas organisée. Comme j'aurais voulu passer au moins un jour avec vous ! Voilà déjà trois mois que nous sommes en prison ; que va-t-il nous arriver'.'Il se peut que de tout cet été nous ne voyions des feuilles vertes. Souviens-toi comme on nous menait promener dans le jardin au mois de mai 1 La verdure commençait à paraître alors là-bas, et j'ai pensé à Revel.et au temps où j'y venais pour te faire une visite vers la môme époque, et au jardin qui était à la maison des Ingénieurs. Il me semblait toujours alors que tu ferais la môme remarque, — c'était si triste. J'aurais aussi voulu voir certaines personnes. Qui fréquentes-tu maintenant'?Tous doivent être à la campagne- Notre frère André doit certainement se trouver en ville ; as-tu vu Nicolas ? Salue-les de ma part. Embrasse les enfants pour moi, salue ta femme, dis-lui que je suis bien touché de son bon souvenir et ne te tourmente pas à mon sujet. Je souhaite seulement de bien me porter ; l'ennui est une chose qui passe, et aussi ma bonne humeur ne dépend que de moi. Dans l'homme il y a une grande réserve d'endurance et de vie et, vraiment, je ne croyais pas qu'il y en eût autant, et maintenant je l'ai appris par expérience.

Allons, adieu ! Voilà quelques mots de ma part et je souhaite qu'ils te fassent plaisir. Salue tous ceux que tu verras et que je connaissais ; n'oublie personne. Moi, j'ai pensé à tout le monde. Que pensent les enfants à propos de moi ? 11 serait curieux de savoir quelles suppositions ils

font ; OÙ donc, doivent-ils dire, s'est-il fourré 1 Allons, adieu 1 Si c'est possible, envoie-moi les Otetchestvennia Zapiski. Je pourrais lire au moins quelque chose. Écrismoi quelques mots. Gela me procurera une grande joie.

Au revoir. Ton frère

Th. Dostoïevski.

Aa même.

(De la forteresse) 27 août 1849.

Je suis très heureuK de pouvoir te répondre, cher frère, et te remercier pour l'envoi de tes livres. Je te remercie surtout pour les Otetchestvennia Zapiski. Je suis très content aussi que tu te portes bien, et que ton emprisonnement n'ait laissé aucune mauvaise trace sur ta santé. Mais tu écris très peu, de sorte que mes lettres sont bien plus détaillées que les tiennes. Mais laissons cela : tu as le temps de te corriger.

A propos de moi, je ne puis te dire rien de précis : toujours cette ignoranc»^ à propos de notre affaire. Ma vie nu ticulièreest toujours uniforme; maison m'a encore peii de me promener dans le jardin, dans lequel il y a presque dix-sept arbres. Et pour moi, c'est tout un bonheur. D'ailleurs, le soir je puis avoir une bougie et voilà un second bonheur. Le troisième m'arrivera si tu me réponds au plus tôt et si tu m'envoies les Otetchestvennia Zapiski ; car, en ma qualité d'abonné de province, ils font époque dans ma vie, comme à un seigneur qui s'ennuie. Voudrais-tu m'envoyer des livres d'histoire? Ce serait admirable. Mais mieux encore si tu m'envoyais la Bible (les Deux Testaments). J'en ai besoin. Si tu le peux, envoie-moi le texte français. Et si tu y ajoutes le texte slavon, ce sera le comble de la perfection.

Je ne pourrais te dire rien de bon sur ma santé. Voilà un mois que je mange littéralement de l'huile de ricin et cela seul me permet d'exister. Mes hémorroïdes me font souffrir au dernier degré, et je ressens une douleur à la poitrine, que je n'ai jamais eue. De plus, et surtout vers la nuit, je deviens plus impressionnable ; la nuit, de longs songes hideux, et encore, depuis quelque temps, il me semble que

100 COIiltEitPO.NDANCE UB DOSTOTEVIIKI

mon pnrquf^l vncillo, ol je me trouve danH ma chambre comme dan» une cabine de bateau à vapeur. Je conclue de tout cola que mes nerfs «^e <léran^ent. Ouand un pareil clat nerveux s'emparait de moi autrefois, j'en profitais pour écrire, — dans cet <^tat, on écrit toujours mieux el davantage; mais maintenant, je me retiens, pour ne pas m'ache* ver. Pendant environ trois semaines, je n'ai rien écrit ; maintenant je recommence. Mais tout cela n'est rien encore ; on peut vivre. Peut-être, réussirai-je Л me rétablir.

Tu m'as tout simplement étonné, en écrivant que, selon toi, les Moscovites ne savent rien de ce qui nous estarrÏTé. J'ai pensé, réfléchie! conclu fjue ce n'est pos'^ible d'aucune façon. Ils le savent sûrement, et je vois une tout autre raison à leur silence. D'ailleurs, il fallait s'y attendre. La chose est claire.

Comment va Kmilie Fédorovna ? Qu'est-ce que cela veut dire, qu'elle ait tant d'ennui ! Voilà le second été qu'il lui faut tant languir I L'année dernière c'était le choléra et puis — autre chose, et celle année c'est Dieu sait quoi ! Vraiment, frère, c'est un péché de se décourager : le travail excessif con amore — voilà le véritable bonheur. Travaille, écris, quoi de mieux?

Tu m'écris que la littérature te paraît faiblir. Cependant, lesfasicules des Otetchcstvennia Zapiski sont toujours aussi riches, excepté, certainement, au point de vue des belleslettres. Il n'y a pas un article qu'on ne puisse lire avecplai; sir. Les articles scientifiques sont brillants. Aa Conquête du Pérou est une véritable Iliade, et vraiment, ne le cède en rien к La Conquête du Mexique de l'année dernière. Qu'importe que l'article soit traduit ! J'ai lu avec un plaisir énorme le second article de l'analyse de VOdyssée ; mais ce second article est bien inférieur au premier de Davidov. C'était un article brillant, surtout à l'endroit où il réfute Wolff, qui a été écrit avec une connaissance approfondie de la question et avec une ardeur qu'il aurait été difficile d'attendre de la part d'un si ancien professeur. Dans cet article il a su même éviter le pédantisme qui est propre à tous les savants, en général, et à ceux de Moscou en particulier.

Tout cela te permettra de conclure, frère, que tes livres me procurent un plaisir extrême, et que je te suis infiniment

reconnaissant. Eh bien, adieu; je te souhaite tout le succès possible. Écris au plus tôt. Tu ne ferais pas mal d'écrire aux Moscovites à propos de nos affaires et de leur demander formellement où ils en sont avec la propriété. J'embrasse tous les enfants. Je pense qu'on les mène au Jardin d'Été. Salue Emilie Fédorovna et tous nos amis quand tu les verras. Tu m'écris que tu aurais voulu me voir... Quand cela sera-t-il 1 Allons, au revoir. Ton

Théodore Dostoïevski.

Écris-moi qui est G.(W1. Tch.) qui publie ses articles dans les Otetchestvennia Zapiski. Et puis encore, qui est l'auteur de la critique des poésies de M"» Schakhovsky dans le numéro de juillet des Otetchestvennia Zapiski. Tâche de le savoir.

Entre le 10 et 15 septembre viendra mon argent, frère. Si tu le peux, aide-moi encore. Il m'en faut peu. J'ai un compte avec Sorokine pour Les Pauvres Gens, mais j'ai oublié combien ; d'ailleurs la somme est très faible. U a presque tout payé.

Th. D.

Au même.

(De la forteresse), 14 septembre 1849.

J'ai reçu ta lettre, mon cher frère, les livres (Shakespeare, la Bible et les Otetchestvennia Zapiski) et l'argent (10 roubles arg.), et je le remercie pour tout cela. Je suis content que tu te portes bien. Moi, je vais toujours la môme chose. Le môme dérangement d'estomac et les hémorroïdes. Je ne sais quand cela passera. Voilà les mois les plus pénibles de l'automne qui s'approchent à présent, et avec eux viendra mon hypocondrie. Le ciel se trouble maintenant ; le coin de ciel bleu que j'aperçois de ma casemate est une garantie de ma santé et de ma bonne humeur. Mais enfin, eu attendant je suis toujours sain et sauf. Cela pour moi est déjà quelque chose. C'est pourquoi je t'en prie ne pense rien de mal de moi. En attendant, tout ce qui a rapport à ma santé est bien. Je m'attendais à bien pis et je vois maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi qu'il est difficile de l'épuiser.

102 CORREHPONOANCB DB DOKT01IBV8KI

Encore une foie merci pourleti livres. Cent loujour» au moinfl une distraction. Voilà déjà cinq inoJH, ù pou de choiie près, que je suis livré à mes propres ressources, ce»l-à- dire à mes puusôcs el c'est tout. Jusqu'à présent, la machine ne s'est pas démontée et elle agit. D'ailleurs, toujours penser et ne faire que penser, sans d'autres impressions extérieures, pour régénérer et nourrir son esprit, c'est bien pénible! J'ai tout à fait l'impression do me trouver sous une pompe qui aurait aspiré tout l'air. Tout mon être se concentre dans ma tête, et de la tête dans ma pensée, tout, absolument tout, et malgré cela, ce travail augmente tous les jours. Les livres sont bien peu de chose, mais ils me soulagent quand même. El quanta mon propre travail, il me semble qu'il extrait de moi les dernières forces. Cependant je suis heureux de travailler quand même.

J'ai relu les livres que tu m'as envoyés. Je te remercie surtout pour Shakespeare. Comme tu as bien compris ce qu'il me fallait ! Le roman anglais dans les Otetcheilvennia Zapiskicat très bien. Mais la comédie de T.. .est impardonnable. 11 joue de malheur! Serait-il condamné à abîmer chacune de ses œuvres qui dépasserait les dimensions d'une feuille? Je ne l'ai pas reconnu dans cette comédie. Il n'y a aucune originalité : c'est vieuxchemin battu. Tout cela a été dit avant lui et beaucoup mieux que lui. La dernière scène est d'une faiblesse puérile. De temps en temps quelque chose paraît, mais ce quelque chose n'a de valeur que parce qu'il n'y a rien de mieux. Quel intéressant article sur les banques! Et combien compréhensible! Je remercie tous ceux qui ont gardé un souvenir de moi. Salue Emilie Fédorovna, notre frère André, et embrasse.les enfants auxquels je souhaite surtout la santé. Je ne sais pas, frère, quand nous nous re verrons ! Adieu et ne m'oublie pas, je t'en prie ! Ecris-moi au moins dans quinze jours.

Au revoir. Ton

Th. Dostoïevski.

Je te prie, sois tranquille à mon sujet. Si tu peux te procurer quelque lecture, envoie-la-moi.

[De la forteresse], 22 décembre 1849.

Aujourd'hui, 22 décembre, on nous a conduits à la place Semionovsky. Là, on nous a lu à tous l'arrêt de mort, on nous a fait baiser la croix, on a brisé des épées au-dessus de nos têtes, et on nous a fait notre suprême toilette (dee chemises blanches). Ensuite on a placé trois de nous à des poteaux pour l'exécution. Moi, j'étais le sixième, on appelait trois par trois; j'étais donc dans la deuxième série et je n'avais plus que (juelques instants à vivre. Je me suis souvenu de toi, frère, de tous les tiens; au dernier moment c'était toi, toi seul, qui étais dans ma pensée; j'ai compris alors combien je t'aimais, mon frère chéri 1 J'ai eu le temps d'embrasser Plestchéev, Dourov, qui étaient à mes côtés, et de leur faire mes adieux. Enfin on a sonné la retraite, on a ramené ceux qui étaient attachés aux poteaux et on nous a lu que Sa Majesté Impériale nous accordait la vie. Ensuite, on a lu les arrêts réels. Palm seul est gracié. Il passera dans l'armée avec le même grade.

Th. D.

Au même.

Semipalatinsk, 30 juillet 1854.

Vûilà deux mois que je ne t'ai pas écrit, cher ami et frère. Je ne pouvais le faire, c'était impossible. Mais, dismoi, pourquoi garde&-tu le silence ? Que de lettres je t'ai envoyées 1 Mais toi, à l'exception de ta lettre du mois de janvier, tu ne m'as répondu qu'à une seule, la première. Cette réponse, c'est-à-dire ta seconde lettre, écrite en avril, je l'ai reçue au commencement de juin, et je ne t'ai pas encore répondu. Je t'assure, mon cher, que je n'ai presque pas eu le temps jusqu'à présent. Enfin, s'il se trouvait quelques instants de libres, je la remettais à un moment plus favorable, attendant toujours qu'il se présentât. Car je ne voulais pas écrire à bâtons rompus, ni à la hâte. Tu dois savoir certainement, ou bien tu peux deviner.

101 СОНПЕЯРОМОА.Ч'СЕ DE DOSTOIEVAKI

quelles sont mes occupations en ce moment. L'exercice, le» revues (1«я commandante (Jo brigade et de division et les pn'îparalifs à ces revues. Je suis arrivé ici au mois de mars. Je ne connaissais presque pas ie senrice dans lea rangs et cependant au mois de juillet J'ai passé la revue comme les autres, et je savais aussi bien que les autres. Combien cela me fatiguait et ce que cela me coulait, c'est une autre question ; mais on estconleiif " .i, que Dieu soit b(^ni ! CerlainemenI, tout cela ne t •• pas beau*

coup; mais lu sauras au moins à quoi j'étais exclusivement occupé. (Juoi que l'on écrive, on n'exf)lique rien par lettre. Si étrange que tout cela le paraisse, je pense que tu comprendras que ce n'est pas un jeu fjue d'être eoU dat, que la vie de soldat avec tous les devoirs du soldat n'est pas trop facile pour un homme doué d'une pareille santé et si déshabitué, ou plutôt, qui a une telle ignorance de ces occupations. Four s'y habituer, il faut prendre beaucoup de peine. Je ne murmure pas : c'e.sl ma croix et je l'ai méritée. Je te dis tout cela afin de te forcer à m'écrire au moins quelques lignes, sans lesquelles, vraiment, j'ai trop de peine à vivre. Songe donc, que si l'on attendait une réponse à chaque lettre, sans écrire autrement, l'intervalle serait peut-être de trois mois. Comment supporter cela ? Tu sais (|uelle importance a pour moi une lettre venant de toi ! Est-ce que nous allons compter nos lettres, comme on compte les visites? Il y a déjà si longtemps que nous ne nous sommes vus. et déjà si longtemps que nous ne nous écrivons pas! J'ai reçu enfin des lettres de nos soeurs Varenka et Vierotchka. Ce sont des anges I Je suis certain qu'elles m'aiment, comme elles le disent. Varenka a écrit très gentiment. Toute son âme se reflète dans cette charmante lettre. Je voulais leur répondre par ie premier courrier, mais voilà le troisième et je remets encore ma lettre. J'ai été très occupé et je ne voulais pas me borner à une petite lettre. Je ne sais comment leur témoigner mon aCFection et mon attention. Que le Seigneur les bénisse !

Tu connais à présent mes principales occupations. A vrai dire, je n'en ai pas d'autres que celles du service. Pas d'événements extérieurs, pas de troubles dans ma vie, pas d'accidents. Mais ce qui se passe dans l'âme, dans le cœur, dans l'esprit, — ce qui a poussé, ce qui a mûri, ce qui s'est

flétri, ce quia été rejeté, en même temps que l'ivraie, cela ne se dit pas et ne se raconte pas sur un bout de papier. Je vis ici dans l'isolement: je me cache comme d'habitude. D'ailleurs, pendant cinq ans j'étais sous escorte, et c'est quelquefois pour moi le plus grand délice de me trouver seul. En général, le bagne a détruit bien des choses en moi, et en a fait éclore d'autres. Par exemple, je l'ai déjà parlé de ma maladie : d'étranges accès, qui ressemblent à ceux de l'épilepsie, et cependant ce n'est pas l'épilepsie . Je te donnerai un jour des détails.

D'ailleurs, je te prie de ne pas te figurer que je suis aussi mélancolique et aussi soupçonneux que je l'étais à Pétersbourg les dernières années. Tout est complètement passé. D'ailleurs, c'est Dieu qui nous guide. Je remercie mon frère Nicolas pour son petit mot. J'aurais voulu lui écrire, mais qu'il attende encore, et qu'il m'excuse, moi, pauvre malheureux. Ou'il soit sûr d'une chose, qu'il est très cher à mon cœur, et je pense à lui avec le sentiment le plus sincère. Embrasse-le bien pour moi et transmets-lui mes meilleurs souhaits. Embrasse aussi les enfants. Salue de ma part Emilie Fédorovna. Je pense quelquefois avec horreur à l'année 1849 et à ces deux mois qu'elle a passés seule, pendant que tu étais arrêté. Se porle-t-elle bien, estelle contente à présent? Au bagne je songeais et réfléchissais beaucoup au passé et à l'avenir, et surtout je pensais à vous. Certains souvenirs me faisaient mal et avaient de l'amertume, mais je no les chassais pa^ I »iir amertume même me paraissait douce.

Salue de ma part notre sœur Sacha; cmbrasse-la et félicite-la de ma part et dis-lui quelque chose d'agréable. En général, parle de moi d'une façon recommandable. Souhaile-Iui de ma part beaucoup, beaucoup de bonheur.

Mon chéri, tu me parles d'argent et tu me demandes si j'en ai besoin? Mais tu connais bien ma situation. Si tu peux m'en envoyer, fais-le. Car lu es mon unique espoir. Je ne compte sur personne comme sur toi.

Adieu, mon cher. Écris davantage sur toi-même. Écris surtout comment va ta santé et comment sont élevés tes enfants. Adieu, mon ami, voilà ma lettre terminée, et je n'ai pas écrit beaucoup. Il est triste de vivre dans les lettres, sans s'être vu pendant cinq ans. Maintenant, je t'écri-

106 CORRESPONDANCE DB ПОвТОТВУвК!

rai davantage el plus souvent. Maie toi*inémo, (lépèch»-loi de répondre. Adieu, au revoir. Ton frère

Théodore ПоятоТеу»к1.

A ton frère André Doatotevski.

Semipalatinek, В novembre 18M.

Très aimable et très cher frèn-,

Ta lettre, datée du 14 septembre, m'est parvenue à la fin d'octobre, mon précieux ami ; je n'ai laissé passer qu'un courrier cl je m'empresse de te répondre. iJ'abord je te remercie de me donner de tes nouvelles et aussi de n'avoir pas oublié le pauvre malheureux que je suis. Tu ne saurais croire à quel poiut ta lettre m'a réjoui 1 iJe toute notre famille, personne ne m'a oublié. Tous, sans exception, m'écrivent ; tous, sans exception, prennent la part la plus sincère, la plus vive à mon sort ; et pour moi, qui suie déshabitué de toutes ces caresses, de ces rapports frat^îmels et accueillautb, «;cla a été un véritable bonheur. Voilà bientôt dix mois que j'ai commencé ma nouvelle vie. (Juanl aux autres quatre années je les considère comme une époque pentlant laquelle j'étais enterré vivant el enfermé dans un cercueil. Quelle terrible époque c'était 1 je n'ai pas la force de te le raconter, mon ami. C'était une souffrance indicible, interminable, car, chaque heure, chaque minute pesait sur mon âme. Pendant toutes ces quatre années, pas un instant,pendant lequel je ne sentisse que j'étais au bagne. Mais n'en parlons pas 1 Si je t'écrivais môme cent pages, tu n'aurais encore pas une idée de ce qu'était ma vie d'alors. 11 faudrait le voir soi-même, je ne dis pas l'éprouver. Mais ce temps est passé ; maintenant il est derrière moi, comme un rêve affreux.

Autrefois, la sortie du bagne me semblait un beau réveil el une résurrection à une nouvelle vie. Pendant tuut ce temps, je n'avais aucune nouvelle de vous. J'étais comme une feuille détachée. Sorti du bagne, je reçus bientôt une lettre de Michel, mon frère fidèle, mon ami, mon protecteur. Bientôt après, mes sœurs me procurèrent la même joie. Dans ces lettres, j'ai appris tout ce qui concerne chacun des membres de notre famille, ainsi que toi, mon cher

ami. ËnfiD, tu m'écris aussi, et en môme temps ma chère belle-sœur, Domenica Ivanovna, m'accorde la faveur d'une aimable pensée. Je te prie, cher frère, de ne pas m'en vouloir de ne t'avoir pas écrit le premier. D'ailleurs, j'aurais écris certainement. Mais dans ma vie nouvelle j'ai rencontré tant de nouveaux soucis et de nouveaux embarras, que, vraiment, jusqu'à présent je n'ai pas eu le temps de me retourner. D'après le décret impérial je me trouve au 7» bataillon de ligne. Ici a commencé pour moi un nouveau souci : le service. Ma santé et mes forces me venaient peu en aide. Je suie sorti positivement malade du bague. Et cependant il fallait s'occuper du service dans les rangs, de l'exercice, des revues. J'étais tellement pris pendant l'été, que je trouvais à peine le temps de dormir. Mais à présent je suis un peu habitué. Ma santé s'est aussi un peu améliorée. Et sans perdre l'espoir j'envisage l'avenir avec assez de courage.

Mais assez parlé de moi ; parlons d'autre chose, de plus intéressant.

Premièrement, je suis heureux au delà de toute expression que selon l'apparence, tu sois heureux. Je te félicite à l'occasion de ton mariage, quoiqu'il y ait déjà quatre ans de cela. J'ai toujours considéré que rien n'est supérieur au bonheur d'être en famille. Je te le souhaite bien sincèrement, sans lin. Ta destinée est d'avoir une vie calme, modeste mais sûre, et c'est admirable. 11 est pénible d'être obligé de se frayer un chemin à tort et à travers, à droite et à gauche, comme je l'avais fait toute ma vie. On m'écrit beaucoup de bien de notre frère Nicolas, et lui-môme ajoute un mot à chaque lettre qui m'est destinée. Nous nous écrivons avec mon frère Michel autant que nous pouvons, mais les lettres vont en Russie très lentement, juste deux mois, voilà pourquoi tu recevras ma lettre d'aujourd'hui à peine pour la Noël, mon cher frère. Ce n'est qu'à notre sœur Sacha que je n'ai pas écrit, quoique je lui envoie mes salutations en écrivant à nos frères. Elle ne m'a pas écrit et moi je n'ose pas. Elle pourrait croire que je la recherche à cause de quelque avantage, étant dans une situation en tout cas, précaire. Je ne parle pas d'elle, mais de son mari, que je ne connais pas encore. Et cependant, j'écrirai, et que ces dernières paroles restent entre

nous. Adieu, mon cher, écrie souvent ; je le remercie, ne m'oublie pas. Et moi je ne vous oublierai jamais.

Ton frère qui t'aime,

In. l>0'4lOÏEVSKI.

Jo prie instamment de no pas négliger d'embrasser aussitôt pour moi mes chères et, cerlaïuemonl charmantes nièces, Éva et Marie.

A tu bellc'sœur Doménica IvanovnA Dostoïevski.

Semipalatinslc, б novembre 1854.

Chère belle-sœur,

Votre chère lettre, si pleine d'un sentiment de parenté, dans laquelle vous me donnez simplement le nom de frère, m'a procuré une jouissance indicible. J'ai appris ainsi que j'avais encore une nouvelle sœur, dont le cœur aimant et compatissant ne me refusait ni la sympathie ni l'intérêt. Cela m'a été doublement agréable. Agréable de faire connaissance d'une telle parente, et aussi de savoir qu'elle est la femme de mon propre frère. Dans cet échange de sentiments et de pensées entre nous, il y a quelque chose d'étrange. Savoir que nous ne nou5 rencontrerons jamais, que nous ne nous verrons jamais, — à moins qu'un miracle n'intervienne dans ma destinée et que Dieu en fasse enfin un pour moi, — savoir cela et puis, dites-le-moi, comment ne pas ressentir de l'ennui, de la nostalgie et du regret de tout ce qui est cher dans la patrie, regret qui assombrit le sentiment radieux qui s'empare de moi à la lecture de votre lettre ? Que Dieu vous accorde tout le bonheur et toutes les joies. Je tous le souhaite comme un frère, car vous m'êtes déjà chère et proche comme une sœur. Je vous remercie encore une fois pour votre lettre. Aimez-moi comme je vous aime et n'oubliez pas

Votre dévoué frère,

Th. Dostoïevski.

CORRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI l09

A son frère Michel Dostoïevski.

Semipalatinsk, 14 mai 1855.

Cher frère et précieux ami, J'ai reçu ta lettre du 26 janvier et celle du 21 mars, et je te remercie de tout mon cœur aussi pour ton envoi. C'est venu bien à propos, mais je dois avouer — et je te supplie de ne pas m'en vouloir à cause de cet aveu, — que j'avais presque cessé d'espérer de recevoir jamais une lettre de toi. C'est peu à dire ! Depuis le 3 octobre, date de ton avant-dernière lettre, jusqu'à présent — rien, pas une ligne. Qu'est-ce qui ne me venait pas à l'idée ! D'abord ta santé : je pensais, j'étais tout à fait sûr, que tu étais gravement malade ou mort. Tu sais comme je me tourmente facilement. Combien j'ai souffert l

Mais, heureusement, au printemps j'ai eu l'occasion de voir des journaux dans lesquels se trouvaient les annonces. Alors, d'autres pensées m'ont tourmenté. C'était : l'état de tes affaires commerciales ? Alors, me disais-je, cela va mal, s'il ne peut les quitter, ou bien s'il ne veut pas en parler. Remarque, mon cher, que pas une fois je n'ai pensé que lu n'écrivais pas parce que tu avais assez de moi, et que tu m'écris simplement des lettres de convenance. Je n'ai jamais douté de ton excellent cœur. J'avais écrit à notre sœur Varenka, qui elle aussi ne m'écrit pas depuis longtemps, — (et les autres ont tout à fait cessé d'écrire) — que tu m'avais probablement oublié et que cela m'était bien pénible. Mais c'était l'amertume qui m'avait arraché ces paroles; ne te fâche pas ; j'avais trop de peine. Je suis bien content que tes affaires s'arrangent. Ne les néglige pas, mon ami. C'est l'unique espoir de ta famille. Je lis avec ravissement ce que tu me dis des tiens. Comme je suis heureux pour tes enfants! Je lesaime comme si je ne les avais jamais quittés. Je ne veux pas croire que Mâcha ne soit pas jolie. C'est impossible. Dans les autres lettres parle-moi davantage de Moscou. Comme je suis heureux que tu sois bien avec eux, et que tu sois bien reçu chez l'oncle et la tante. Sais-tu, écris-moi en détail tout ce qui concerne leur manière de vivre (c'est-àdire, par rapport à l'oncle). Que font-ils ? Fais-moi faire

110 COnHESPONDANCB DE DOSTOliSVfiKI

la connaissance de notre nouvelle parealé, Golenovsky, Ivanov.avec le plus dedétaiU possible. Je n'ai rien entendu de loi do pnrticulier ni de détaillé sur leur compte. Que ioi dirai-je de ma vie ? Je vis au jour le jour et pas davantage. Ma santé n'est pas trop bonne et c'est pour cela que mou exi8t«^nco n'est pas belle. Hivors accès ne me quittent pas, quoique avec de grand» intervalles, mais c'est encore bien «lésngrcable. En ce moment, je m'occupe de monservice. Tu ne dois pas m'en vouloir, si j'écris si peu sur moiroônie !

Comment va Emilie Fédorovna ?

Que Diou lui accorde tous Ь».ч birns (юян1Ыез. Dis donc, frère, j'ai été toute ma vie entretenu par toi, je suis ton débiteur. Quelle destinée ! Merci, merci de ne pas m'abandonner, que serais-je devenu sans toi !

Adieu, mon .«mi Aimc-mii «'.nime je t'aime. Ton

Th. Dostoïevski.

Au baron A.'E. Vrangel.

Semipalatinsk, 14 août 1855.

Dès le premier mot, je vous prie d'excuser, cher Alexandre Egorovitch, le futur désordre de ma lettre. Je suis sûr d'avance qu'elle sera désordonnée. Il est maintenant doux heures de la nuit, j'ai déjà écrit deux lettres. J'ai mal à la tête, j'ai envie de dormir, et de plus je suis tout bouleversé. Ce matin, j'ai reçu une lettre de Kouznetzk. Le pauvre malheureux Alexandre Ivanovitch Issaev est mort. Vous ne sauriez croire comme je le regrette, comme je suis brisé. J'étais peut-être le seul par ici, qui ait su l'apprécier.

S'il avait des défauts, c'est sa sombre destinée qui en est à moitié la cause. J'aurais bien voulu voir qui aurait eu davantage de patience avec de pareils déboires. Mais aussi que de bonté, que de vraie noblesse I Vous l'avez peu connu. Je crains bien d'avoir été coupable vis-à-vis de lui, quand, par moment, dans quelque accès de bile, je vous parlais avec une chaleur inutile seulement de ses mauvais côtés. II est mort dans des souffrances intolérables, admirablement. Dieu nous donne aussi une mort pareille. Pour

CORRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI lU

certains, la mort peut être belle. Il est mort avec fermeté, bénissant sa femme et ses enfants, s'inquiétant de leur sort. La malheureuse Maria Dmitrievna me communique jusqu'au moindre détail de sa mort. Elle dit que le souvenir de ces détails est sa seule consolation. Au milieu des plus grandes souffrances (il a souffert deux jours) il l'appelait, l'entourait de ses bras et répétait constamment : « Que deviendras-tu, que deviendras-tu ? » Dans son inquiétude sur son sort à elle, il oubliait ses tourments. Le malheureux ! Elle est au désespoir ! Dans chaque ligne de sa lettre on aperçoit une telle douleur, que je n'ai pu la lire sans larmes, et vous aussi, malgré que vous leur soyez étranger, mais comme vous avez beaucoup de cœur, vous aussi — vous eus.siez pleuré ! Vous rappelez-vous leur petit garçon, Paul ? Il est devenu lou de larmes et de désespoir. Au milieu de la nuit, il saute de son lit, se précipite vers l'icône, avec laquelle son p^re Га béni deux heures avant sa mort, se met i\ genoux et répète les prières que sa mère lui dicte pour le repos de l'âme du père. On l'a enterré pauvrement, des étrangers ont fourni l'argent (il s'est trouvé de braves gens) ; elle-même était folle de douleur. Elle avait passé plusieurs jours et plu-rieurs nuits à son chevet. Elle écrit maintenant qu'elle est malade, qu'elle a perdu le sommeil et qu'elle ne peut avaler une bouchée. La femme du chef de police et une autre femme lui sont venues en aide. Elle n'a rien que des dettes à ses fournisseurs. Quelqu'un lui a envoyé trois roubles argent. € La nécessité m'a poussé la main, — écrit-elle, — et j'ai accepté... l'aumône ! »

Si vous avez encore les mêmes pensées. Alexandre Egorovitch, qu'il y quelques joursà Semipalatinsk (je suis certain que vous êtes un noble cœur et que vous ne reniez pas vos bonnes pensées par suite de quelque cause futile^ qui ne fait rien à Vaffuire), envoyez alors avec cette lettre que je lui adresse, la somme dont nous avons parlé. Mais, je vous le répète, très aimable Alexandre Egorovitch, plus que jamais je considère ces 75 roubles (avant 25) comme une dette que je contracte envers vous. Je vous les rendrai absolument, mais pas de sitôt. Je sais très bien que votre cœur éprouve le besoin de faire une bonne action... Mais songez donc : vous les connaissez depuis peu, et si

112 CORREAPONDANCK DE DOSTOIbvbKI

peu si peii,qiio malgré quo le pauvre Alexandre Ivanovitch vous ait emprunté de l'argent pour son voyage, lui en

offrir h flic lui Hcrait trop pénibN» ! De mon сЛ16 je lai parb' dans ma Irllrr de votre déeir de lui Hrc utile et je lui dis que sans vous je n'aurai» pu rien faire. Je n'écrie point rela pour que crltr* bonne action vous fasse honneur, ou bien pour «ju'on vous soit rrconnaissant. Je sais que vous êtes trop bon chrétien pour vous en soucier. Mais, moi môme je ne veux pas que l'on me soit reconnaissant, car je ne le mérite pas, ayant pris l'argent dans la poche d'autrui, malgré que j'aie l'intention de vous le rendre au plus tôt, — je l'ai pris pour un temps indéterminé.

Si vous avez l'intention de lui envoyer de l'argent, renfermez-le dans l'enveloppe ci-jointe que je n'ai pas cachetée. Ce serait très bien de votre pari, si vous lui écriviez au moins quelques lignes. Admettons que vous les connaissiez très peu. Mais il est resté votre débiteur ; maintenant, elle sait que vous m'avez donné l'argent, et c'est pourquoi il y aurait l'occasion d'écrire, il le faudrait même, — qu'en pensez-vous ? Pas beaucoup, quelques lignes... Mais, mon Dieu, il me semble, que je vous apprends à écrire ! Croyezmoi, Alexandre Kgorovitch, je comprends très bien que vous savez peut-être mieux qu'un autre comment vous comporter avec la personne à laquelle vous avez rendu service. Je sais qu'envers elle vous aurez des égards doubles et môme triples. 11 faut être prudent avec celui qui est votre obligé ; il est très sensible; i7 lai semble toujours que par un laisser-aller, par la familiarité, on veut lai faire payer le service qu'on a rendu. Vous savez tout cela aussi bien que moi ; si Dieu nous a donné du bon sens et de la noblesse, nous ne pouvons faire autrement. Noblesse oblige, et vous êtes noble, je le sais.

Mais je sais aussi, d'après vos paroles, que votre bourse n'est pas en très bon état en ce moment. Alors, si vous ne pouvez pas lui envoyer d'argent, ne lui envoyez pas ma lettre non plus, mais retournez-la-moi. Quant à moi, informez-moi courrier par courrier, si vous avez envoyé la lettre ou non?

Il a pensé à vous en mourant. Il me semble que c'était : « qu'ail n'oserait même pas songer à vous le proposer pour

payer sa dette, mais qu'il demande qu'on vous remette le livre, en souvenir de lai ». {Les ministres d'Alexandre У*' ; vous souvenez-vous de celle riche édition? il l'avait reçu de Pctropaviovsk, où il l'avait laissé.) On vous enverra le livre.

Je vous écris à Barnaoul, à l'adresse que vous m'avez donnée, mais je ne sais pas si vous êtes encore là. Il me semble que vous aviez écrit qu'il fallait vous adresser les lettres à Barnaoul, après le 23. J'envoie au hasard par Kroutov. Est-ce bien par Kroulov? Écrivez-le-moi. Que devenez vous, vous amusez-vous? A propos, est-ce vrai ce que j'ai entendu dire(d'ailleurs, plus d'une fois) que M"" A... se marie?

Si vous envoyez de l'argent, pressez -vous. Vraiment il ne saurait se trouver une situation plus critique.

Je ne sais si cette lettre vous trouvera à Barnaoul, ou bien si elle va attendre votre arrivée. J'écris à Marie Dmitrievna, parle môme courrier, une autre lettre que j'envoie demain, au hasard ! Je vous envoie aussi votre courrier de samedi. J'ai décacheté la lettre, comm? vous me l'aviez dit. Si demain Kroulov a le temps d'apponUr ...s lettres de lundi je les joindrai égalemenl.

Au revoir. J'ai un mal de tôle affreux. Je suis tellement bouleversé. Je tiens la plume avec difficulté. Je vous embrasse de lout mon cœur. Votre

Dostoïevski.

Au même.

Semipalatinsk, dimanche 23 août 1855.

Mon cher et bon Alexandre Egorovitch,

Voilà la seconde lettre que je vous envoie. J'aurais bien voulu recevoir de vous au moins deux lignes, ce que vous ferez certainement, c'est-à-dire que vous me les enverrez. J'aurais bien voulu aussi vous serrer la main. Je m'ennuie! Autour de moi ça ne va pas, et je ne trouve personne. Je n'aime pas à faire de nouvelles connaissances. Vraiment, je trouve qu'il faut voir en chaque nouvelle Ggure un ennemi, avec lequel il faudra entrer en lutte. Après quoi on pourra arriver à le connaître. Que faites-vous? Passez-vous

lli CORRB8PONOANCB DE 1ММГГ01ВУЯК1

agréablement votre temps? Êles-vou» & Bamaoul .' J ai cmiru le ripque et j'ai adressa ma dernièrf» lettro h Barnaoïil, maiH il me кетЫл que vous disiez que voun ne gériez Л Bamaoul qu'après le 23. Dieu sait si vous y èteê actuellement ? Maintenant, permeltez-moi de vouh faire mes excuses : je vous envoie bien mes propret» lettres, mais les vôtres, je les ai confiées à Demtchinsky. Je ne pouvais vous les envoyer moi-même, et la raison en est très simple : un gros paquet recommandé coûterait fort cher par la poste, et je n'ai pas le sou. C'est pourquoi Domlchinsky doit s'en charger.

Au cas où vous ne recevriez pas la lettre que je vous ai adre8.4ée il y a huit jours, à Bamaoul, à l'adresse que vous m'avez indiquée (quoique, d'ailleurs, il soit difficile que vous ne l'ayez pas reçue), je vous informe qu'Alexandre Ivanovitch Issaïev est mort (le 4 août), que sa femme est restée seule, avec l'espoir douteux d'être secourue, au désespoir, ne sachant que devenir et, bien entendu, sans argenL J'ai reçu d'elle aujourd'hui la seconde lettre, depuis la mort de son mari. Elle écrit qu'elle est afTreasement désolée; elle prie qu'on l'aide quelque peu, qu'elle est bien triste, elle me demande ce qu'elle doit faire. Elle écrit que son avoué et le commissaire de police lui donnent l'espoir que Beckmann pourrait lui donner un secours de l'administration (250 r. argent). S'il est possible de faire quelque chose, plaise à Dieu ! En attendant, elle veut vendre ce qu'elle possède. Si vous n'avez pas changé d'idée (comme nous en avions parlé) d'envoyer 50 roubles, envoyez-les à présent. Ils n'ont jamais été plus nécessaires. Seulement, je pense que vous feriez mieux de n'envoyer que 25 roubles au lieu de 50 roubles, car avec les autres 25 roubles et la vente de ses meubles, et peut-être aussi quelque secours, elle pourra vivre quelque temps. On pourrait lui envoyer plus lard. Je vous écris cela : 1* pour ne pas trop vous être à charge, car 25 c'est moins que 50, et vous avez aussi cerfainemenl besoin d'argent; et 2o j'ai été bien grondé pour les premiers 25 roubles. Elle m'a fait des reproches, me disant que je n'avais rien moi-même et que je ne pensais pas à moi. Je lui répondis que l'argent vous appartenait, à vous, et non pas à moi, qu'elle n'avait pas à s'inquiéter de moi, que Tamitié arait ses

droits, etc., etc., et que, enfin, elle souffrirait trop sans cet argent — il faudra bien qu'elle en convienne. Je vous ferai voir sa lettre, quand vous viendrez. Mon Dieu I Quelle femme ! c'est dommage que vous la connaissiez si peu.

Encore une chose. Elle sait que l'argent lui est envoyé, elle soupçonne que c'est moi, mais jusqu'à présent la lettre est au bureau de poste de Kouznetzk. Le receveur ne veut pas la lui délivrer, malgré qu'il la connaisse très bien, pour ne pas avoir d'ennuis. C'est à cause de l'adresse. Vous avez raison. Il fallait l'adresser à elle. C'est adressé au mari. Il est mort. Voilà pourquoi le receveur, persuadé que c'est vous qui écrivez, me prie de vous dire d'envoyer au bureau de poste de Kouznetzk une procuration adnxinistrative ou particulière pour remettre /a lettre à la veuve Issaïev. Je vous supplie, bon Alexandre Egorovitch. faitee cela, et surtout, sans tarder. Pour l'amour de Dieu! Connaissez-vous la formule de la procuration ? Je ne la connais pas. Au bureau de poste de Barnaoul la formule se trouve sûrement. En voilà un formaliste mal avisé, ce receveur de poste de Kouznetzk I

Que vous dirai-je de moi? Le temps me paraît long. Je ne suis pas très bien; je me sens triste. Je ne sais rien de neuf, sauf (ce qui est, je crois, bien certain) que les Chinois ont biùlé notre comptoir à Tchougoutchatk et le consul, pour sauver sa vie, a dû prendre la fuite. Je voudrais de tout mon cœur que vous fussiez dix raille fois plus gai que moi. Si vous trouvez un bon livre pendant vos pérégrinations, apportez-lemoi. Au revoir, Alexandre Egorovitch. Je vous envoie mes meilleurs souhaits, de tout mon cœur. N'oubliez pas le bureau de poste. Pour l'amour de Dieu, ne tardez pas. Je vous serre la main.

Tout à vous,

Th. Dostoïevski,

Je l'ai informée qu'on envoyait 25 roubles au lieu de 50 roubles. Elle veut vous remercier. Lui écrirez-vous quelques mots ?

116 CORnBflPONDANCE DE DOSTOTbVSKI

A Apollon NicoUtévilch Maikov '.

Semipalatinsk, 18 janvier 1856.

Je voulais depuis ionglempe répondre à votre bonne let» tre.cher Apollon Nicoluïevilcli.Le souvenir du temps passé semblait ra'être revenu, pendant que je la lisais. Je vous remercie iofiiiimeul de ne m'avoir pas oublié. Je ne sais pourquoi il m'a toujours semblé que vous ne m'oublieriez pas ; peul-ôtre uniquement parce que moi-môme, je ne pouvais vous oublier. Vous me dites que tant de temps s'est écoulé, que tant de choses sont changées, ont été vécues. Oui ! cela doit être. Mais une chose est bien : c'est que, comme hommes, nous n'ayons pas changé. Je réponds pour moi. Je pourrais vous écrire bien des choses curieuses à propos de moi. Ne m'en veuillez pas, que je vous écrive maintenant à la hâte, par morceaux, et peut-être avec peu de clarté. Mais en ce moment j'éprouve ce que vous aussi avez certainement éprouvé, quand vous m'avez écrit : l'impossibilité de s'épancher après tant d'années, non seulement sur une feuille mais môme sur cinquante feuilles. 11 faudrait pouvoir causer les yeux dans les yeux, pour lire dans l'âme par l'expression du visage, pour que le cœur parle dans les sons de la voix. Un seul moL dit avec conviction, avec une sincérité complète et sans hésitation, les yeux dans les yeux, en face l'un de l'autre, c'est beaucoup plus que des dizaines de feuilles écrites. Merci surtout pour les détails que vous me donnez sur vous-même. Je savais d'avance que cela finirait ainsi et que vous vous marieriez. Vous me demandez si je me rappelle Anna Ivanovna ? Mais comment l'oublier ? Je suis heureux de son bonheur et du vôtre; il ne m'a jamais été indiCFérent; souvenez-vous de 1847, quand tout cela commençait. Rappelezmoi au bon souvenir d'Anna Ivanovna et assurez-la de mon respect et de mon dévouement sans bornes. Dites à vos parents que j'ai pensé souvent à eux et à leurs gâteries, et que je le faisais avec délices. Eugénie Petrovna a-t-elle reçu le livre critique de l'inoubliable Valérien Nicolaïévitch publié par les Oletchesivennia. Zapiski? Quand on m'arrêta, on me prit ce livre, puis on me le rendit ; mais

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