‹ CorrespondanceChapitre 130 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, 19 février 1835.

Il s'en faut de beaucoup, mon cher ami, que ma santé ait été aussi bonne que vous le pensez ; elle a, au contraire, éprouvé une assez rude secousse. Ce n'est pas là, cependant, ce qui m'a empêché de vous écrire. Vous aviez oublié de me donner votre adresse ; de sorte que je ne savais pas où vous trouver, ignorant même si vous étiez encore à Paris ; car vous ne m'aviez pas dit combien de temps vous aviez le dessein d'y passer. J'attendais donc une autre lettre de vous qui m'instruisît de tout cela : elle vient de m'arriver, et j'y réponds sans perdre un instant. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'on dit de ce nouvel ouvrage que je vais publiera Mon hbraire a voulu recueiUir mes articles de V Avenir, et quelques autres, pour les ajouter à mes Mélanges; j'y ai joint une Préface, et puis c'est tout, et ce tout est si insignifiant, que je ne vous en aurais pas même parlé, si vous ne me demandiez des éclaircissements sur les bruits qu'on a répandus. Je comprends parfaitement le dégoût que Paris vous inspire. Les gens avec qui votre position sociale vous oblige particulièrement d'avoir des relations, sont assurément fort aimables, remplis d'excellentes qualités, d'esprit, de sentiments nobles, et que sais-je? Mais de cervelle,

* En adressant à Lamennais quelques reproches amicaux sur une lacune dans leur correspondance, M. de Coriolis ajoutait: «... Ce que je sais heureusement fort bien, c'est que vous n'êtes point malade, que vous controver-

sez par lettres avec notre ami Vitr et que vous envoyez des fragments aux

recueils ; voire (on me l'a assuré) que vous êtes sur le point de desserrer un livre sur la Restauration et les causes de la Révolution.

A tous ces beaux discours je suis comme une pierre,

et ne sais que répondre quand on procède avec moi par voie d'interrogation. — Paris, 14 février 1835.

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point. Que voulez-vous y faire? Il n'a pas plu à Dieu, qui leur a tant donné, de leur donner un peu de raison, laquelle n'aurait rien gâté pourtant : ils s'en vont s'enfonçant dans une espèce d'enfance, que l'histoire, un jour, — si l'histoire s'occupe d'eux, — aura bien de la peine à caractériser sans perdre quelque chose de sa gravité convenue. Politiquement parlant, ils me paraissent descendre en droite ligne du gonfalonier Soderini, à qui Machiavel fit l'épitaphe que voici :

La notte che mori Pier Soderini, L'aima n'andô dell' inferno alla bocca ; E Pluto la gridô : Anima sciocca, Che inferno? Va nel limbo de' bambini*.

A prendre les choses du côté sérieux, c'est cependant un fait bien remarquable que cette débilité mentale où tombent les partis à leur déclin. A mesure que la Société qui se renouvelle incessamment par les générations successives, s'avance dans ses voies, il y a constamment une portion de la race humaine qui reste dans le passé, comme pour veiller autour du tombeau des institutions, des opinions qui ont fait place à d'autres amenées par le progrés général. Ce peuple des sépulcres s'habitue peu à peu à prendre pour le soleil la lampe qui éclaire la demeure des morts, et pour la voix de Dieu même, l'écho monotone de cette vaste et froide solitude. Étrange état, certes, et bien propre à faire réfléchir ! Au reste, en ne croyant pas à la durée de ce que nous avons en ce moment, les royalistes ne se trompent point: mais ils se trompent beaucoup dans les motifs de leur prévoyance ; ils s'imaginent que le juste-milieu sera tué par le principe de la monarchie légitime, tandis qu'il succombera sous le principe démocratique, le seul, aujourd'hui, qui ait de la vie dans presque toute l'Europe ; laRépubhque y devient de plus en plus l'unique gouvernement possible ; elle s'établirait demain, par la seule force des choses, sans les grandes destructions qui restent encore à opérer, et qui seront le résultat de la lutte terrible et universelle qui se

^ La nuit où mourut Pier Soderini, — Son âme se présenta au seuil de l'enfer; — Et Pluton lui cria : « Stupide âme, — Pourquoi l'enfer? Va donc aux limbes des enfants ! »

prépare, quelles que puissent être, d'ailleurs, les alternatives du combat. Les puissances absolues, poussées par une nécessité invincible à des excès toujours croissants, ne tarderont pas à réveiller les peuples endormis dans une torpeur momentanée; alors on entendra un beau tapage. Que Dieu nous soit en aide à cette époque qui n'est pas loin !

Je vous assure, mon cher ami, qu'on est heureux de regarder l'avenir du fond d'une retraite obscure et tranquille, tranquille surtout à cause de son obscurité même. Aussi me rappelai-je souvent les vers de Lucrèce qoi vont si bien à ma position :

Suave, mari magno, turbantibus œquora ventis, etc.

J'ai tiré ma nacelle au rivage, et suspendu, comme dit Horace, mes vêtements mouillés dans le temple du Dieu de la mer. Si pourtant il me sera doux, aussi, de sortir de cette retraite, quand ce sera pour vous revoir, et M""^ de Coriolis, et monsieur votre fils, à qui je vous prie de dire combien je suis sensible à leur souvenir. Vous savez, mon ami, quelle place vous tiendrez toujours dans le mien.

La Chênaie, le 7 mars 1835.

Je vous écris au milieu d'un effroyable coup de vent qui emporte les toits et déracine les arbres, espèce d'ouragan mêlé de tonnerre, qui nous arrive après des jours de véritable printemps. Ne voyez-vous pas là une image de notre pauvre vie, que les vents aussi agitent et brisent, et dont ils dispersent çà et là les débris? A mesure que je sens la mienne s'en aller, je me reporte avec plus de charme sur un passé qui ne fut pas non plus sans orages, mais sur lequel, en même temps, la bonne Providence versa de grandes douceurs. Ces longues soirées de la rue du Bac me reviennent en mémoire ; je revois tout ce qui était là, et je vous plains, et mon âme s'unit encore avec la vôtre. Ah! croyez-moi, la vraie, la solide, la tendre

affection est la seule chose réelle, la seule qui ne passe point ; lorsque tout le reste change, charitas manet. Qu'importent les pensées, les opinions? Elles ne dépendent point de nous, ou n'en dépendent guère. Nés à Gonstantinople, à Téhéran, à Bénarés, que seraient pour nous toutes les (juestions qui remuent si vivement notre Europe passionnée? Dans cet immense conflit d'idées contradictoires, je croîs, de part et d'autre, à plus de bonne foi qu'on ne s'en suppose mutuellement, et je ne blâme en moi-même aucun de ceux qui, se trompassent-ils, guidés uniquement par leur conscience, ne regardent, ne désirent que le Vrai et le Bien, complètement détachés de tout intérêt personnel. Je ne saurais exprimer l'horreur que m'inspire tout ce qui tend à rompre le lien d'amour parmi les hommes, tout principe qui autorise à se haïr et à se nuire réciproquement, à cause des manières diverses dépenser. N'est-ce pas une grande pitié que cela, lorsqu'on vient à considérer, après quelques siècles, l'espèce de rage qui armait les frères contre les frères pour des questions dont personne aujourd'hui ne se soucie? Ces pleurs, ce sang, pourquoi ont-ils coulé? Les savants disent pourquoi, et les autres ne peuvent les comprendre. C'était bien la peine d'ouvrir mon âme à tant de fureurs, et d'attrister la terre par tant de crimes ! Dans sachante immense, infinie, Jésus-Christ s'écriait : « Oh! si vous connaissiez le don de Dieu! » Et qu'est-ce que le don de Dieu, si ce n'est la charité même? Deus, charitas. « Il enverrait, disait-il, son esprit aux siens. » Et qu'est-ce encore que l'Esprit divin, si ce n'est l'Amour même, essentiel, éternel, l'Amour qui est la vie du Souverain Être et de tous les êtres? Il viendra, n'en doutons point, plus ardent, plus abondant, et « enseignera toutes choses à ceux dont les cœurs se dilateront pour le recevoir, » et « renouvellera la face de la terre. »

Parlez-moi de votre santé, et de celle de notre cher comte ; la mienne n'est ni bonne, ni absolument mauvaise ; voilà tout. Je vis tranquille et calme dans ma solitude profonde, faisant des vœux pour l'Humanité, au sein de laquelle fermente quelque chose qui se dérobe en partie à ma faible vue, mais cer-

tainement quelque chose de grand. Après Dieu, je ne tiens fortement qu'à elle seule en ce monde. Aimer Dieu, aimer le prochain, n'est-ce pas toute la Loi? N'était le souvenir d'un petit nombre d'êtres dont la Providence m'a séparé, et qui me seront éternellement chers, rien ne troublerait la douceur des jours paisibles que je coule ici sans désirs terrestres, sans désirs au moins qui se rapportent à moi. Il y a une immense joie dans un immense désabusement. Si vous saviez comme je demande à Dieu, pour vous, un peu de repos et de paix vers la fin de votre carrière si laborieuse et si agitée ! Je dis un peu, car le vrai repos, la paix parfaite est ailleurs, et n'est point ici. Adieu! Que la Providence vous console dans vos afflictions, et vous bénisse, maintenant et toujours, de ses plus douces bénédictions ^ î

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