I.a Chenîiie, 5 décembre
Je VOUS crois, mon cher ami, redevenu Parisien; si je me trompe, on vous renverra ma lettre à Bolbec : le retard ne sera pas de conséquence. Vous aurez trouvé le monde politique un peu plus embrouillé qu auparavant : (irèce, Espagne, Portugal, Sardaigne même, tout cela paraît assez agité, et messieurs les diplomates auront fort à faire avant d'avoir rétabli ce « parfait équilibre » qui est leur pierre philosophale. Il semble, d'un autre côté, que la Russie commence à donner de sérieuses inquiétudes à l'Angleterre, et à l'Autriche même. Les intérêts se compliquent et se croisent de plus en plus, de sorte que le système de la « paix à tout prix » pourrait bien avoir pour résultat une guerre universelle, inévitable, à mon avis, d'ici à peu d'années. Je pense, comme vous, qu'il y a une certaine opinion fugitive, variable, aussi capricieuse que la mode, et sans plus de consistance qu'elle; mais les modifications progressives de la Société, le désir perpétuel d'un mieux être, d'abord vaguement entrevu dans le lointain, ensuite plus nettement conçu, engendre aussi un ordre d'idées que les peuples tendent instinctivement à réaliser, et qu'ils réaliseront tôt ou tard ; ils peuvent se tromper, et se trompent en effet souvent sur les moyens, jamais sur le but; et, ce but, ils s'en approchent, non par un mouvement continu, mais par des oscillations successives. L'histoire du monde n'est que cela. L'avenir est une mer qui n'a point de reflux : chaque flot vient et se retire; mais la masse monte toujours. Quant à notre gouvernement, d a désormais atteint le summum de sa puissance; précisément parce qu'il a vécu, il ne peut plus que décroître. Louis Philippe ressemble, du reste, merveilleuseinent à Gargantua : tous deux de même appétit, tous deux semblent avoir étudié à la même école, a De faict, l'on lui enseigna ung grand « docteur sophiste, nommé maistre Tubal Holopherne, qui lui « apprint sa charte si bien qu'il la disait par cueur au rebours;
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« et y ItnU cinq ans et trois mois, » ce qui ravit d'aise le bonhomme Graiîdgousier, qui disait, parlant de son fils : « Je co- « gnoy que son entendement participe de quelque divinité, « tant je le voy agu, subtil, profond et serein. » Dites si ce n'est pas là le « roi de votre choix. » Pour ce qui est de maître ïubal Holopherne, vous ne serez pas embarrassé de le nommer. Veuillez faire agréer mes respects à madame deCoriolis. Tout à vous, mon cher ami, et à jamais *.
U5. — A MADAME LA COliTESSK DE SE^FFT.
2R décembre 1835.
Rien de vous, depuis la lettre de M. de Sentît, dont vous avez dicté les premières hgnes. Vous devez penser que je suis loin d'être sans inquiétude. Vous étiez mieux, mais faible encore, et souffrante des suites d'une si rude secousse. Je crains que cet état ne se soit prolongé, dans une saison telle que celle-ci, qui ébranle même les fortes santés. Je vous demande en grâce de me faire écrire deux mots par la première personne que vous aurez sous la main, car cette anxiété est cruelle. Tout ici nous annonce un hiver des plus rigoureux. Après une gelée de plusieurs jours, la neige est venue couvrir la terre, avant que les semailles fussent achevées. Le pauvre est bien à plaindre de ce temps-là. Heureusement que le pain n'est pas cher; mais, la faim apaisée, il reste encore beaucoup à pâtir, quand on manque de bois et de vêtements. Â cet égard, les peuples du Midi sont tellement privilégiés, leur climat les exempte de tant de maux qui affligent les hommes du iNord, que je vois sans étonnement, d'époque en époque, ceux-ci descendre du pôle et s'avancer vers le soleil, pour partager les bienfaits d'un ciel plus doux et d'un sol plus. fécond. Quelle différence du
* Lettres supprimées : — A /W"^ la bdronue de Vaux. La Ctienaie, 12 dé- ■œmbre 1855.
— A M. le baron de VitroUes. La Chênaie, 22 décembre 1835.
— A M. de PoUer. La Chênaie. 23 décembre 1835.
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lazzarone au chiffonnier de Paris, du Taïlien à l'Esquimau, et même au paysan des montagnes d'Auvergne! Or, les trois quarts des pays situés à 50 et 55 degrés de latitude des deux côtés de la ligne, c'est-à-dire une zone de 70 degrés de largeur, sont encore aux trois quarts incultes et inhabités. Et si une puissance européenne voulait y faire un étabhssement, y fonder quelque colonie, toutes les autres armeraient pour l'en empêcher, comme elles se battront dix ans, s'il le faut, pour la possession d'un rocher stérile. Puis on accusera la Providence; on dira que la terre a trop d'habitants, qu'elle ne suffit pas à les nourrir, el les philanthropes se mettront à souhaiter au genre humain, pour son plus grand bien, la peste, la guerre et la famine. S'il pouvait arriver, par une spéciale bénédiction divine, qu'un beau jour la moitié des hommes fût occupée à enterrer l'autre, l'utile, et doux, et magnifique travail que ce serait! Voilà ce qu'on écrit sérieusement. Est-ce assez de blasphème et de bêlise?
Je ne sais rien de plus nouveau que le Dictionnaire de r Académie proprement et correctement imprimé par Didot. Messieurs les députés, si fort sur tout le reste, ne le sont pas prodigieusement sur la langue; on en doit convenir, ils la traitent d'ordinaire assez mal. Peut-être sera-ce pour eux une espèce de « loi d'intimidation? »
Je prie Dieu de vous rendre tolérable Tannée qui va s'ouvrir, et de répandre sur vous quelques gouttes au moins de cette rosée d'en haut qui calme et rafraîchit l'âme; je lui demande, pour moi, que vous me conserviez un peu d'amitié, en échange de la si sincère et si tendre affection que je vous ai vouée depuis longtemps, et que rien n'ahérera jamais*.
* Ce vœu touchant clôt la correspondance de Lamennais avec la famille de Senfft. Il nous paraît probable que la comtesse, dont la santé était déjà si profondément altérée, alla, peu après, rejoindre sa fille. Le comte écrivait peu. Le silence se lit entre Lamennais et lui, et « l'herbe poussa » sur le chemin de leur vieilleamitié Deux ans et demi s'écoulèrent. Lamennais, songeant, déjà au Recueil que nous avons été chargé de publier, pria M. de Vitrolles de l'aire demander à M. de Senfft, par son collègue, M. le comte Appony (ambassadeur d'Autriche à Paris), communication des lettres que le premier de ces deux diplomates avait reçues de lui, et probablement conservées.