‹ CorrespondanceChapitre 12 sur 224 · H. — A M. LE BARON DE VITROLLES · texte numérisé non relu

H. — A M. LE BARON DE VITROLLES

A la Chênaie, le 6 avril 1829.

Voilà bien longtemps, mon cher ami, que je n'ai reçu aucune lettre de vous. J'ai su pourtant de vos nouvelles par le marquis de Coriolis, à qui vous avez mandé quelques détails qui m'ont fait mal, sur ce qui s'est passé à Rome, après la mort du Pape. On ne doit guère compter sur la reconnaissance des hommes; cependant un pareil excès d'ingratitude passe toute croyance. Je regrette vivement pour l'Église, et aussi pour moi, ce digne et saint Pontife, et ce m'est une vraie douleur qu'il soit mort sans que je l'aie revu. Les journaux nous annoncent le refus qu'a fait le cardinal Gazzola de lui succédiT. Il a eu raison, mais bien peu d'autres auraient eu cette raison-là. Qui nommera-t-on? Les deux compétiteurs Pacca et Gregorio sont des hommes de vertu et de mérite : estce assez dans les temps où nous vivons? Dieu donnera le reste à celui qui sera élu. On a beaucoup parlé ici des discours de Chateaubriand au conclave. Jamais, je crois, les cardinaux n'en avaient entendu de semblables *. Enfin, voilà le Saint-

* En attendant le succès de la négociation de M. de Chateaubriand à Rome

Esprit bien averti, et s'il s'y trompe cette fois, ce ne sera pas la faute de M. de Chateaubriand. On dit que M. de la Ferron^ nays remplacera M. de Blacas à Naples, et que celui-ci reviendra prendre son ancienne place à Rome. J'aurais mieux aimé un autre arrangement ^ Il me paraît difficile que le ministère n'éprouve pas avant peu quelque secousse; le voilà sur la voie de se brouiller avec le côté gauche. M. de Martignac a déclaré qu'il ne voulait point des amendements de la commission sur la loi départementale. Le résultat pourra bien être qu'on n'ait point de loi du tout. Alors ce sera à recommencer. Tout cela, mon bon ami, m'est parfaitement indifférent. Tout ce qui se fait ne m'inspire qu'un profond dégoût, et ce sentiment me paraît devenir assez général. 11 en résulte une sorte de tranquillité ou d'apathie qui ressemble presque à de l'ordre. Ce serait à s'y tromper sans les actes du gouvernement, les discussions des Chambres, et l'ennuyeux grognement des journaux. Vous a-l-on envoyé le dernier ouvrage de Rubichon? il faut absolument le lire : c'est une des choses les plus remarquables qu'on ait publiées depuis longtemps. Vous qui aimez les faits, vous en trouverez là. Il serait à désirer que ce livre fût trés-répandu; je n'en connais point de plus propre à dissiper une multitude de préjugés très-dangereux. Vous aurez dû recevoir mon dernier écrit; il a excité de grandes rumeurs : cela devait être. Vous recevrez aussi une suite de Lettres que j'adresserai à l'archevêque de Paris. La première a paru; on imprime la seconde. Malheureusement je suis circonscrit dans un cercle peu intéressant pour la plupart des lecteurs.

en ce qui vous concerne, le second discours qu'il a prononcé devant le Conclave vient d'avoir le don sinp;ulier de faire lever les épaules à tout le sacré Collège, et lui a ôté le peu de considération qui lui restait dans ce pays où vous n'ignorez pas qu'on juge bien et bien vite son monde. J'ai vu une lettre où l'on mande qu'on ne l'appelle publiquement, à Rome, que il ambnsciadorazzo. etc., etc.» — M. de Coriolis à Lamennais 27 mars.

« ..Je vous ferais rire si je pouvais vous raconter à quel point le pauvre Chat... a été déjoué dans son projet de faire nommer le cardinal dei Gregori. Son discours au Conclave a donné quinze voix au cardinal Casliglione. Les journaux n'en proclament pas moins « l'omnipotenceet l'omniscience » de l'ambassadeur à Rome. » — M. de Vitrollesà Lamennais, Florence, 14 avril 1829.

* La nomination de M. de YitroUes à l'ambassade de Rome.

Veuillez faire agréer mes hommages respectueux à M"*' de VitroUes et à M™" Amélie. Il me tarde beaucoup d'apprendre que vous êtes plus content de la santé de celle-ci. Mille amitiés à Oswald que je crois près de vous.

Je suis faible et souffrant; il me faudrait du repos, et je n'en puis trouver. Je ne pense pas que j'aille à Paris cette année: qu'y ferais-jo? L'affaire qui m'intéresse va aussi bien que possible, relativement aux circonstances. Écrivez-moi, cher, et surtout aimez-moi toujours, s'il se peut, comme je vous aime.

Le 11 avril 1829.

Voilà deux jours que je n'ai mangé à cause de la fièvre et d'un mal de tête continuel; je ne sais pas encore ce que cela deviendra. Quoique je sois très-faible, je profite d'un moment où j'ai pu me lever, pour répondre, mon cher ami, à votre excellente lettre du 31 mars. Je n'ai ni pu ni voulu développer, dans mon livre, la théorie de la Société, ni par conséquent du Pouvoir pontifical appliqué à la Société; je me suis proposé seulement de montrer que son intervention était nécessaire pour obtenir, chez les peuples chrétiens, les deux conditions essentielles de l'existence sociale, détruites par les théories libérales et gallicanes, savoir un pouvoir légitime et la liberté. Je défie qu'on réponde rien de sensé à ce que j'ai dit là-dessus.

Vous verrez, dans ma deuxième Lettre à V Archevêque de Paris^ qu'à mes yeux la Société est une, et que la souveraineté temporelle n'est autre chose que le devoir, imposé à la force prépondérante, de maintenir la société spirituelle, seule vraie société, en soumettant les forces rebelles aux commandements de Dieu, dont elle est dès lors le ministre pour le bien, comme parle l'Apôtre. Sitôt que la force prépondérante tourne son action contre la société spirituelle ou contre Dieu, elle cesse bien évidemment d'être son ministre, c'est-à-dire qu'elle cesse d'être souveraine. J'admets donc, avec vous, que l'Église,

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dans ces cas, note point la souveraineté, mais déclare seulement qu'elle n existe plus; elle résout, pour les sujets, un cas de conscience. J'admets encore sans difficulté qu'elle n'est point infaillible sur les faits de cette nature, et qu'avant la sentence tous les partis doivent être écoutés. Du reste, il est bien clair, par mille raisons, que, dans toutes les occasions où il s'agira de porter un jugement de ce genre, l'Église penchera toujours pour le pouvoir établi, et ce n'est pas lui qui peut craindre de sa part un déni de justice. Il faut un aveuglement surnaturel pour qu'il ne désire pas que la juridiction de l'Église soit reconnue; car, si le peuple lui est attaché, tout jugement contre lui restera sans exécution ; et si le peuple lui est opposé, ce n'est pas, certes, un avantage médiocre de trouver l'Église entre lui et le peuple.

Outre les circonstances où la souveraineté est compromise directement et dans son essence, je crois qu'il y en a d'autres, de l'ordre purement politique et civil, où la résistance est permise. L'histoire du Moyen Age est remplie d'exemples semblables. Lorsqu'il n'y avait point déjuges des torts, point de tribunal pour les redresser, on recourait à la force pour défendre son droit, comme en Angleterre, sous Jean-sans- Terre, et je ne vois pas que l'Église ait jamais condamné ni même blâmé cette sorte de guerres, où elle intervenait plutôt comme arbitre et médiatrice que comme juge, parce qu'au fond il ne s'agissait que de violations de la loi inférieure, ou de transactions purement civiles; mais ceci demanderait de longs développements.

Ce que vous a écrit M. de Bonald est au-dessous de la réfutation; je n'aurais jamais cru qu'il eût tant baissé; il ne voit le hbéralisme que dans le comité-directeur. Au reste, je lui ai répondu d'avance, en répondant à M. de Frénilly, dans ma deuxième Lettre à U Archevêque.

C'est à Nancy, chez l'évêque, après un dîner qui précéda son départ, que M. Maccarthy a tenu les propos que je vous ai mandés : je le sais de la personne même qui soutint avec lui une discussion de doux heures, dans le salon de l'évêque. Du reste, je n'attache pas plus d'importance à ces propos qu'à

des milliers d'autres pareils, et ce n'est certes pas là-dessus qu'est fondée mon opinion sur les J

Du reste, je me trouve bien bête d'atlacher, en toutes choses, tant d'inlérêt à la vérité. En laissant aller le monde à sa fantaisie, en vivant en repos, sans choquer tels où tels hommes, telles ou telles coteries, j'aurais aujourd'hui, comme beaucoup d'autres, de l'aisance, de la santé, de la paix, et je me moquerais fort tranquillement, après un bon dîner, de ceux qui prennent si fort à cœur la Religion et la Société. Il y a là, sûrement, de quoi réfléchir. Mais il est trop tard ; mon sort est fixé; quand je le pourrais, je ne le changerais pas, et la Vérité, qui a eu seule mes premières et mes dernières années, aura seule encore le peu de jours qui me restent à vivre.

Ma tête n'en peut plus ; je finis, cher ami, en vous embrassant bien tendrement.

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