‹ CorrespondanceChapitre 133 sur 224 · A MADEMOISELLE ANGELIQUE DE TRÉMEREUC · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE ANGELIQUE DE TRÉMEREUC

La Chênaie, 8 avril 1855.

J'ai eu, ma bonne et tendre amie, bien des fois la même pensée que vous. Je voulais vous écrire, et puis les occupations, et je ne sais quelle paresse qui prend chaque jour plus de force en moi, m'en empêchait, et je me disais : « A quoi bon, en effet, quelques froides lignes? Ne sait-elle pas ce qu'elle est pour moi? que jamais la vieille affection qui m'unit à elle, depuis tant d'années, ne saurait s'affaiblir dans mon cœur? » et quand je m'étais dit cela, je restais en repos, comme si vous aviez pu m'entendre Ce n'est pas là me justifier, c'est raconter simplement les choses telles qu'elles sont. Au demeurant, croyez bien que je n'ai pas changé, ni ne changerai jamais à votre égard ; au contraire, il semble qu'à mesure qu'on avance dans la vie, les anciennes affections deviennent plus chères et plus précieuses : rien ne les remplace, rien n'a la douceur de ces attachements éprouvés qui sont devenus l'âme même. L'avenir si court qu on a devant soi est trop étroit pour des désirs et des espérances nouvelles^ et tout ce qu'on peut encore attendre de bonheur,— pauvre et faible attente ! — on ne le cherche que dans ses souvenirs. Je vois, par la date de votre lettre, que vous êtes â la campagne, et je vous en félicite; pour moi, je ne me plais que là. Je n'ai jamais beaucoup aimé le monde; à présent, il m'inspire un insurmontable dégoût : ce ne pourrait être qu'une pensée de devoir qui me fit sortir de ma solitude, et cela n'est guère prévoyable. Je n'ai pas renoncé, cependant^ à quelques voyages à Paris, où j'ai un très-petit nombre d'amis véritables, que je serais fâché de lie pas reVoir de temps en temps. Ici je mène la vie des

champs : je plante etj'abats; jefais des allées, des terrasses; je bâtis même, non un château, mais une portion de bassecour; tout cela m'occupe; je passe mon temps à diriger les ouvriers, et, depuis six mois, c'a été presque mon unique emploi, d'autant que de fortes indispositions, de vives douleurs à i'épigastre, ne m'ont guère permis aucun autre travail. Ma santé, maintenant, est un peu meilleure : pourquoi ne me dites-vous rien de la vôtre? j'aime à croire que c'est parce que vous n'avez pas, en ce moment, à vous en plaindre ; n'importe, il aurait fallu m'en donner l'assurance. J'ai appris avec beaucoup de peine la maladie de notre chère Villiers ; son âge et sa faiblesse rendent, en ce genre, tout inquiétant. Pour Ninette', elle est mieux que jamais ; elle doit aller, après le carême, passer un ou deux mois chez son cousin, à Saint-Hilaire, d'où elle me promet de venir ici; mais je n'ose y compter. Et vous, mon amie, quand vous reverraije, avec ma bonne petite Clara? Hélas ! comptez combien déjà d'années de séparation. La vie ne paraît-elle pas un rêve, et un rêve bien triste? Songez à Kensington-Gore^, et aux vingt années qui se sont écoulées depuis lors, et à ce qui les a remphes, et à tout ce que nous avons vu paraître, et aux peines et aux joies qui se sont évanouies comme de vaines ombres. Étrange chose que notre existence! j'envierais celle du petit oiseau, — et plus encore celle de l'éphémère qui, le matin, sort des eaux, et, avant que le soleil se couche, a accompli sa destinée, — si je ne me figurais une existence plus vaste, plus puissante, où l'Univers, s'ouvrant devant nous, livrera ses mondes et ses merveilles à jamais inépuisables à notre curiosité et à notre amour. Mais j'irais trop loin sur celte route-là, et je m'arrête. Adieu donc, bonne et chère amie! J'embrasse la tante et la nièce de toute la ten^ dresse de mon cœtir.

' M^'" de Lucinicre.

— C'est en Angleterre, nous l'avons dit, que Lamennais avait rencontré pour la première fois ces trois précieuses amies, objet d'une affection si durable et si touchante.

^ Lettres supprimées : — A M. de Potier. La Chênaie, lO avril 1859.

— A M. le baron de Vitr elles. Même date.

— A M""" la baronne Champy. 24 avril 1835.

— A la même. 27 avril 1855.

452. —A MESSIEURS LES MEMBRES DU COMITE DE DÉFENSE DES ACCUSÉS D'AVRIL.

La Chênaie, 11 avril 1835.

Messieurs,

J'accepte de grand cœur la mission que \ous me donnez, au nom des accusés d'Avril, de concourir à leur défense, dans le procès inouï qui leur est intenté. Le sentiment profond de mon insuffisance aurait pu seul me faire hésiter; mais j'ai pensé qu'en cette occasion, l'on avait surtout compté sur mon zèle, et celui-ci ne défaillira point. Je serai heureux et fier de m'associer, dans cette circonstance solennelle, aux hommes qui représentent, avec un courage si généreux, les sacrés principes d'égahté et de hberlé auxquels les peuples devront leur complet affranchissement, et le monde un meilleur avenir.

Sous très-peu de jours, je partirai pour m'aller mettre à la disposition du comité de défense.

Agréez, messieurs, mes salutations fraternelles.

F. DE LA MeNNAIS.

Paris, 24 mai 1835.

Vous ne vous étonnerez sûrement pas que j'aie tardé si longtemps à répondre à votre dernière lettre. Depuis cinq semaines que je suis ici, je n'ai pas eu un moment de loisir, et, dès les premiers jours, j'étais à bout de mes forces. Vous devez bien comprendre avec quelle ardeur, moi, homme des champs, et qui n'ai jamais pu m'habitner à un aiflre séjour, j'aspire à retourner dans ma sohtude. Quand le pourrai-je? je n'en sais rien. Le procès plus qu'étrange qui m'a fait venir ici ^ va se

* Le Procès et avril. Lamennais avait été sollicité — nous venons de voir sa réponse — de prendre part à la défense des accusés devant la Cour

compliquant de tant d'autres procès, qu'il n'y a pas désormais de raison pour qu'aucune âme vivante voie la fin de ces monstruosités qui s'engendrent les unes les autres. Je ne vous en dirai pas davantage là-dessus ; les journaux vous en apprendront assez. Je ne vous parlerai point non plus de la politique générale qui se complique et s'embrouille journellement. Le travail de dissolution s'accomplit partout en Europe : quand commencera celui de la régénération?

J'ai reçu la lithographie que vous m'avez destinée, et je la

des Pairs. — « Après l'interrogatoire préliminaire, dit un historien récent, une lutte s'engagea entre le procureur général, M. Martin (du Nord), et plusieurs accusés, qui demandaient avec vivacité l'assistance des défenseurs qu'ils avaient choisis : — « Voici ceux que nous vous proposons, dit l'accusé Maillefer, de Marseille : ce sont MM. Voyer-d'Argenson, Audry dePuyraveau, Trélat, Cormenin, Legendre, Armand Carrel, Lamennais, le général Tarayre, Carnot, Raspail, Boucholte, Reynaud, Degeorge, et Pierre Leroux.» Sur quoi la Cour rendit un arrêt par lequel elle déclarait « qu'il n'y avait lieu à faire droit à la demande. »

Voici, du reste, une lettre que nous avons retrouvée parmi les papiers de Lamennais, et qui se rapporte à cet incident :

l'abbé noir a LAMENNAIS.

« Prison de la Conciergerie, il mai 1 55. « Monsieur,

« D'après votre assentiment, et le besoin que j'ai de votre assistance, je vous ai réclamé devant la Cour des Pairs comme mon conseiller spécial. Par le plus monstrueux de tous les arrêts, je me vois prive de votre secours. Je persiste à réclamer. Qu'on me lie, qu'on m'enchaîne, qu'on me garrotte, qu'on me mutile, qu'on me coupe la tète, je n'accepterai de procès qu'autant que mes défenseurs seront présents. J'avais un avocat d'office, il s'est retiré; tant mieux. Les avocats du Comité nommé par nous ne se présentent pas; nos conseillers sont refusés. Vous savez le reste.

« Je désire ardemment, monsieur, avoir une entrevue avec vous. En attendant l'honneur de votre visite, je vous prie de vouloir bien m'envoyer quelques livres.

« Accordez-moi la permission de vous saluer respectueusement.

« AoiH, prélre. »

Dans l'arrêt du 15 août 1835, par lequel la Cour des Pairs statue sur le sort des accusés dits de la catégorie de Lyon, nous lisons ceci :

Après en avoir délibéré,

En ce qui concerne Jean-Augustin Noir :

Vu l'acte de décès de cet accusé, en date du 16 juillet dernier;

Attendu que l'action publique se trouve éteinte,

Dit qu'il n'y a lieu à statuer.

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