A M. l.K MAHQUIS DE COIUOLIS
La Chênaie, le 26 février 1836.
J'ai connu dans mon enfance, mon cher ami, un vieillard qui avait servi, comme officier, sous Duguay-Trouin; il disait qu'il n'y avait pas de monde où il se passât d'aussi drôles de, choses qu'en celui-ci. Vous qui le voyez de près, vous ne démentirez pas mon bonhomme, je pense. Malheureusement, parmi les drôleries dont vous êtes témoin, il en est de bien dégoûtantes, et de bien atroces aussi. Des salons où l'on chante on entend les plaintes des prisons, et les salles de bal sont quelquefois parsemées de taches de sang! Ce mélange-là devrait, ce me semble, émousser un peu le plaisir; mais il est d'heureux tempéraments en qui la gaieté est inaltérable, des gens d'humeur facile et douce qui s'accommodent de tout, jouissent de tout, d'une tête qu'on coupe, d'une rose qu'on effeuille.
A propos de « ruse qu'on effeuille, » M. Michaudaime assez à effeuiller son esprit, et rien de plus commode pour cela qu'un journal; je crois donc qu'il aura dû être content de retrouver la Quotidienne : ce ne sera pas, d'ailleurs, une petite gloire, au retour de Jérusalem, d'opérer une troisième restauration, de rebâtir le « sépulcre » que je n'oserais appeler « saint )) quoique l'objet d'une dévotion dont je respecte beau-
^ Lettres supprimées : — A M. de Potter. La Chênaie, 6 février 1836. — .4 M^^ la baronne de Vaux. La Chênaie 8 février 1856.
coup la mirifique persévérance F.n attendant, les choses humaines suivent leur cours qui ne s'arrête jamais.
Les doctrinaires, usés par deux ans de pouvoir, s'en vont cuver le sang qu'ils ont bu^; d'autres les remplacent et les suivront bientôt, et ainsi se prépare un avenir jusqu'à présent inconnu de tous. Parmi les changements qu'à mon avis on ne remarque pas assez, je ne mettrais pas au dernier rang cet instinct de faiblesse, ce sentiment de défaillance qui semble, aujourd'hui, rendre impossible, à tous les vieux gouvernements, toute espèce d'action : irrésolus, craintifs, ils hésitent; ils ne savent se décider à rien, dans les circonstances même les plus importantes pour eux; l'Angleterre en offre un exemple frappant. La Russie la menace : elle s'inquiète, elle gronde, puis elle s'adoucit, Uvrant son sort futur aux chances incertaines d'événements qu'elle renonce à diriger : c'est qu'une révolution s'opère dans son propre sein, une révolution qui, aujourd'hui, existe partout en germe, et dont l'un des effets sera de simpHfier la pohtique européenne, d'établir deux camps, seulement deux; l'un qui combattra sous l'autocrate en faveur du despotisme; l'autre qui, représentant la civihsation moderne, réunira les peuples sortis de la barbarie, sous l'étendard de la Liberté. Jusqu'à cette époque on ne verra que
* M. Humann, le ministre des finances, fit sombrer par son indiscrète initiative le cabinet auquel il appartenait. Sans prévenir ses collègues, il annonça comme probable la réduction de l'intérêt de la dette 5 p. 100. Mécontent de cette hardiesse intempestive, Louis-Philippe n'hésita pas à sacrifier M. Humann, à la place duquel, le 18 janvier, M. d'Argout lut nommé. M. de Broglie, aux interpellations dont on le harcelait sur la question à l'ordre du jour, répondit nettement que le gouvernement ne proposerait pas la réduction de la rente. L'opposition, changeant alors de tactique, vanta les bienfaits de cette mesure dont, naguère encore, elle signalait les dangers. Pour faire tomber le ministère, un moyen se présentait, qui fut immédiatement employé. M. Gouin formula une proposition dans le sens des idées de M. Humann. La question de cabinet fut ainsi posée, et cent quatre-vingt-quatorze voix contre cent quatre-vingt-douze domièrent la victoire au tiers-parti. Aussi eut-il sa place dans la combinaison ministérielle dite du 22 février, où M. Tliiers devint président du conseil avec le porlet'euille des affaires étrangères. M. Sauzet fut ministre de la justice; M. de Moiitalivet. de l'intérieur; M. l^assy, du commerce; M. Pelet de la Lozère, de l'instruction publique; l'amiral Duperré, de la marine. Le maréchal Maison et M. d'Argout conservèrent les portefeuilles de la guerre et des finances
(les intérêts timides qui se croisent el se traversent sourdenjent.de stériles intrigues diplomatiques, de lâches passions, d'ignobles convoitises, des appétits semblables à ceux des vers qui dévorent un cadavre, des projets avortés aussitôt que conçus, et des volontés impuissantes; j'en excepte pourtant celles de M. Thiers, s'il a résolu d'atteindre le comble du ridicule : encore un effort, et Ty voilà. VA me voilà aussi, vous redisant, mon cher <imi, ce que je ne saurais trop vous redire, c'est que personne ne vous aime et ne vous respecte plus que fnoi'.