A LA MÊME
A la Chênaie, le 14 mars 1835.
Je reçois à la fois votre affectueuse et touchante lettre du 20 février, et la nouvelle de la mort de l'empereur -. Ce dernier événement m'a tout de suite préoccupé de ce qui vous concerne. Je me suis demandé s'il aurait quelque influence, et laquelle, sur votre position, et comme l'expérience de la vie ne m'a pas disposé à me flatter sur ce que je souhaite, jp. suis resté plus près de la crainte que de l'espérance. Un changement quelconque m'inquiète toujours. Il me semble que, dans le monde des affaires, rien ne se remue qu'en faveur des coquins contre les honnêtes gens, des hommes d'intrigue contre les hommes d'honneur. Tirez-moi donc de peine le plus tôt possible. Je serais si heureux de vous savoir tranquilles, et dans une situation au moins tolérable ! Ce que vous me dites de votre passé soulève en moi un sentiment bien amer. Je ne m'étonne aucunement de ces choses-là, et mon
* Lettre supprimée : — A M. de Potter. La Chênaie, 7 mars 1855. -L'empereur d'Autriche, François !«■■, mort le 2 mars, à Vienne. Il était né à Florence le 12 février 17G8.
âme ne saurait s'y accoulomer, du moins pour les autres ; car, en ce qui me regarde personnellement, j'ai tout à fait cessé d'être sensible à l'ingratitude : c'est, pour moi, comme la pierre qui tombe; m'en fâcherai-je? — ou, tout au plus, comme l'éclaboussure qu'envoie l'équipage au pauvre piéton. En voyant cette tache sur son habit neuf, fruit des épargnes de l'année, son premier mouvement est de s'irriter; puis, rentré chez lui, il se brosse, et il n'y pense plus que pour rire lui-même de s'être affecté d'un accident si ordinaire et si naturel. Je ne sais, pourtant; il y a une larme dans ce rire. Je serais bien embarrassé, s'il me fallait en placer une dans celui qui naît involontairement, à propos de cette grossesse, certifiée par Martin. Vous verrez qu'à la fin du compte notre homme, désabusé de sa paternité, ne le sera point de celui qui la lui a prédite; il imaginera quelque expédient qui le dispense de la nécessité trop dure de « décroire » à son prophète. Je plains, en vérité bien sincèrement, la malheureuse femme qui s'est empêtrée d'un pareil idiot. Encore est-ce là le moindre mal, puisque, après tout, elle l'a voulu. Mais, comme vous le dites fort justement, qui a donné le droit à cet imbécile d'inoculer ses ridicules à ce qu'il y a de plus saint, et de revêtir sa folie du voile qui recouvre l'Arche ^?
Il paraît que partout, celte année, l'atmosphère recèle quelque principe délétère. A Paris, ici, et dans toute la France, nous avons eu un nombre extraordinaire de maladies. Les chmats aussi semblent intervertis. Après une sécheresse sans exemple de mémoire d'homme, est venu un hiver non moins singulier, ou plutôt une sorte de printemps, puisqu'à peine avons-nous eu cinq ou six jours d'une faible gelée, et pas même sans interruption ; puis, dans ces deux dernières semaines, d'horribles tempêtes accompagnées de tonnerre, comme dans le mois de juillet. J'attribueun peu àcetétat météorologique les souffrances habituelles que j'éprouve depuis quelque temps, et qui m'ont forcé à interrompre presque tout travail. Je ne pense pas qu'à
* La lettre à laquelle répond Lamennais nous manque malheureusement pour éclaircir ce passage, tout en allusions, et au sujet duquel nous ne pouvons même hasarder, la moindre conjecture.
quatre-vingt-deux ans, -— si j'ai le irialiieur, dont je me crois à l'abri, d'aller jusque-là, — je ne pense pas, dis-je, que je ressemble à M. Fossombrone, gouvernant un État et présidant aux travaux hydrauliques d'un autre ^ Mais n'est-ce pas une chose qui fait rêver, que ces eaux à qui Venise dut ses prospérités et sa grandeur, et qui se retirent d'elle, et qui tarissent, pour ainsi dire, autour de ses palais, avec sa vieille gloire et sa vieille vie? Ces inévitables déclins des peuples, ce finis super te que nous trouvons partout sur la route de l'homme, jettent dans l'âme une profonde mélancoHe. Comme les voyageurs cherchent aujourd'hui, en Orient, sur une côte déserte, les ruines de Tyr, un jour, qui n'est pas loin peut-être, on cherchera celles de Venise dans un marais ; et les deux cités-reines auront disparu, comme la cabane d'une nuit que le pâtre se construit, avec des branchages, au fond d'un vallon, et sans laisser guère plus de traces. La plante qui fleurit dans la prairie est plus durable, car elle se renouvelle chaque printemps. Je voudrais poursuivre, et je ne peux pas. De violentes douleurs d'estomac, auxquelles je deviens très-sujet, ne me permettent pas d'être courbé : n'en soyez pas inquiète; ce n'est que de la souffrance sans danger. Adieu ! agréez, l'un et l'autre, l'expression d'une amitié qui fait mon bonheur, et qui ne finira qu'avec moi ^.