A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
La Chênaie, 5 avril 1855.
Je ne connais que trop, mon cher ami, cette vie étourdissante dont vous me parlez, où le temps passe et passe encore,
* Mgr Fossombrone était le ministre dirigeant du grand-duc de Toscane. C'était l'homme le plus doucement inerte, le moins remuant, le plus spirituellement pacifique qui fut jamais. Personne mieux que lui ne connaissait la valeur de l'adage fameux: Qitieta non moveas! M. de VitroUes, quelque temps ministre à Florence, racontait de ce personnage et de son incurie philosophique les historiettes les plus plaisantes.
^LeUres supprimées : — A M'^^la baronne de Vaux. La Chênaie, IG mars 1855.
— A M. le baron de VitroUes. La Chênaie, 21 mars 1855.
sans qu'on puisse se dire comment il a passé; espèce de rêve bizarre, fébrile, enivrant et fatigant, qui, au réveil, vous laisse la tête lourde et l'âme vide. Je préfère, quant à moi, la tranquillité, bien qu'un peu monotone, d'une rustique retraite, et, tout pesé, je me fais « rat des champs. » Les royalistes feraient bien, à mon sens, de prendre le même parti, car c'est, je crois, en pure perte qu'ils se trémoussent à la ville. Vous avez raison de dire qu'ils ne sont plus rien, du moment où ils se relâchent de la rigueur de leurs principes ; mais ne seraientils pas encore moins s'ils s'y tenaient? Ils s'accrochent, comme ils peuvent, au monde qui marche devant eux, assez semblables aux chevaux attachés derrière une charrette ; bon gré, mal gré, il leur faut la suivre, sans qu'ils aident à son mouvement, et le contrariant quelquefois, mais jamais de manière à l'arrêter tout à fait. Ainsi en est-il du gouvernement philippique : il retarde l'invincible cours des événements, et voilà tout. N'est-ce pas une chose des plus remarquables que de le voir, sans que rien l'ébranlé extérieurement, s'affaiblir de luimême et mourir d'impuissance? Par une nécessité indépendante de toute opinion, la Société tend à se constituer sous une autre forme, qui ne sera point le produit d'une théorie abstraite, mais le résultat du besoin de vivre. Les hommes attribuent beaucoup trop d'importance à leur action ; elle a bien moins d'influence qu'ils ne se le figurent sur les destinées des peuples. Les causes sont placées plus haut; mais ils ne les voient pas, et ils voient ce qu'ils font, vraies mouches du coche.
Ce que vous me racontez de Berryer est réellement incroyable; il doit faire d'étranges réflexions sur ce qu'on appelle les « amis politiques^ )) Que ne les plante-t-il là? Mais il ne le
* M. de Coriolis, dans sa lettre du 23 mars 1835, avait parlé à Lamennais des démarches faites auprès des notabilités du parti royaliste pour obtenir d'elles l'acquittement d'une dette sacrée, contractée envers l'orateur du parti. En échange des magnifiques profits auxquels il renonçait en quittant la carrière du barreau pour continuer la lutte parlementaire, ne lui devaiton pas, en effet, quelque indemnité? L'obligation élait si claire, qu'en principe elle n'élait^contestée de personne. Mais il ne faut pas connaître les hommes bien à fond pour deviner que, dans la pratique, beaucoup de riches
peut; il est trop engagé: — car je m'abuse fort si ce sont ses convictions qui le retiennent. Combien de gens sont ainsi retenus, par une sorte d'honneur, dans des partis qu'ils méprisent au fond, et dont ils ne partagent en aucune manière les folles idées, ni les espérances non moins folles ! Plus je vais, plus je trouve qu'on est heureux d'être exempt de pareils Hens, et de ne dépendre, en tout, que de sa raison et de sa conscience.
Pendant que les doctrinaires vont vous donner à Paris le spectacle d'un procès dans lequel loutes les lois de la justice sont impudemment violées, — comme pour tracer la voie aux réactions futures et les autoriser^, — l'Angleterre prépare sa révolution. Des événements de même nature germent peu à peu au sein de l'Allemagne, en proie à tout ce que l'arbitraire peut enfanter d'odieux : joignez à cela les affaires d'Espagne et les complications politiques de l'Orient, ce sera un beau tumulte quand le premier craquement se fera entendre. En attendant, on fait bien d'aller écouter M. Lacordaire, car il a certainement un rare talent de parole, de l'imagination, de la chaleur, tout ce qui exerce une vive action sur les hommes assemblés^. Voyez vous souvent notre ami V.? Il devait aller, au printemps, chez son fils, à Tournon, et de là à Vitrolles; j'ignore s'il est parti, n'ayant point reçu de réponse à la dernière lettre que je lui ai écrite. Et vous, mon ami, irez-vous aussi passer l'été à la campagne ! Elle commence à reverdir déjà, et je jouis, plus que je ne puis l'exprimer, de ce renouvellement de
cl puissants seigneurs cherchaient à s'y soustraire. C'est à quoi Lamennais fait allusion.
* Le procès des insurgés d'avril. Avant que les débats eussent commencé, la Chambre des Pairs avait déjà eu deux procès acessoires à vider, l'un avec la presse, l'autre avec le barreau. L'attention publique était éveillée au plus haut point sur le débat politique qui allait s'ouvrir. La composition du comité de détense, le choix des conseils, pris à dessein hors du barreau, l'attitude des journaux, évidemment favorable aux accusés, donnaient un caractère solennel à ces préliminaires. L'ouverture des débals était fixée aux premiers jours de mai.
"... Que vous conter encore?
Que l'abbé Lacordaire
Fend des ilols d'auditeurs pour aller à sa chaire,
elc, etc. — M. de Coriolis à Lamennais. Paris, 23 mars 1855,
vie qui contraste si fort avec toutes les décadences dont nous sommes environnés. Les œuvres de l'homme fleurissent une fois, puis elles se fanent et meurent : il n'y a point pour elles de second printemps. Croyez bien, mon ami, que mon affection pour vous n'aura jamais de déclin.