AU Ml. ME
La Chênaie, 'il janvier 1850.
La fureur de jouir pendant l'heure présente, sans aucun souci du lendemain, fut toujours, mon cher ami, le caractère de ce monde qui se trémousse sous vos yeux ^ comme un baladin ivre. J'ose croire que ce n'est pas là toute l'Humanité, et (|u'il y a, dans la vie de celle-ci, quelque chose de plus grave que ces joies insensées. Le peuple, le vrai peuple, qui n'est pas la canaille corrompue des grandes villes, forme la partie saine de notre race, si odieuse et si vile à ses deux extrémités <jui se rejoignent dans une commune dégradation; et c'est pouiquoi j'ai foi an peuple, à ses destinées que Dieu prépare, selon d'indescriptibles lois que nous ne connaissons qu'imparfaitement; j'ai foi dans le progrès social, dans l'amélioration morale et physique de la multitude souffrante, à la fois, de la tyrannie des gouvernements et de l'insouciante lâcheté de ceux qui les soutiennent en les détestant. Voyez plutôt : en dehors du Pouvoir et de ses agents immédiats, est-il un seul homme, en France, (jui ne rougisse, au dedans de soi, de l'abominable oppression qui, plus ou moins, pèse sur tous indistinctement? Et cependant, où sont ceux qui, pour s'en affranchir, se résoudraient à compromettre, à un degré quelconque, leur repos, à déranger leurs habitudes, à s'imposer la moindre fatigue et le plus léger sacrifice? On les bâtonne, ils chantent; on les bâillonne, ils dansent, — exsultante Alastore. quem omnes, nescio majore odio an ignavia^
* Les fêles, les plaisirs, les bals, les concerts nous assourdissent. De la Pyrrliique, on n'a cure. N'allez pas vous figurer pour cela que tout ce monde concertant, sautant, se divertissant, se divertisse d'autre cho>e que de luimême et de sapeur pauvrement déguisée de l'avenir. Seulement, pour lui, l'avenir e>l l'avenir, et le présent, le présent. Le présent, ils y vivent; et l'avenir, ils s'en soucient comme de la dan^e de Pyrrhus, ou dePyrrha. Carpuni flores anleqtiam tnarcescant.— «Qui sait si le monde durera encore six semaines? » (iisenl-ils avec le birbier de Reaiimarcliais. — }i. de Coriolis à LffW^WMfl/A-, Paris, 6 janvier 1856,
456 CORBESPONDANCE
execramur etpatimur\ — comme disait, du temps de Mazariii, un de ces vieux Français dont la race vigoureuse est, de nos jours, à peu près éteinte. Mais parlons d'autre chose.
Pourriez -vous me dire ce que c'est que cette révolution intérieure de la Quotidienne^ et quelle en est la cause? En quoi cette pauvre bonne vieille diffère-t-elle de la Gazette ? et que vient défendre M. Michaud, que ne défendissent auparavant les écrivains dont il prend la place? Je ne sais rien de cela; tout ce que je sais, c'est que M. de Brian et M. Nettement sont des hommes d'honneur que j'estime beaucoup, quoique je ne partage pas leurs opinions politiques.
On prétend que la session, ouverte par le roi d'une manière si brillante, sera plus plate et plus dégoûtante que toutes les autres : je m'en console en pensant qu'au moins j'aurai le bonheur de contribuer, pour ma quote-part, à doter d'un million la reine des Belges, et de cinq cent mille francs de rente M. le duc de Nemours, une des racines de la royauté citoyenne, que j'aime et révère infiniment; et comme il y a d'autres racines encore, nous ne sommes pas au bout des consolalions de ce genre-là.
Adieu, mon ami; tout à vous^