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AU MEME

La Chênaie, 12 novembre 1835.

Je ne sais, mon cher ami, ce qui vous fait penser que j'attribue un grande influence aux journaux ^; je leur en crois fort peu en ce moment, par la raison toute simple que leur puissance n'est que celle de l'opinion, et que l'opinion, ils ne la créent pas; ils l'expriment seulement telle qu'elle est; or

sache. S'il se tait, il est méconnu de son siècle : s'il parle, il est persécuté. Voilà mon homme, et vous pouvez l'être. » — .If. de Vitrolles à Lamennais. 20 octobre 1835.

Lamennais répond :

« En réalité, le reproche que vous me faites, ce n'est pas d'exprimer ce que je pense, mais de penser autrement que vous ; car vous trouveriez magnifique que « je fisse de ma poitrine une digue au torrent des idées popu- « laires. » Si j'étais tory, tout serait bien. Or, très-cher, ne voyez-vous pas que c'est là l'élernelle parole qu'on se renvoie mutuellement, depuis que le monde est monde : — Votre opinion diffère de la mienne : or, j'ai raison ; donc, vous avez tort... — De plus vous admettez dans l'humanité deux tendances également naturelles et nécessaires, quoique opposées. Si tous, comme vous le voudriez, étaient dans la vôtre, une loi naturelle serait donc renversée : et sur quoi fondez-vous l'obligation de se placer plutôt dans l'une que dans l'autre?

« J'ai, au surplus, extrêmement peu de foi dans toute puissance individuelle; j'en ai au contraire beaucoup dans cette espèce d'instinct général qui dirige le mouvement progressif des peuples, et je ne sache pas un seul exemple qu'on l'ait jamais combattu avec succès. Tous les hommes qui président aux grandes époques de l'histoire n'ont eu de force que parce qu'ils s'étaient, plus pleinement que les autres, identifiés à l'esprit de leur temps.

« Pour moi, cher ami, persuadez-vous bien que je n'ai pas l'immense ridicule de me croire un de ces hommes-là, et que je n'aspire qu'à terminer obscurément une vie obscure.. »

* Prenez garde de ne pas trop abonder dans votre sens. Vous savez, vous n'.ivez pas mis en oubli que vous avez en moi un ami vrai, mais vrai comme vous êtes digne d'en avoir un. Eh bien, cet ami vous dira, en toute franchise : Chacun estime l'état des choses selon ses désirs, ses opinions, ses intérêts* Peu voient hors de ce cercle. Il y a pourtant quelque chose à voir aU delà, et ce quelque chose, ce n'est le journal d'aucune couleur qui nous en informera. Les journaux, qu'on croit tout, ne sont rien aujourd'hui. Croyez-m'en. Vous le reconnaîtrez plus tard. — M. de Coriolis à Lamennais. Château de Gruchet. 1" novembre 1835.

la masse des Français n'en a, aujourd'hui, aucune bien arrêtée. Une partie des légitimistes ne demanderaient pas mieux que de se rattacher à Louis-Philippe, et ils n'y manqueront pas dés qu ils pourront le faire avec quelque décence. L'opposition dynastique ne vise qu'au pouvoir et aux emplois. Les républicains, en faible minorité dans le pays, rêvent vaguement un meilleur avenir; et tout le reste vit sous l'empire à peu prés exclusif d'un égoïsme abject, concentré dans les intérêts et dans les jouissances matérielles. Voilà les faits dans leur nudité : qu'en conclure ? Que notre société malade et pourrie tend à se dissoudre complètement? Non pas du tout, à mon avis. Ce mal hideux, dont nous voyons que la France est attaquée, n'est qu'une éruption du virus que lui ont inoculé ses gouvernements; elle guérira, soyez-en certain, et plus vite qu'on ne se le figure : Sanabiles fecit Deiis nationes terrx. J'ai foi, une indicible foi, aux lois qui régissent l'Humanité. La corruption, sous d'autres formes, était-elle moins grande en 89? Lorsque l'atmosphère se charge de lourdes et noires vapeurs, il se lève bientôt un vent qui les chasse. A la longue, c'est le bien qui prévaut toujours. Une s'agit donc que desavoir, pour prévoir ce qui sera, quelle est la mesure du bien, c'est-à-dire des améhorations sociales devenues nécessaires à une époque donnée. On peut se tromper, sans doute, dans cette appréciation, mais beaucoup moins qu'on ne l'imagine, lorsqu'en dehors de toute prévention l'on examine les instincts constants, les invariables désirs des peuples, la tendance uniforme et prolongée des choses. Au surplus, tradidit miindiim disputationibus eonim, et je laisse à chacun le droit, que je réclame pour moi-même, de penser là-dessus tout ce qui lui plaira. Ce sont, en définitive, les événements qui jugent; et, à l'époque où nous vivons, ils ne se font pas longtemps attendre : dunque pazienza !

Vous ne tarderez probablement pas â retourner à Paris, car la campagne commence à devenir un séjour un peu rude pour ceux qui n'y ont pas pris racine comme moi. Nous avons eu de fortes gelées, mais coûtâtes; quelques-uns voient là le présage d'un hiver rigoureux; je ne m'en inquète guère, quant à moi :

près de son feu, dans une chambre bien chaude, avec des livres, — et je n'en manque pas, — les journées s'écoulent rapidement; on n'est obligé de quitter ni ses pantoufles, ni sa robe de chambre ; le soleil vient-il à luire un instant? on s'en va, tel qu'on est, humer ses rayons. Il n'est pas jusqu'au bruit de la tempête, soufflant à travers les arbres dépouillés, que je ne préfère au bourdonnement confus des sottises qui vous entrent à la fois par les deux oreilles, dans un salon. Mais je m'aperçois, mon ami, qu'il est plus que temps de ménager les vôtres. Je finis justement, — qui me l'eiit dit? — comme la colombe d'Anacréon. Encore un mot, pourtant, de respect et de tendre affection ; puis c'est tout : dixi.

La Chênaie, le 15 novembre 1835,

Mon Dieu! que j'aurais voulu être près de vous, pour aider M. de Senfft à vous soigner, et lui être, à lui-même, de quelque consolation dans ces cruels moments! Je ne désire point de part dans les joies, mais j'en voudrais une ample, et bien ample, dans les douleurs de ceux que j'aime. Enfin la Providence vous a conservée à ce cher comte, pour qui vous êtes tout sur la terre, et je l'oserai dire, — en me plaçant à une longue dislance en arriére, — à moi aussi, qui vous suis et vous serai toujours si tendrement dévoué. Les vieux et solides attachements prennent chaque jour une force nouvelle, lorsque par ailleurs tout passe et change autour de nous. Notre pauvre vie individuelle est toute dans le passé, comme notre vie commune, notre vie de l'espèce, est toute dans l'avenir : chacun se le fait selon ses pensées, selon son cœur, surtout, et voilà l'unique différence. Mais, chose remarquable, personne ne se contente ni ne veut du présent; les plus favorisés, et en apparence les plus heureux, pas plus que les autres. Je meréjouis de vous savoir dans un climal plus doux que celui que

VOUS venez de quitter '. Beaucoup de choses vous yinaiiquenl; mais où ne manque-t-il rien? Vous avez au moins une belle nature et un ciel magnifique à contempler. L'Italie est, de tous les pays que je connais, celui où l'on peut le mieux se passer des homines, et ce n'est assurément pas un médiocre avantage en ce temps-ci. Toutefois, je regrette que nous n'ayez pas une petite société intime qui vous distraie agréablement, et fasse diversion aux pensées solitaires qui pèsent aujourd'hui, d'un poids si lourd, sur l'âme de ceux qui ont une âme ; je puis en parler sciemment, au sein de ma profonde retraite; et, néanmoins, cette retraite m'est chère; je m'y plais, quoique ma santé s'y affaiblisse aussi sensiblement qu'au milieu du mouvement de Paris : celui-ci use par dehors, et l'autre par dedans. Quelquefois, dans mes rêveries, je me donne des ailes rapides, et me voilà qui vous apparais, — bien inattendu, comme vous pensez, — et après les premières émotions, les premières phrases sans suite, nous causons à cœur ouvert de mille et mille choses sur lesquelles on ne s'écrit point ; et les heures s'écoulent dans ces doux et faciles entretiens, qui rappellent tant de souvenirs, raniment tant d'années qui ne reviendront point. Puis l'inexorable présent pose sur mon front sa main froide, et je rentre tristement dans la réalité, et l'œil intérieur cherche encore longtemps la vision qui s'est évanouie. Cher comte, si vous saviez combien ces quelques lignes de votre main m'ont rendu heureux ! Mais c'est vous revoir qu'il faudrait. Je ne l'espère pas en ce monde. Mon cœur, du moins, sera toujours près de vous. Que Dieu vous bénisse tous les deux, qu'il veille sur vous, qu'il vous protège, vous soutienne, vous console dans les inévitables maux de cette vie ! c'est toute mon âme qui vous demande cela, ô Père qui êtes aux cieux ! Pater noster qui es in cœlis ^ !

^ Vienne.

* Lettre supprimée : — A M. de Potier. La Chênaie, 15 novembre 1835.

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