‹ CorrespondanceChapitre 129 sur 224 · A MADEMOISELLE GORNULIER DE LUGIJNIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE GORNULIER DE LUGIJNIÈRE

La Chênaie, 23 janvier 1835.

Je trouve, ma bien bonne amie, une occasion de vous faire parvenir ces quelques lignes, et j'en profite avec un plaisir que vous vous représenterez aisément, pour peu que vous rendiez justice aux sentiments qui m'attachent à vous. Convenez qu'il est un peu dur d'être à cent heues l'un de l'autre, après avoir vécu si longtemps sous le même toit, et lorsqu'il serait si doux de se voir et de causer de tant et de tant de choses qui intéressent réciproquement, de laisser tomber ses pensées, comme la neige tombait aujourd'hui, dussent-elles fondre comme elle; car enfin, tout fond, et sicut aqux dilabimur in terra, qux non revertuntur, disait cette femme juive. En attendant que nous soyons dessous, tâchons de tirer le meilleur parti du temps que nous avons à passer dessus. Prêtons-nous aux choses, si elles ne veulent pas se prêter à nous. Je ne veux pas dire que vous deviez continuer de prêter à l'Espagne ^; non, par ma foi, je ne vous le conseille pas, ni à moi non plus; mais prêtez à vous-même ; empruntez à votre capital, pour donner un peu de joie à la bonne Ninette, et qu'importe après? Vogue la galère ! Oh! si jamais je peux m' emprunter ! je ne m'en ferai pas faute, je vous jure : j'aime mieux faire banqueroute que d'autres me la fassent. Est-ce bien dit? qu'en dites-vous? Je ne sais qui disait que « le plus pauvre laissait toujours quelque chose après lui. » Le plus pauvre a donc toujours quelque chose de plus qu'il ne lui faut? cela me rassure, et me rend

* Lellres supprimées : — A M. de Potter. La Clienaie, 10 décembre 1854.

— .4 M™" la baronne de Vaux. La Chênaie, 3 janvier 1835.

— A M. de Potter. La Chênaie, 21 janvier 1835.

^ Allusion à un petit désastre financier dont il a été déjà question entre Lamennais et M"^ de Lucinière, et qui les avaient atteints tous les deux, comme souscripteurs du fameux emprunt Guebhard.

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comme riche au beau milieu de ma pauvreté très-effective. Ma grande joie est de vivre dans une chambre où je suis à l'abri du froid, ce qui ne m'a pourtant pas garanti d'une attaque de cette maladie nerveuse que vous connaissez. J'ai été six semaines sans pouvoir rien faire, et prenant patience, attendu que l'impatience n'est qu'un mal de plus. A présent, je suis mieux, quoique toujours faible. Et vous, ma très-bonne, êtesvous la femme forte? ce serait un excellent exemple à donner à notre petite Hélène. Hélène, regardez votre tante! ressemblez à votre tante ! soyez forte, entendez;Vous? Voilà comme on élève les jeunes personnes, lorsqu'on veut qu'elles soient, et qu'on est soi-même, d'une certaine force, n'est-ce pas? J'embrasse, de toute la mienne, la tante et la nièce, et leur souhaite, à l'une et à l'autre, tout ce qu'on peut souhaiter d'agréable dans un monde qui ne Test guère, en vérité.

La Chênaie, le 28 janvier 1855.

Nous avons, vous à Florence, et nous en Bretagne, deux hivers tout différents ; mais nos santés se ressemblent. J'ai été, pendant six semaines, hors d'état de faire quoi que ce soit. Maintenant je suis mieux, ce qui me fait espérer que vos maux vous auront aussi laissé quelque relâche. La triste et sotte chose que la vie! Croyez-moi, cependant, ne prenons pas trop au sérieux ces courtes années que nous avons à passer sur la terre : qu'est-ce que cela, dans l'existence sans limites et sans terme à laquelle nous croyons et que nous attendons? Comme le monde même, qui doit se transformer, nous ne sommes pas nés encore ; nous aspirons à naître ; nous flottons dans les eaux de Vamnios^. Le beau jour que celui où nous en sortirons! Jusque-là, j'avouerai que les moments sont rudes, et que pour se distraire de ce qu'on sent, un peu de conversation ne viendrait nullement mal à propos. Ici je n'en ai non plus

* Membrane de la matrice qui enveloppe le fœtuâ.

aucune, et le même regret nous est commun. Que ne pouvonsnous nous rejoindre, sur ces rives de la Seine où les heui'es passent si vite, et quelquefois si délicieusement! Je ne les reverrai probablement pas avant l'hiver prochain. Dans l'intervalle, je suis vos conseils : je plante, et je plante encore; je prépare de l'ombre à ceux qui me survivront ; ils en auront besoin, car l'atmosphère sera de feu, et la journée brûlante. Mais comment pouvez-vous penser que je veuille abattre les arbres^? Rien n'est assurément plus loin de mes intentions. Les arbres! mais Dieu, à mon gré, n'a rien fait de si beau. Entre moi et ceux qui les aiment le plus, je ne vois qu'une différence : je veux des forêts, et ce qu'ils préfèrent, eux, ce sont quelques noirs sapins, parsemés çà et là au bord des torrents, sur des rochers stériles. Parlons sans figure. L'inégalité est une loi naturelle de la création ; l'esprit, la science, la richesse, toutes les qualités, tous les avantages, — quels qu'ils soient, natifs ou acquis, — sont et doivent être répartis inégalement pour le bien de tous ; mais il n'en est pas ainsi des droits ; car le droit est un, et parmi les fils du même père, il n'en est point qui soient destinés, par nature, à servir les autres et à leur être assujettis. Cette égalité du droit est pour moi identique à l'idée de justice: elles se confondent tellement dans ma conscience et dans ma raison, que je ne pourrais renoncer à l'une sans renoncer à l'autre: mais ceci demanderait, pour êtrebienéclairci, de longs entretiens. Plus je vais, plus je m'émerveille de voir à quel point les opinions qui ont en nous les plus profondes racines, dépendent du temps où nous avons vécu, de la société où nous sommes nés, et de mille circonstances également passagères. Songez seulement à ce que seraient les nôtres, si nous étions venus au monde dix siècles plus tôt, ou, dans le même siècle, à Téhéran, à Bénarès, à Taïti. En relisant bien des choses que j'ai écrites, je ris de moi-même de bon cœur; cela me met dans une grande défiance, de mes propres idées d'abord, et puis de celles des autres. N'est-ce pas là toujours un profit

* Il est clair, par ce qui suit, (jue et les arhircs » dont il est question sont les anciennes institutions politiques et religieuses, à la racine desquelles M""^ de Senfit accusait sans doute Lamennais de vouloir porter la hache.

réel? Après cela, je ne vous cacherai pas qu'aimant certaines personnes comme je les aime, je suis peiné d'être, sur quelque point que ce soit, en désaccord avec elles : ce n'est pas que j'éprouve le besoin qu'elles pensent comme moi ; rien ne me choque dans les différences d'opinions; mais je crains de les affliger en ne pensant pas comme elles, et mon cœur ferait làdessus des reproches à mon esprit, si le pauvre diable était maître de se changer lui-même. Faites, je vous prie, celle réflexion : — je suppose que je m'endorme pendant mille ans, que pendant ces mille ans vous continuiez de vivre à l'ordinaire; assurément, quand je me réveillerai, il existera bien peu de rapport entre vos idées et les miennes : m'en aimeriezvous moins pour cela? Les pensées changent perpétuellement, parce que tout change et que tout se développe. L'amour seul est toujours le même, invariable, inaltérable, éternel. Charitas manet.

Je suis profondément touché du sentiment qui vous a fait penser à moi, dans la distribution de cette précieuse lithographie *; je vais écrire à Paris pour indiquer où elle devra être remise, afin qu'elle me parvienne sûrement. Ces souvenirs sont cruels, mais doux pourtant. Qui voudrait renoncer à ces souffrances qui ont leur racine dans ce qui passe, et dont la tige mélancolique porte une fleur suave qui s'épanouit dans l'éternité?

Notre politique va comme vous savez. C'était, je crois, le général Foy qui disait, à propos de je ne sais quelles circonstances de ce temps-là : « C'est une halte dans la boue. » Pour nous, comme nous n'avons pas peur que la boue nous manque, nous ne faisons point de halte; nous clapaudons toujours en avant : les vapeurs qui sortent de ce bourbier sanglant sont parfois bien fétides. En littérature, rien : un plat radotage, ou des rêves hideux; rien, dis-je, à moins que vous ne veuillez accepter comme quelque chose l'éloquence de Messieurs les pairs et de Messieurs les députés. Il n'y a que les sciences qui marchent un peu, pas trop vite pourtant : c'est, dans ce qui se fait, tout ce qui m'intéresse.

* Sans doute le portrait de la défunte comtesse Louise de Senlft.

Adieu, adieu; je baise bien tendrement les mains de notre cher comte. Savez-vous quel serait mon plus vif bonheur? ce serait de pouvoir contribuer au vôtre. Qu'il y a de profondeur, et de charme, et de tristesse, dans les vieilles amitiés !

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