A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
La Chênaie, le 27 novembre 1834.
Je vous dirai d'abord, mon cher ami, que votre lettre a été, et sans trop de façons, ouverte à la poste; je n'en reçois guère qui ne le soient, et celles que j'écris sont rarement plus respectées. Je ne sais pourtant pas ce que mes pensées et celles de mes amis peuvent avoir à démêler avec la « pensée immuable. » Il faut que la curiosité, une curiosité ignoble et infâme, soit aussi un des éléments du système qui vient de rappeler à son secours M. Thiers et M. Guizot: ne voiià-t-il pas deux belles colonnes de la monarchie quasi-légitime? Mais enfin on les a jugés, — non sans raison, peut-être, — nécessaires pour sa stabilité, ce qui ne peut que donner une haute opinion de cette stabihté même. Pauvres gens qui prennent des béquilles pour des jambes, et encore des béquilles vermoulues! Tous ces tripotages ministériels si bas, si honteux, si ridicules, ont singulièrement étourdi la béante admiration de notre grosse et grasse aristocratie de comptoir et de boutique, qui, pendant huit jours, s'est vue menacée d'avoir à se gouverner elle-même. Je ne con-
* Lettres supprimées : — A M"^« la baronne de Vaux. La Chênaie, 5 novembre 1834.
— A M. de Potter. La Chênaie, C novembre 1834.
— A M""^ la baronne de Vaux. La Chênaie, 17 novembre 1854.
seillerais pas à Louis-Philippe de risquer une seconde représentation de celte pièce burlesque^ : c'est le premier spectacle gratis qu'il ait donné, je crois, et il n'est pas de nature à encourager sa tardive munificence. Il va maintenant avoir à traiter avec les tories, avec ce grand lord Wellington, qui, non content de ses succès contre les empereurs trahis, voudrait, aujourd'hui, préparer le Waterloo des peuples. Mais le peuple, c'est le monstre aux cent têtes, et peut-être n'est-il pas trop sur déjouer la sienne contre celles-là. Il paraît que l'Angleterre s'émeut, que des Associations de défense s'y forment; si ce n'est maintenant, ce sera plus tard. Toujours est-il que l'absolutisme essaie en ce moment un grand effort, et que les souverains combinent leur action pour repousser le flot populaire. C'est à qui mangera, c'est à qui ne sera point mangé. 11 me parait difficile que l'homme du 7 août ne soit pas entraîné, dans ce mouvement, au delà des hmites qu'il lui conviendrait de ne pas dépasser ; il n'est pas déjà trop en économies d'arbitraire et de violences. Pour cette fois, il faudra, bon gré mal gré, qu'il vide ses coffres, ce qui nous promet de belles choses ; mais elles seront courtes. Au fond, personne n'aime le bâton, le cachot, la mitraille et tout ce qui s'ensuit. Quand tout le monde, en se mettant à table, aura ce menu sous les yeux, on ne doit pas compter sur un vif appétit : d'une peur, les heu-
* Allusion à rintermède ministériel, dit des Trois Jours. Le ministère, ébranlé par la retraite du maréchal Soult, et par la guerre acharnée que la question de l'amnistie avait soulevée contre lui, se vit encore plus compromis quand le maréchal Gérard, le nouveau ministre de la j^uerre, partisan de l'amnistie, donna, lui aussi, sa démission. Le 4 novembre, MM. Humann, Guizot, Thiers, de Rigny et Duchâlel se trouvèrent ainsi amenés à offrir la leur. M, Persil et l'amiral Jacob restaient seuls de l'ancien cabinet. M. Mole fut appelé à former un nouveau ministère. H n'y put parvenir, non plus que le maréchal Gérard, qui l'entreprit ensuite, aidé du duc de Broglie et de M. de Rigny. On se tourna alors, en desespoir de cause, du côté de cette fraction de la Chambre appelée le tiers-parti et le tiers-parti fournit un cabinet composé de MM. Bresson, Bernard, Ch. Dupin, Teste, Passy, et de Bassano. M. Persil conservait son portefeuille. Une seule séance du conseil suffit pour démontrer aux nouveaux ministres qu'ils ne pouvaient conserver le pouvoir. Leur nomination figurait au Moniteur du 10 novembre; le 15 au soir, le ministère avait vécu. MM. de Rigny, Thiers, Guizot, Humann, Duchâlel, furent rappelés par le roi. Ils s'adjoignirent l'amiral Duperré. (V. le Moniteur du 19 et du 22 novembre.)
reux de ce régime passeront à une autre peur, et Dieu sait ce (jui arrivera. Faites brosser votre habit noir, si vous tenez à prendre le deuil de la monarchie citoyenne, ou autre : ce n'est plus qu'une affaire de temps, et le temps va vite; ainsi il est sage de se tenir prêt. Le beau sujet de Mandement pour M. de Toulouse ! Je m'engage à lire celui-là : ce sera le premier, et le dernier apparemment.
Je regrette de ne pas aller à Paris cette année, puisque je vous y verrais; mais trop de motifs me retiennent ici; je ne prévois pas, même de loin, l'époque où je me transplanterai ; c'est toujours une opération difficile pour les vieux arbres. Pour vous, mon ami, vous êtes plus allant, et je vous en féhcite, mais encore plus ceux que vous rencontrerez sur voire chemin; mon cœur trouve toujours sur le sien les personnes qui vous appartiennent, et je voudrais bien qu'elles sussent, par vous, avec combien de respect et de tendresse il leur est dévoué : redites-vous-en à vous-même autant, mon cher ami, s'il est nécessaire, — ce que je ne crois pas.
iii. — A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT.
Le 10 décembre 1834.
Encore de nouvelles souffrances ; encore des épreuves nouvelles! Ne doutez pas, du moins, de la part que j'y prends, et de l'intime joie que je ressentirais s'il m'était donné de les soulager : mais Dieu seul le peut. Je me préparais à vous écrire, quand votre lettre du 14 novembre m'est parvenue : elle a été vingt-deux jours en route ; peut-être a-t^elle séjourné dans quelque bureau, ce qui arrive souvent à celles qu'on m'écrit, et à celles que j'écris moi-même. Qu'il vaudrait bien mieux j de toute manière, échanger des paroles vivantes, que de (ristes feuilles de papier! Je me rappelle souvent cette chère rue du Bacj et que de fois, en y repassant depuis, mon cœur s'est serré, devant Un certain hôtel ^ ! Je vous plains de votre mau-
- Celui qu habitait la famille de Senflt;
DE LAMENINAIS. 415
vaise santé; je vous plains de votre ennui, de cet isolement profond où l'âme, ne trouvant rien sur quoi s'appuyer, s'affaisse sur elle-même. Mieux vaut une solitude réelle comme la mienne : là on a des livres, des bois, des eaux, des prés, des champs; on a la nature, et l'on n'a pas à supporter le poids écrasant des importuns, qui vous étouffent cérémonieusement dans le vide de leur esprit et le vide de leur âme; là aussi, si on regrette les doux et intimes entretiens, on a peut-être, au sein de je ne sais quelle calme et ravissante lumière, un sentiment plus vrai de l'état général de l'Humanité, une vision plus claire, un instinct plus vif de ses futures destinées. Qui sait si cette différence entre votre position et la mienne n'est pas ce qui rend si diverses nos prévisions à l'égard de l'avenir! Vous croyez que tout meurt ; je crois que tout renaît, mais sous une autre forme, nécessitée par les progrès immenses de la Société. Vous ne pouvez pas espérer; et rien ne saurait affaiblir en moi, non-seulement l'espérance, mais l'inébranlable foi en cet avenir que la Providence prépare au genre humain. Quand je me ferais, en cela, illusion, je chérirais cette illusion qui m'est douce, qui me console, qui allège les maux présents. Ils sont grands, ces maux, et ce que vous me mandez en est assurément la preuve. Je ne pouvais avoir aucun doute sur ce point particulier. Quels faits, mon Dieu! que ceux-là! et quelles pensées terribles ils doivent remuer en certaines âmes! Mais ce que j'avais ignoré longtemps, et que je sais aujourd'hui, c'est qu'il existe des hommes en qui manque cet élément de notre être qu'on appelle âme; peut-être est-ce tant mieux poui* eux; peutêtre, à cause de cela, ne sonl-ils pas responsables de leurs actes : on devrait presque le désirer. Ailleurs on marche au même but par d'autres voies, et avec le même concours, que rien ne saurait lasser. Il y a là, n'en doutez pas, un jugement divine
Je suis vivement touché du souvenir bienveillant de la princesse Thereia ^ : veuillez être, près d'elle, l'interprète de ma
• ^ La leUre de M'"^ de Senfft à laquelle Lamennais répond houê fait faulb pour écldrer les obscurités de ce passage. ^ La princesse Lubomirskn.
reconnaissance et de mon respect. Ce sera un bien cruel désappointement que celui de Constance et de son mari \ si vos conjectures se vérifient, comme il y a trop lieu de le craindre; je souhaite qu'au moins sa santé, à elle, ne soit pas compromise. Quanta R. ^ je soupçonne qu'on lui aura joué un de ces tours communs dans le pays qu'il a au l'oiid cherché à servir, sans néanmoins s'oubher lui-même; il y a quarante ans qu'il fait des affaires; il connaît l'Angleterre, la France, le Portugal, l'Espagne et ses colonies ; il devait croire connaître les hommes, et leurs astuces, et leurs roueries ; il se trompait, et l'on aura, je pense, achevé son éducation : je ne m'en étonne assurément pas, mais je serais désolé que cette instruction, qu'il ne sollicitait point, lui eût coûté si cher.
Aucune personne vivante ne se souvient d'avoir vu une sécheresse pareille à celle qui dure encore ici, à la mi-décembre. On vient de près d'une lieue chercher de l'eau à notre étang pour abreuver les bestiaux . Heureusement que les dyssenteries, qui s'étaient montrées pendant l'automne, ont disparu, et la saison est trop avancée pour qu'on ait désormais à craindre de graves épidémies ; il n'en existe maintenant, en France, que sur les ministres. Je passerai l'hiver à la campagne, et non-seulement celui-ci, mais l'autre encore, et même le suivant, si je peux. Je plante, pendant que d'autres déplantent. Je prépare des ombrages à mes neveux. Qui sait mieux que moi combien il est doux quelquefois de trouver un abri? Mais c'est un abri contre les hommes qu'il faudrait trouver, et celui-là n'est pas sur la terre. Je voudrais, au printemps, vous faire les honneurs de tout ce petit ermitage, que je préfère à tous les palais, à toutes les magnificences du monde. « Dans un petit coin, avec un petit livre. » disait l'auteur de ïbnitation, et il disait vrai. Je dis vrai aussi, en vous assurant que personne ne vous est dévoué, à tous deux, avec plus de ten-
• M"" de Maislre, mariée, on l'a vu, à M. de Montmorency. (V, pa<^e Sô'i.) - Il nous semble, sans que nous puissions autrement le cerlilier, qu'il
s'agit ici de M. Rubichon, et de quelques déceptions qu'il aurait éprouvées a
Rome,
dresse que celui qui a dû tant de bonheur à votre affection ^