AU MÊME
Le 17 avril 1829.
J'étais extrêmement souffrant, cher ami, lorsque je vous écrivis ma dernière lettre. Le mal de tête ne m'a pas encore quitté; cependant je suis mieux: mais je crois que j'ai esquivé une maladie assez grave. J'espère que la comtesse Louise esquivera aussi la rougeole, qui n'est pas assez contagieuse pour qu'on ne puisse s'en garantir moyennant quelques précautions; que si, néanmoins, elle avait à subir cette épreuve presque inévitable, je la prie de ne point oubher que, bien que la maladie soit assez légère en soi, elle exige de grandes [irécautions et d'extrêmes ménagements après la convalescence.
J'ai partagé la joie que vous a causée l'élection du cardinal Castiglione, ainsi que votre admiration pour son discours dans le Conclave: on ne pourrait dire plus, ni le mieux dire. Du reste, je ne l'ai point connu personnellement, lors de mon voyage à Rome, et j'ignore s'il parle le français; s'il l'entend,
comme je n'en doute pas, il verra les belles choses que le Courrier et le Messager ont dites de lui, les craintes et les espérances qu'il leur inspire. Pour moi, sous le poids, car c'en est un, d'une santé qui s'altère de plus en plus, je tourne toutes mes pensées vers un autre monde, dont je sens avec joie que je m'approche tous les jours, et je me borne à faire des vœux pour que le Chef invisible de l'Église accorde à son Vicaire les lumières et la force dont il aura besoin dans les graves circonstances où il prend en main le gouvernement de la société chrétienne.
M. de Bonald a exécuté le projet dont il vous parlait; il vous aura sûrement envoyé sa brochure : je pense qu'elle fera du bien, car il avoue au fond que tout ce que j'ai dit est vrai; seulement, il croit que l'Éghsc ne saurait prudemment user aujourd'hui du droit qui lui appartient. Or, ceci est une question à part, dont l'Église est encore seule juge. Je n'ai donc rien à dire là-dessus. Quant à Thypothèse qui remettrait à Dieu l'exécution des jugements prononcés ici-bas par le tribunal suprême qu'il a institué, j'y ai répondu dans ma seconde Lettre à V Archevêque, en examinant celle de M. de Frénilly. Du reste, ni M. de Frénilly, ni M. de Bonald, n'ont touché la grande question sur laquelle roule tout mon hvre, savoir, comment s'opérera l'alliance du Pouvoir et de la Liberté, condition nécessaire de l'existence sociale.
Je n'ai point prétendu dissimuler les désordres du Moyen Age. Ces désordres étaient la suite de l'état précédent, et de la lutte de cet état avec l'ordre que le christianisme étabhssait. La tendance générale était vers le perfectioimement en tout genre, et c'est là ce qui distingue cette époque, sur laquelle les Allemands ont dit d'excellentes choses, — entre autres, Frédéric Schlegel. J'ai fait remarquer que, par l'influence delà Religion chrétienne sur les individus et sur les familles, les mœurs et même les lois, — j'entends les lois civiles, — continuèrent de se perfectionner, tandis que la société politique se dégradait insensiblement, en se séparant toujours plus de la société religieuse. Nous sommes parvenus au dernier terme de ce progrès en sens inverse, et ce dernier terme c'est la mort,
la mort des gouvernements qui, presque nulle part, n'ont d'aulre existence que celle que leur prête la force purement physique. Ce que veulent, ce que cherchent les peuples, sans le savoir, c'est une société fondée sur le droit, ou plus simplement la société ; et il faudra bien qu'ils la trouvent, ou que l'Europe périsse. Ne voir, dans un sentiment qui remue toutes les populations chrétiennes, dans le monde entier, que l'effet de l'ambition personnelle de quelques hommes, c'est aussi s'abuser trop mesquinement.
Voilà enfin la grande affaire de l'émancipation terminée *, et bien terminée, à quelques points près. Beaucoup de personnes, et j'étais du nombre, craignaient des conditions fatales. Le ministère anglais, heureusement, a été plus sage. Madame de S. avait mal pris ma pensée à cet égard. Le papier me manque. Je vous embrasse, cher ami, de tout mon cœur.