‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 8 sur 48 · Célèbre poète russe · texte numérisé non relu

Célèbre poète russe

étant en prison il m'était impossible de le lui faire parvenir, et je savais quel prix elle y attachait. Tout cela me faisait beaucoup de peine. Deux heures avant mon départ pour la Sibérie, j'avais demandé au commandant Nabokov de remettre ce livre à qui de droit. L'a-t-on fait? Saluez bien vos parents de ma part. Je leur souhaite do tout mon cœur bonheur et longue, longue vie. — 11 se peut que vous ayez quelques détails me concernant par mon frère. Pendant les heures où je n'ai rien à faire, je note les souvenirs de mon séjour au bagne, les choses les plus intéressantes. D'ailleurs il y a là peu de choses personnelles. Si je termine et si je trouve une très bonne occasion, je vous en enverrai un exemplaire, écrit de ma main, en souvenir.

A propos, j'allais l'oublier et je suis obligé de faire une petite digression: cette lettre vous sera remise par Alexandre Egorovitch, baron Vrangel, très jeune, avec d'excellentes qualités de cœur et d'esprit, venu en Sibérie droit du lycée, poussé par le rêve généreux de connaître le pays, de se rendre utile, etc. Il était dans l'administration à Seraipalatinsk ; nous nous sommes liés et je l'aime beaucoup. Comme je veux vous prier de vous occuper de lui et de faire connaissance plus intime avec lui, si c'est possible, je vais vous dire deux mots de son caractère : beaucoup de bonté, un cœur très tendre, quoique au premier abord son extérieur paraisse assez froid. J'aurais bien voulu que vous fissiez sa connaissance, dans son intérêt. Le cercle semi-aristocratique ou aux trois quarts aristocratique, dans lequel il a grandi, ne me plaît pas beaucoup, nia lui non plus, car il a des qualités excellentes, mais beaucoup de traits se remarquent dus à l'ancien milieu.

Tâchez d'avoir de l'influence sur lui, si vous pouvez. Il le mérite. Il a fait énormément de bien. Mais je l'aime non pas seulement pour le bien qu'il m'a fait. En définitive : il est un peu méfiant, très impressionnable, quelquefois renfermé et quelque peu d'humeur inégale. Parlezlui, si vous vous liez, tout simplement, aussi sincèrement que possible et sans circonlocutions.

Pardonnez-moi de tant insister auprès de vous pour le baron. Mais, je vous le répète, je l'aime. Gardez pour vous toutes mes observations et la lettre, en général (d'ailleurs

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VOUS n'avez рая besoin que l'on vous fasse la leçon).

Vous mo <Jil«?8 que vous vous êtes souvenu de moi avec ardeur et que vous disiez : pourquoi, pourijuoi?

Moi aussi, je me suis souvenu chaleureusement de voue, et à votre question : pourquoi? je ne répondrai rien, — ce serait inutile. Vous dites que vous avez beaucoup vécu, beaucoup pensé et que vous avez éprouvé bien des chose* nouvelles. Cela ne pouvait être autrement, et je suis sûr que maintenant encore nous pourrions nous entendre dans nos idées.

J'ai aussi pensé et vécu, et il y avait de telles circonstances, de telles influences, qu'il fallait vivre, penser et digérer trop de choses, au-dessus de mes forces. Mf connaissant très bien, vous me rendrez certainement justice, que j'ai toujours suivi ce qui me paraissait meilleu/ et plus droit et que je n'ai jamais été faux. Quand je me livrais h quelque chose, je le faisais avec ardeur. Ne croyez pas que ces paroles contiennent une allusion à ce qui m'a conduit ici. Je parle de ce qui est arrivé après, mais il est inutile de parler du passé ; d'ailleurs cela n'a été qu'un hasard. Les idées changent, le cœur est le môme.

J'ai lu votre lettre et je n'ai pas compris le principal. Je parle du patriotisme, de l'idée russe, du sentiment du devoir, de l'honneur national, de tout ce dont vous me parlez avec tant d'enthousiasme. Mais, mon ami I Avezvous jamais été différent? J'ai toujours partagé ces mômes sentiments et ces convictions. La Russie, le devoir, l'honneur ? — oui ! j'ai toujours été un vrai Russe — je vous le dis franchement. Quoi de neuf dans le mouvement qui se manifeste autour de vous, et dont vous parlez comme si c'était une tendance tout à fait nouvelle ? Je vous avoue que je ne vous ai pas compris. J'ai lu vos vers et je les ai trouvés admirables ; je partage complètement votre sentiment patriotique de V affranchissement moral des Slaves. C'est le rôle de la Russie, de la noble, de la grande Russie, de notre sainte mère 1 Comme la fin est belle, commt les dernières lignes de votre « Concile de Clermont > sont belles ! Comment avez-vous su trouver un pareil langage, pour exprimer d'une façon si superbe une idée aussi grandiose. Oui ! Je partage votre opinion , que la Russie achè-

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vera l'Europe, de par sa mission môme. Cela m'est évident depuis longtemps. Vous écrivez que la société paraît s'éveiller de son apathie. Mais, vous savez que dans notre société, en général, il n'y a pas de manifestations ; qui donc pourrait en conclure jamais qu'elle soit sans énergie ? Qu'une idée soit suffisamment lumineuse : appelez la société, et la société vous comprendra. Ce sera ainsi maintenant : l'idée est d'une clarté surprenante, tout à fait nationale et chevaleresque (c'est la vérité, il faut lui rendre justice), et notre idée politique, qui nous a été léguée par Pierre, a été démontrée par tout le monde. Il est possible que vous soyez troublé par le flot d'idées françaises dans cette partie de la société qui pense, sent et étudie ? Il y a là une particularité, mais dans la nature chaque particularité évoque une opposition. Mais convenez-en, que tous ceux qui ont du bon sens, c'est-à-dire ceux qui donnent Is ton, considèrent les idées françaises au point de vue scientifique, — qui ne sont pas davantage partisans de celte particularité, — étaient toujours Russes. Que voyez-vous de nouveau ? Je vous assure que moi, par exemple, je suis tellement proche de tout ce qui est russe, que les forçats eux-mêmes ne m'onl pas effrayé; — c'étaient des Russes, mes frères d'adversité, et j'ai eu plus d'une fois le bonheur de rencontrer de la grandeur d'âme dans le cœur môme d'un brigand, par cela seul que je pouvais le comprendre, étant moi-môme Russe. Mon malheur m'a donné à connaîlre pratiquement bien des choses; il se peut que cette pratique ait eu sur moi une grande influence ; mais j'ai connu aussi par expérience que j'avais toujours été Russe de cœur.

On peut avoir dûs idées erronées, le cœur ne saurait se tromper, et l'erreur ne peut vous rendre malhonnête, c'est-à-dire vous faire agir contre votre conviction. Mais pourquoi, pourquoi vous écrirais-je tout cela! Car je sais que je ne saurais rien exprimer par éorit, po irquoi alors l'écrire I

Je vous parlerai encore de moi. Au bagne je lisais fort peu, il n'y avait pas de livres. On en rencontrait quelquefois par hasard. Arrivé ici, à Semipalatinsk, j'ai commencé à lire davantage. Mais cependant je manque de livres et surtout de livres qui me sont nécessaires ; et le temps

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passe. Je ne saurais vous exprimer combien j'ai souffert de ne pouvoir écrire au bagne. Et cependant le travail intérieur bouillonnait. Certaines choses venaient bien, je le sentais. Je créai là-bas, de tête, une nouvelle, qui devait être grande et définitive. Je craignais que l'amour que j'avais eu pour cetlo création ne se refroidit avec le» années, quand l'heure de l'accoraplissement sonnerait, cet amour sans lequel une œuvre ne saurait être créée. Mais je me suis trompé : le caraclère que j'avais créé cl qui est la base de ma nouvelle avait demandé plusieurs années pour se développer et je suis certain que j'aurais tout gâté si je m'y étais mis sans aucune préparation. Mais après avoir quitté le bagne, quoique tout fût prêt, je n'écriTie pas. Je ne pouvais écrire. Une circonstance, le fait du hasard, qui avait bien tardé dans ma vie, survint enfin, m'entratna et m'absorba complètement. J'étais heureux,je ne pouvais travailler. Ensuite, le chagrin et la tristesse me visitèrent. Je perdis ce qui était tout pour moi. Des centaines de verstes nous séparaient. Je ne vous explique pas de quoi il s'agissait ; peut-être vous le dirai-je un jour; maintenant cela m'est impossible. Cependant je n'étais pas tout à fait oisif. Je travaillais ; mais je laissai mon œuvre principale de côté. Il me fallait davantage de tranquillilô d'esprit. Par amusement, je me mis à écrire une comédie et, tout en plaisantant, j'évoquai une situation tellement comique, tant de personnages amusants, et mon héros me plût tellement, que j'abandonnai la comédie, malgré qu'elle me réussissait, rien que pour avoir le plaisir de suivre le plus longtemps les aventures de mon héros, et de rire moi-même. Ce héros me ressemble quelque peu. Bref, j'écris un roman comique, mais je n'ai écrit encore que des chapitres détachés ; j'en ai écrit assez, maintenant il faut coudre ensemble.

Eh bien, voilà l'histoire de mes occupations; je n'ai pu m'empôcher de vous la raconter; c'est parce que je me suis mis à causer avec vous, et me suis rappelé le passé, mon ami inoubliable. Oui! Nous avons souvent partagé la joie : aurais-je pu vous oublier ! Vous me parlez un peu littérature. Cette année je n'ai presque rien lu. Je vais vous faire part de mes observations : Tourguenev me plaît le plus — il est seulement regrettable qu'avec un

talent énorme il ait si peu de pondération. L. T... (1) me plaît énormément, mais je crois qu'il n'écrira pas beaucoup (d'ailleurs, il se peut que je me trompe). Je ne connais pas du tout Ostrovski, je n'ai rien lu de lui en entier, mais j'ai lu beaucoup de fragments dans les critiques. Il est possible qu'il connaisse bien une certaine classe russe, mais il me semble que ce n'est pas un artiste. De plus, il me fait l'effet d'être un poète sans idéal. Je vous prie, détrompez-moi, envoyez-moi, je vous en supplie, ce qu'il y a de mieux parmi ses œuvres, afin que je ne les connaisse pas uniquement par les critiques. J'ai lu de Pissemski \e Fanfaron et le Riche jeune homme à marier — et voilà tout. Il me plaît beaucoup. 11 est intelligent, bon enfant et môme naïf; il conte bien. Une chose est regrettable chez lui : c'est qu'il se presse. Il écrit trop et trop vite. Il faut avoir davantage d'amour-propre, plus de respect pour son talent et pour l'art, et plus d'amour pour l'art. Quand on est jeune, les idées bouillonnent, on ne pourrait saisir chacune au vol, et l'exprimer aussitôt, l'exprimer à la hâte. Il est préférable d'attendre qu'on puisse en faire la synthèse ; réfléchir davantage, attendre jusqu'à ce que bien des détails, qui n'expriment qu'une môme idée, se réunissent en une seule image grande, énorme, ayant du relief, et alors l'exprimer. Un caractère colossal, créé par un écrivain colossal, a été souvent l'œuvre d'un travail long et assidu. Devait-on exprimer tous les essais intermédiaires et toutes les ébauches ? Je ne sais si vous m'avez compris 1 Quant à Pissemski, il me semble qu'il lâche la bride à sa plume. Nos femmes-auteurs écrivent comme des femmes-auteurs, c'est-à-dire avec esprit, gentiment et se hâtent énormément de se prononcer. Dites-le-moi, pourquoi une femme-auteur n'est-elle presque jamais un artiste rigoureux? Même l'artiste incontestable et colossale qu'est George Sand s'est fait du tort plus d'une fois par ses qualités féminines.

J'ai lu un grand nombre de vos pièces de vers dans les revues, pendant tout le temps. Elles me plaisent beaucoup. Fortifiez-vous et travaillez. Je vous dirai entre nous, en grand secret : Tutchev est très remarquable; mais... etc.

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